Que savons-nous vraiment ? Comment est-on sûr que l’on a raison ? Quelles sont les limites de la connaissance ?
Voici l’introduction d’une série qui vise à explorer l’histoire captivante de l'épistémologie.
Dans cet épisode introductif, découvrez les questions fondamentales sur la nature de la connaissance et comment nous savons ce que nous savons.
Bonjour à toutes et à tous.
Je vais vous raconter une anecdote : l’autre jour je me suis retrouvé à diner avec une personne qui avait lu mon livre, écouté certains des épisodes de ce podcast et qui souhaitait en parler. Une personne de bon goût donc, dans le mesure évidemment ou on définit le bon goût comme ce qui nous plait à nous.
Une personne aussi curieuse, cultivée, apparemment très bien connectée socialement avec tout plein d’amis bien informés, une personne intéressée par tout un tas de sujet et en quête de connaissance. Nous discutons et rapidement, avant même les amuses-bouches, je me rends compte que j’ai affaire à quelqu’un que les media traditionnels qualifieraient de “complotiste”. Je n’aime pas trop ce terme, parce qu’il est trop réducteur et ne veut pas dire grand chose, mais je ne trouve rien de mieux pour catégoriser l’ensemble des opinions et convictions de mon interlocuteur.
Pour être clair, celui-ci se présentait comme ouvertement climato-sceptique, pro-Poutine qu’il considérait comme un grand démocrate soutenu par 80% du peuple russe qui bien-sûr a accès a des informations de qualité pour se faire une opinion instruite, convaincu que le World Economic Forum de Klaus Schwab travaillait avec les illuminati, les franc-massons et bien-sûr les juifs pour mettre en place un nouvel ordre mondial visant à nous contrôler tous, que le COVID était avant tout un prétexte pour faire avancer ce projet, etc...
L’écoutant tout en machouillant nerveusement pain, je pouvais deviner à l’avance les théories et les arguments qu’il s’appretait à avancer, les ayant déjà largement étudiés : le wokisme et l’islamo-gauchisme comme autant de preuve de la dégénérescence organisée de l’occident, la transition-énergétique et l’écologie punitive politique comme stratégie de privation de nos libertés, Trump comme dernier résistant tenant bon malgré ses procès politiques et une tentative d’assassinat commandité par l’etat profond américain… Entre deux gorgées d’eau plate, je tentais de contre-argumenter évidemment, mais je me rendais vite compte que ça ne servait à rien, il n’y avais de place pour la controverse. Je ne pouvais qu’écouter à essayant autant que possible d’adopter une posture de chercheur en sociologie et en m’efforçant, comme je le fais dans ces cas là, de suspendre mon jugement.
J’ai fait cette même expérience de conversation plus ou moins stérile à mainte reprise sur les réseaux sociaux et je suis sûr que vous avez été vous aussi témoins sur les plateaux télé ou lors de diners de famille de joutes oratoires dans lesquelles chacun défend son bout de biftek en étant convaincu d’avoir raison, d’avoir la VRAIE bonne source d’information, la VRAIE bonne analyse.
Mais cette conversation m’a troublée parce que d’une part je me suis vite retrouvé à court d’arguments autre que “c’est la science qui le dit” ou bien “ma source est plus fiable”, et que d’autre part, j’en suis venu in fine, à remettre en question certaines de mes petites certitudes. C’est que mon interlocuteur, par ailleurs fort aimable, était tellement certain de son propos, convaincu de ses sources, qu’il en devenait presque convaincant.
Je disqualifie mon interlocuteur en l’affublant de l’étiquette de complotiste (étiquette que non seulement il accepte, mais dont en plus il est fier, puisqu’après tout l’histoire nous prouve bien que les complots existent), mais et si c’était moi le naif ? Et si en fait j’étais celui dont les sources n’étaient pas si fiable, moi le mouton “bien pensant” ? Après tout, quelles étaient mes preuves irréfutables ?
Voilà de grandes questions,
Comment arrive-t-on a être absolument certain de quelque chose ? Comment savoir finalement qui a raison, savoir ce qui est vrai ou non ?
Ces interrogations ne sont pas nouvelles pour moi, elles sont essentielles dans mon travail. Si j’ai appelé mon premier livre “le monde change et on n’y comprend rien” et si j’ai décidé de consacrer les 80 premières pages au thème de la quête de connaissance ça n’est pas tout à fait par hasard.
Mais je pense qu’elles méritent d’être traité en profondeur dans ce podcast qui n’est en fait pas vraiment autre chose que ma propre quête d’une connaissance plus juste sur le monde et ses enjeux, parce que malgré mes tous mes doutes, je suis convaincu d’une chose : si on comprend mal ce qui se passe réellement, si on se trompe sur les phénomènes et leurs causes, on n’a la main sur rien.
Vous me direz, est-ce si grave? Après tout ça peut être une stratégie de vie, pour un individu ou meme une société, que de se laisser totalement porter sans rien comprendre vraiment, et c’est d’ailleurs une conclusion à laquelle certains grands penseurs sont arrivés. Mais je dérive…
Mais quoi qu’il en soit, j’ai eu envie de creuser un peu tout ça, de reprendre les choses à la base et surtout de le partager avec vous, parce que je suis d’humeur altruiste et que comme ça je me suis un peu moins seul.
Ceci est donc l’introduction d’une série en 7 épisodes sur le connaissance et l’épistémologie, c’est à dire selon Piaget, « l’étude de la constitution des connaissances valables », comment on sait ce qu’on sait ?
C’est un nouveau format, sans interview, avec simplement ma voix monocorde dans vos oreilles, et la restitution de pas mal d’heures de recherches. Parce que la connaissance n’étant pas innée, et que personnellement je n’ai pas accès à une révélation, il a bien fallu que je bosse un peu.
Alors je ne pourrai évidemment pas parler de tout, par manque de connaissance justement, et par soucis de concision malgré tout, mais j’espère vous donner un aperçu des grands penseurs, des idées clés en espérant que ça nous aide in fine à mieux questionner, mieux penser et donc à être peut-être un peu plus libre.
Cet épisode s’appelle Introduction, par soucis de cohérence ou par manque d’originalité, comme vous voudrez, je vais donc introduire le sujet. On va essayer de problématiser un peu et de donner un aperçu de la suite.
La connaissance, c'est un sujet qui peut sembler abstrait, mais en réalité, c'est quelque chose qui nous concerne tous, tous les jours. Et ça ouvre des tonnes de questions. J’en ai déjà partagé quelques-unes, en voici d’autres. Qu'est-ce que ça veut dire, connaître quelque chose ? De quoi peut-on vraiment être sûr?
Ces interrogations, elles sont au cœur de ce qu'on appelle donc l'épistémologie qui est la branche de la philosophie qui s'intéresse à la nature, aux origines et aux limites de la connaissance humaine.
L’idée c’est de prendre du recul pour examiner non seulement ce qu'on sait, mais comment on le sait et en fait, c'est crucial, surtout à notre époque où on est confronté à une infinité de points de vues sur tout et n’importe quoi depuis que n’importe qui a un haut parleur dans sa poche et s’exprime les réseaux. D’autant plus qu’en même temps on assiste à une perte de confiance généralisée dans les institutions traditionnelles du savoir. Les universités, les médias, les experts, tous sont remis en question, à tort ou raison d’ailleurs, après tout qui suis-je pour le dire moi qui ne suis expert en rien.
Comme l'a dit le sociologue Zygmunt Bauman, nous vivons dans une 'société liquide', où beaucoup repères que l’on croyait stables sont dissous les uns après les autres.
Donc tout le monde est un peu perdu, on n’y comprend plus rien, ou alors on croit tout comprendre alors qu’en fait on ferait mieux de faire preuve d’humilité.
Et c’est à ça que sert l’épistémologie, à prendre la hauteur, à nous aider à comprendre comment on construit notre connaissance, et surtout, quelles sont les limites de cette connaissance. Parce que oui, notre connaissance a des limites, et c'est super important de l’avoir en tête.
Alors, on va commencer par le commencement. Qu'est-ce que c'est, la connaissance ?
Nos amis les philosophes qui vont nous accompagner dans cette série, ont longtemps défini la connaissance comme une croyance vraie et justifiée. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que pour connaître quelque chose, il faut :
Le croire
Que ce soit vrai
Avoir de bonnes raisons de le croire
Au premier abord, ça peut sembler évident. On pourrait dire que connaître, c'est savoir quelque chose avec certitude. Mais est-ce vraiment si simple ?
Prenons un exemple. Vous connaissez votre date de naissance, n'est-ce pas ? Vous en êtes sûr et certain. Mais comment vous le savez ? Vous vous en souvenez ? Non, bien sûr que non. Vous le savez parce qu'on vous l'a dit, parce que c'est écrit sur votre carte d'identité ou dans un registre. Mais est-ce que c'est vraiment une connaissance certaine ? Qu’est-ce qui vous prouve que personne ne s’est trompé quelque part ? Pour l’anecdote ou se souvient que Barak Obama a du prouvé qu’il était bien né aux USA alors que Trump mettait en doute cette information ?
Ce petit exemple nous montre déjà que s’accorder sur la vérité ce n'est pas si simple. Il y a différentes sources de connaissance.
Traditionnellement, on en distingue plusieurs :
La perception : c'est ce qu'on apprend à travers nos sens. Quand vous voyez un arbre, vous touchez son écorce, vous sentez son odeur, c'est de la connaissance par perception.
La raison : c'est ce qu'on déduit par le raisonnement logique. Par exemple, si vous savez que tous les humains sont mortels et que Socrate est un humain, vous pouvez en déduire que Socrate est mortel.
L'introspection : c'est ce qu'on apprend en examinant nos propres états mentaux. Quand vous réalisez que vous êtes en colère ou heureux, c'est de la connaissance par introspection.
La mémoire : c'est ce dont on se souvient avoir appris dans le passé. Quand vous vous rappelez la date de naissance de votre meilleur ami, c'est de la connaissance par mémoire.
Le témoignage : c'est ce qu'on apprend des autres. Comme on l'a vu avec l'exemple de votre date de naissance, une grande partie de notre connaissance, notamment individuelle vient du témoignage.
Chacune de ces sources a ses forces et ses faiblesses.
Par exemple, la perception peut parfois nous tromper et nous induire en erreur, nos sens ne sont pas totalement fiables, ni même le traitement que notre cerveau en fait (j’ai abordé le sujet de nos biais de perception et de nos biais cognitifs avec plusieurs invités dans le podcast, avec Albert Moukhéiber par exemple) .
La raison aussi peut nous mener à des conclusions fausses, par exemple si on part de prémisses, d’affirmations de départ incorrectes. Si je prends par exemple pour hypothèse que le soleil tourne autour de la Terre, je peux construire tout un tas de raisonnement logiques et pourtant faux.
Et la mémoire, on sait tous à quel point elle peut être capricieuse. Il m’arrive parfois d’aller cherchers mes filles à l’école parce que j’étais convaincu que mon épouse me l’avait demandé la veille, alors que non. Enfin, c’est ce qu’elle me dit. C’est ma mémoire contre la sienne. Et on connait tous ces situations où on ne se souvient pas de la même chose qu’un autre.
Donc c'est pour ça qu'en général, on essaie de combiner plusieurs sources et méthode de connaissance pour être davantage sûr de nos faits. C'est ce que fait la science, par exemple. Elle combine l'observation (c’est à dire la perception), le raisonnement logique ( donc la raison), et la vérification par d'autres scientifiques (donc le témoignage).
Mais même avec tout ça, il y a toujours des limites à ce qu'on peut connaître. C'est ce qu'on appelle le problème des limites de la connaissance. Il y a des choses qu'on ne peut pas savoir, soit parce qu'elles sont au-delà de notre capacité de perception ou de compréhension, soit parce qu'elles sont par nature inconnaissables.
Par exemple on peut en observer une partie de l’univers grâce à nos télescopes, on peut faire des calculs sur son âge et son expansion. Mais il y a des parties de l'univers qu'on ne pourra jamais voir parce que la lumière n'a pas eu le temps de nous parvenir depuis le Big Bang, c’est ce qu’on appelle l’horizon des évènements cosmologiques (et je vous renvoie vers mon épisode avec David Elbaz qui en parle bien). Ou encore, on ne saura probablement jamais ce qu'il y avait avant le Big Bang, si tant est que cette question ait un sens, il y un mur infranchissable, en l’occurence le mur de Planck.
Ça nous amène à un paradoxe fascinant : pour comprendre les limites de notre connaissance, il faudrait en quelque sorte connaître ce qu'on ne connaît pas. C'est un peu comme essayer de cartographier les frontières d'un territoire inconnu. Comment on peut savoir où s'arrête notre connaissance si on ne peut pas voir au-delà ? Je vous laisse méditer…
”Ding”
Dans cette série, j’ai choisi d’aborder ces questions fondamentales en m’appuyant sur les grands philosophes et les grandes traditions de pensée, et en les abordant de manière chronologique pour que ce soit plus digeste et surtout pour que l’on puisse apprécier la progression en quelque sorte de la connaissance et nous-même l’accompagner.
On va voir comment différents penseurs, à différentes époques, ont abordé ces problèmes. Comment dès l’antiquité Platon et Aristote posent deux visions qui vont s’affronter pendant des siècles. On va traverser le moyen-âge en Europe mais aussi aborder les grands courants de pensée non-occidentaux qui établi une approche particulière depuis des siècles.
On va croiser la route de Bacon, de Galilée, de Descartes, et des précurseurs de la méthode scientifique.
On abordera les revolutions Kantienne, newtonienne, darwinienne, Einsteinienne qui ont profondément remis en question notre rapport au monde Et puis les modernes avec Russell, Wittgenstein, Popper, Kuhn, Bergson, Arendt qui nous font prendre encore plus de hauteur de vue sur tout ça au travers de leur reflexion sur le langage, ou sur les limites de notre perception, de notre raison ou encore de notre liberté de penser par nous-mêmes…
On va parcourir l’histoire de la pensée et essayer de comprendre les concepts clé pour se donner des outils pour mieux réfléchir, mieux écouter, mieux débattre, et pourquoi pas mieux agir.
Parce qu’à l’heure des reseaux sociaux, de l’IA générative, des fake-news, des postures fermées ou simplistes et surtout des grands défis d’une complexité inédites, il me semble qu’on a besoin plus que jamais d’être armé pour un peu moins se tromper, ou se faire tromper.
Il y a évidemment énormément de choses à raconter, et j’ai essayé de rendre tout ça intéressant et agréable à écouter. Ca n’est pas une thèse, ça n’est certainement pas parfait ni complet donc, cette série est surtout faite pour vous donner comme toujours envie d’aller plus loin par vous-même. J’espère que vous prendrai autant de plaisir à l’écouter que moi j’en ai eu à la faire.
Je vous retrouve dans l’épisode 1 dans lequel on commence notre voyage par l’antiquité grecque, a l’époque des toges et des sandalettes sans chaussette.
A très vite
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