#4/5 - La République des cartes - Série

L’envers de la carte. Entre information, narration et pouvoir

Comprendre les choix derrière chaque carte et infographie, avec Clara Dealberto

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L’envers de la carte. Entre information, narration et pouvoir
CLARA DEALBERTO

Dans un monde saturé d’images et de données, les cartes occupent une place particulière : elles semblent objectives, neutres, évidentes. Mais en réalité, chaque carte raconte une histoire, simplifie le réel, oriente un regard.

Aujourd’hui, on va parler de ce pouvoir-là : comment on représente le monde, comment on le rend lisible, et comment ces choix influencent nos perceptions collectives, parfois sans qu’on s’en rende compte.

Pour explorer ce sujet, je reçois Clara Dealberto, graphiste et data-journaliste, responsable de l’infographie au Point. Elle conçoit des cartes et des visualisations qui circulent largement dans l’espace public, et elle connaît mieux que personne les arbitrages, les biais, mais aussi la force de ces images pour éclairer le débat.

Avec elle, on va parler de ce que la carte donne à voir… et de tout ce qu’elle laisse hors-champ. Et pourquoi c’est essentiel, à l’heure où nos représentations deviennent parfois aussi importantes que les faits eux-mêmes.

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Série “La République des cartes”, en partenariat avec l’IGN. 

La carte n’est pas qu’un outil : c’est une invitation à voir le monde autrement, à agir collectivement et à imaginer des futurs communs. La République des Cartes, c’est cette aventure ambitieuse qui rassemble chercheur·euses, artistes, élu·e·s, entreprises, associations et citoyen·ne·s pour faire des cartes un levier de démocratie et de transition.

1. La carte comme langage, pas comme miroir

  • Une carte n’est jamais une photographie du réel : c’est une traduction, avec ses choix, ses angles et ses angles morts.

  • Représenter, c’est orienter : montrer quelque chose, c’est aussi renoncer à tout le reste.

  • L’esthétique n’est pas superficielle : elle conditionne l’attention, l’accès au sens et, parfois, l’adhésion.

2. Les données ne sont pas des vérités en soi

  • Une carte commence toujours par une sélection de données – et cette sélection est déjà un acte éditorial.

  • On peut mentir avec des données exactes : échelles biaisées, couleurs anxiogènes, coupes temporelles arbitraires.

  • La question centrale devient : qu’est-ce que ce jeu de données permet réellement de dire… et qu’est-ce qu’il ne dit pas ?

3. Biais visuels et pièges de représentation

  • Les cartes “choroplèthes” classiques (colorier un pays) donnent une impression trompeuse de poids ou de domination.

  • Les choix de forme – flèches, cercles proportionnels, cartogrammes – modèlent directement l’interprétation.

  • Une mauvaise carte peut polariser, stigmatiser ou simplifier un phénomène complexe… sans jamais contenir de fausse donnée.

4. Le pouvoir politique des cartes

  • Les cartes sont des arguments : politiques, médias et militants les utilisent pour soutenir un récit, pas seulement pour informer.

  • Leur force symbolique reste immense : “si c’est sur une carte, c’est vrai” — un réflexe encore très présent.

  • Le danger ne vient pas seulement des manipulations volontaires, mais de notre faible vigilance face à ce langage.

5. Rendre visible l’invisible

  • Certains phénomènes (ex : migrations, biodiversité, précarité) sont mal compris car mal représentés.

  • Les visualisations peuvent réintroduire de la sensibilité : montrer des trajectoires individuelles, des temporalités, des trajectoires humaines.

  • Ce qui manque le plus souvent, ce n’est pas la donnée : c’est la capacité à représenter l’échelle humaine.

6. Le métier d’infographiste : arbitrages permanents

  • Entre lisibilité, rigueur et esthétique, chaque carte est un compromis.

  • Le processus est itératif : ruffs, tests, retours, abandon d’idées séduisantes mais trompeuses.

  • La clé : poser la question “qu’est-ce que cette visualisation raconte vraiment ?”

7. Vigilance citoyenne et culture cartographique

  • Lire une carte demande de ralentir : regarder la source, l’échelle, la légende, ce qui est montré… et ce qui est absent.

  • Ne pas prendre une visualisation comme un verdict, mais comme une interprétation.

  • La carte est un outil puissant : à nous d’apprendre à la lire avec la même exigence qu’un texte.

1. Concepts clés

  • Visualisation de données : manière de transformer des chiffres ou des phénomènes complexes en images lisibles (graphiques, cartes, diagrammes).

  • Traduction visuelle : idée centrale pour Clara : représenter un phénomène, c’est le traduire, donc faire des choix – jamais neutres.

  • Choroplèthe : carte où l’on colore une zone (pays, région) selon une valeur. Souvent trompeuse lorsque la taille du territoire n’a rien à voir avec le phénomène représenté.

  • Cartogramme : carte où les surfaces ou symboles sont redimensionnés selon une donnée (population, nombre de votes…), permettant une représentation plus fidèle.

  • Biais visuels : effets créés par les couleurs, les échelles, les flèches ou les formes, qui influencent la perception du lecteur.

  • Tronquage d’axe : technique consistant à couper une échelle sur un graphique, pouvant amplifier ou atténuer artificiellement un phénomène.

  • Données agrégées : chiffres regroupés à grande échelle (pays, régions), qui gomment les situations individuelles ou locales.

  • Gerrymandering : découpage électoral stratégique destiné à favoriser un parti, très répandu aux États-Unis.

2. Personnes et références mentionnées

  • Clara Dealberto : graphiste, data-journaliste, responsable de l’infographie au Point, ex-Libération et Le Monde.

  • David McCandless : auteur de DataVision, ouvrage fondateur de la visualisation moderne, cité comme déclencheur de vocation.

  • Federica Fragapane : infographiste italienne, connue pour ses visualisations sensibles centrées sur des parcours individuels.

  • Donald Trump : évoqué pour une carte électorale virale utilisée de manière trompeuse.

3. Organisations et outils

  • Le Point : média français pour lequel Clara pilote l'infographie.

  • IGN : Institut national de l’information géographique et forestière ; partenaire de la série.

  • OpenStreetMap : base de données cartographiques collaborative et ouverte, essentielle pour de nombreux projets indépendants.

  • Flourish : outil en ligne permettant de créer facilement des visualisations interactives.

  • QGIS : logiciel libre de cartographie et d’analyse spatiale.

  • Adobe Illustrator : outil de design utilisé pour finaliser les cartes.

4. Éléments d’histoire ou de contexte

  • Pouvoir des cartes : historiquement, la carte sert autant à administrer un territoire qu’à affirmer une souveraineté ; elle a toujours participé aux rapports de force.

  • Cartes migratoires anxiogènes : les “grandes flèches rouges” vers l’Europe ont longtemps produit un imaginaire alarmiste, déconnecté des données réelles.

  • Évolution des cartes électorales : passage progressif, dans la presse française, de cartes classiques à des représentations plus justes (pondérées, symboliques, proportionnelles).

  • Fake maps : cartes trompeuses circulant en ligne (ex : “carte mondiale des QI”), souvent construites sur des données fausses ou mal interprétées.

  • IA et cartographie : les outils d’IA générative testés aujourd’hui produisent encore des cartes imprécises, mais pourraient bouleverser la production dans les prochaines années.

5. Notions pour comprendre les enjeux contemporains

  • Littératie visuelle : capacité à lire, interpréter et critiquer une carte ou un graphique – une compétence de plus en plus nécessaire.

  • Saturation informationnelle : dans un contexte de flux constant, les images simples (cartes, schémas) prennent un poids croissant dans le débat public.

  • Responsabilité éditoriale : chaque choix graphique engage une interprétation ; l’infographiste doit arbitrer entre lisibilité, rigueur et impact.

  • Représenter la sensibilité : défi majeur des sciences sociales et environnementales : comment rendre visibles les trajectoires humaines derrière des données agrégées.

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