Deuxième épisode d'une série sur l'histoire de la connaissance et de l'épistémologie de l'antiquité à nos jours.
L'épisode couvre l'évolution de la pensée épistémologique du Moyen Âge à la Renaissance, en mettant l'accent sur la synthèse foi-raison, l'émergence de nouvelles méthodes de connaissance, et l'impact de l'imprimerie et des grandes découvertes.
Connaissance révélée, Synthèse foi-raison, Principe de parcimonie (rasoir d'Ockham), Nominalisme, Docte ignorance, Humanisme, Impact épistémologique de l'imprimerie et des découvertes de territoires, Révolution copernicienne
Liste des penseurs cités :
Saint Augustin
Thomas d'Aquin
Avicenne et Averroès
Alhazen (Ibn al-Haytham)
Guillaume d'Ockham
Nicolas de Cues
Pétrarque
Pic de la Mirandole
Hildegarde de Bingen
Léonard de Vinci
André Vésale
Copernic
Concepts clés introduits ou développés :
Connaissance révélée
Synthèse foi-raison
Principe de parcimonie (rasoir d'Ockham)
Nominalisme
Docte ignorance
Humanisme
Impact épistémologique de l'imprimerie et des découvertes de territoires
Révolution copernicienne
Citations importantes :
Saint Augustin : "Crede ut intelligas" (Crois pour comprendre)
Pic de la Mirandole : "Nous t'avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur."
Événements historiques clés :
Naissance des universités (12ème-13ème siècles)
Peste Noire (milieu du 14ème siècle)
Invention de l'imprimerie par Gutenberg (vers 1450)
Grandes découvertes (fin 15ème - début 16ème siècle)
Bienvenue dans ce deuxième épisode de notre série sur la connaissance. La dernière fois, on a exploré les fondements de la réflexion sur la connaissance dans l'Antiquité. Aujourd'hui, on va faire un bond dans le temps. On va plonger dans le Moyen Âge d’abord puis dans la Renaissance, histoire de faire les choses dans l’ordre, des périodes importantes et parfois mal comprises de l'histoire de la pensée.
Mais avant de commencer notre promenade, je me dis que c’est pas mal de rappeler une nouvelle fois pourquoi on s'intéresse à des débats qui ont eu lieu il y a des siècles.
Bah c’est tout simplement parce que beaucoup des questions qu'on se posait à l'époque, on se les pose encore aujourd'hui. Ca ne va pas dire qu’on tourne rond, la pensée bien-sûr progresse, en s’appuyant sur ce qui existe déjà, les idées s’accumulent, se nourrissent, s’affinent. Mais finalement nos cerveaux sont les mêmes qu’il y a quelques siècles, on a les mêmes pulsions, les mêmes aspirations et que bien que les structures qui constituent notre monde aient évolué, en particulier les structures technique et culturel, nos grandes interrogations restent à peu près identiques. On est presque les mêmes physiologiquement, mais vous allez voir que tout de même le contexte a énormément d’importance, selon les croyances, les moeurs, les valeurs, les outils qui sont en places, on ne cogite pas tout à fait de la même manière.
On va commencer notre excursion au tout début du Moyen Âge, vers le 5ème siècle après J.C.
Imaginez l’ambiance : l'Empire romain d'Occident s'est effondré en 476 après JC, à cause notamment de problèmes écologiques, de certainement d’un peu de laisser aller et aussi peut-être par abus de mauvais vin, on ne sait pas exactement. L'Europe est morcelée en petits royaumes, et le christianisme a définitivement gagné la bataille des récits sur cette extrémité du grand continent Eurasien désormais un peu insignifiante, et est devenue la religion dominante. Dans ce continent en plein bouleversement, la façon dont on conçoit la connaissance va elle aussi changer radicalement.
La première chose à intégrer, c'est l'importance de ce qu'on appelle la connaissance révélée à cette époque et va marquer profondément tout le moyen-âge. C’est quoi ? C'est l'idée que la vérité ultime vient de Dieu et qu'elle nous est transmise à travers les textes sacrés, principalement donc la Bible que l’on considère davantage comme un livre d’histoire avec un grand H contenant la parole divine, que comme un assemblage de textes choisis venant de sources multiples et racontant de jolis contes. Ce qui est écrit dans la Bible, c’est considéré comme LA vérité, la vraie de vrai, pas la fausse, ni la symbolique. Et l’Eglise qui est devenue très puissante et omniprésente, n’est pas vraiment ouverte à la discussion sur le sujet. Qui a écrit ces textes, d’où viennent-ils, sont-ils fidèles à ce qui s’est passé, quelles sont les sources, comme on dirait aujourd’hui... Ces questions sont alors plutôt mal venues et on tape sur le doigt des curieux, ou on leur chauffe les orteils
extrait Pagnol: si vous alliez à l’église… il n’y a qu’un seul dieu, le notre.
Cette conception va avoir un impact énorme sur la façon dont on pense la connaissance pendant une grande partie du Moyen Âge."
Pour comprendre l'impact de la connaissance révélée, prenons un exemple concret. Imaginez que vous êtes un penseur médiéval et que vous observez quelque chose dans la nature qui semble contredire ce qui est écrit dans la Bible. Que faites-vous ? Bah vous allez probablement conclure que votre observation est fausse, ou que vous l'avez mal interprétée. Pourquoi ? Parce que pour vous, la parole de Dieu vaut pour vérité. Et oui, puisque Dieu existe, qu’il est parfait, et que tout est expliqué dans le manuel. Pas besoin donc de chercher beaucoup plus loin, ce qui est finalement assez pratique.
C'est un changement radical par rapport à ce qu'on a vu dans l'Antiquité. Et ça va avoir des conséquences importantes sur le développement de la connaissance. Pendant longtemps, on s’en doute, ça va rendre difficile la progression de ce qu'on appellerait aujourd'hui l’esprit critique, la science ou la philosophie.
Mais attention, ça ne veut pas dire que le Moyen Âge était une période d'obscurantisme total, comme on l'a parfois présenté. D’une part il faut toujours se méfier de juger durement une époque passée, parce que forcément on la regarde avec les yeux de notre époque à nous, où la connaissance est différente, mais aussi où les valeurs, les normes culturelles et sociales, le langage même sont différents… Inévitablement il y a des choses qui nous échappent, parce qu’on ne peut qu’imaginer ce voulait dire vivre à cette époque lointaine, mais on ne peut pas le savoir, on n’y était pas. Et d’ailleurs il y a des choses qu’on ne comprends toujours pas, même avec toutes nos connaissances actuelles. Comment les pyramide ont été construites par exemple, comment certaines certains calendriers Maya pouvaient être aussi précis, comment était vraiment organisé le chantier d’une cathédrale. Mais je m’égare.
Au Moyen-âge en Europe, tout n’était pas figé dans les enluminures. Il y a eu des penseurs qui ont essayé de concilier la foi et la raison, de faire dialoguer la connaissance révélée et la connaissance acquise par l'observation et le raisonnement.
Un des premiers à avoir tenté cette synthèse, c'est Saint Augustin, dès le 5ème siècle. Techniquement d’ailleurs ça n’est pas encore le moyen-âge puisque Augustin d'Hippone est né et mort dans l’empire romain et que la formation qu'il reçoit à Carthage est celle des lettrés romains de l'époque. Mais bon, il est considéré comme le premier grand penseur chrétien et son influence sera énorme durant ce premier millénaire.
Augustin a une formule célèbre : "Crede ut intelligas" - crois pour comprendre.
Ça peut sembler paradoxal pour nous aujourd'hui. On aurait plutôt tendance à dire "comprends pour croire", non ? Mais pour Augustin, la foi n'est pas opposée à la raison. Au contraire, elle l'éclaire, elle lui donne un cadre.
C'est un peu comme si Augustin disait que pour vraiment comprendre quelque chose, il faut d'abord y croire, s'y engager pleinement. Ce n'est pas si éloigné de ce que disent certains scientifiques aujourd'hui quand ils parlent de l'importance de l'intuition dans la recherche. Parfois, il faut croire qu'une théorie est vraie pour avoir la motivation de chercher les preuves qui la confirmeront.
Mais cette approche a aussi ses limites, et je pense que vous voyez pourquoi. Si on croit trop fermement à quelque chose avant de l'avoir vérifié, on risque de voir ce qu'on veut voir, plutôt que ce qui est réellement là. C'est à peut près ce qu'on appellerait aujourd'hui le biais de confirmation : on retient mieux les informations qui nous arrangent, qui confortent nos opinions.
Cette tension entre foi et raison va être au cœur de la réflexion médiévale sur la connaissance. Et elle va atteindre son apogée au 13ème siècle avec Thomas d'Aquin. On fait un grand saut dans le temps parce qu’en vrai entre Augustin et lui, les choses sont plutôt figées dans l’Europe chretienne côté épistémologie. C’est à dire que c’est un peu compliqué d’oser apporter de nouvelles idées quand on risque de finir sur un bbq si ce qu’on dit ne plait pas au curé.
Thomas d'Aquin, c'est un peu l'Aristote de la fin du Moyen Âge. Il va essayer de faire une grande synthèse entre la philosophie grecque, notamment celle d'Aristote, et la doctrine chrétienne.
Pour Thomas d'Aquin, il y a deux sources de vérité : la révélation divine et la raison humaine. Et ces deux sources ne peuvent pas se contredire, puisqu'elles viennent toutes les deux de Dieu. C'est une idée puissante et plutot maline qui va permettre de légitimer la recherche rationnelle, tout en la maintenant dans un cadre théologique. SI Dieu a décidé de doter l’homme de raison, c’est pour qu’il s’en serve après tout. Donc il n’y a pas de mal à poser des questions.
Prenons un exemple concret. Thomas d'Aquin va utiliser la logique aristotélicienne pour essayer de prouver l'existence de Dieu. C'est ce qu'on appelle les "cinq voies". Il va dire, par exemple, que tout mouvement suppose un premier moteur, et que ce premier moteur, logiquement c'est Dieu. Ou encore, que l'existence de l'ordre dans l'univers suppose l'existence d'un ordonnateur suprême, qui logiquement est Dieu.
Vous voyez ce qu'il fait ? Il essaie d'utiliser la raison pour soutenir la foi. C'est une approche très différente de celle qu'on avait au début du Moyen Âge, où on se contentait de dire "c'est comme ça parce que c'est écrit dans la Bible".
Mais cette synthèse entre foi et raison, elle va aussi avoir ses limites. Parce qu'au fond, elle part toujours du principe que la vérité ultime est donnée par la révélation divine. La raison est là pour comprendre cette vérité, pas pour la remettre en question.
C'est un peu comme si aujourd'hui, on disait : "La science peut tout expliquer, mais seulement dans le cadre de ce qu'on sait déjà". Vous voyez le problème ? Ça limiterait sérieusement notre capacité à faire de nouvelles découvertes, à remettre en question nos connaissances actuelles. On est limité par le postulat de départ, le prémisse du raisonnement. Si je pars du postulat que j’ai toujours raison, vous aurez beau me prouver avec toute votre logique que j’ai tort sur une certaine chose, ça ne peut pas être vrai, puisqu’on a dit que j’avais toujours raison. Ca tourne un peu un rond vous en conviendrez. Bah c’est à peu près ce que vont faire tous les penseurs de l’époque avec le postulat de l’existence de Dieu et surtout de la vérité révélée dans la bible.
Le Postulat initial c’est "La Bible est la parole de Dieu”
L’Argument central c’est "La Bible affirme que Dieu existe”
La Conclusion est donc imparable : “Dieu existe”
Et la justification de la fiabilité de la Bible : "Parce que c'est la parole de Dieu”
Ca s’appelle un "raisonnement circulaire” ou dans le contexte de la logique et de la philosophie, on utilise plus spécifiquement le terme "pétition de principe”. C’est concrètement un type de raisonnement fallacieux dans lequel la conclusion est implicitement ou explicitement présupposée dans les prémisses, dans le postulat de départ.
On est donc au moyen-âge dans un cadre un peu limitant, vous en conviendrez.
Citation 1984 ? le parti a toujours raison
Histoire de vous donner un repère supplémentaire si vous voulez creuser, il faut savoir que la méthode de Thomas d'Aquin s'inscrit dans ce qu'on appelle la scolastique, une approche philosophique et théologique qui a dominé l'enseignement dans les universités médiévales du 11ème au 16ème siècle. La scolastique cherchait à réconcilier la foi chrétienne avec la raison et la philosophie grecque, en particulier celle d'Aristote. Elle se caractérisait par une méthode rigoureuse de questionnement et d'argumentation, visant à résoudre les contradictions apparentes entre différentes autorités. Mais bon, en étant logique mais contraint.
Mais le Moyen Âge n'est pas qu'une période de débats théologiques et philosophiques. C'est aussi une époque où on voit émerger de nouvelles institutions du savoir, notamment les universités. Les premières universités, comme Bologne, Paris ou Oxford, naissent au 12ème et 13ème siècle. Et elles vont jouer un rôle crucial dans la transmission et le développement du savoir.
Ces universités ne sont pas seulement des lieux d'enseignement. Ce sont de véritables laboratoires intellectuels où se forgent de nouvelles méthodes de pensée. L'une des plus importantes est la disputatio.
La disputatio, c'est un exercice intellectuel fascinant de modernité. Imaginez une sorte d'arène intellectuelle où deux étudiants s'affrontent. L'un soutient une thèse, l'autre s'y oppose, le tout sous l'œil vigilant d'un maître qui tranche finalement le débat. Une sorte de concours d’éloquence donc.
Cette méthode a plusieurs avantages. D'abord, elle oblige les étudiants à maîtriser parfaitement leur sujet. Ils doivent être capables de défendre leur position, mais aussi d'anticiper et de réfuter les arguments de leur adversaire. Ensuite, elle développe l'esprit critique. En voyant comment chaque argument peut être contesté, les étudiants apprennent à ne pas prendre les choses pour argent comptant.
Mais la disputatio a aussi ses limites. Elle peut encourager une forme de sophistique, où l'important n'est pas tant d'avoir raison que de gagner le débat. Et surtout elle reste souvent dans un cadre théologique prédéfini comme on l’a vu. On ne remet pas en question les fondements de la foi, on débat à l'intérieur de ce cadre.
Malgré ces limites, la disputatio est une étape importante dans l'histoire de la pensée. C'est un peu l'ancêtre de nos débats scientifiques modernes. Elle montre que même au cœur du Moyen Âge occidental, l'esprit de questionnement et de débat était bien vivant.
Mais ce n'est pas la seule innovation intellectuelle de l’époque. Une autre contribution majeure vient du monde arabo-musulman. Les savants arabes ont non seulement préservé et traduit de nombreux textes grecs, mais ils ont aussi développé leurs propres théories et méthodes.
L'influence de la pensée arabo-musulmane sur l'Occident médiéval est souvent sous-estimée, mais elle est en réalité cruciale. Au moment où l'Europe traversait ce qu'on a appelé les "âges sombres", le monde musulman connaissait un véritable âge d'or intellectuel.
Des savants comme Avicenne et Averroès ont joué un rôle clé dans la transmission et l'interprétation des textes grecs, notamment ceux d'Aristote. Mais ils ne se sont pas contentés de traduire. Ils ont développé leurs propres théories, souvent en avance sur leur temps.
Par exemple d'Alhazen (Ibn al-Haytham), considéré comme le père de l'optique moderne. Au 11ème siècle, il a développé une méthode scientifique basée sur l'expérimentation et la vérification des hypothèses. C'est une approche qui ne deviendra courante en Europe que plusieurs siècles plus tard.
Et quand les textes arabes seront traduits en latin à partir du 12ème siècle, ils vont provoquer une véritable révolution intellectuelle en Europe. Par exemple, la redécouverte d'Aristote via les commentaires d'Averroès va profondément influencer des penseurs comme Thomas d'Aquin. Et les travaux des mathématiciens arabes vont poser les bases de la révolution scientifique à venir.
Il est important de comprendre que la connaissance, à cette époque, n'était pas cloisonnée. Les idées circulaient entre les différentes cultures, se mélangeaient, s'enrichissaient mutuellement. Le processus était lent certes, mais il existait et c'est un rappel que le progrès de la connaissance est souvent le fruit d'un dialogue entre différentes traditions de pensée. Mais je ne m’attarde pas là-dessus, on y reviendra dans le prochain épisode.
Revenons à l'Europe. Vers la fin du Moyen Âge, on voit émerger des penseurs qui vont commencer à remettre en question le cadre intellectuel établi.
L'un des plus importants c’est un philosophe du 14ème siècle, Guillaume d'Ockham. Ockham est surtout connu pour ce qu'on appelle son "rasoir”. Et ce n’est pas celui avec lequel il se rasait la tonsure. Petit blague monastique en passant, c’est pour nous remettre dans le contexte.
Le rasoir d'Ockham, c'est un principe qui dit qu'il ne faut pas multiplier les explications au-delà du nécessaire. En gros, l'explication la plus simple est souvent la meilleure. On appelle ça aussi le principe de parcimonie.
Prenons un exemple concret. Imaginons que vous trouviez votre pot de confiture vide alors que vous êtes sûr de l'avoir laissé à moitié plein hier soir. Vous pourriez élaborer une théorie complexe impliquant des cambrioleurs gourmands qui se seraient introduits chez vous uniquement pour manger votre confiture. Ou vous pourriez simplement penser que ce sont vos enfants qui se sont fait plaisir en douce. Une hypothèse est plus simple que l’autre… Idem, si vous entendez du bruit dans le grenier. Vous pouvez vous dire que c’est un fantôme invisible ou bien que c’est une souris qui se balade.
Le principe de parcimonie nous incite à toujours privilégier l'explication qui nécessite le moins d'hypothèses supplémentaires, celle qui est la moins 'coûteuse' en termes d'éléments inconnus, et donc souvent la moins farfelue.
Ockham disait en substance : 'Ne multipliez pas les entités sans nécessité.' C’est à dire n'ajoutez pas de complications inutiles à vos explications.
Mais attention, ce serait une erreur de croire que ce principe est infaillible. Ce serait trop facile. L'histoire des sciences nous montre qu'il a parfois conduit à des impasses. Par exemple, pendant longtemps, l'explication la plus simple pour le mouvement des planètes était de les faire tourner autour de la Terre. C'était plus 'parcimonieux' que d'imaginer la Terre en mouvement. Et pourtant, c'était faux.
Et il y a des tas d’exemples comme ça dans l’histoire de la connaissance où on a été un peu trop fainéant, ou conservateur, où on a privilégié l’explication la plus simple alors qu’il fallait un peu plus bosser et tout remettre à plat, changer de paradigme
Donc, le principe de parcimonie n'est pas une garantie de vérité. C'est plutôt un outil méthodologique, une façon d'aborder les problèmes qui nous guide vers les explications qui ont le plus de chances d'être justes. Plus on ajoute d'éléments inconnus ou non vérifiés à une théorie, plus on risque de s'éloigner de la réalité. À l'inverse, en restant proche des faits observables et en limitant les suppositions, on augmente nos chances de comprendre correctement les choses. Le rasoir d’Ockham, c’est en général un bon paravent contre les théories du complot un peu trop alambiquées.
Je vous donne un exemple. On me dit que des hommes ont marché sur la lune. Mais je trouve sur internet et même dans des livres à succès des pseudo éléments qui prouveraient le contraire. Certaines photos semblent avoir des incohérences, le drapeau semble flotter alors qu'il n'y a pas d'atmosphère sur la Lune, la technologie de l'époque n'était pas assez avancée pour un tel exploit, on voit le reflet d’un cable qui tire le module lunaire lors du décollage qui par ailleurs a l’air étrange. Donc, l'alunissage aurait été filmé en studio et ce serait un canular. Je peux croire ces arguments ou alors je peux me renseigner sur les autres explications scientifiques qui sont en l’occurence toujours très claires. Et surtout je peux appliquer le rasoir d’Ockham : un complot dans ce cas cela voudrait dire que des milliers de personnes, des ingénieurs reconnus, une douzaine d’astronautes, des chercheurs qui ont analysé les échantillons lunaires ramenés, tous ceux qui auraient participé à la soi-disante séquence studio, les acteurs… que toutes et tous ont menti, de manière parfaitement coordonnée, pendant des décennies et personne n’ait vendu la mèche. L’explication la plus simple, c’est que personne ne ment dans cette histoire, que les contre-arguments avancés soient vrais, et que les milliards de dollar investi et l’incroyable effort de recherche fourni par les américains dans les années 60 ait porté ses fruits. Mais évidemment, vous ne convaincrez pas un complotiste avec ces arguments, le rasoir d’ockham est toujours un peu décevant, ça enlève un peu de l’espérance et de l’excitation d’avoir raison contre tout le monde. "En matière de grande catastrophe publique, toujours privilégier la connerie au complot. La connerie est à la portée de tous, c'est donc assez largement répandu. Le complot nécessite beaucoup d'intelligence et d'organisation, c'est très rare." - Michel Rocard
De funes : kolosal conspirazione
L’ approche recommandée est donc la même qu’en science moderne, où l'on cherche toujours à expliquer les phénomènes de la manière la plus simple possible, tout en restant ouvert à des explications plus complexes si les faits l'exigent.
Mais notre ami Guillaume ne s'est pas arrêté au principe de parcimonie. Il a aussi développé une théorie qu'on appelle le nominalisme. L'idée, c'est que les concepts généraux, comme "humanité" ou "justice", n'existent pas réellement. Ce ne sont que des mots, des noms qu'on utilise pour décrire des groupes de choses ou d'individus particuliers.
Ça peut sembler abstrait, mais les implications sont énormes. Si les concepts généraux n'existent pas réellement, alors on ne peut pas les connaître directement. On ne peut connaître que des choses particulières, concrètes. C'est un coup dur pour la métaphysique traditionnelle, et ça ouvre la voie à une approche plus empirique de la connaissance.
C'est un peu comme si Ockham disait : "On ne peut pas connaître 'l'humanité' en général, on ne peut connaître que des êtres humains particuliers". Là encore on pave le chemin de l'approche scientifique moderne, qui se méfie des généralités et préfère s'appuyer sur des observations concrètes.
Avant de continuer d’avancer dans le temps, je voudrais dire un mot sur le rôle crucial joué par les femmes, à cette époque, rôle souvent oublié ou simplement effacé. Dans les monastères, les nonnes comme Hildegarde de Bingen (12e siècle) ont non seulement préservé les textes anciens en tant que copistes, mais ont aussi contribué activement à la production de nouvelles connaissances. Hildegarde, par exemple, a écrit des traités novateurs sur la médecine, les sciences naturelles et la théologie. En dehors des institutions religieuses, les femmes ont joué un rôle important dans la transmission des savoirs pratiques, notamment en botanique et en médecine. Souvent qualifiées de 'sages-femmes' ou parfois même de 'sorcières', ces femmes détenaient et transmettaient des connaissances cruciales sur les plantes médicinales et les soins de santé et ont servi de trait d’union entre les époques. Leur savoir, bien que souvent marginalisé par les institutions officielles, a contribué de manière significative à la santé et au bien-être des communautés médiévales.
Cette précision importante étant faite continuons notre voyage.
Un événement majeur va marquer profondément la pensée européenne au milieu du 14ème siècle : la Peste Noire. Cette pandémie dévastatrice, qui a décimé près d'un tiers de la population européenne, a profondément ébranlé les certitudes de l'époque. Et oui, comment un Dieu bon pouvait-il permettre une telle catastrophe ?
Cette crise a remis en question la vision du monde médiévale et a contribué à l'émergence de nouvelles façons de penser, d’un nouveau doute, préparant le terrain pour les changements à venir.
Alors on arrive maintenant à une des périodes les plus fascinantes de l'histoire de la pensée : la Renaissance.
Son de cloche
Ce n'est pas un changement qui arrive du jour au lendemain, mais plutôt le résultat d'une lente fermentation intellectuelle qui commence dès la fin du Moyen Âge.
Au 15e siècle, on voit doucement progresser une nouvelle approche de la connaissance avec des penseurs comme Nicolas de Cues, un cardinal allemand. Il développe un concept original pour l’époque et qui : la docte ignorance. L'idée, c'est que la vraie sagesse, c'est de reconnaître qu'on ne sait pas. Ça vous rappelle quelqu'un ? Bah oui, c’est un bon vieux remix de Socrate, mais comme personne n’a écouté l’original depuis plus de mille an ça passe crème. Nous on se coltine bien un remix de la même chose tous les 15 ou 20 ans.
Par exemple, histoire de s’aérer un peu le cerveau. Ca c’est Ella Henderson avec son titre Alibi sorti en 2024 Ca c’est Coolio avec le grand classique Gangstas paradise sorti en 1995, un des hymnes de mon adolescence
Et ca c’est Steevie Wonder, avec Pastime Paradise, l’original donc en 1976
Voilà , personne n’écoute donc il faut toujours recommencer… Et je vous laisse juger de l’amélioration ou non d’un remix à l’autre. Personnellement j’ai une opinion assez tranchée sur le sujet
C’était donc la minute Pop récréative. On reprend
Nicolas de Cues remet donc au gout du jour le doute socratique, mais avec un léger twist, parce que le cadre de pensée de l’époque l’exige et qu’il est obligé de dire un mot sur la place de Dieu dans cette histoire.
Son idée de l’ignorance vient d’un postulat : Dieu est au-delà de toute connaissance humaine. On ne peut pas le comprendre, seulement s'en approcher.
C'est une idée qui peut sembler très théologique, mais elle a des implications philosophiques profondes. Elle nous invite à une forme d'humilité épistémologique. À reconnaître les limites de notre connaissance. Dieu a ses raisons que la raison ne connait pas. Il faut donc simplement accepter que si parfois on n’y comprend rien, c’est que les voix du seigneur sont impénétrables. Arretons donc par exemple de vouloir résoudre le fameux dilemne de la théodicée qui fait cogiter presque tous les philosophes, à savoir : si Dieu est bon et qu’il est tout puissant, pourquoi alors le mal existe-t-il ? Il faut simplement accepter que si parfois on ne comprend pas, c’est que les voix du seigneur sont impénétrables. Circulez, il n’y a rien à voir.
Nicolas remet donc le doute au centre, mais ne va pas jusqu’à douter de Dieu, c’est encore un peu risqué, les braises sont toujours chaudes.
Pour l’anecdote notre ami Nico, aussi mathématicien, a proposé des conceptions astronomiques très proches de celles de Copernic qui s’en inspirera un siècle plus tard.
Ce qui est vraiment fascinant, c'est de voir comment ces idées ont pu émerger et se répandre. Il faut comprendre que le contexte de l'époque change profondément, créant un terreau fertile pour de nouvelles façons de penser. Attardons-nous un peu là-dessus parce que le contexte, c’est un truc important.
D'abord, le pouvoir de l'Église s'affaiblit dans certaines régions. Des cités-États comme Venise ou Florence jouissent d'une relative indépendance intellectuelle. L'Inquisition, si puissante ailleurs, a moins d'emprise ici. C'est comme si des bulles de liberté de pensée apparaissaient sur la carte de l'Europe.
Ensuite, le commerce se développe intensément. Les marchands ne ramènent pas que des épices et des tissus d'Orient, mais aussi des idées nouvelles. Imaginez ces caravanes traversant l'Europe, chargées non seulement de marchandises, mais aussi de livres, de concepts, de façons différentes de voir le monde.
Et puis, il y a l'invention qui va tout changer : l'imprimerie. Gutenberg met au point sa presse à caractères mobiles vers 1450, et c'est une révolution comparable à l'invention d'internet à l’époque, même si la comparaison est un peu osée. Pour l’anecdote il faut savoir qu’un chinois, Bi Sheng avaient déjà inventé l’imprimerie au 11e siècle, mais évidemment on ne nous l’apprend pas à l’école sinon on pourrait un peu moins se la péter en tant qu’européen, ce qui, vous en conviendrez, serait bien dommage. Mais soit, avec un peu de retard donc, l’Europe vit une révolution. Soudain, les information, les idées peuvent circuler plus vite, plus loin. Les livres, autrefois rares et précieux, deviennent plus accessibles. C'est comme si on avait donné des ailes à la connaissance.
Bah oui, avant l'imprimerie, si vous vouliez réfuter les arguments d'un auteur, il fallait d'abord recopier son texte à la main avant de pouvoir le critiquer. C’était long et surtout pas 100% fiable, on pouvait se tromper sur quelques virgules. L'imprimerie a permis une standardisation des textes, réduisant considérablement les erreurs de copie. On pouvait désormais citer directement le texte original avec certitude ce qui a facilité la comparaison des idées et a rendu les débats intellectuels plus précis, plus rigoureux.
Mais l'imprimerie ne fait pas que permettre la diffusion des idées à grande échelle. Elle change aussi notre rapport au savoir. Avec la multiplication des livres, la mémoire devient moins cruciale. On peut désormais stocker les connaissances à l'extérieur de nos têtes.
Dans ce contexte bouillonnant émerge l'humanisme. On redécouvre les textes antiques grâce à des érudits comme Pétrarque, on les étudie avec un regard neuf. L'humanisme, c'est une nouvelle façon de voir l'être humain et ses capacités. On met l'accent sur la dignité humaine, sur la capacité de l'homme à penser par lui-même. C'est une rupture avec la vision médiévale qui voyait l'homme principalement comme une créature de Dieu
Pic de la Mirandole, Jean de son pronom, un philosophe et théologien italien, exprime magnifiquement cette nouvelle vision dans son "Discours sur la dignité de l'homme" en 1486 : "Nous t'avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur." C’est joli, non ? L’homme est libre
A la même époque émerge une figure qui incarne parfaitement cet esprit nouveau : Léonardo da Vinci. Peintre, ingénieur, anatomiste, Léonard est l'incarnation même de la curiosité sans limites de la Renaissance. Il dissèque des cadavres pour comprendre l'anatomie, il observe la nature avec une précision obsessionnelle, il imagine des machines volantes bien avant que l'aviation ne soit possible. Ses carnets sont un témoignage fascinant de sa méthode. Remplis de croquis détaillés, d'observations minutieuses et d'hypothèses audacieuses, ils illustrent parfaitement cette nouvelle approche de la connaissance basée sur l'observation directe et l'expérimentation. Léonard nous montre que la connaissance ne se limite pas aux livres, mais qu'elle est partout autour de nous, pour peu qu'on sache regarder.
Cette nouvelle approche de la connaissance se manifeste dans tous les domaines. Prenez l'anatomie, par exemple. Pendant des siècles, on s'était contenté de répéter ce qu'avait dit Galien, un médecin grec du 2ème siècle. Mais voilà qu'au 16ème siècle, André Vésale, un belge, ose disséquer des corps humains et découvre que Galien s'était trompé sur bien des points. Il publie ses découvertes dans un livre magnifiquement illustré, "De humani corporis fabrica". C'est une nouvelle révolution, encore une : on passe d'une connaissance basée sur l'autorité des anciens à une connaissance fondée sur l'observation directe.
Et puis, il y a les grandes découvertes. (Vangelis)
Imaginez un instant l'impact que ça a dû avoir. Pendant des siècles, on pensait connaître le monde. Et soudain, pour ne citer qu’eux, Christophe Colomb en 1492 découvre sans le savoir l’admettre un nouveau continent, Vasco de Gama en 1498 ouvre la route des Indes et Magellan vingt ans plus tard fait le tour de monde. Enfin lui non puisqu’il se prend une flèche dans une escale aux Philippines et meurt un peu bêtement, mais une partie de son équipage lui oui. Les européens découvrent l’étendue de leur ignorance en même temps que l'existence de terres, de peuples, de cultures entières dont on ils ne savaient rien. Les conceptions géographiques héritées de Ptolémée, qui faisaient autorité depuis l'Antiquité sont boulversées. La carte du monde de Ptolémée, qui montrait une Afrique reliée à l'Asie du Sud-Est, enfermant l'océan Indien, s'est révélée complètement fausse.
C'est comme si la carte d’un coup s'était agrandie, pas seulement géographiquement, mais intellectuellement.
Ces découvertes ont un impact profond sur la façon dont on conçoit la connaissance. Elles montrent que le monde est bien plus vaste et complexe qu'on ne le pensait. Elles remettent en question l'autorité des anciens. Après tout, si Aristote et Ptolémée ne savaient rien de l'Amérique, sur quoi d'autre ont-ils pu se tromper ? Ca a du être en perturber plus d’un : on pensait tout connaitre, alors que non, en fait on n’y comprenait rien. Et donc, il fallait se remettre à chercher ! Forcément ça a décoincé du les plus curieux.
C'est dans ce contexte qu'arrive Copernic, Nicolas de son prénom, Polonais de naissance, chanoine, mathématicien et médecin pour être sur de ne pas s’ennuyer. En 1543, il publie "De revolutionibus orbium coelestium, Amen" (Des révolutions des sphères célestes). Il y propose un concept osé, encore plus que cette idée incongrue mais finalement admise de la terre ronde : et si c’était le Soleil, et non la Terre, qui était au centre de l'univers ?
Ça peut sembler une question purement astronomique, mais les implications de cet héliocentrisme sont loin d’être anodines. Si la Terre n'est plus au centre de l'univers, quelle est notre place dans la création ? C’est une révolution, et c’est meme la révolution copernicienne, une grande bascule, un changement total de paradigme. Copernic renverse les tables !
Bon, ce faisant il reste tout de même prudent. Pour ne pas trop froisser l’eglise qui est encore un brin têtue et toujours puissante, et conscient des implications potentiellement hérétiques de sa théorie, il prend soin de préciser que son idée n’est qu’une simple hypothèse mathématique. Pas fou Nico. Ceci dit il meurt dans l’année, mais tout seul dans son coin, sans s’etre fait arraché les ongles des pieds donc.
Toutes ces découvertes, toutes ces nouvelles idées, créent un climat intellectuel où le doute, l'observation, l'expérimentation commencent à prendre le pas sur l'autorité et la tradition. C'est le début de ce qu'on appellera plus tard la révolution scientifique qui va se poursuivre avec des penseurs comme Bacon, Galilée, Descartes. Mais ça, ce sera pour un prochain épisode.
Mais cette évolution n'est pas brutale. Pendants des décennies, les anciennes et les nouvelles façons de penser coexistent, s'entrechoquent parfois. Copernic lui-même, tout en proposant un modèle révolutionnaire du cosmos, reste influencé par l'idée platonicienne que l'univers doit obéir à des formes géométriques parfaites.
Et moi ce que je trouve aussi fascinant, encore une fois, c'est de voir comment ces altérations dans la façon de penser sont intimement liés aux évolutions sociales, économiques, technologiques d’une l'époque. La connaissance ne se développe pas dans le vide : elle est profondément ancrée dans son contexte historique.
En conclusion, on peut noter la pertinence de toutes ces reflexion encore aujourd'hui. À l'ère d'internet et des fake news, comment identifier les sources fiables d'information ? Face aux défis du changement climatique ou de l'intelligence artificielle, jusqu'où peut-on pousser notre compréhension du monde, de la conscience, de l’intelligence ? Les questions changent, mais le défi reste le même : comment savoir ce qu'on sait vraiment ? Comment avancer vers une connaissance plus juste.
Le prochaine épisode est un peu particulier parce qu’il ne suit pas la chronologie de l’ensemble. On va faire un détour par les épistémologies non-occidentales pour examiner un peu comment d'autres cultures ont-elles abordé ces questions de la connaissance ? Cette bifurcation va nous permettre non seulement d'enrichir notre compréhension, mais aussi de mieux saisir les particularités et les limites peut-être de notre propre tradition intellectuelle.
D'ici là, je vous invite à réfléchir à votre propre rapport au savoir. Pensez à une connaissance que vous tenez pour acquise. D'où vient-elle ? Est-ce de l'autorité, de l'expérience personnelle, ou d'une combinaison des deux ? Comment cette réflexion fait-elle écho à la tension entre foi et raison que nous avons explorée dans cet épisode ? Votre connaissance est-elle limitée par un cadre qui vous empêche de voir plus loin ?
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