#88- Énergie : sécurité et souveraineté - MATTHIEU AUZANNEAU

La guerre en Ukraine nous révèle notre dépendance énergétique. Quelles leçons en tirer ?


Matthieu Auzanneau est directeur du shift project et spécialiste des questions énergétiques.

La Russie a envahi l’Ukraine dans un contexte déjà tendu de hausse des prix de l’énergie et des matières premières. Pour les européens cette crise est un réveil douloureux car elle nous rappelle à quel point nous avons encore besoin du pétrole et du gaz pour faire tourner nos sociétés et aussi combien nous sommes dépendants de puissances étrangères pour les obtenir.

Quelle est la composante énergétique du conflit ? Quelles sont les marges de manoeuvre des européens et qu’est-ce que ça dit de notre (im)préparation ?


Nous parlons aussi du Plan de Transformation de l’Economie Française du Shift Project qui donne des pistes concrètes pour répondre à ces enjeux à l’échelle d’un pays.





ITW enregistrée le 06 avril 2022



De quoi parle-t-on ?

02:00 - Est-ce que l’énergie rentre en jeu dans le conflit ukrainien ?

- Une dimension d’accès à l’énergie et aux ressources dans les objectifs de guerre de Vladimir Poutine.

- L’énergie, mesure de la transformation des choses de la vie, que ce soit au niveau microbiologique, sociétal ou militaire.

- Il y a souvent dans les buts de guerre, un mélange d’objectifs idéologiques et d’objectifs de puissance matérielle.

- L’Ukraine, l’un des cœurs battants historiques de l’économie soviétique.

- Poutine, premier exportateur agricole en cas de victoire en Ukraine.



08:00 - Pourquoi l’Europe est-elle si dépendante aux énergies russes ?

- Une dépendance ancienne, l’URSS est durant le 20ème siècle le premier producteur de pétrole et de gaz avec les États-Unis.

- La seule source d’hydrocarbures en Europe Occidentale, en Mer du Nord, en déclin à partir des années 2000.

- Des besoins en énergie qui continuent pourtant d’augmenter avec la croissance de l’Europe.


12:30 - Comment l’Europe n’a-t-elle pas vu venir les difficultés liées à cette dépendance ?

- Voilà un quart de siècle que l’Europe a pris l’engagement de sortir des énergies fossiles.

- L’Europe reste aujourd’hui pourtant le plus gros importateur mondial d’énergies fossiles.

- L’absence de déclin de notre consommation malgré le déclin de notre production explique la hausse des cours du gaz de cet hiver.

- Le gaz, vu par les Européens comme le moindre mal des énergies fossiles.

- Une politique de l’autruche des européens face à Poutine, dont le régime bombarde la Syrie depuis 2014.


17:45 - Quelle est la place des énergies fossiles en Europe ? Pourquoi le gaz et le pétrole sont-ils vitaux pour notre économie ?

- Les énergies fossiles sont l’essentiel de l’énergie consommée en Europe.

- L’électricité ne représente qu’un cinquième de l’énergie que l’on consomme.

- La consommation globale des énergies fossiles décroît très (trop) lentement, celle du pétrole n’a pas bougé.

- La consommation en gaz, qui représente le cœur du problème vis-à-vis de la Russie, a plutôt tendance à augmenter.

- « Les énergies fossiles sont les énergies faciles »


21:30 - L’Europe peut-elle réussir à se passer du gaz russe ?

- À court terme : non, à moins de rentrer dans une économie de guerre, c’est-à-dire se rationner sévèrement.

- Les ressources hydrocarbures représentent la moitié des ressources fiscales de la Russie.

- « Nous sommes au bout d’une branche qu’il nous faut couper »

- Poutine a très bien compris que la paix sociale en Europe dépend d’un bon approvisionnement des gazoducs et oléoducs russes.

- Une seconde dimension au problème : les sanctions économiques imposées à la Russie vont saper sa capacité à maintenir sa production future de pétrole et de gaz.

- Les zones russes d’extraction de pétrole et de gaz sont matures, c'est-à-dire que plus de la moitié du stock a été extraite. Mécaniquement, la production va donc diminuer.

- Les sanctions économiques rapprochent l’échéance de ce déclin.

- En coupant sa principale source de financement, nous risquons de rendre le régime russe plus virulent, et de le pousser vers le régime chinois.


29:00 - Ces sanctions sont-elles donc une erreur ? Quelle est donc la solution ?

- Non, elles sont une obligation morale.

- La seule option : mettre en œuvre nos engagements climatiques.

- Mais sortir des énergies fossiles ne se fait pas en un claquement de doigts, prend des décennies, et est l’équivalent d’un effort de guerre pour la société.

- À court terme, il s’agit donc du choix politique de rentrer dans du rationnement énergétique.


32:15 - Y-a-t-il une véritable prise de conscience de ces enjeux dans la société ?

- Mathieu Auzanneau a l’intuition pessimiste que le péril climatique ne suffira pas à faire bouger la société.

- Aujourd’hui, des symptômes de la même pathologie, notre addiction aux énergies fossiles, s’expriment par des éléments beaucoup plus nets : la guerre.


36:16 - Quels sont les risques, en dehors du conflit actuel, d’approvisionnement en pétrole pour l’Europe ?

- Pour le pétrole : plus de la moitié des sources d’approvisionnement de l’Europe sont issues de pays pétroliers qui sont déjà en déclin ou au bord du déclin.

- La production du pétrole de l’ensemble du continent africain décline, après un pic de production en 2008.


41:00 - L’hégémonie du dollar dans les transactions énergétiques est sérieusement menacée. Quel est l’impact des enjeux monétaires combinés à ces enjeux énergétiques ?

- Il y a une volonté de certaines puissances de s’affranchir de la sphère d’influence américaine.

- Une ellipse s’est formée entre Moscou et Pékin, en passant par Téhéran, Bagdad et même l’Arabie Saoudite.

- Si un changement de domination énergétique devait avoir lieu, l’Europe, premier importateur mondial, serait en grande difficulté.

- Ainsi, les politiques climatiques de demain seront une assurance-vie contre les volontés hégémoniques affichées par la Russie et la Chine.



48:00 - Quelle est la composante énergie du Plan de Transformation de l’Économie Française (PTEF) du Shift Project ?

- Objectif du PTEF : proposer des solutions pour se passer des énergies fossiles en une génération en France.

- La réponse principale : la sobriété.

- Cette sobriété implique de comprendre comment nous pouvons modifier l’organisation des systèmes techniques pour qu’ils aient le moins besoin d’énergie.

- Un domaine trop peu souvent pris en compte et qui représente pourtant 10% des émissions françaises : la santé. Il faut donc appuyer sur le levier de la santé environnementale.

- Le mix énergétique de demain en France : probablement pas de possibilité de se passer ni du nucléaire, ni des énergies renouvelables.


59:00 - Le Shift Project a demandé aux candidats à l’élection présidentielle comment ils mettraient en œuvre la sortie des énergies fossiles. Qu’en ressort-il ?

- « Cela a beaucoup progressé, mais c’est encore insuffisant »

- Certaines organisations politiques ont les pièces du puzzle, mais aucune ne semble avoir la stratégie d’assemblage du puzzle.

- Les deux formations politiques qui semblent avoir le plus compris les enjeux sont La France Insoumise et Europe Écologie Les Verts, et derrière Les Républicains.

- Il manque encore probablement de temps de compréhension et d’acceptation de la part de la classe politique.

- Deux formes d’échappatoires les plus fréquentes :

o « du pétrole, il y en aura toujours ». L’exemple du conflit ukrainien prouve bien le contraire

o « la France ne représente que 1% des émissions mondiales ». La première nation ou le premier groupe de nation qui trouvera le moyen de fonctionner sans énergies fossiles va faire la norme et se bâtir un avantage comparatif historique.

- Nous sommes face à une crise historique. La société technique doit sortir de sa crise d’adolescence et passer à l’âge adulte.

- Il est certain qu’il y a plein d’issues heureuses dans la manière dont nous vivrons demain sans pétrole et sans gaz.

-« Il n’y a pas d’alternative à l’espoir »

Pour aller plus loin :




Un grand merci à Adam Célier, auditeur et membre de la communauté Sismique, pour la rédaction de ces notes !!




---