Explorez les origines de la réflexion sur la connaissance dans l'Antiquité grecque. Cet épisode couvre les penseurs présocratiques, Socrate, Platon, Aristote et les écoles philosophiques qui ont suivi, offrant une base solide pour comprendre les débats épistémologiques modernes.
1. L'émergence de l'explication rationnelle du monde avec les présocratiques
2. La distinction entre apparence et réalité introduite par Parménide
3. Le relativisme des sophistes et la réponse de Socrate
4. La théorie des Idées de Platon vs l'empirisme d'Aristote
5. Les approches variées des stoïciens, épicuriens et sceptiques
Liste des penseurs cités :
Thalès de Milet
Parménide
Protagoras
Socrate
Platon
Aristote
Pyrrhon d'Élis
Sextus Empiricus
Plotin
Concepts clés introduits ou développés :
Explication rationnelle du monde (présocratiques)
Distinction entre apparence et réalité (Parménide)
Relativisme (sophistes)
Maïeutique (Socrate)
Théorie des Idées (Platon)
Empirisme (Aristote)
Scepticisme (Pyrrhon)
Néoplatonisme (Plotin)
Citations importantes :
Protagoras : "L'homme est la mesure de toutes choses."
Socrate : "Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien."
Bienvenue dans ce deuxième épisode de notre série sur la connaissance. La dernière fois, on a posé les bases de notre réflexion. On a vu pourquoi la question de la connaissance est si importante, surtout à notre époque. Aujourd'hui, on va remonter le temps. On va plonger dans l'Antiquité, aux origines de la réflexion philosophique sur la connaissance.
Mais avant de commencer notre voyage dans le temps, je vous voudrais rappeler pourquoi on fait ça. Pourquoi s'intéresser à des penseurs qui ont vécu il y a plus de 2000 ans ? C'est pas juste par curiosité historique. C'est parce que beaucoup des questions qu'ils se sont posées, on se les pose encore aujourd'hui. Et leurs réflexions peuvent nous aider à mieux comprendre nos propres débats sur la connaissance.
Allez c’est parti.
Alors, on va commencer notre voyage en Grèce, dans le berceau de la civilisation occidentale, au 6ème siècle avant Jésus-Christ. À cette époque, la philosophie n'existe pas encore en tant que discipline. Mais il y a des penseurs, qu'on appelle les présocratiques, qui commencent à se poser des questions fondamentales sur le monde qui les entoure.
Le premier d’entre eux dont on va parler, c'est Thalès de Milet. Thalès, il est considéré par beaucoup comme le premier philosophe de l'histoire occidentale, le premier dont on a des traces en tout cas. Pourquoi ? Parce qu'il est le premier à avoir cherché une explication rationnelle du monde, sans faire appel aux mythes ou aux dieux.
Thalès, il s'est posé une question simple en apparence, mais en réalité très profonde : de quoi le monde est-il fait ? Sa réponse, c'était l'eau. Il pensait que tout ce qui existe était composé d'eau sous différentes formes. Aujourd'hui, on sait que ce n'est pas vrai. Mais ce qui est important, c'est la démarche de Thalès. Il cherchait un principe unique pour expliquer la diversité du monde.
Cette idée, elle va être reprise et développée par d'autres penseurs après lui. Anaximène, par exemple, va dire que ce principe fondamental, c'est l'air. Héraclite, lui, va dire que c'est le feu. Chacun a sa théorie, et je vous épargne les explications sur la logique de leurs déduction, mais tous cherchent à comprendre le monde de manière rationnelle.
Mais attendez une seconde. Quel rapport avec la connaissance, me direz-vous ? Le rapport, c'est que ces penseurs sont en train de poser les bases de ce qu'on va appeler bien plus tard la méthode scientifique. Ils essaient d'expliquer le monde non pas par des mythes ou des croyances, mais par l'observation et le raisonnement.
Alors, c’est encore très imparfait, c’est le tout début, mais c'est une révolution dans la façon de penser. Avant eux, quand les gens se demandaient pourquoi il y avait des tremblements de terre, par exemple, ils se disaient simplement que c'était parce qu'un dieu était en colère, sans aller beaucoup plus loin. Avec les présocratiques, on commence à chercher des explications naturelles aux phénomènes, on s’intéresse aux causes observables.
Mais cette approche, elle pose aussi de nouvelles questions. Comment peut-on être sûr que nos observations sont fiables ? Comment peut-on savoir si nos raisonnements sont corrects ? C'est le début de la réflexion sur la nature même de la connaissance.
Un des premiers à avoir vraiment creusé ces questions, c'est Parménide. Parménide, il va introduire une idée qui va avoir un impact énorme sur toute la philosophie en occident : la distinction entre l'apparence et la réalité.
Parménide, il dit que nos sens nous trompent. Que le monde tel qu'on le perçoit n'est qu'une illusion. Selon lui, la vraie réalité, c'est quelque chose d'immuable, d'éternel, qui ne change pas. Et cette réalité, on ne peut pas la percevoir avec nos sens. On ne peut l'atteindre que par la raison.
C'est une idée qui peut sembler bizarre au premier abord. Mais réfléchissez-y deux secondes. C’est bon ? Alors prenons un exemple concret : quand vous regardez une table, par exemple, vous la voyez comme un objet solide, stable. Mais si vous pouviez zoomer à l'échelle atomique, vous verriez que cette table est en fait composée de particules en mouvement constant, avec beaucoup de vide entre elles. Alors, quelle est la vraie nature de la table ? Ce que vous voyez et ce sur quoi vous vous cognez l’orteille ou ce que la physique nous en dit, c’est à dire que votre orteille se cogne dans du vide ? Pas si simple.
Cette tension entre l'apparence et la réalité, entre ce qu'on perçoit et ce qu'on pense, elle va être au cœur de nombreux débats philosophiques par la suite. Et elle est encore pertinente aujourd'hui. Pensez aux débats sur la réalité virtuelle, par exemple. Qu'est-ce qui est "réel" ? Ce qu'on voit dans un casque VR, ou le monde physique autour de nous ? Alors aujourd’hui on sait encore à peu près faire la distinction, mais si demain c’est une puce dans notre cerveau qui altère notre vision et l’ensemble de nos sens ?
Matrix : qu’est-ce que le réel, quelle est ta définition du réel.
Quand Morpheus pose cette question à Neo dans le film Matrix, c’est ça qu’il remet aux gout du jour, il nous invite à douter de nos perceptions. Au passage on constate que les meilleures idées sont recyclées sans fin, comme disait Gide, “tout a déjà été dit mais comme personne n’écoute il faut toujours recommencer…”
Mais revenons à nos moutons antiques.
Après Parménide, on va avoir un groupe de penseurs qu'on appelle les sophistes. Les sophistes, ils vont introduire une idée radicale : il n'y a pas de vérité absolue. Tout est relatif.
Le plus célèbre des sophistes, c'est Protagoras. Il a une phrase célèbre : "L'homme est la mesure de toutes choses." Ça veut dire quoi ?
Ça veut dire que chacun a sa propre perception de la réalité, et qu'il n'y a donc pas de vérité objective. Ce que je connais du monde, ce n’est ce que vous connaissez du monde. Et puisqu’on ne vit pas la même choses vous et moi, inévitablement, votre réalité est différente de la mienne. Et donc in fine il n’y pas de réalité objective.
Cette idée, elle peut sembler séduisante au premier abord et d’ailleurs elle est très à la mode de nos jours. Après tout, on sait bien que les gens peuvent avoir des opinions très différentes sur les mêmes choses, et même voir et retenir des choses différentes d’un même évènement. Qui a raison ?
Mais poussée à l'extrême, elle pose problème. Si tout est relatif, comment peut-on débattre ? Comment peut-on se mettre d'accord sur quoi que ce soit ? Et on observe en ce moment même ce qui se passe dans nos sociétés, ou la perception individuelle devient la mesure de toute chose, où on confond vérité et opinion et où donc, le consensus n’est plus possible. Et sans consensus sur une interprétation du réel, comment vivre en communauté ?
C'est face à ce défi que va émerger la figure de Socrate qui, tel un chevalier blanc, arpente les rues d’Athènes pour empêcher les esprits de tourner en rond. Socrate, c'est un personnage fascinant. On n'a aucun écrit de lui, tout ce qu'on sait de sa pensée nous vient de ses disciples, notamment Platon. Mais son influence sur la philosophie occidentale est immense. Il y a un avant Socrate et un après Socrate. C’est un peu comme Jésus mais qui aurait du apprendre à nager parce qu’il ne marchait pas sur l’eau.
Socrate, il va s'opposer aux sophistes. Il pense qu'il y a bien une vérité objective, mais que pour l'atteindre, il faut d'abord reconnaître notre ignorance. C'est ce qu'on appelle l'ironie socratique.
Socrate disait : "Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien." Ce n'était pas de la fausse modestie. C'était une reconnaissance profonde des limites de notre connaissance, et un appel à toujours chercher à en savoir plus. Et la méthode de Socrate pour convaincre, c'était de poser des questions à ses interlocuteurs pour les amener à réaliser les contradictions dans leurs propres croyances, pour les amener à remettre en question leurs propres certitudes et à construire leur pensée sur du solide…
J’utilise de plus en plus ça avec mes filles et même si ça marche encore moyennement bien c’est souvent assez drôle. Par exemple on peut poser question de clarification.
Tu dis que ce n’est pas juste que ta soeur ait plus de frites que toi ? Mais qu’entends-tu au juste par “justice” ? On peut aussi tester la profondeur du propos : “penses-tu que cela ait vraiment important et pourquoi ? Ou la justification : “as-tu la preuve de ce que tu dis ? As-tu compter les frites ?”
Ou la perception : “comment es-tu sûr que ta soeur est bien ta soeur ?”
C'est ce qu'on appelle la maïeutique. L'idée, c'est qu'en prenant conscience de notre niveau d’ignorance, on peut commencer à progresser vers une connaissance plus juste.
Socrate pensait que c'est en discutant, en dialoguant, en confrontant nos idées, qu'on peut se rapprocher de la vérité. C'est une approche qui est encore très pertinente aujourd'hui.
Pensez aux débats scientifiques, par exemple. C'est en confrontant différentes théories, différentes interprétations des données, et étant ouvert à la critique qu'on fait avancer la connaissance.
Mais Socrate ne va pas qu'apporter une méthode. Il va aussi poser une question fondamentale : qu'est-ce que la connaissance ? Et c'est cette question qui va être au cœur de la réflexion de son disciple le plus célèbre : Platon.
Platon, c'est géant de la philo. Ses idées ont eu une influence énorme, pas seulement en philosophie, mais aussi en politique, en éthique, en esthétique. Mais ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est donc sa théorie de la connaissance.
Pour Platon, la vraie connaissance ne porte pas sur le monde sensible, le monde qu'on perçoit avec nos sens. Elle porte sur ce qu'il appelle les Idées ou les Formes. Alors c'est quoi, ces Idées ? Ce sont des réalités parfaites, éternelles, dont les choses qu'on perçoit ne sont que des copies imparfaites.
Prenons un exemple. Vous avez tous vu des cercles dans votre vie. Des roues, des assiettes, des pièces de monnaie, des anneaux olympiques.
Mais avez-vous déjà vu un cercle parfait ? Bah non.
Même le cercle le plus précis qu'on puisse dessiner aura toujours de petites imperfections si on regarde d'assez près. Et pourtant, on sait tous ce qu'est un cercle parfait. On peut le définir mathématiquement.
Pour Platon, ce cercle parfait, c'est l'Idée du cercle. Et c'est ça la vraie réalité.
Cette théorie, elle peut sembler un peu abstraite. Mais elle a des implications importantes. Pour Platon, la vraie connaissance, ce n'est pas la connaissance du monde sensible. C'est la connaissance de ces “Idées”.
Et comment on accède à ces Idées ? Par la raison, par la réflexion philosophique.
Platon illustre cette conception de la connaissance dans son fameux mythe de la caverne, qu’il présente dans son oeuvre majeure “La république”. Je suis sûr que beaucoup d'entre vous en ont déjà entendu parler, mais ça vaut le coup de le rappeler.
Imaginez des prisonniers enchaînés dans une caverne depuis leur naissance. Ils ne peuvent voir que le mur du fond de la caverne. Derrière eux, il y a un feu, et entre le feu et eux, il y a un muret sur lequel des gens font défiler des objets. Les prisonniers ne voient que les ombres de ces objets projetées sur le mur.
Pour ces prisonniers, ces ombres sont la réalité. C'est tout ce qu'ils connaissent. Mais imaginons qu'un de ces prisonniers soit libéré. Il se retourne, il voit le feu, les objets. Il sort de la caverne, il voit le monde extérieur, le soleil. Il comprend alors que ce qu'il prenait pour la réalité n'était qu'une illusion.
Pour Platon, nous sommes comme ces prisonniers. Le monde que nous percevons avec nos sens, ce ne sont que des ombres. La vraie réalité, ce sont les Idées. Et le rôle du philosophe, c'est de nous libérer de nos chaînes, de nous faire sortir de la caverne.
Cette vision de la connaissance, elle a eu une influence énorme. Pendant des siècles, les philosophes vont chercher à atteindre cette connaissance pure, indépendante de l'expérience sensible. Mais elle va aussi être critiquée. Et le premier à la remettre en question de manière systématique, c'est l'élève de Platon lui-même : Aristote.
Aristote, c'est un autre monument de la philosophie, comme quoi avoir un bon prof ça peut aider. Et ce qui est intéressant c’est que sa vision de la connaissance est très différente de celle de Platon.
Pour Aristote, on ne peut pas séparer le monde des idées du monde sensible. La connaissance, elle commence par l'expérience, par l'observation du monde qui nous entoure.
Pour lui, notre connaissance se construit en plusieurs étapes. D'abord, il y a la perception sensible. On observe le monde qui nous entoure. Ensuite, à partir de ces observations, on forme des concepts généraux. Et enfin, on utilise ces concepts pour comprendre et expliquer le monde.
Prenons un exemple. Vous observez plusieurs chiens. Ils ont des tailles différentes, des couleurs différentes. Mais vous remarquez qu'ils ont tous certaines caractéristiques en commun. À partir de là, vous formez le concept général de "chien". Et ce concept, vous pouvez ensuite l'utiliser pour reconnaître d'autres chiens, pour comprendre leur comportement, etc. Au passage, cette catégorisation que nous fasons de manière rapide et intuitive est un des grands problèmes actuels posés à l’intelligence artificielle. Mais je digresse.
Cette approche, elle est très différente de celle de Platon. Pour Aristote, la connaissance ne vient pas d'un monde idéal séparé du nôtre. Elle vient de l'observation et de la compréhension du monde qui nous entoure, et uniquement de ça.
C'est une approche qui peut sembler plus terre à terre que celle de Platon. Mais elle a eu une influence énorme.
Mais attention, Aristote ne rejette pas complètement l'importance de la raison. Pour lui, la vraie connaissance, c'est quand on comprend non seulement ce qui se passe, mais aussi pourquoi ça se passe. C'est ce qu'il appelle la connaissance des causes.
Cette idée, elle est au cœur de la méthode scientifique moderne. Quand un scientifique observe un phénomène, il ne se contente pas de le décrire. Il cherche à l'expliquer, à comprendre les mécanismes qui le produisent.
Alors, qui a raison ? Platon ou Aristote ? La connaissance vient-elle d'un monde idéal accessible uniquement par la raison, ou de l'observation et de la compréhension du monde qui nous entoure ?
En réalité, cette opposition entre Platon et Aristote, elle va structurer une grande partie des débats philosophiques sur la connaissance pendant des siècles.
D'un côté, les rationalistes, qui comme Platon, pensent que la vraie connaissance vient de la raison pure. De l'autre, les empiristes (même si ce terme viendra bien plus tard), les empiristes qui comme Aristote, pensent que toute connaissance commence par l'expérience.
Et aujourd'hui ? On pourrait dire qu'on a dépassé cette opposition. La science moderne, par exemple, combine l'observation empirique et le raisonnement théorique. Mais les questions que se posaient Platon et Aristote sont toujours d'actualité et je vous en donne juste un exemple. Quand on développe des algorithmes d'apprentissage automatique pour l’IA, on se pose des questions qui ne sont pas si éloignées de celles d'Aristote. Comment passer de données brutes, de l’experience donc, à des concepts généraux ? Comment utiliser ces concepts, des idées pour faire des prédictions ou prendre des décisions dans le monde réel ?
Ou prenez les débats sur la réalité virtuelle. Quand on crée des mondes virtuels, on se rapproche en quelque sorte de l'idée platonicienne d'un monde idéal, séparé du monde physique. Mais ces mondes virtuels, ils sont construits à partir de notre expérience du monde réel. On retrouve cette tension entre l'idéal et le sensible.
Mais revenons à l'Antiquité. Après Platon et Aristote, d'autres écoles philosophiques vont émerger, avec chacune sa propre vision de la connaissance. Je vous en dis deux mots, sans m’y attarder même si ça vaudrait le détour. Mais je vous fais confiance pour aller voir ça par vous même si ça vous intéresse.
Il y a les stoïciens, par exemple. Pour eux, la connaissance est intimement liée à l'éthique. Connaître, ce n'est pas seulement comprendre le monde, c'est aussi savoir comment y vivre de manière vertueuse.
Il y a aussi les épicuriens, qui vont mettre l'accent sur l'expérience sensible. Pour eux, nos sens ne nous trompent pas. Ce sont nos jugements sur ce que nous percevons qui peuvent être erronés.
Et puis il y a les sceptiques. Les sceptiques, ils vont pousser le questionnement sur la connaissance à l'extrême. Leur position, c'est qu'on ne peut être sûr de rien puisque nos sens peuvent nous tromper, notre raison peut nous tromper et qu’il n’y a pas de critère universel pour distinguer la vérité de l’erreur. Tout peut être remis en question.
Le plus célèbre des sceptiques antiques, c'est Pyrrhon d'Élis. Pyrrhon, il disait qu'on devait suspendre son jugement sur toutes choses, que c’était l’attiude la plus sage. Pourquoi ? Parce que pour chaque argument en faveur d'une position, on peut toujours trouver un argument contraire tout aussi convaincant.
Ça peut sembler une position extrême, voire paralysante. Si on ne peut être sûr de rien, comment peut-on agir ? Mais en réalité, le scepticisme de Pyrrhon avait un but éthique. Il pensait que c'était en suspendant son jugement qu'on pouvait atteindre l'ataraxie, c'est-à-dire la tranquillité de l'âme.
Cette idée sceptique, elle va avoir une influence importante sur la philosophie occidentale. On la retrouve par exemple chez Descartes, au 17ème siècle, avec son doute méthodique. L'idée, c'est de tout remettre en question pour voir ce qui résiste à ce doute radical. Mais on y reviendra dans un autre épisode.
Un autre penseur important de cette période antique, c'est Sextus Empiricus. Sextus, il va développer ce qu'on appelle le scepticisme pyrrhonien. Il ne dit pas qu'on ne peut rien connaître, mais plutôt qu'on devrait toujours rester ouvert à la possibilité qu'on se trompe.
C'est une attitude qui peut sembler très moderne et qui nous évoque là encore la méthode scientifique puisqu’un bon scientifique doit toujours être prêt à remettre en question ses théories face à de nouvelles preuves, c’est un des piliers de la méthode.
Je dis qu’elle est moderne mais si cette attitude me semble bien rare de nos jours tant nous sommes entourés de gens qui semblent ne jamais douter de leurs petites certitudes. Mais pardonnez-moi je m’égards à nouveau.
Mais le scepticisme a aussi ses limites. Si on pousse le doute trop loin, on risque de tomber dans le relativisme absolu, où toutes les opinions se valent. Et ça, c'est problématique. Parce que dans la vraie vie, on a besoin de prendre des décisions, d'agir sur la base de ce qu'on croit savoir.
C'est là qu'intervient une autre école de pensée importante de l'Antiquité tardive : le néoplatonisme, comme ça on aura fait le tour ou presque.
Le néoplatonisme, c'est une tentative de synthèse entre le platonisme et d'autres courants philosophiques, notamment le stoïcisme et l'aristotélisme.
Le penseur le plus important du néoplatonisme, c'est Plotin. Plotin, il reprend l'idée platonicienne d'un monde intelligible, séparé du monde sensible. Mais pour lui, la connaissance n'est pas juste une question intellectuelle. C'est aussi une question spirituelle.
Pour Plotin, la vraie connaissance, c'est la connaissance de l'Un, le principe suprême dont tout découle. Et cette connaissance, on ne l'atteint pas seulement par la raison, mais aussi par une forme d'expérience mystique.
Ça peut sembler très éloigné de notre conception moderne de la connaissance. Mais en réalité, cette idée que la connaissance n'est pas juste intellectuelle, qu'elle implique aussi une forme d'expérience directe, on la retrouve dans certains courants de pensée contemporains.
Pensez par exemple à la phénoménologie, un courant philosophique du 20ème siècle qui s'intéresse à l'expérience vécue. Ou même à certaines approches en sciences cognitives qui s'intéressent à la conscience et à l'expérience subjective.
Alors, qu'est-ce qu'on peut retenir de ce voyage dans l'Antiquité ? Plusieurs choses importantes, je pense.
D'abord, on voit que dès les débuts de la philosophie, il y a eu un questionnement profond sur la nature de la connaissance. Ce n'est donc pas un problème nouveau. Les Anciens se posaient déjà des questions très similaires aux nôtres. Enfin certains des anciens et certains d’entre nous, parce qu’en vrai la grande majorité des gens se fichent de ces questions là, bien évidemment. Hein, on est un peu entre nous là à se prendre la tête sur la connaissance du réel et la réalité de notre connaissance de la connaissance du réel. Mais bon, on s’amuse bien donc je continue.
Ce qu’on peut retenir ensuite c’est qu’on voit émerger des tensions fondamentales qui vont structurer toute la réflexion ultérieure sur la connaissance. La tension entre raison et expérience, qu'on retrouve dans l'opposition entre Platon et Aristote. La tension entre la recherche de certitude et le doute sceptique. La tension entre une approche purement intellectuelle de la connaissance et une approche qui intègre l'expérience vécue.
Ces tensions, on les retrouve encore aujourd'hui dans nos débats sur la connaissance. Encore une fois pensez aux débats sur l'intelligence artificielle. Peut-on créer une intelligence purement basée sur le traitement de l'information, ou y a-t-il quelque chose d'irréductible dans l'expérience consciente humaine ?
Ou encore les débats sur la post-vérité et les fake news. Comment naviguer entre la nécessité d'avoir des faits établis et la réalisation que notre connaissance est toujours partielle et sujette à révision ?
Un autre point important, c'est que pour les penseurs antiques, la question de la connaissance n'était pas séparée des questions éthiques et politiques. Connaître, ce n'était pas juste accumuler des informations. C'était aussi comprendre comment vivre une bonne vie, comment organiser une société juste.
C'est une perspective qui me semble particulièrement pertinente aujourd'hui. À l'heure où nous faisons face à des défis majeurs comme la crise écologique ou les inégalités croissantes, on ne peut pas séparer la question de la connaissance des questions éthiques et politiques.
Enfin, je pense qu'une leçon clé qu'on peut tirer de ces grands anciens, c'est l'importance du dialogue, de la confrontation des idées. Les philosophes antiques ne travaillaient pas isolément. Ils étaient en constante discussion, en constant débat les uns avec les autres.
C'est une approche qui me semble cruciale aujourd'hui. Face à la complexité des problèmes auxquels nous sommes confrontés, on a besoin de plus de cette confrontation des idées, de cette mise en commun ouverte des connaissances, et de moins de postures arrogantes et fermées.
Dans le prochain épisode, on va faire un bond dans le temps. On va voir comment ces questions sur la connaissance ont évolué au Moyen Âge et à la Renaissance. On va étudier l'émergence de nouvelles approches, de nouvelles méthodes pour comprendre le monde.
Et d’ici là je laisse avec quelques pistes de reflexion pour vous-mêmes. Comment savez-vous ce que vous savez ? Quelles sont vos sources de connaissance et sont-elles vraiment fiables ? Comment gérez-vous le doute, l'incertitude ?
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