#81 - L’ère du « bullshit » - ÉLODIE LAYE MIELCZARECK

FAKE NEWS, STORYTELLING, POST-VÉRITÉ… Quand les mots n’ont plus de sens.



Élodie Laye Mielczareck est sémiologue, spécialisée dans le langage verbal et non verbal.


Les mots, les images, ne sont pas neutres, ils nous influencent, nous conditionnent, ils structurent notre pensée, nos opinions et notre vision du monde.

Que se passe-t-il lorsque ces signes perdent de leur sens, lorsque les symboles sont détournés, lorsque les mots sont utilisés pour décrire une réalité qui ne colle pas à celle que l’on vit?

Pour Élodie, nous sommes entrés dans l’ère du « Bullshit », c’est à dire du détournement des signes où on s’autorise à dire à peu près tout et son contraire dans une même phrase sans que cela ne pose problème, où il suffit de nommer une chose pour la faire exister.

On parle aussi de post-vérité, de faits alternatifs, le réel ne serait plus qu’une histoire d’interprétation.


C’est un thème important car il nous permet de prendre du recul sur la manière dont nous construisons notre pensée et sur la façon dont nous sommes influencés par les discours et images qui nous bombardent.

On en parle dans ce nouvel épisode passionnant.


ITW enregistrée le 7 janvier 2022


Le livre Anti-bullshit d'Élodie : https://www.eyrolles.com/Entreprise/Livre/anti-bullshit-9782416003172/


Notes complètes de l'épisode


02:10 - Présentation d’Élodie

  • Élodie est Sémiologue. Son rôle est de décoder les mots, les images, les symboles, leur mise en scène dans notre quotidien.

  • Sémiologie : Étude des signes au sein de la vie sociale (Ferdinand de Saussure). Vulgarisée par Umberto Eco (Le pendule de Foucault, Le nom de la rose) et Roland Barthes qui a abordé la manière dont il y a une reconstruction du réel à partir des images.


04:40 - Histoire de la sémiologie. Importance de la sémiologie pour comprendre le réel.

  • Sémiologie (Saussure, 1916) pose les fondements d’une linguistique moderne : on analyse la langue comme un système de signes en vase clos et non plus à travers l’évolution de la langue

  • Sémiotique (Sanders Pierce) créée en parallèle aux USA, proche de la sémiologie

  • ADN de la sémiologie (R. Barthes) : dénonciation de l’idéologie petite bourgeoise. Analyse des mythes de l’époque à travers des signes émis et la manière dont on les reçoit et les perçoit. Comment les signes concourent à une naturalisation de ce qui est culturel. On va prendre pour évident ce que la publicité nous donne comme la réalité, alors que derrière il y a une construction culturelle.

  • L’objectif est le regard émerveillé de l’enfant qui découvre un nouveau corpus et en même temps dénoncer des contenus latents non conscientisés et qui sont souvent une dénonciation des structures et de la manière mercantile avec laquelle les signes sont utilisés aujourd’hui. Dimension contestataire de la sémiologie souvent oubliée. On veut déconstruire les signes.

  • Exemple de la chronique sur LCI : la déconstruction de la parole politique est généralement acceptée mais la déconstruction du système dans lequel on est, est moins facile à entendre.


11:30 - Différence entre sémiologie et rhétorique.

  • La rhétorique est une des strates à analyser. La sémiologie englobe l’analyse des mots, des images, des symboles, des comportements humains, du non-verbal.

  • Sémio-capitalisme : images et symboles participent à l’économie de l’attention dans laquelle nous sommes les récepteurs et les émetteurs (réseaux sociaux, publicité, télévision, …)

14:45 - Influence du langage et des signes sur la manière dont on pense et ce qu’on pense.

  • La manière dont on pense et le langage sont 2 mécanismes distincts. Il existe des pensées qui ne sont pas modélisées par le langage, plus analogique et symbolique.

  • Logique nominaliste : le mot est une étiquette. La chose reste dans son essence ce qu'elle est

  • Logique constructiviste : le mot et la chose sont intrinsèquement liés. Le mot a une influence sur la chose, sur la manière dont on la perçoit.

  • Exemple du changement de nom de Total à TotalEnergies.

  • Dévoiement : détournement d’un mot de son acceptation première.

  • Performatif : capacité de la parole à modéliser le réel (ex : quand on prononce les vœux de mariage)

  • Exemple de l’association de Seattle qui fait baisser le nombre d’accidents entre voitures et vélos en changeant l’usage des mots. Les mots sont des intermédiaires entre notre pensée et le réel. En changeant les mots, on change notre rapport au réel.

  • Le “backlash” (retour de bâton): Exemple du NY Times qui a décidé de mettre une majuscule au mot “Black” et pas au mot “white”. À travers la manière dont un mot est mis en scène, on porte un imaginaire lui-même porteur de sens et de valeurs.


21:10 - Le livre Anti-Bullshit et la citation d’Hannah Arendt.

  • Le bullshit a une dimension séductrice (ce qui fonctionne mieux sont plus les discours émotionnels que les discours de vérité)

  • Anti-Bullshit : les mots, les symboles sont des systèmes que l’on peut déconstruire, désosser. Mais c’est participer au désenchantement du monde. On ne peut pas se réduire à une démarche analytique, il faut aussi être dans le réenchantement du monde, qui est permis par une lecture plus analogique.

  • Citation de Hannah Arendt dans l’introduction d’Anti-Bullshit : “c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal.”

  • Notre pensée est vidée par la technologie. La pensée en 10 secondes a un impact sur le monde (TikTok, twitter)

  • Que veut dire l’oxymore « être confiné dehors » de Jean Castex ?

  • Hannah Arendt sur la post-modernité : il y a des plots qui sont en train de s’effondrer, nous sommes en train de glisser vers quelque chose de nouveau. Michel Maffesoli : Nous sommes en train de changer d’époque, c’est pour ça que les repères sont complètement balayés. Emmanuel Macron est le représentant le plus fort de cette post-modernité (en France).


31:30 - Lien entre la qualité de notre pensée et la langue. Quelques exemples

  • « Ecologie de production » : un autre oxymore. Les mots sont porteurs d’une idéologie. Il y a un caractère évident : les mots permettent d’imposer le réel.

  • « Allègement fiscal » : (George Lakoff) nous fonctionnons dans des cadres cognitifs. Les démocrates partent perdant en reprenant le cadre cognitif de l’adversaire. On accepte que la fiscalité soit toujours quelque chose de lourd à porter.

  • « le PIB ressenti » : psychologisation du réel. Sacralisation du chiffre.


38:38 - Définition du bullshit. Différence entre mensonge et bullshit

  • Le bullshit c’est littéralement raconter de la merde.

  • Être décalé par rapport au réel est devenu quelque chose de structurel et de systémique à la communication (publique, publicité, politique)

  • Le mensonge n’a de sens que par rapport à la vérité. Le menteur doit protéger la vérité, la cacher. (Exemple de Jérôme Cahuzac)

  • Pour le bullshiter la vérité n'a aucun intérêt.

  • Donald Trump a fait du bullshit un fait social (discours d’investiture). Inclusion dans le dictionnaire d’oxford en 2016 de la post-vérité.

  • Les 6 visages du bullshit: les mots, le storytelling, la post-vérité, le nuage, le digital et le paradoxe.


46:20 - Différence entre le storytelling et raconter des histoires

  • Raconter des histoires fait partie de notre structure anthropologique.

  • Le storytelling a trait à la communication politique et publicitaire.

  • Exemple de la publicité du parfum sauvage jouée par Johnny Depp. Cette pub reprend des structures anthropologiques profondes : le parcours héroïque, la mort symbolique et la renaissance (référence à Joseph Campbell : le parcours du héros).

  • La confusion entre être et avoir est aux fondements du bullshit. Le parcours intérieur touche l’être, or on reste sur l’avoir dans la pub (lunettes, bijoux, bouteille parfum).

  • La phrase d’Emmanuel Macron ministre : “dans les gares on croise des gens qui ne sont rien” est un autre exemple de confusion entre être et avoir.


55:30 - Post-vérité : est-il plus sage de dire que la vérité n’existe pas ?

  • On fait preuve de sagesse quand on se met à distance. Est-ce qu’on peut avoir un regard objectif sur le réel ? Est-ce que le réel est la somme de tous les points de vue ?

  • Pour Saussure le sens n’existe que par le langage (différence entre dada et papa). L’homme est le créateur de ce qui fait sens pour lui. “hors de l’objet, point de salut”

  • Pour Claude Lévi-Strauss le système s’analyse fermé. La réalité est un système clos dans lequel il y a plein de points de vue différents qui font sens.

  • Le sens existe ailleurs que dans le langage. Le sens ne serait plus immanent mais quelque chose de transcendantal. Pour revenir à la pub, le parfum évoque la transformation intérieure étymologiquement (encens, brûlé, feu).

  • Référence à Arnaud Sabatier : le sens n’existe-t-il que dans le langage ?

  • Référence au livre de Luc Bigé : Petit dictionnaire en langue des oiseaux.

  • Dans l’imaginaire il y a quelque chose qui nous dépasse et qui nous nourrit. On peut renouer avec le réenchantement du monde en ayant non plus une lecture analytique du monde mais une lecture analogique et symbolique.

  • Chacun d’entre nous est porteur d’un mythe fondateur.

  • « Vivre sa vie c’est la vivre poétiquement, sinon ce n’est que de la survie » (Edgar Morin). La poésie est cette sagesse millénaire de pouvoir convoquer les mots pour ce qu’ils ont de riche en termes de coloration et terme d’archétype et dans ce qu’il vont nous parler à l’âme.


01:06:10 - Cancel culture

  • Cancel culture : tendance de réécrire l’histoire et de montrer du doigt les personnes qui ne vont pas dans ce sens de l’histoire. Si on réécrit en permanence notre passé, il est difficile de savoir qui on est et où on va.

  • L’objectif du bullshit est moins de mentir que de viser à l’amnésie et l’agnotologie (la suppression de la connaissance et du savoir).


01:11:00 - Analyse de la rhétorique d’Emmanuel Macron et d’Éric Zemmour

  • Le bullshit a besoin d’un terreau qui est une pensée radicalisée, polarisée et sans nuance (“trumpisation” du discours)

  • Quand on fait preuve de nuance et de distance, c’est un peu chiant (Etienne Klein). On est séduit par des discours émotionnels avec une pensée radicale.

  • « J’ai très envie de continuer à emmerder les non vaccinés » (Emmanuel Macron). La violence symbolique est dans le discours qui suit (remise en cause de la citoyenneté au regard de la vaccination, le discours parle surtout de lui, stigmatisation d’une communauté)


01:16:10 - Le « En même temps » d’Emmanuel Macron

  • EM répond aux attentes de l’époque de post-modernité où les dimensions sont liées les unes aux autres (la troisième voie).

  • Le paradoxe ni de droite ni de gauche participe à la confusion.

  • Uni-dualité (Edgar Morin). Le Yin et le Yang sont des vases communicants. L’un nourrit l’autre. Dire “je ne suis ni Yin, ni Yang” neutralise les termes.


01:19:40 - Que peut-on en faire individuellement ?

  • La pensée Gorafique (Frédéric Lordon). On ne peut plus distinguer les phrases des politiques des titres du Gorafi.

  • La difficulté de distinguer le réel du fictif est un item de la post-modernité. La frontière entre les deux est poreuse.

  • Il n’existe de vérité que celle que l’on porte à soi. Quand on interroge son for intérieur, dans le silence interne, on a la réponse. Il y a quelque chose de transcendantal. Il est difficile de distinguer la vérité avec une approche analytique. On voit toujours les choses de son point de vue, avec sa lecture du monde. Ce qui compte à la fin de la journée est de savoir si cette vérité me fait vibrer (…), si elle m’apporte quelque chose dans mon parcours héroïque. »

  • « Face à la publicité (du parfum sauvage), je suis dans l’analytique pour la confusion entre l’être et l’avoir et quand j’interroge le sens symbolique et millénaire du parfum, à quoi il sert pour l’humanité, je me rends compte à quel point c’est dévoyé. (Sémio-mythologie) »


01:25:30 - Livres recommandés


Un grand merci à Julien Delfosse pour la rédaction de ces notes !!

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