Après le rêve de l’AGI, place à la course.
Tout le monde parle de “course à l’intelligence artificielle”, mais de quelle course parle-t-on vraiment ? Une course aux modèles ? Aux puces ? Aux data centers ? Aux talents ? Aux capitaux ? Aux États ? Derrière les promesses de productivité, de médecine augmentée ou de superintelligence, se rejoue une histoire beaucoup plus ancienne : la course à la puissance, à l’argent, à la domination.
Dans cet épisode, on suit l’argent pour comprendre ce que les géants de la tech, les investisseurs et les États sont en train de construire. On remonte la chaîne de l’IA, des modèles aux data centers, des puces Nvidia aux usines de Taïwan, jusqu’aux machines d’ASML et aux câbles sous-marins. À chaque étage, la même question revient : qui contrôle les passages obligés ?
Mais cette course est aussi un récit. Un récit qui finance, qui mobilise les nations, qui rend la prudence suspecte, et qui installe peu à peu les utilisateurs, les entreprises et les États dans une nouvelle forme de dépendance.
Une enquête sur l’argent, les infrastructures, la géopolitique et les bâtisseurs de l’IA. Ou comment une technologie présentée comme immatérielle devient l’un des grands terrains de pouvoir du XXIe siècle.
Trump AI race : https://www.youtube.com/shorts/UKTbrUOK_ak
We gonna win it
On est dans la course (Macron) :https://www.youtube.com/watch?v=7Z0YDbJ7xNs
Série #IA, épisode 4 : La course et ses bâtisseurs
GÉNÉRIQUE
Dans le tout premier épisode de cette série, j'ai parlé d'une grande accélération. L'idée que depuis quelques siècles, et surtout quelques décennies, presque tout s'emballe, l'énergie qu'on brûle, les choses qu'on fabrique, l'information qui circule, et que l'intelligence artificielle est à la fois un moteur de cette accélération et son symptôme le plus récent.
Aujourd'hui, je voudrais reprendre un fil qu'on avait juste tendu à ce moment-là, et le dérouler pour de bon. Parce que tout le monde parle de la course à l'IA, la course, le mot est partout, mais on ne dit jamais vraiment de quelle course il s'agit. Or, derrière ce mot, il y a quelque chose de beaucoup plus ancien que l'IA. Et pour comprendre ce qui se passe sous nos yeux, il faut d'abord comprendre dans quelle histoire ça s'inscrit.
Quand on regarde le fil long des sociétés humaines, on retrouve presque toujours le même mouvement de fond: une compétition pour les ressources, pour les territoires, pour la richesse, et au bout, pour la domination. Evidemment ça ne résume pas toute l’histoire humaine, il y a partout de la coopération à l’intérieur de ces grands dynamiques, mais quand même, les empires montent et tombent parce que ce mouvement existe.
Et dans cette compétition, il y a un levier qui revient sans cesse, souvent discret mais clé, c'est la connaissance. Pas la connaissance pour elle-même, l'érudition tranquille. La connaissance comme capacité à comprendre comment marche le monde, à trouver ce qui fonctionne, et à le mettre en œuvre concrètement, avant les autres.
C'est, en grande partie, ce qui a donné aux puissances occidentales leur avance pendant des siècles. La méthode scientifique leur a permis d'inventer des choses qui marchent vraiment, de meilleures techniques, de meilleures machines, de meilleures armes. Savoir, pouvoir, et capacité à innover vite, les trois ont toujours été noués ensemble. Celui qui invente plus vite déploie le premier les moyens de sa domination.
Gardez ce nœud en tête, parce que c'est lui, le vrai sujet de cet épisode.
Parce que dans l'épisode précédent, on a parlé de la course à l'AGI, cette super-intelligence qu'on nous promet et qu'on nous vend. Mais si on est lucides, derrière cette ambition un peu folle, il y a une course beaucoup plus prosaïque, et plus ancienne donc. La course à être le premier à mettre en place les conditions de la domination de demain, économique, financière, militaire et même cognitive.
L'AGI, c'est l'horizon qu'on agite qui fait beaucoup parler, mais l’enjeu c’est le pouvoir. Et l'IA, aujourd'hui, c'est donc simplement le terrain où ce vieux jeu se rejoue, avec une intensité qu'on n'avait peut-être jamais vue, parce qu’elle recouvre presque toutes les dimensions de l’échiquier.
Reste à comprendre comment. Et pour ça, je vous propose trois questions, qui seront nos trois étapes. Pourquoi est-ce que ça court à ce point? Qui tient vraiment cette course? Et comment on nous la raconte?
On va commencer par regarder l'argent, parce que c'est le signe le plus lisible de tous. Mais on ne s'arrêtera pas là, parce qu'une course pareille se joue aussi dans les récits, et entre les nations. L'argent, ici, n'est pas le but. C'est un moyen, et c'est un signal.
Partie 1 · Ce que dit l'argent
Lever des fonds
https://www.youtube.com/shorts/cfWIU0RzLDE
Commençons donc par l'argent. Non pas par appât du sensationnel, mais parce que l'argent investi, c'est une information précieuse. Quelque part, c’est une prophétie. Parce que les sommes qu'on engage aujourd'hui dessinent le monde qui existera demain.
Investir massivement dans quelque chose, c'est poser une option sur le réel, c'est dire, voilà ce qui comptera, voilà ce qu’on va construire ou ne pas construire, voilà où sera le pouvoir. Donc quand on veut savoir si une course est sérieuse, ou si c'est juste du vent, on regarde l'argent. Et dans cette histoire, l'argent ne chuchotte pas, il n’est pas discret du tout. Il hurle, s’affiche, il flèche.
Je veux vraiment essayer de vous faire sentir le vertige des montants.
Prenez Nvidia; pour faire court, l'entreprise qui fabrique les puces de l'IA, on y reviendra. Elle est devenue, courant 2025, la plus grosse capitalisation boursière du monde, autour de 5000 milliards de dollars aujourd'hui. (Tous ces chiffres sont de mi-juin 2026, et ils bougent de semaine en semaine, à revérifier.) 5000 milliards, c'est difficile à se représenter, alors comparons. Si Nvidia était un pays, sa valeur la placerait parmi les toutes premières économies de la planète, devant le produit intérieur brut du Japon, juste derrière l’Allemagne. Une entreprise de puces, qui vaut plus que la 4ème économie mondiale.
Et Nvidia n'est pas seule. Pour mesurer l'accélération, souvenez-vous, Apple a été la première entreprise américaine à franchir la barre des 1000 milliards de dollars. C'était il y a huit ans seulement, en 2018. Huit ans pour passer de 1000 à 4 ou 5000 milliards chez plusieurs de ces géants, c’est évidemment du jamais vu. On reparlera de cette accélération quand on évoquera le risque de bulle.
Pour situer à hauteur française, notre première capitalisation, c'est LVMH, autour de 250 milliards, soit 15 ou 20 fois moins que ces géants américains.
Et au-delà de ce que ces mastodontes pèsent en Bourse, regardons ce qu'ils dépensent. Ça devrait être assez parlant. Pour la seule année 2026, les cinq plus gros, Microsoft, Google, Amazon, Meta, et Oracle, ont annoncé des budgets d'investissement combinés autour de 660 à 690 milliards de dollars, le double de 2025. Pour donner une idée à hauteur d'histoire, ce qu'ils dépensent en une seule année, c'est environ quatre fois l'équivalent du plan Marshall en dollars d'aujourd'hui. 4x le plan qui a reconstruit l'Europe d'après-guerre, et qui aura pris quatre ans. Eux, ils mettent autant en douze mois. Et ils prévoient déjà d'en mettre plus l'année suivante.
Pour donner un visage concret à ce vertige, prenons un seul site. En Louisiane, dans un coin rural, Meta construit en ce moment ce qui sera l'un des plus grands data centers du monde. Il s'appelle Hyperion. Son terrain, sur ses deux p hases, représente l'équivalent de quatre Central Park, environ 1600 terrains de foot ou encore la taille du 16e arrondissement de Paris. Le projet, dans son ensemble, est budgété à plus de 200 milliards de dollars, c'est, à lui tout seul, le plus gros chantier d'infrastructure privée de l'histoire des États-Unis. Pour l'alimenter, le fournisseur d'électricité local va construire 10 nouvelles centrales à gaz, qui produiront plus de 7 gigawatts d'électricité. 10 centrales à gaz. Pour un seul data center. De quoi alimenter en électricité un pays comme l’Autriche.
Voilà ce que ça veut dire, concrètement, le vertige des sommes. Et on n'a parlé que d'un site, parmi des dizaines en construction.
Et le tableau d'ensemble est sans appel, les dix plus grosses capitalisations du monde sont aujourd'hui, à de rares exceptions près, des entreprises de la tech liées à l'IA. La principale exception, c'est un pétrolier, Saudi Aramco. De l'énergie. Gardez ça dans un coin de la tête, on verra que le lien n'est pas un hasard.
Mais attention, l'important n'est pas le palmarès boursier en soi. La Bourse n'est pas notre sujet. Ce que ces montants révèlent, c'est autre chose, et c'est ça qui compte. Ils nous disent qu'au sommet de l'économie mondiale, les gens les mieux informés de la planète sont en train de parier des fortunes colossales, non pas sur un simple produit, mais sur la prise de contrôle de ce qui fera le pouvoir demain. On peut penser qu'ils ont tort, mais on ne peut pas balayer ça d'un revers de main ne serait-ce que parce que ces capitalisations et ces investissements veulent dirent c’est aussi que beaucoup y croient très forts et sont près à prendre des risques sur ce pari. C'est peut-être le signe le plus clair que l'IA est devenue la course centrale de notre époque, et que derrière l'argent, c'est une lutte pour le pouvoir qui se joue.
un anneau
https://www.youtube.com/watch?v=5tddNO6YVZU
Reste à comprendre pourquoi ils courent si fort et si vite.
Et là, il n'y a pas une raison, il y en a plusieurs, qui s'additionnent.
On court pour développer le meilleur modèle, parce qu'on pense que celui qui aura la meilleure IA prendra une avance décisive.
On court pour capter les ressources rares, les puces, l'énergie, et aussi les cerveaux, ces quelques milliers de chercheurs qu'on s'arrache à coups de salaires de stars du sport. Juste un exemple, l’an dernier un ingénieur australien, Andrew Tulloch, avait fait les gros titres en déclinant un salaire annuel d’un milliard de dollars offert par Meta.
On court pour capter un marché avant qu'il ne se referme.
Et on court, surtout, pour capter l'argent lui-même, celui des investisseurs, parce que dans cette histoire, celui qui lève le plus peut dépenser le plus, donc aller le plus vite.
Et il y a une dernière raison, plus retorse, presque circulaire. On court parce qu'il faut montrer qu'on court. Parce que dans une course pareille, donner l'impression de ralentir, c'est se condamner. Plus personne ne mise sur celui qui s'arrête. Alors on accélère, ne serait-ce que pour rester dans le jeu.
Voilà la première chose à avoir en tête. L'argent fait évidemment partie de l’équation, mais c'est surtout un sacré bon révélateur de cette quête de puissance.
Maintenant, pour comprendre où va tout cet argent, et où se cache le vrai pouvoir, il faut ouvrir le capot. Il faut regarder le secteur dans son ensemble.
*Tout est lié : https://www.youtube.com/watch?v=puxGUbusz94*
Partie 2 · La chaîne
Parce que quand on dit « l'IA », on a en tête une petite fenêtre de discussion sur un écran. Sauf, évidemment, si vous avez bien écouté les épisodes précédents. Mais derrière cette fenêtre, il y a une chaîne industrielle immense, à plusieurs étages, et qui a faim, très faim. La course se joue à chacun de ces étages, c’est un truc en 3D. Je vous propose qu'on la remonte ensemble, lentement, parce que c'est sans doute la partie que le grand public connaît le moins, et c'est pourtant là que tout se décide.
Avant d'y plonger, je veux vous donner une image, et je préfère vous la laisser entendre directement, parce qu'elle vient de quelqu'un de bien placé pour la donner, Jensen Huang, le patron de Nvidia.
[INSERT, clip Jensen Huang, juin 2026, COUPÉ APRÈS L'ÉTAGE INFRASTRUCTURE (la fin du clip, modèles/open source/adoption, ferait doublon avec le passage Stanford plus bas).
https://www.youtube.com/shorts/nzIVBKXeGwQ
Il décrit l'IA comme un « gâteau à cinq couches ». Énergie, puces, infrastructure, modèles, applications. Et sur les étages qu'on garde, il dit qui est devant. Sur l'énergie, la Chine a deux fois plus que les États-Unis. Sur les puces, plusieurs générations d'avance américaine, mais « pas de complaisance, fabriquer des semi-conducteurs c'est un processus industriel, et qui pense que la Chine ne sait pas fabriquer passe à côté de l'essentiel ». Sur l'infrastructure, trois ans pour bâtir un data center aux États-Unis quand la Chine peut bâtir un hôpital en un week-end.]
Cinq couches, donc. Et je trouve que c'est une carte mentale utile, parce qu'elle nous évite l'erreur la plus commune, croire que la course se joue uniquement à l'étage des modèles, là où vivent ChatGPT, Claude, Vibe. Non. La course se joue à chacune des cinq couches. Et personne n'est devant partout.
Je vais ajouter une remarque, d'ailleurs, parce que ces couches ne sont pas si étanches qu'on le croit. La frontière entre la couche modèles et la couche applications est déjà en train de se brouiller. De plus en plus, le modèle devient l'application. C'est lui qu'on interroge directement, c'est lui qui exécute la tâche, et l'idée même qu'on écrive encore beaucoup de logiciels par-dessus est sérieusement remise en cause. Mais c'est un autre sujet, refermons la parenthèse.
Pour l'instant, on va faire un truc simple. On part du visible, et on descend vers les fondations.
Tout en haut, ce que vous voyez, ce sont les usages. L'assistant qui vous répond, qui résume un document, qui trie vos factures. Mais ce n'est que la partie émergée. En dessous, déjà, des usages bien plus lourds se déploient. Des usines qui commencent à tourner presque sans personne, pilotées par des systèmes qui voient et qui décident. Des armes de plus en plus autonomes, capables d'identifier ou de hiérarchiser des cibles. L'IA n'est pas un gadget de plus, elle devient une couche de base, qu'on glisse sous à peu près toutes les activités humaines.
Descendons d'un cran. Pour fonctionner, ces usages reposent sur des modèles, les fameux cerveaux logiciels. C'est là que part une bonne partie de l'argent dont on parlait. Entraîner un modèle, ça veut dire le faire calculer pendant des semaines, parfois des mois, sur des dizaines de milliers de puces, qui dévorent des quantités d'électricité phénoménales. Les milliards investis, concrètement, c'est ça, des puces et de l'énergie. C'est l’étage le plus visible de la course, la course aux modèles, celle dont on parle le plus, entre une poignée de laboratoires, américains pour la plupart, chinois de plus en plus, et quelques européens.
Descendons encore. Un modèle, ça vit physiquement quelque part, dans des data centers, ces bâtiments sans fenêtres, bourrés de machines, qu'on construit aujourd'hui par centaines avec un sentiment d'urgence, à tel point qu'on se contente parfois de les abriter temporairement sous de simples tentes. C'est un étage énorme, parce que ces centres de données réclament une quantité d'énergie qui donne le tournis. On y reviendra au prochain épisode, donc je ne fais que poser le jalon, mais retenez que là, déjà, surgit une course à l'énergie et au foncier.
Descendons toujours. Dans ces data centers, le cœur, ce sont les puces. Et ici, on rencontre le premier vrai goulot d'étranglement, le premier point où le pouvoir se concentre. Parce que la conception de ces puces est aujourd'hui largement dominée par une seule entreprise, Nvidia, le nouveau géant mondial donc. Non seulement elle dessine les puces que tout le monde veut, mais elle contrôle aussi le logiciel par lequel on les utilise, ce qui rend très difficile d'aller voir ailleurs. En gros c'est un péage quasi obligatoire pour qui veut faire la course et pour l'instant quasiment tout le monde accepte de payer le péage.
Alors je précise, parce que c'est important, ce n'est pas une fatalité éternelle. C'est dominant pour l'instant. Et il y a plusieurs paris en cours pour contourner cette dépendance. Le premier, faire redescendre le calcul vers nos appareils. Nvidia, Apple, Qualcomm, Microsoft, tous annoncent désormais des puces capables de faire tourner des modèles directement sur nos ordinateurs et nos téléphones, sans passer par le cloud.
Un deuxième pari, plus exotique, consiste à mettre en commun des millions de cartes graphiques de joueurs ou de petites entreprises, partout dans le monde, et à utiliser la blockchain pour orchestrer ce calcul réparti. Une sorte de cloud sans Google ni Nvidia. Pour l'instant, les performances ne suivent pas, mais des acteurs y mettent beaucoup d'argent.
Et puis il y a la voie classique, la concurrence directe. Google, par exemple, conçoit déjà ses propres puces pour se passer de Nvidia. Et la Chine fait quelque chose de plus frappant encore. Non seulement Washington lui coupe l'accès aux meilleures puces, mais Pékin, de son côté, pousse désormais ses propres entreprises à refuser les puces américaines, pour forcer l'essor de ses fabricants nationaux, comme Huawei. Coupée, donc et quand au dernier sommet avec les USA Trump a proposé à Xi d’autorisé à nouveau l’exportation de puces, celui-ci a dit “merci, mais non merci”, on n’a plus besoin de vous. Ça en dit long sur la stratégie chinoise, la souveraineté avant tout.
Et ça fissure aussi un peu le récit de la « course au calcul ». Parce que privée des meilleures puces, la Chine a quand même presque rattrapé son retard. D'après le dernier rapport sur l'IA de l'université de Stanford, début 2026 l'écart entre le meilleur modèle américain et le meilleur modèle chinois n'était plus que de quelques pour cent, contre un gouffre deux ans plus tôt, et avec des sommes investies environ vingt fois moindres côté privé (chiffres du rapport Stanford 2026, à revérifier). La puissance de calcul compte énormément, mais elle ne fait pas tout. La Chine est dans la course certes, mais elle joue aussi une autre partie: l'efficacité, l'ouverture open source, l'adoption.
Mais à ce jour, contourner Nvidia reste très difficile, et c'est ce qui fait sa puissance.
Mais Nvidia ne fabrique pas ses propres puces. Elle les dessine, puis elle les fait graver. Il y a donc un autre étage du dessous, encore plus étroit, encore plus sensible.
Apple Tim Cook TSMC
https://www.youtube.com/shorts/SUrKBVr-SFk
La gravure de ces puces de pointe se fait presque entièrement sur une seule île, à Taïwan, par une seule entreprise, TSMC, 6e plus grosse capitalisation mondiale, autour de 2000 milliards de dollars.
Mesurez bien ce que ça veut dire. Le monde entier, USA compris, dépend, pour l’instant, pour son IA de quelques usines posées sur une île, à portée de canon de la Chine. C'est sans doute le point le plus tendu de toute la géopolitique mondiale aujourd'hui.
Et il reste un dernier étage, tout en bas, presque personne ne le connaît. Pour graver à cette finesse, TSMC a besoin de machines d'une complexité folle, grosses comme des bus, d’une sophistication à peine concevable, et une seule entreprise au monde sait les fabriquer, une entreprise néerlandaise, ASML. Une seule. C'est le goulot des goulots. ASML, aujourd’hui première capitalisation européenne, ça va de soi…
Une parenthèse, pour ne pas trop simplifier. des goulots d’etranglement, il y en a plein. Pour fabriquer une puce, il faut aussi des produits chimiques très spéciaux, les photorésines, dominées par le Japon. Il faut des machines de dépôt et de gravure, où plusieurs entreprises américaines sont très fortes. Et il faut surtout un savoir-faire pour faire tourner tout ça avec un bon rendement, qui appartient aux fabricants eux-mêmes. La preuve, Intel et Samsung peuvent acheter les mêmes machines qu'ASML, et ils sont quand même distancés depuis des années. Donc ASML, oui, c'est crucial. Mais la chaîne est plus longue, et le savoir-faire compte autant que la machine.
Et j'ajoute un dernier fil, qu'on oublie toujours, parce qu'il est invisible, sous l'eau. Toutes ces données, pour circuler d'un continent à l'autre, passent par des câbles posés au fond des océans. La quasi-totalité du trafic mondial transite par ces quelques câbles sous-marins. Ce sont, eux aussi, des points de passage, qu'on peut surveiller, espionner, ou couper. Je vous renvoie au passage vers l’épisode 146 avec Ophélie Coelho sur le sujet.
Vous voyez le tableau.
Des usages, aux modèles, aux data centers, aux puces, à l'usine de Taïwan, à la machine néerlandaise, aux câbles sous la mer. À chaque étage, la même logique se répète. Et aussi des matières premières, dont certaines, comme des métaux critiques et leur raffinage, sont largement contrôlées par la Chine. De l'énergie. Des brevets. Et surtout, des points de passage obligés.
Or il y a une règle d'or, dans toute industrie comme dans toute guerre. Celui qui contrôle un goulot tient tout le monde, en amont comme en aval. Voilà pourquoi cette course n'est pas qu'une course à la meilleure idée. C'est une bataille pour le contrôle physique de la chaîne.
Ce qui nous amène à la question d'après. Qui tient, au fond, le volant ?
19:00
https://www.youtube.com/watch?v=YSfAwQDQuHQ
20:55
21:30 : energie décarbonnée
Partie 3 · Le pouvoir, entre privé et public
Comme souvent c'est plus subtil qu'il n'y paraît. La tentation, c'est d'opposer deux camps, les entreprises privées d'un côté, les États de l'autre. Mais l'histoire nous apprend que, dès qu'il y a des enjeux de cette taille, à la fois de pouvoir et d'industrie, le privé et le public ne s'opposent pas vraiment. Ils s'entremêlent, de façon souvent trouble.
Faisons encore un peu d'histoire, ça éclaire tout. Les grandes expéditions maritimes de découverte étaient financées par des marchands et des banquiers privés, pour le compte de couronnes royales. Les rois de France empruntaient à de grands financiers, on pense par exemple à l'ordre des Templiers qui a servi de banquier aux souverains et aux croisades. Pensez à l'Empire britannique et à la Compagnie des Indes orientales, une entreprise privée, avec sa propre armée, qui a conquis un sous-continent pour le compte, et avec la bénédiction, de la Couronne. Plus près de nous, pensez à la conquête de la Lune, un effort d'État, la NASA, mais qui reposait sur tout un tissu d'entreprises privées qui construisaient les fusées. Ou à n'importe quel grand effort de guerre, dirigé par l'État, exécuté par la machine industrielle privée. À chaque fois, la même danse. L'argent et le savoir-faire sont souvent privés, mais la puissance, la protection, et souvent la commande, sont publiques. L'articulation est subtile, et elle se rejoue aujourd'hui avec l'IA.
Regardons sa trajectoire, à l'IA. Elle naît dans les universités, dans la recherche publique, pendant des décennies. Puis elle est accélérée par des entreprises privées et des structures hybrides, comme OpenAI, fondée au départ comme un laboratoire à but non lucratif censé travailler pour le bien de l'humanité. Et très vite, elle est captée par les mieux placés. Pas forcément les plus inventifs, mais ceux qui avaient déjà les produits, les milliards d'utilisateurs, les infrastructures et les montagnes de cash, autrement dit les géants de la tech. Et maintenant, dernier acte, l'État veut reprendre la main. En partie. Parce qu'il comprend que l'IA, ce n'est pas qu'un marché, c'est un enjeu de puissance militaire, de renseignement, de recherche. Parce que comme on l’a vu quand une technologie devient aussi structurante que l'énergie ou la finance, la question cesse d'être seulement économique. Ça devient une question de souveraineté. Parce qu’aucun pays ne veut dépendre, pour son économie et sa défense, des machines d'une autre puissance.
Ce qui est intéressant à observer c’est que cette reprise en main ne se fait pas de la même façon selon les pays.
On va prendre les deux géants, la Chine et les USA pour comprendre ça.
Première scène, aux États-Unis, en janvier 2025.
Extrait : https://www.youtube.com/watch?v=IGpXnDiRia8
À la Maison-Blanche, Trump tout juste investi fait s’assoir à ses côtés tous les grands patrons de la tech. Au-delà de la symbolique, la volonté de leur faire prêter allégeance, ce qu’ils font pour certains avec un zèle qui crée un certain malaise, il y a un message : l’IA est un enjeu d’état. Et il y a une annonce : un projet pharaonique, baptisé Stargate, 500 milliards de dollars pour bâtir l'infrastructure de l'IA américaine.
A noter que la veille, ce même président avait effacé d'un trait les quelques garde-fous sur l'IA qu'avait posés son prédécesseur.
L'affaire est donc présentée comme une cause nationale; il faut bâtir, vite, parce que la Chine est en face.
Ici, l'État ne discipline pas ses champions. Il les adoube, il déroule le tapis rouge, il met sa puissance derrière eux tout en faisant sentir qu’il pèse.
Deuxième scène, en Chine, quelques années plus tôt, au tournant des années 2020. Une entreprise, Ant, le bras financier d'Alibaba, s'apprête à réaliser la plus grosse introduction en Bourse de l'histoire. Et l'État, quelques jours avant, la suspend. Brutalement. Dans la foulée, les plus grands patrons de la tech chinoise sont rappelés à l'ordre et Jack Ma, le patron fanfaron d’Alibaba, disparaissent un temps de la circulation. Le message, à l'échelle d'un pays, est limpide. Aussi puissant soyez-vous, ici, c'est le Parti qui garde la main.
Deux scènes, deux empires ambitieux, et deux réponses opposées à la même question. Aux États-Unis, le privé est aux commandes et l'État pousse derrière. En Chine, l'État tient la barre et le privé exécute. Mais dans les deux cas, comprenez bien, c'est le même attelage, le pouvoir et l'argent, l'État et l'industrie, qui courent ensemble. Simplement, on ne sait jamais tout à fait qui tient qui. Et c'est sans doute ça, la vraie question politique de la décennie qui vient.
Partie 4 · Le récit, ce qu'il permet
Il nous reste une dernière chose à comprendre. Parce que jusqu'ici, je vous ai décrit une course réelle, avec son argent, sa machine, ses acteurs. Mais cette course, on la raconte aussi. En permanence. Et ce récit c’est pas juste du commentaire, c'est un outil. Un outil qui sert, très concrètement, à faire trois choses.
D'abord, lever de l'argent. Parce qu’il en faut beaucoup comme on l’a vu.
Certes Google, Meta, Microsoft sont des entreprises massivement rentables, grâce à la publicité et au cloud. Mais ce qui n'est pas rentable, à ce stade, c'est l'activité IA elle-même. Les géants la financent en y déversant les profits de leurs autres activités. Mais les acteurs purement IA, comme OpenAI, ou Xai de Musk, eux, perdent des sommes colossales, et doivent donc convaincre, sans cesse, les investisseurs de remettre au pot.
Et comment convainc-on ? En faisant gonfler la promesse, toujours plus haut. C'est ce qui explique ces valorisations qui semblent déconnectées de tout, ces multiples délirants. On n'achète pas des profits, on achète une promesse de profits qu’on espère stratosphériques, et ce n’est pas juste une hyperbole, on vise la lune et au-delà…
L'exemple le plus parlant date de la semaine où j'enregistre. Le 12 juin 2026, SpaceX, l'entreprise d'Elon Musk, qui a absorbé cette année xAI, sa société d'IA, est entrée à Wall Street. La plus grande introduction en Bourse de l'histoire, tout simplement. Environ 75 milliards de dollars levés, une valorisation qui dépasse les 2000 milliards dès le premier jour de cotation, et à la clôture, un homme devenu, sur le papier, le premier trillionnaire de l'histoire. 1000 milliards de patrimoine personnel, en actions.
Elon musk first trillionaire
https://www.youtube.com/shorts/4ZlE8O222P0
Mais ce qui est intéressant de regarder c'est la mécanique. Il y a un an, SpaceX valait environ 4X moins, et son activité, les fusées, les satellites, n'a pas fondamentalement changé depuis. Ce qui a changé, ce sont deux choses.
Extrait ?
D’abord un récit de conquête galactique parfaitement assumé et packagé dans un document financier officiel. Musk nous vend tout simplement du Star Trek, et dans notre monde en plein doute est désormais tellement en quête de rêve, contre toute attente ça marche. On écoute un bout du discours de Musk le jour de l’introduction en bourse.
extrait de Musk sur star trek :https://www.youtube.com/watch?v=oPnt_unG0Lo
Mais derrière cette vision qui hormis quelques fans de SF laisse dubitatif beaucoup de monde, il y a autre chose d’un peu plus pragmatique, financièrement en tout cas.
J’emprunte un bout de texte d’Olivier Tesquet (reçu dans sismique, épisode 100) que j’ai vu passer sur Linkedin et qui l’explique bien:
Dans leur essai « Muskism », Quinn Slobodian et Ben Tarnoff postulent que le « muskisme » est la déclinaison contemporaine du fordisme — « le système d’exploitation du XXIᵉ siècle » — et que « Mars n’a jamais été un plan de secours sérieux mais un levier ». Car derrière la fumée des fusées réutilisables et des colonies extraterrestres, SpaceX est désormais une entreprise d’IA. Depuis la fusion avec xAI en février 2026, celle-ci a déjà englouti trois quarts des dépenses du groupe, pour une activité très largement déficitaire. Il faut donc du cash, beaucoup et tout de suite.
Je précise en passant que vous pouvez retrouver mon interview de Quinn Slobodian dans l’épisode 168.
L'idée de viser une civilisation galactique, et surtout l’idée de mettre des data centers en orbite, sont ainsi devenues presque du jour au lendemain un pilier central de la valorisation. La banque qui pilote l'opération projette une ambition folle avec des revenus multipliés par dix d'ici 2030, l'essentiel venant de l'IA (évidemment la banque est intéressée dans la promotion de ce narratif, je le précise).
C’est ce genre de promesse qui donne sa valeur à l'opération, puisque SpaceX est à ce jour la seule entreprise capable de lancer des fusées à la chaîne.
Vous voyez le mécanisme. La promesse n'a pas de plafond. Et plus elle est démesurée, plus elle fait rêver, plus elle lève de l'argent. “Sky is not the limit…” Musk nous vent la fin des contraintes physiques de notre monde. Avec lui les arbres monteront jusqu’au ciel, on se fout de la gravité.
Et ce n'est qu'un début. La même semaine, OpenAI et Anthropic ont engagé à leur tour leur entrée en Bourse, attendues chacune autour de mille milliards.
Cette course, qui se finançait jusqu'ici dans les salons feutrés du capital-risque, vient donc désormais s'alimenter au plus grand réservoir d'argent du monde, l'épargne du public. Sur la seule introduction de SpaceX, les particuliers ont passé pour plus de 100 milliards de dollars d'ordres. Et d'après les projections des banques, ce qui sera dépensé cette année dans les data centers d'IA ne représenterait qu'un dixième de ce qu'il faudra d'ici 2031. Autrement dit, on commence à peine à faire passer le chapeau dans la salle.
Deuxième chose que permet le récit, embarquer les États. Si on parvient à raconter que c'est une course entre nations, une question de survie économique voire de souveraineté, alors il faut un camp, un drapeau, et l'argent public suit. C'est exactement la logique de Stargate, qu'on a vu à l'instant.
La meilleure comparaison, c'est la course à la Lune. Dans les années soixante, après le choc du satellite soviétique Spoutnik, Kennedy a fait de la conquête spatiale une grande cause nationale américaine. Stargate, c'est ça, version IA. Et ce n'est pas un hasard si, quand un laboratoire chinois a sorti un modèle redoutable nommé DeepSeek début 2025, tout le monde a parlé d'un nouveau « moment Spoutnik ». On rejoue, mot pour mot, le scénario de la guerre froide.
Et ce récit, attention, il n'est pas tenu que par les États. Les bâtisseurs le tiennent aussi, et parfois sans détour. En mai 2026, l'un des grands laboratoires, Anthropic, publie un texte dont la toute première phrase donne le ton : « il est essentiel que les États-Unis et leurs alliés conservent leur avance sur les régimes autoritaires comme le Parti communiste chinois. » Traduisez, il faut accélérer, sinon les autoritaires gagnent. C'est, mot pour mot, l'argument qui rend toute prudence suspecte, formulé par le laboratoire qui se présente pourtant comme le plus prudent de tous.
Et troisième stratégie pour ancrer le récit, la plus profonde: rendre tout le monde dépendant. Le but, en vendant ces outils peu cher, parfois à perte, ce n'est pas de gagner de l'argent tout de suite. C'est de s'installer absolument partout, dans tous les logiciels, toutes les entreprises, toutes nos habitudes, jusqu'à devenir aussi indispensable que l'électricité.
Pensez au fil à la patte qu'on a déjà, tous, aux GAFAM via nos téléphones, nos OS, nos réseaux sociaux, nos services de cloud. L'ambition, ici, c'est une dépendance encore plus profonde, parce qu'elle toucherait à notre manière même de penser et de travailler.
Le piège est dans la valeur et le piège est dans le prix.
Ces outils, on les adopte parce qu'ils sont sidérants d'efficacité. Mais le prix qu'on paie aujourd'hui est un prix d'appel, subventionné par les investisseurs. Le jour où l'on ne pourra plus s'en passer, ce prix, et le rapport de force avec lui, pourra changer du tout au tout. On subit une stratégie d’acquisition qui pourra nous couter vite très cher.
UNE BULLE ?
Une dernière question que je veux traiter brièvement pour la route parce qu’elle fait partie des discussion autour de l’IA.
Alors, est-ce une bulle ? Je ne vais pas trancher, personne ne le peut honnêtement. Mais il y a un signal qui me trouble, et que je veux vous décrire, parce qu'il est étrange. Une bonne partie de cet argent tourne en rond, entre les mêmes acteurs. Nvidia investit des dizaines de milliards dans OpenAI. Avec cet argent, OpenAI achète des puces, à Nvidia. OpenAI signe par ailleurs des contrats géants d'infrastructure avec un autre acteur, Oracle, qui de son côté achète massivement des puces, à Nvidia, pour servir OpenAI. On retrouve les mêmes noms aux deux bouts de presque chaque contrat. L'argent fait des boucles, chacun gonflant au passage le chiffre d'affaires de l'autre. Ce n'est pas une preuve de fraude, tout ceci est légal, je le dis prudemment, mais c'est le genre de circuit fermé qui, dans l'histoire des bulles, a souvent précédé les réveils douloureux. Et quand on voit à quel point quelques entreprises tech représentent désormais une énorme part des indices boursiers, il y a de quoi s’inquiéter.
Mais avant de trancher trop vite, jouons le jeu honnêtement, et regardons les deux scénarios possibles, en face. Imaginez d'abord celui que ses promoteurs nous vendent. Dans cette histoire-là, ce qu'on regarde aujourd'hui n'est pas une bulle, c'est une révolution en construction. La demande est réelle, ChatGPT a atteint cent millions d'utilisateurs en deux mois, c'est l'adoption la plus rapide de l'histoire. Et contrairement à 2000, les géants qui flambent ne sont pas des coquilles vides, ils gagnent beaucoup d'argent et financent l'IA avec leurs propres profits accumulés, pas avec de la dette. Dans ce scénario, dans cinq ans, l'IA aura transformé la médecine, la recherche, la productivité. Les centaines de milliards engloutis aujourd'hui se révéleront avoir été le ticket d'entrée le moins cher payé pour la plus grande révolution industrielle de l'histoire. Et ceux qui auront ricané sur la bulle ressembleront, dans les livres d'histoire, à ceux qui se moquaient de l'électricité ou de l'automobile à leurs débuts.
Maintenant, imaginez l'autre scénario. Dans celui-là, la promesse ne se monétise pas. Pour rentabiliser ce qui est déjà engagé, le secteur doit générer environ deux mille milliards de dollars de revenus annuels d'ici 2030. Il en est aujourd'hui à soixante. L'écart est vertigineux. Les utilisateurs s'habituent, mais ne paient pas, ou pas assez. Les modèles deviennent une commodité, le prix s'effondre, les marges fondent. Les contrats croisés entre Nvidia, OpenAI, Oracle révèlent leur fragilité. Oracle, qui s'est endettée jusqu'au cou pour servir un seul client, OpenAI, ne tient plus. Sa note est dégradée, elle doit rembourser ce qu'elle n'a pas. Le cercle se brise, la panique gagne, le NASDAQ se crashe. Et dans dix ans, on parlera de la grande illusion IA de 2026 comme on parle aujourd'hui de la bulle internet de 2000.
Lequel se réalisera, personne ne le sait. Probablement, comme souvent, un mélange des deux. Parce que les deux récits peuvent être vrais en même temps, à des échelles différentes. Ce qui me ramène à ma façon de tenir cette question, sans trancher ce que personne ne peut trancher.
Un, aux multiples qu'on observe, ça ressemble fortement à une bulle, autant le dire simplement.
Deux, il est impossible de savoir quand une bulle éclate, dans six mois comme dans six ans, et ceux qui prétendent le savoir ont en général quelque chose à vous vendre.
Et trois, c'est le plus important, l'éclatement éventuel ne préjuge pas du long terme. Les bulles ruinent des investisseurs, mais elles laissent des infrastructures. La folie des chemins de fer, au dix-neuvième siècle, a ruiné des dizaines de milliers d'épargnants, et les rails sont restés, et ils ont porté l'industrialisation d'un continent. Si la bulle IA éclate, les data centers, les centrales, les modèles et les compétences resteront. La question de la bulle, au fond, c'est une question de calendrier, et de qui perd sa mise. Ce n'est pas la question de savoir si le monde sera transformé.
CLÔTURE
Pour finir cet épisode un peu dense, revenons à nos trois questions pour résumer.
Pourquoi est-ce que ça court ? Parce que c'est la vieille course à la puissance et à la domination, qui passe aujourd'hui, comme souvent dans l'histoire, par le savoir et la capacité à innover plus vite, et donc par l'IA.
Qui tient la course ? Un attelage serré d'acteurs privés et d'États, où l'on ne sait jamais tout à fait qui mène l'autre. Mais en gros en tête les USA, portés par leurs géants privés, et juste derrière la Chine, plus opaque, plus dirigiste, mais avec la main mise sur des ressources critiques, une capacité de production de puce qui se précise, de l’électricité à gogo et des ingénieurs par millions, bref, des atouts clefs. L’Europe pour l’instant est à peu près hors-jeu, du moins en retrait, et on se posera plus tard la question de savoir si c’est grave…
Et comment nous la raconte-t-on ? Par un récit qui lève des fonds, embarque les nations, et nous installe doucement dans la dépendance.
Reste une dernière question qui pique un peu. Est-ce qu'on peut s'arrêter ?
Il y a des voix qui appellent à ralentir. Des chercheurs. Et, de façon plus inattendue, le pape lui-même. Dans sa première encyclique, au printemps 2026, Léon XIV a consacré un texte entier à l'intelligence artificielle, comparant le moment qu'on vit à la révolution industrielle, et appelant à des garde-fous pour protéger la dignité humaine et le travail .
Mais voilà. Même ceux qui voudraient freiner n'y arrivent pas vraiment. Et ça, ça me fait penser à une image, celle de la Reine rouge, chez Lewis Carroll. Dans son royaume, il faut courir de toutes ses forces simplement pour rester à la même place. C'est exactement ça. Comme les grandes courses qui l'ont précédée, celle-ci nous dépasse. Personne ne sait vraiment comment l'arrêter, pas même les acteurs qui aimeraient ralentir, parce que s'arrêter seul, c'est laisser les autres filer. Alors on court. Et cette course est un accélérateur de tout. Elle nous fait produire plus, innover plus, mais aussi consommer plus, et polluer plus. La grande accélération accélère encore.
Soyons clairs, pour finir, et justes. Cette course n'est pas une illusion, ni une arnaque. Les outils sont puissants, les gains possibles sont réels, et certains usages pourraient transformer en profondeur la science, la médecine, peut-être nos vies. Le problème n'est pas là. Il est dans la démesure, dans la concentration du pouvoir, et dans ce récit d'inévitabilité qui rend toute prudence suspecte.
Et c’est un problème en particulier parce que cette course, aussi numérique qu'elle se présente, a un corps. Bien réel. Des bâtiments immenses, du métal arraché à la terre, de l'eau, et des quantités d'énergie qui dépassent l'imagination.
Derrière les promesses d'intelligence supérieure et de civilisation galactique, on l’a dit, on retrouve, intacte, la plus vieille histoire du monde. Une histoire de pouvoir, de ressources, d'énergie, et d'empires. Or, des empires, ça ne se bâtit jamais gratuitement. Ça se paie.
Ce corps existe donc, quelque part, loin de nos écrans, et il a un prix. Un prix qu'on a soigneusement gardé hors champ jusqu'ici. Qui le paie, vraiment ? La planète peut-elle seulement suivre ? C'est ce qu'on regarde dans le prochain épisode.
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