D’un monde à un autre - Virginie Raisson

Une analyse systémique du fonctionnement de notre monde et pourquoi il est en train de basculer. 




Virginie Raisson est diplômée d’histoire, de géopolitique et relations internationales, et ça fait maintenant 30 ans qu'elle travaille sur les sujets de géopolitique et de prospective, sur le terrain en zones de conflits, au sein d’organisations internationales, et auprès de grandes entreprises. 


Elle dirige le Lépac (co-fondée avec Jean-Christophe Victor de l’émission Le dessous-des cartes), un laboratoire d'études prospectives et cartographiques, et a longtemps été engagée aux côtés de Médecins sans frontières. 


Elle a écrit plusieurs ouvrages liés à ces sujets, notamment le livre 2038, les futurs du monde, et elle s’intéresse maintenant particulièrement à la problématique du changement climatique, notamment au travers d’une initiative nommée Chronos Global.


Nous parlons de la méthode prospective, des nouvelles incertitudes de l’époque, des limites à la croissance, de géopolitique, de l’inévitable et des nouveaux imaginaires.

Un épisode très dense et très riche sur un monde en pleine mutation. 


ITW enregistrée le 15 juillet 2020.


***

Notes de l'épisode


0"45- Introduction


· Diplômée d’Histoire, Géopolitique et Relations internationales.

· Une trentaine d’années à travailler sur ces thèmes

· Dirige le LEPAC (Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques), cofondé avec Jean Christophe Victor (Le dessous des Cartes)

· Médecins sans frontières

· Cofondatrice d’une école maternelle et primaire à pédagogie active

· 2038 – Les futurs du monde (et d’autres ouvrages…)


02 :10 - Grille de lecture du monde ? Quels sont les grands enjeux ?


· Méthode prospective mais aussi l’Intelligence des territoires / Intelligence du futur qui revient à paramétrer des évènements, des tendances et mettre en lien les composantes d’un système. Approche systémique. Phénomènes climatiques, épidémiques, migratoires, économie ex : COVID - convergence de plusieurs phénomènes non liés entre eux

· Un évènement ne nait pas au hasard, mais est un point de convergence entre différents phénomènes.


04 :50 - Comment traiter la complexité ? Par l’humilité ?


· Leçon de responsabilité. A partir du moment où on comprend mieux, on doit progresser en responsabilité.

· On comprend mieux le rôle d’acteurs dans le réchauffement climatique.

· Pendant très longtemps, on considérait que le problème c’était la démographie croissante, le manque de ressources, et l’augmentation des gaz à effets de serre induite.

· Aujourd’hui, on comprend que ce n’est qu’un facteur parmi d’autres (niveau de revenus, régime alimentaire, mobilités, etc.).


08 :45 - Explorer, s’adapter à un monde en pleine mutation, comment comprendre les grandes mutations qui se préparent ? Et comment s’y préparer


· Attention : prospective n’est pas deviner le futur

· Réflexion pour tendre vers un futur choisi plutôt que subi et adapter nos actions.


10 :07 - Qu’est ce qui définit notre époque et ses enjeux ? Tendances macros ?


· C’est l’incertitude. Le futur a toujours été incertain. L’incertitude a plus de poids, d’impact, aujourd’hui.

· Ressenti personnel actuel, en particulier il y a un an lors de la fête d’école de mes enfants : sentiment très fort que nous étions juste avant la guerre, avant une déflagration forte. Insouciance que l’on a juste avant.

· Déflagration = COVID ?

· On est sorti d’un avant, on parle déjà du monde d’après : on est dans un entre deux.

· « Nous ne sommes qu’au début d’une période agitée, de chaos. »

· Logique qui oppose notre système économique, notre mode de vie de croissance à l’équilibre de la biosphère, stabilité du climat donc à notre survie.

· Guerre entre notre modèle économique et nous-mêmes.

· Fin du pacte de stabilité politique lié à la prospérité économique. Pacte rompu.


14 :00 – Le lien entre ce risque très présent et la manière dont fonctionne notre système, quelles dynamiques ?


· Depuis la fin de la guerre froide, notre modèle économique actuel repose sur un modèle de croissance, qui consiste à convertir élévation de revenus, augmentation de la consommation, production supplémentaire, donc emplois, donc revenus…

· Ce fut un cercle vertueux, plus d’un milliard de personnes sorties de la pauvreté en 20 ans et augmentation du niveau de vie pour beaucoup. Modèle efficace qui a conduit globalement vers un progrès de la stabilité politique (démocratie) et une diminution des conflits.

· Mais le problème c’est qu’il y a un biais dans le mécanisme : production supplémentaire, prélèvement supplémentaire de ressources : énergie ou matières premières.

· Ce modèle théoriquement infini ne l’est plus car les ressources sont finies.

· Entrants et sortants qui ne sont pas pris en compte dans les modèles économiques (Julien)

· La tension entre les ressources et la croissance ne cesse de grandir.

· Les ressources ne permettront pas durablement cette croissance et l’amélioration de notre qualité de vie.

· Cela impose d’inventer un nouveau modèle qui ne repose pas sur un déséquilibre.

· Conflit sur ce que doit être ce nouveau modèle avec des nouveaux équilibres, une nouvelle répartition des biens, des ressources, des dividendes du développement.

· Une nouvelle forme de partage, de souveraineté, des nouvelles formes de liberté doivent voir le jour.

· Cela entraine de nouveaux rapports de force pour la mise en place d’un nouveau modèle. C’est là que se situe le conflit.


19 :30 - Question des ressources et de la croissance. Récit du progrès humain. Objectifs de développement durable de l’ONU. Pourquoi certains pensent que le progrès va fatalement continuer. Intelligence humaine pour trouver des solutions ou apogée du monde prélude à une décroissance forcée ?


· Notion de progrès, quelle définition ?

· Siècle des Lumières et après : Progrès = utilité / intérêt général

· Aujourd’hui : Progrès = progrès technologique (numérique, scientifique, etc.)

· On doit recentrer sur l’intérêt général

· Aujourd’hui récit dominant très économique, unité de mesure : PIB

o Propriété, acquisition de biens…

o Economie/ intérêt privé/ croissance.

· Intérêt général opposé au progrès de cette manière

· Nécessaire de trouver de nouveaux indicateurs du progrès en termes d’utilité sociale



25 :00 - Comment peut-on sortir de ce rapport de puissance lié au PIB entre les nations ?


· PIB : indicateur récent, n’a pas tout le temps été l’indicateur de référence.

· Avant : puissance liée à la démographie et aux forces armées.

· Aujourd’hui puissance économique mais pas seulement, ex : aussi contrôle de l’information et des data.

· Le PIB correspond à un modèle de développement qui devient nuisible et nous condamne. Il donne une mesure de l’épuisement des ressources. A chaque point de croissance correspond un nouveau niveau de prélèvement des ressources.

· Nous devons engager un nouveau modèle pour assurer la survie de l’espèce.

· Comment définir l’intérêt général, le bien commun, le partage des ressources, etc., pour un nouvel indicateur sociétal. Education, qualité de vie, bonheur ressenti ? Niveau d’égalité ? Niveau de santé, accès aux soins…

· Indicateur plus complexe que le PIB, plus sociétal qu’économique


30 :20 - Puissance et rivalité des Nations – point bloquant ? Naïf de parler de décroissance économique dans un monde compétitif comme le nôtre ? Quel est le coût social et géopolitique du volontarisme pour un pays ?

· 1er niveau de réponse : pas certaine que les rapports de force se jouent autour de l’énergie. La crise laisse penser que l’on va consommer moins d’énergie dans les années à venir. Possible décrue démographique en 2064 ?

o Scénarii de croissance sérieusement questionnés.

o Progrès de l’efficacité énergique et des énergies renouvelables, incluant prix et fiabilité.

o En revanche d’autres ressources, telles que les Terres Rares beaucoup moins substituables ou les serres agricoles, l’accès à l’eau….

o Géopolitique moins concentrée sur les ressources fossiles dans le futur.

o Au niveau de la souveraineté : elle s’est déplacée dans le monde digital. La souveraineté numérique est un enjeu considérable. Ex : Cyberattaque de la Chine pour punir l’Australie

o Aussi Terrain commercial, technologique, numérique. Rapports de puissance qui se jouent dessus.

o Maîtrise des ressources loin d’être le seul enjeu.


· 2ème niveau de réponse : Ex de la Chine : stabilité sociale s’est jouée sur la prospérité mais la contestation est venue de considérations écologiques comme la qualité de l’air, le lait frelaté…

o D’où intégration très forte des enjeux écologiques et environnementaux dans la planification de la Chine.

o Gouvernement Chinois a compris les enjeux de la transition écologique même s’il y a encore des centrales à charbon, délocalisation de leurs centrales à charbon dans les pays en développement.

o Volonté d’être leader dans toutes les technologies d’énergie renouvelable.


· 3ème niveau de réponse : Aspiration quasi mondiale à la relocalisation (effet COVID très important). Très dépendants de quelques fournisseurs. Si un segment de la chaine de valeurs est coupé, toute l’économie tombe en panne.

· Mais pour le moment surtout des annonces d’intention que la réalité.


41 :40 - Solutions potentielles et probabilités qu’elles adviennent/ Difficulté de les mettre en œuvre ? Un consensus mondial ou au niveau d’un pays est-il possible ?

· Notion du deuil qui n’a pas été fait pour accepter le changement. On ne change pas pour perdre, on change pour gagner quelque chose. L’après proposé n’est pas assez clair pour être motivant.

· « Le changement voulu, c’est un renoncement pour arriver à un mieux. »

· Ce changement correspond à un Deuil : celui du monde d’avant. Il y a plusieurs phases (5 stades)


· Premier : Choc (ex COVID, stupeur) : On est d’accord maintenant pour dire, il y a un monde d’avant, un monde d’après.


· 2ème stade : le déni : Aujourd’hui, relance par la consommation. Consommer plus pour pouvoir relancer la machine pour retrouver le mode d’avant même si on est nombreux à dire qu’il n’est pas tenable.


· 3ème stade : la négociation

o Ok, je veux bien faire des efforts mais si je peux en faire moins que les autres, c’est mieux.

o Négociation avec la réalité, en cherchant à remettre à plus tard.

o Ex : Convention Climat. Mesures prises mais elles vont dans un projet de loi soumis à référendum = gagner du temps


· 4ème stade : l’acceptation

o On accepte qu’on ne puisse pas revenir en arrière. Il faut passer à de nouveaux modèles de consommation, etc.

o Nous ne sommes pas encore dans les conditions pour ce stade.

o Le risque lié au climat est dilué dans le temps dans l’espace donc la menace n’est pas perçue de la même manière par tous.

o Et pourtant, il y a déjà beaucoup de signes, ex : feux en Australie, Californie, fonte du permafrost, etc.

o Cela ne fait pas le même effet qu’un virus, qui est une menace immédiate.


52 :00 - Les gens qui disent ce n’est plus en entre nos mains, on n’a plus les moyens de s’opposer à ce qui va se passer. Fatalistes. Qu’est ce qui est encore entre nos mains ? Et qu’est ce qui va se passer ?


· Plusieurs leviers :

o Réglementaire

o Par les prix

o Par la prise de conscience et le consentement.

· Ex : COVID : consentement parce que la prise de conscience beaucoup plus facile.

· Par contre, pour le Climat : impopularité très grande d’un point de vue social.

· Le levier politique est très fort et doit être privilégié.

· L’individu est dans le déni jusqu’à ce que la catastrophe arrive

o Les jeunes – prise de conscience, dette écologique et dette économique. Ils n’ont plus rien à perdre.

· Le contrat politique ne fonctionne plus.

· Menace d’instabilité, c’est un levier pour faire réagir

o Autre levier : les entreprises mais elles ne bougent que si les politiques bougent. Perte de peur de compétitivité.

· Pendant le COVID, les entreprises ayant un engagement social et environnemental plus important ont mieux tenu que les entreprises classiques. De même pour les fonds d’investissement durable.

· Signaux que les investissements dans des modèles plus durables, plus responsables n’exposent pas forcément plus mais aident à la résilience.

· On confond robustesse et résilience.

o Autre levier : l’indicateur

o Autre levier : réduire les dissonances cognitives entre des marqueurs sociaux qui nous invitent à consommer le plus possible, voyager loin, etc. publicité, etc qui nous amènent à avoir des actions complètement contradictoires.

· Mais ces modèles sont questionnés aujourd’hui


59 :00 - Comment ta pensée a évolué ces dernières années ? Comment tu vois les choses maintenant et comment tu te prépares à ce que tu vois venir ?


· Jusqu’à la fin des années 90, accompagnement de médecins sans frontières, etc. Beaucoup plus préoccupée par l’accès aux soins de la population mondiale. Environnement m’était important mais pas la priorité. Commençons par soigner ce qui ont besoin de l’être. La nature après. Distinction entre la Nature et l’Homme.

· Mon cheminement a été de comprendre que en tant qu’humaine, dépendante de l’environnement, mais le monde n’est pas dépendant de nous. Le Monde ne s’effondrera pas, mais notre civilisation si éventuellement et en conséquence notre espèce.

· Mesure de ce qu’est le réchauffement climatique : énorme claque !

· Vis-à-vis de mes enfants : en même temps on a envie de les responsabiliser pour qu’ils puissent comprendre le Monde, mais en même temps laisser une part d’enfance.

· Apprentissage qu’il faut savoir s’adapter en toutes circonstances, à travers le Monde.

· Epreuve de vérité, mort de mon Mari. Effondrement avec une situation difficile en beaucoup de points.

· J’ai réinventé. Cela m’a montré qu’on a une très grande capacité de changement, mais toute la difficulté est de la mobiliser et de lui donner du sens.

· C’est tout l’enjeu, le grand défi.

o Autre levier : l’expérience.


1 :05 :00 – Les livres conseillés par Virginie Raisson


· 2 x 2 (2 anciens, 2 récents)

· Plus anciens mais toujours d’actualité :

· Le discours de la servitude volontaire - La Boétie (toujours d’actualité, sur les enjeux de la liberté et de modèles de société), (NDLR - écouter aussi : France Culture)

· Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen – Stefan Zweig (rétrospective en 1943 pour montrer à quel point les élites Européennes ont été sourdes et aveugles à tous les signaux faibles qui ont conduit aux 2 guerres mondiales, toujours d’actualité)

· Plus contemporains

· Abondance et liberté – Pierre Charbonnier (revue philosophique et historique des rapports entre l’environnement et la politique) (NDLR – voir aussi : France Culture, écouter le podcast : France Inter)

· Où atterrir ? - Bruno Latour

Merci à Sofiane Bennaceur pour la rédaction de ces notes !

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