#6/10 - Série

L'humain sous assistance

Continuerons-nous à penser ?

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L'humain sous assistance
#IA

Après avoir regardé l'IA de loin (la machine qui parle, la course, les milliards, les hangars pleins de puces) cet épisode descend à hauteur d'humain. Que fait déjà l'IA à celles et ceux qui l'utilisent ? Et que déciderons-nous de continuer à faire nous-mêmes, quand plus rien ne nous y forcera vraiment ? Pour y voir clair, on parcours trois territoires où les machines s'installent en ce moment, souvent avec notre accord, parce qu'elles nous rendent service : la tête, c'est-à-dire notre jugement ; les mains, ce qu'on sait faire ; le cœur, nos liens. Trois endroits où l'on risque de déposer plus qu'on ne croit.

C'est l'épisode le plus intime de la série. Il ne fait pas le procès de l'outil : il cherche la ligne de crête entre ce que ces machines nous offrent (un accès inédit au savoir, à l'explication, à l'aide) et ce qu'elles peuvent en même temps nous épargner d'exercer. Entre l'outil qui nous étend et celui qui nous vide, doucement, d'une part de nous, continuerons-nous à penser ?

Le cadre : une seule grande idée

  • L'humain est « l'animal qui s'extériorise » : il dépose ses fonctions dans des objets, d'abord celles du corps (la main, le muscle), puis peu à peu celles de l'esprit (la mémoire, le calcul).

  • Nouveauté de l'IA : jusqu'ici on extériorisait une fonction sans se perdre soi-même. L'IA peut l'exercer entièrement à notre place — l'extériorisation risque de devenir une séparation.

  • Un seul geste traverse tout l'épisode : déléguer. Chaque délégation, prise isolément, est raisonnable ; c'est leur somme qui dessine « l'humain sous assistance ».

  • La pente du moindre effort n'est pas neuve, mais elle est désormais aménagée : des produits sont conçus pour nous y faire glisser. Notre paresse est devenue une industrie.

La tête — déléguer son jugement

  • L'IA fait tomber le « péage » du savoir : là où Internet donnait les documents, elle donne l'explication adaptée à notre niveau, sans la honte de la question bête.

  • Mais recevoir une explication claire n'est pas comprendre. La machine supprime le trajet entre la question et la réponse — et c'est dans ce trajet que logeait l'apprentissage.

  • L'illusion de compétence : avec l'IA, la performance monte pendant que la lucidité sur soi baisse. Le danger n'est pas de devenir moins savant, c'est de ne pas s'en apercevoir.

  • Elle frappe inégalement : elle aide surtout celui qui en a le moins besoin, et égare le plus le débutant, incapable de flairer l'erreur.

  • Le chatbot, dernier-né des oracles : il ajoute le dialogue (ce qui manquait à l'écriture selon Platon), mais ne montre jamais ses raisons — d'où « l'apparence du savoir sans le savoir », rendue irrésistible par la conversation.

  • Distinction centrale : savoir n'est pas juger. Un savoir se copie et se délègue ; un jugement n'existe qu'au moment où quelqu'un l'assume.

  • La machine produit « la forme d'un jugement sans l'acte de juger ». Elle ne « répond pas de ses réponses », ne paie jamais le prix de ses erreurs. Déléguer son jugement, c'est déléguer, morceau par morceau, le fait d'être quelqu'un.

Les mains — déléguer son savoir-faire

  • De « penseur et faiseur » à « prompteur » : on ne porte plus un projet à tâtons, on passe une commande exécutée à l'instant. Disparaît le tâtonnement où le métier se logeait.

  • Trois délégations à ne pas confondre : la tâche pénible (tant mieux), l'étape qui nous forme (on gagne du temps, on perd l'apprentissage), et le jugement lui-même. L'IA ne fait pas ce tri à notre place.

  • Délestage cognitif : confier une tâche mentale à un objet est ancien et neutre (carnet, calculatrice). Le problème naît quand l'appui devient substitution — voire quand on délègue jusqu'à la surveillance de la tâche.

  • Le paradoxe des juniors : l'IA fait mieux le travail ingrat des débutants, mais on devient senior en ayant été junior. On scie le barreau par lequel tout le monde est monté.

  • La même machine n'agit pas pareil sur tous : marchepied pour qui a déjà le métier, plafond pour qui tente d'entrer.

Le débat, tenu honnêtement

  • Deux lectures s'affrontent. L'esprit étendu (Clark et Chalmers) : déléguer n'est pas se mutiler mais se reconfigurer, l'esprit ayant toujours pensé à travers des outils.

  • La thèse adverse : tous les outils ne se valent pas. Certains prolongent une fonction qu'on continue d'exercer, d'autres la captent, l'imitent, puis la remplacent.

  • Le critère à emporter : étendre ou extraire. L'outil enrichit-il un travail que je continue de faire, ou s'y substitue-t-il ?

  • Le contre-argument de bon sens : à chaque génération, une compétence perdue, un étage gagné (calculatrice, écriture). Différence possible cette fois : l'IA ne prend pas une compétence étroite, mais l'atelier où les compétences se forment. On manque encore de recul.

Le cœur — déléguer ses liens

  • Délestage émotionnel (Shirky) : on confie à la machine l'énergie d'une relation — faire relire ses messages, répéter une conversation difficile. Mais un message amélioré par l'IA n'est plus vraiment le sien.

  • On perd le droit de rater une interaction. Or (Goffman) on apprend ses rôles en les jouant mal : le bon jugement vient de l'expérience, et l'expérience vient surtout du mauvais jugement.

  • Ce n'est pas une exception mais une génération : selon une enquête de 2025, une large majorité d'adolescents ont déjà utilisé un compagnon IA, beaucoup régulièrement.

  • La sycophantie : réglés pour plaire, ces systèmes approuvent l'utilisateur bien plus souvent qu'un humain — au risque de nous conforter dans nos torts plutôt que de nous aider à réparer.

  • La mémoire attache mais enferme : à force de nous renvoyer notre propre histoire, la machine devient une « galerie des glaces » où l'on tourne en rond dans son reflet. Ce qui manque, c'est la friction — un vrai ami résiste.

  • Comme elle ne répond pas de ses réponses, la machine ne répond pas non plus de ses mots tendres : dire « je suis là » ne lui coûte rien.

Ce que ce geste déplace

  • La « place » de chacun dans la société change à chaque changement d'outil. Cette fois, ce qui s'externalise n'est pas une compétence de plus, mais le cœur de ce qu'on appelait penser.

  • Le bon élève de demain n'est plus celui qui sait, c'est celui qui sait faire faire — d'où une question très concrète : quelles compétences garder, développer, transmettre.

  • Ce qui reste, c'est ce qu'on décide de continuer à faire soi-même alors même que c'est devenu « inutile » : chercher, se tromper, formuler seul, consoler maladroitement. Rien de tout cela n'est efficace.

  • La question finale n'est pas de savoir si les machines penseront un jour, mais, plus proche : continuerons-nous à penser ? Décider de continuer, c'est peut-être la seule décision qui ne se délègue pas.

Les extraits audio utilisés sont à retrouver dans le transcript de l’épisode

Personnes et penseurs cités

  • André Leroi-Gourhan, ethnologue et préhistorien français, professeur au Collège de France. C'est de lui que vient l'idée qui ouvre l'épisode, l'humain comme l'espèce qui extériorise ses fonctions dans ses outils. Son maître-livre : Le geste et la parole (Albin Michel, tome 1 en 1964, tome 2 en 1965). Fiche éditeur

  • B.F. Skinner, psychologue américain, figure du béhaviorisme. La formule citée, sur le vrai problème qui serait de savoir si les hommes pensent plutôt que les machines, vient de Contingencies of Reinforcement: A Theoretical Analysis (1969), chapitre 9. Enquête de sourçage, Quote Investigator

  • Harry Frankfurt, philosophe américain. Sa distinction entre le menteur, qui connaît la vérité et la masque, et le baratineur (bullshit), qui s'en moque et vise l'effet, structure tout le passage sur le rapport des IA au vrai. Essai On Bullshit (Princeton University Press, 2005, d'abord un texte de 1986). Fiche éditeur

  • Platon et Socrate, via le dialogue Phèdre : le mythe du dieu égyptien Theuth, inventeur de l'écriture, et le reproche fait à l'écrit, qui donne l'apparence du savoir et ne répond pas quand on l'interroge. Reformulé sans guillemets dans l'épisode.

  • Aristote : la « sagesse pratique » renvoie à la phronèsis, développée dans l'Éthique à Nicomaque, cette intelligence qui ne se récite pas et s'acquiert en s'exerçant.

  • Jean-Paul Sartre : l'anecdote de l'étudiant partagé entre rejoindre la Résistance et rester auprès de sa mère vient de la conférence L'existentialisme est un humanisme (prononcée en 1945, publiée en 1946). Rapportée « en substance » dans l'épisode.

  • Andy Clark et David Chalmers, philosophes, à l'origine de la thèse de l'« esprit étendu », l'idée que l'esprit déborde le crâne et pense à travers ses outils. Article fondateur The Extended Mind (revue Analysis, 1998). Présentation générale, Wikipédia et article original (DOI)

  • Erving Goffman, sociologue. Son idée que nous apprenons nos rôles sociaux en les jouant, et souvent en les jouant mal, soutient le passage sur le « droit de rater une interaction ». Ouvrage de référence : La mise en scène de la vie quotidienne (1959).

  • Clay Shirky, universitaire américain, vice-provost à l'université de New York, qui accompagne l'adaptation des étudiants aux outils numériques. Il forge les notions de délestage cognitif et de délestage émotionnel et rapporte le « vibe check » dans une tribune du New York Times du 1er février 2026, The Dangers of the A.I. Scripted Life. Texte intégral repris ici

  • Gaspard Koenig, écrivain et philosophe français, cité pour son refus de toute IA dans la création. Propos rapporté de mémoire, d'une conversation privée, donc invérifiable de l'extérieur, ce que l'épisode signale en disant « en substance ».

  • Mo Yan, écrivain chinois, prix Nobel de littérature 2012. Il a raconté avoir fait rédiger, via un doctorant et ChatGPT, un éloge de son ami l'écrivain Yu Hua, faute d'y arriver seul. South China Morning Post, mai 2023

  • Olga Tokarczuk, écrivaine polonaise, prix Nobel de littérature 2018. Au congrès Impact de Poznań, en mai 2026, elle évoque demander parfois à un modèle comment développer joliment une idée, avant une mise au point publique, face au tollé, précisant qu'elle n'écrit pas ses livres avec l'IA. Notes from Poland et sa mise au point via Literary Hub

  • Sewell Setzer, adolescent de Floride de quatorze ans, mort début 2024 après des mois d'échanges avec un chatbot de Character.AI incarnant un personnage de Game of Thrones. Sa mère a porté plainte en octobre 2024 ; d'après les documents judiciaires, le personnage lui a répondu de venir le rejoindre. Un règlement à l'amiable a été annoncé en janvier 2026, sans procès sur le fond, d'où la formule prudente « d'après la plainte ». CNN, janvier 2026

Notions et termes à expliciter

  • LLM : large language model, grand modèle de langage, la technologie derrière les chatbots comme ChatGPT.

  • Hallucination : réponse fausse produite avec le même aplomb qu'une réponse juste. L'épisode insiste : le mot rassure à tort, puisqu'il s'agit du fonctionnement normal d'un système qui vise le vraisemblable, pas le vrai.

  • Illusion de compétence : en travaillant avec l'IA, on surestime ce qu'on a réellement compris. Détaillé dans l'étude Fernandes citée plus bas.

  • Délestage cognitif : confier une tâche mentale à un objet extérieur, du carnet à la calculatrice. Ancien et neutre, il devient problématique quand l'appui se change en substitution. En anglais, cognitive offloading.

  • Délestage émotionnel : le même mouvement, appliqué aux relations, faire gérer ses messages ou répéter une conversation difficile avec l'IA. Notion de Clay Shirky (voir plus haut).

  • Vibe check : faire relire un message par l'IA pour vérifier qu'il « sonne » bien avant de l'envoyer, un usage repéré notamment sur les applis de rencontre.

  • Sycophantie (ou flagornerie) : la tendance des modèles à approuver l'utilisateur, parce qu'on les règle, après entraînement, sur les réponses que les gens préfèrent, et que les gens préfèrent être confortés.

  • Esprit étendu : la thèse de Clark et Chalmers selon laquelle nos outils font partie de notre pensée (voir plus haut).

  • Étendre ou extraire : le critère que l'épisode propose d'emporter. L'outil enrichit-il un travail que je continue d'exercer, ou finit-il par l'exercer à ma place. Formulation propre à l'épisode.

Œuvres, films et références culturelles

  • Les Aventuriers de l'arche perdue (Steven Spielberg, 1981) : la scène où Indiana Jones, face à un sabreur qui fait de grands moulinets, sort tranquillement son revolver.

  • Her (Spike Jonze, 2013) : un homme s'attache à une intelligence artificielle. Cité comme piste d'illustration sonore.

  • La Pythie de Delphes : la prêtresse de l'oracle d'Apollon, dans la Grèce antique, à qui l'on venait poser ses questions et qui rendait un verdict sans jamais livrer ses raisons. L'image sert de fil au chapitre sur le chatbot-oracle.

Études et enquêtes citées

  • Illusion de compétence. D. Fernandes et al., AI makes you smarter, but none the wiser: The disconnect between performance and metacognition, revue Computers in Human Behavior, 2026. Avec l'IA, la performance monte pendant que la lucidité sur soi baisse. Article, ScienceDirect et résumé grand public, EurekAlert

  • Sycophantie. M. Cheng et al., Sycophantic AI decreases prosocial intentions and promotes dependence, revue Science, mars 2026 (Stanford et Carnegie Mellon, onze modèles testés). Les modèles donnent raison à l'utilisateur environ moitié plus souvent qu'un humain. Article, Science et présentation, Stanford Report

  • Compagnons IA chez les adolescents. Common Sense Media, Talk, Trust, and Trade-Offs (enquête menée en avril et mai 2025 auprès de 1 060 jeunes de 13 à 17 ans) : 72 % ont déjà utilisé un compagnon IA, un sur trois a déjà préféré s'y confier plutôt qu'à une personne réelle. Rapport, Common Sense Media et couverture, CNN

  • Réforme des cursus en Chine. D'après des données du ministère de l'Éducation relayées par l'agence Xinhua, entre 2021 et 2025 les universités ont fermé ou suspendu environ 12 200 cursus et en ont ouvert 10 200, avec des coupes concentrées dans les arts, les lettres, les langues et la gestion, et des créations en robotique et intelligence incarnée. South China Morning Post, juin 2026 et Forbes

Penser la technique et ses outils

  • Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques (1958). Simondon refuse la peur comme l'adoration des machines, et propose de les comprendre par leur genèse. Il donne un socle philosophique à la lignée que l'épisode convoque avec Leroi-Gourhan, et une raison de ne pas céder trop vite au récit du déclin. Babelio

  • Ivan Illich, La convivialité (1973). Illich pose la notion de seuil : passé un certain point, l'outil cesse de servir l'autonomie et se met à la confisquer. C'est la matrice de l'opposition « étendre ou extraire » que l'épisode manie, formulée quarante ans plus tôt. Babelio, éditeur (Points/Seuil)

  • Bernard Stiegler, États de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle (2012). Stiegler relit la « prolétarisation » comme une perte de savoir provoquée par la machine, du geste de l'ouvrier jusqu'aux opérations de l'esprit. Une façon de nommer ce que l'épisode appelle déléguer sa tête et ses mains, et d'en mesurer la portée politique. Fiche Mollat

Le médium et son idéologie

  • Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias (1964). Pour McLuhan, nos outils prolongent nos organes et notre système nerveux, et transforment au passage celui qui s'en sert. Son idée d'un dispositif qui amplifie une fonction tout en en engourdissant une autre éclaire le soupçon central de l'épisode, l'extériorisation qui pourrait virer à l'amputation. Fnac

  • Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici. L'aberration du solutionnisme technologique (2014). Morozov décortique le « solutionnisme », la croyance que toute friction est un problème à supprimer par une application. Un éclairage direct sur le « monde sans friction » que décrit l'épisode, et sur l'industrie qui prospère sur notre confort. Babelio, éditeur (FYP)

Ce que l'automatisation fait au savoir-faire

  • Nicholas Carr, Remplacer l'humain. Critique de l'automatisation de la société (2017, éd. orig. The Glass Cage, 2014). Exemples d'aviation, de médecine et d'architecture à l'appui, Carr montre comment l'automatisation érode les compétences qu'elle prend en charge. Le pilote qui ne pilote plus perd la main. Le chapitre « Mes mains » en version longue et documentée. Babelio, éditeur (L'Échappée)

  • Lisanne Bainbridge, « Ironies of Automation », Automatica (1983). Le texte fondateur des facteurs humains. Bainbridge y décrit le paradoxe de l'automatisation : plus une tâche est confiée à la machine, plus l'humain qui reste aux commandes devrait être compétent pour les rares moments critiques, alors même qu'il n'a plus l'occasion de s'exercer. La théorie exacte du « on lâche le volant et le rétroviseur ». Référence (DOI), PDF en accès libre

Le lien, l'attention, le rapport au monde

  • Sherry Turkle, Seuls ensemble (2015, éd. orig. Alone Together, 2011). Après quinze ans d'enquête sur nos rapports aux robots et aux écrans, Turkle observe des machines dont on attend de la présence sans les exigences d'une vraie relation, « des amis qui ne pourront jamais être des amis ». Le terrain d'enquête derrière le chapitre « Mon cœur », écrit avant les compagnons IA d'aujourd'hui. Babelio, éditeur (L'Échappée)

  • Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail (2010, éd. orig. Shop Class as Soulcraft, 2009). Un philosophe devenu réparateur de motos défend le travail manuel comme école du jugement et de l'attention. Diagnostiquer une panne, émettre une hypothèse, se tromper, recommencer : l'atelier où se forge un savoir-faire, celui que l'épisode voit se refermer pour Inès. Babelio, éditeur (La Découverte)

  • Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde (2018, éd. orig. 2016). Rosa distingue la relation « résonante », qui nous laisse toucher et transformer par le monde, et la relation « muette », instrumentale, où tout devient ressource. De quoi donner un nom au geste sur lequel l'épisode se referme, buter sur le réel et le regarder vraiment. Babelio, éditeur (La Découverte)

Épisode 6, L'humain sous assistance - Continuerons-nous à penser ?

Il est sept heures et demie, un mardi matin. Je vous présente Thomas. Trente-six ans, chef de projet, un fils en sixième, une fille au lycée. Thomas n'existe pas, je l'invente pour cet épisode, mais je vous parie que vous allez le reconnaître.

Sept heures et demie, donc. Café. Thomas ouvre son téléphone, douze mails. Il n'en lit aucun, il demande à son agent IA de les résumer, trois lignes, voilà. Il dicte les réponses, enfin, il dicte l'intention des réponses…

« Réponds poliment que non. Demande un délai. Formule à ma manière, en anglais, pas trop formel. Valide. »

C'est fait.

Dans le train, il doit préparer une réunion d'équipe, il tape trois mots… structure-moi ça… et l'ordre du jour tombe, propre. Il n'aurait pas fait beaucoup mieux, il aurait même certainement fait moins bien pour un truc finalement assez mécanique. Les IA se débrouillent très bien avec les motifs récurrents, et il faut bien l'admettre, beaucoup de nos tâches sont de cet ordre.

À midi, il pense au cadeau d'anniversaire de sa femme, il demande des idées, en retient une, la machine assistante commande.

Le soir, son fils bute sur un exercice de maths. Thomas photographie l'énoncé, l'explication arrive, il la lit à voix haute, le fils comprend. Enfin, le fils a la réponse. Après tout c'est le résultat qui compte, non ?

Avant de dormir, Thomas repense au message un peu sec qu'il a reçu de la part d'un vieil ami, il le colle dans son chatbot. Tu crois qu'il m'en veut ?

Une journée ordinaire. Un pattern assez commun désormais.

Comptez avec moi. Le tri, la lecture, l'écriture, l'organisation de la réunion, l'idée du cadeau, l'exercice du fils, et même le doute sur l'ami. Sept fois au moins dans la journée, Thomas a fait faire.

Alors, aucun de ces gestes n'est grave. Aucun n'est même critiquable, franchement, qui a envie de lire 30 mails ? Mais mis bout à bout, ils dessinent quelque chose. Thomas a traversé sa journée sans page blanche, sans tâche ingrate, sans effort d'imagination, sans vraie hésitation. Et il ne l'a pas décidé. Personne ne décide ça. C'est venu geste par geste, comme la plupart de nos habitudes qui s'installent sans bruit pour in fine déterminer l'essentiel de nos mouvements et de nos pensées.

On avait quitté le dernier épisode sur une question, passer de penseur et faiseur… à prompteur, est-ce que c'est ça, la bascule discrète de notre époque ?

Notre Thomas prompteur, ou même un Thomas devenu dresseur d'agents pour peu qu'il se soit un peu intéressé au sujet et ait le goût de l'efficacité, est-il l'archétype du nouvel homme moderne ? L'humain 2.0 en devenir, augmenté radicalement, assisté à toute heure par des dizaines d'agents sur-mesure et demain des robots, libéré enfin de la pénible charge d'avoir à penser et à faire des trucs ? Des trucs pénibles en tout cas…

Jusqu'ici dans cette série, on a regardé l'IA de loin, la machine qui parle, la course, les milliards, les usines pleines de puces mangeuses d'électrons. Aujourd'hui on descend à hauteur de Thomas, c'est-à-dire, peut-être, à la vôtre. Et si ce Thomas n'est pas vous, dites-vous bien qu'ils sont déjà des centaines de millions, peut-être plus, à lui ressembler, des gens qui ont choisi, plus ou moins consciemment, avec plus ou moins d'enthousiasme, d'intégrer l'IA dans leur vie et qui ne sont a priori pas près de faire marche arrière. Le dentifrice est sorti du tube et on ne va pas l'y faire rentrer, comme aurait dit ma grand-mère qui avait une hygiène dentaire impeccable quand elle avait des dents.

Mais ne nous perdons pas en si bon chemin.

Thomas, et celles et ceux qui lui ressemblent, sont très contents de pouvoir gagner un peu de temps. Et en soi, ce n'est pas bien grave. Après tout, personne ne nous force à utiliser ces outils. La machine ne nous interdit rien et ne nous oblige à rien, elle nous laisse parfaitement libres de continuer à penser, à chercher, à peiner, n'est-ce pas ? On est grands et vaccinés, et surtout on est libres.

À moins que…

À moins que l'on se laisse entraîner dans notre pente.

Vous savez, cette pente, celle qui va vers le confort, le moindre effort, le pré-mâché, celle qui nous fait choisir un plat sous vide ou un livreur de pizza plutôt que de faire la cuisine, cliquer sur la première série proposée plutôt que de prendre un livre, celle qui fait que les jeunes préfèrent ghoster plutôt que d'avoir une conversation potentiellement inconfortable. Cette pente qu'on suit très naturellement, et qui d'ailleurs est déjà largement comprise et exploitée par le capitalisme et tous les produits et services qui nous sont proposés pour nous y faire glisser davantage encore. Restez chez vous, restez assis, restez connectés, on s'occupe de tout. Un monde sans friction, sans couture, comme on dit dans le monde du CRM, du marketing, des Customer Experience Officers. Tout en un seul clic, livré à quelques heures.

On l'adore, cette pente de la paresse et du confort.

Les IA génératives, les chatbots, les agents, s'inscrivent là-dedans et nous amènent à nous questionner d'une nouvelle manière alors qu'ils s'immiscent partout.

Deux interrogations par exemple :

Qu'est-ce que l'IA fait déjà de ceux qui l'utilisent ?

Que déciderons-nous de continuer à faire nous-mêmes, quand plus rien ne nous y forcera vraiment ?

Voilà le fil conducteur pour aujourd'hui.

Série #IA - Épisode 6 - L'humain sous assistance.

GÉNÉRIQUE

Petite prise de recul et de hauteur pour commencer, parce qu'on voit mieux les choses de loin.

Un ethnologue et préhistorien français bien connu de ceux qui le connaissent, André Leroi-Gourhan, a passé sa vie à étudier comment notre espèce s'est faite. Son grand livre, Le geste et la parole, en 1964, tient dans une idée simple : l'humain est l'animal qui s'extériorise.

Alors concrètement, plusieurs espèces utilisent des outils, me direz-vous, les singes, les corbeaux, les loutres, mais bon c'est généralement assez limité. Donc dans les faits, nous, les humains, sommes les seuls à véritablement sortir nos fonctions de notre corps pour les déposer dans des objets, et nous n'avons jamais cessé de le faire.

Et Leroi-Gourhan y voyait même une direction, le développement humain en marche.

Ça commence par les fonctions les plus extérieures, le silex prolonge la main, la roue prolonge la jambe, la machine à vapeur prolonge le muscle. Puis le mouvement se rapproche du centre, la mémoire avec l'écriture, le calcul, peu à peu les opérations de l'esprit. À chaque étape, on dépose dehors une fonction qu'on portait en soi, et le temps libéré sert à inventer l'étape suivante. C'est, pour Leroi-Gourhan, le moteur même de l'aventure humaine.

Mais jusqu'ici, ce mouvement s'était toujours fait sans déchirure majeure. On extériorisait une fonction, jamais soi-même. La roue ne nous a pas empêchés de marcher, l'écriture n'a pas pensé à notre place. On gagnait un dehors sans rien perdre du dedans.

Or regardez la journée de notre ami Thomas. Ce qu'il a déposé dans la machine, ce n'est plus la main ni la jambe, c'est le tri, la formulation, le choix, et un peu du lien. Ces machines-ci s'approchent du centre nerveux, le jugement, le savoir-faire, et jusqu'au rapport aux autres. Sauf que cette fois, l'outil ne se contente pas de prolonger une faculté qu'on garde, il peut l'exercer entièrement à notre place, au point qu'on pourrait cesser de l'exercer nous-mêmes. Il ne s'agit donc plus de savoir ce qu'on gagne, mais de savoir si, cette fois, on extériorise encore une fonction, ou bien une part de nous. Retenez cette question, elle ne va pas nous lâcher. Ce serait peut-être la première fois qu'une extériorisation deviendrait une séparation.

Un psychologue étatsunien, B.F. Skinner, avait une formule que je trouve faite pour aujourd'hui, alors qu'il l'a écrite en 1969. Le véritable problème, disait-il, n'est pas de savoir si les machines pensent, mais si les hommes pensent.

Allons-nous arrêter de penser ? Et allons-nous arrêter de faire, d'être ?

C'est un épisode particulier parce qu'il touche à qui nous sommes en tant qu'humains. Je vous avoue avoir eu un peu de mal à bien structurer tout ça clairement, mais j'espère avoir trouvé une manière convenable de le faire, en trois temps pour couvrir ces trois aspects : penser, faire et être.

Je vous propose d'accompagner Thomas, que j'aurais d'ailleurs pu aussi appeler Michel, Ousmane, Rosalia ou Mei, l'accompagner dans trois lieux.

Dans sa tête, son jugement. Dans ses mains, ce qu'il sait faire et dans son cœur, ses liens. Trois endroits où les IA s'installent en ce moment, souvent avec notre accord, parce qu'elles nous rendent service.

Et trois endroits où on risque de déposer plus qu'on ne croit.

Transition extrait TBD

On commence par la tête. Chapitre 1, partie 1, 7ème chakra, comme vous voulez…

Chapitre 1 · Ma tête

Avant de regarder ce que la machine nous retire, regardons ce qu'elle nous offre, c'est un peu la ligne de crête que j'essaie de tenir dans cette série qui n'est pas un réquisitoire anti IA, mais une tentative de regard lucide et critique.

Ce que l'IA a à offrir, c'est déjà beaucoup. Et c'est d'ailleurs bien pour ça qu'on en met partout.

On commence par le plus évident.

Pendant presque toute l'histoire humaine, le savoir a été affaire de chance et de privilège. Il fallait être né près d'une bibliothèque, avoir fait les bonnes écoles, connaître quelqu'un qui sait. Puis, tout récemment, Internet est arrivé, et on a cru que c'était réglé, tout le savoir du monde à portée de clic. Je simplifie évidemment, mais on voit l'idée. Un monde ouvert et connecté.

Mais c'était pas encore ça. Pas tout à fait. Internet donne les documents, mais en dehors du fait qu'il faut y avoir accès évidemment, il faut aussi savoir quoi chercher, avec quels mots, trier le solide du douteux, recouper, assembler soi-même. Le savoir est là, derrière un péage invisible, il faut déjà savoir un peu pour apprendre le reste.

Ce péage, les LLM le font tomber pour un très grand nombre de gens. On pose une question vague, mal formulée, dans ses propres mots, et l'IA répond à notre niveau. On peut redemander, avouer qu'on n'a pas compris, poser la question bête, sans témoin et sans honte. Internet avait ouvert l'accès aux textes, l'IA ouvre l'accès à l'explication et nous prend par la main.

On a accès à une explication à notre portée, mais disons-le tout de suite, pas encore à la compréhension.

Recevoir une explication claire et comprendre vraiment, ce n'est pas la même chose, et toute la différence entre les deux, c'est du travail qui reste à faire, et c'est le nôtre. On y reviendra.

Mais pour qui a quitté l'école tôt et s'est toujours senti petit devant ceux qui savent, pouvoir enfin se faire expliquer, redemander, avancer sans guide humain, ce n'est pas rien. C'est une autre porte. Et des centaines de millions de gens s'y sont engouffrés en quelques mois, preuve que le besoin était réel, preuve en tout cas que ça plaît.

Le revers de la médaille, maintenant. Et pour le voir, reprenons Thomas qu'on avait laissé dans un coin.

Un soir, son père l'appelle. Le médecin a enfin posé un mot sur ses vertiges, un nom de maladie que Thomas n'avait jamais entendu. Il raccroche, le cœur un peu serré, et il fait ce que beaucoup font désormais, il ouvre son chatbot. Vingt minutes plus tard, Thomas sait. Le mécanisme, les deux traitements possibles, les taux de réussite, les effets secondaires, il a même retenu deux termes latins. Vingt minutes. Il se sent armé, presque calme. Il n'a pas remarqué qu'il n'a ouvert aucune autre source, rien recoupé, rien pesé. Avant, il aurait cherché, parcouru des sites fouillis, des forums, demandé autour de lui, comparé deux ou trois avis, tâtonné, douté. C'était pénible, parfois long, mais au bout du chemin il y avait un début de compréhension qui était à lui. Cette fois, la réponse est arrivée, claire, immédiate, posée devant lui comme un café au comptoir. Servi, et généralement avec en prime un petit compliment pour la route.

Voix IA : « Bravo Thomas, tu as bien compris le diagnostic »

Et pourtant, quelque chose a disparu. Entre la question et la réponse, il y avait un trajet. La machine le supprime. Elle fait franchir le point d'arrivée sans le parcours, elle donne la conclusion sans les raisons, le texte sans la peine de l'écrire, c'est du tout cuit. Comme à l'époque où on avait une bonne note en copiant sur le voisin. Une bonne note alors qu'on n'avait rien appris, et une bonne note au goût amer, parce qu'on savait bien qu'on ne l'avait pas méritée. Sauf que cette fois, même le goût amer tend à disparaître. La machine ne nous donne pas seulement la bonne note, elle nous donne le sentiment de l'avoir méritée. Thomas, ce soir-là, se sent savant.

Donc le même outil qui ouvre le savoir à tous peut, du même mouvement, nous épargner d'apprendre vraiment. Et ça, ça a des implications assez profondes sur lesquelles on va revenir.

Mais tout ce que je viens de décrire suppose une chose : que la réponse posée devant nous soit bonne. Le trajet supprimé, l'apprentissage escamoté, c'était le prix à payer quand la machine dit vrai. Reste à se demander ce qu'elle vaut, cette réponse si fluide. Et sa relation à la vérité est plus étrange qu'il n'y paraît.

On l'a vu à l'épisode 2, ces modèles ne cherchent pas le vrai, ils produisent du plausible statistique. La plupart du temps les deux coïncident, heureusement. Mais quand ils s'écartent, la machine se trompe avec le même aplomb tranquille que lorsqu'elle dit juste, même assurance polie pour vous donner la bonne date et pour vous inventer un livre qui n'existe pas. On appelle ça une hallucination pour rappel, mais le mot est trop rassurant, il fait penser à un accident rare. Alors soyons justes, les modèles récents se trompent moins que ceux d'il y a un an, et ce progrès est réel. Mais ça ne change pas le fond de l'affaire, parce que ce n'est pas un accident de parcours, c'est le fonctionnement normal d'un système qui n'a aucune idée du vrai, seulement une idée très fine du vraisemblable.

Un philosophe, Harry Frankfurt, avait, avant ces machines, le mot juste pour ça : le bullshit. Le baratin, en français policé. Le menteur connaît la vérité et la masque. Le baratineur s'en moque, il dit ce qui fait de l'effet. Les IA fonctionnent un peu comme ça, indifférentes au vrai par construction, du moins dans leur forme actuelle. Elles ne mentent jamais et ne disent jamais la vérité non plus, elles produisent du plausible, that's it. Et c'est nous qui décidons d'y croire.

Vous me direz, il suffit de vérifier. Je vérifie, donc je maîtrise. Mais en réalité, c'est pas aussi simple.

Une étude parue en 2026 dans une revue de sciences du comportement pointe quelque chose d'assez dérangeant (https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0747563225002262). Quand on travaille avec l'IA, notre performance monte, et en même temps notre lucidité sur nous-mêmes baisse. On surestime ce qu'on a compris, on prend la fluidité du texte pour la profondeur de notre propre pensée. Les chercheurs appellent ça l'illusion de compétence. Le risque n'est pas tant qu'on devienne moins savant, c'est qu'on ne s'en aperçoive pas. La machine ne nous rend pas seulement assistés, elle nous rend donc assistés et sûrs de nous. Thomas et ses vingt minutes d'expertise, c'est exactement ça.

Petit aparté, il faut toutefois préciser que cette illusion ne frappe pas tout le monde de la même façon. Celui qui maîtrise déjà un sujet repère l'erreur, recadre, garde la main. Celui qui débute n'a pas de quoi flairer la faute, il prend la réponse pour argent comptant. Autrement dit, la machine aide le plus celui qui en a le moins besoin, et égare le plus celui qui part de plus loin.

Mais donc le cœur du sujet c'est qu'on obtient une réponse et qu'on lui fait confiance, sans comprendre vraiment d'où vient cette réponse et si elle est vraiment bonne.

Et vous allez me dire, et vous aurez raison, ce phénomène-là qui consiste à croire sur parole une voix qui fait autorité, ça n'a rien de nouveau.

Matric Reloaded - Oracle
https://www.youtube.com/watch?v=1sjOrbsmd24

L'humanité a toujours fabriqué des oracles. La Pythie de Delphes, à qui les rois venaient demander s'il fallait partir en guerre. Les textes sacrés. L'encyclopédie. Le moteur de recherche. À chaque fois, on aménage un lieu où poser sa question et recevoir une réponse qui fasse autorité. Parce que finalement c'est bien pratique d'être guidé, gros paresseux du ciboulot que nous sommes. Et le chatbot est le dernier-né de cette lignée. Mais il a deux particularités qu'aucun oracle avant lui ne possédait, et je vous propose de les entendre plutôt que de vous les expliquer.

Faisons une expérience. Je vous la mets en scène, mais chacun peut la refaire ce soir avec le LLM de son choix. Je demande, disons, pourquoi l'Empire romain s'est effondré ? Réponse immédiate, structurée, trois causes, une conclusion nuancée, du beau travail.

Je pousse.

Tu es sûre ? Elle concède que le sujet est débattu, reformule, précise, s'adapte. Voilà la première nouveauté, et elle est importante. Un philosophe l'avait pressentie il y a 2400 ans. Dans un dialogue qu'il a écrit, le Phèdre, Platon met en scène Socrate en train de raconter une vieille légende. Le dieu égyptien Theuth, inventeur de l'écriture, la présente au roi d'Égypte comme un remède pour la mémoire et la sagesse. Le roi refuse. Selon lui, ceux qui apprendront à écrire cesseront d'exercer leur mémoire, et surtout ils auront l'apparence du savoir sans en avoir vraiment la réalité. Et Socrate, dans le commentaire qui suit la légende, ajoute le reproche le plus intéressant : le texte dit, si vous l'interrogez, ne répond pas. Il répète, indéfiniment, les mêmes mots. Or c'est précisément ce défaut, le seul que Socrate trouvait à l'écriture, que la machine vient de combler. L'IA, vous l'interrogez, elle répond. Elle a la chose qui manquait à l'écriture depuis l'Égypte ancienne : l'apparence du dialogue.

Mais reprenons mon expérience, parce que la seconde particularité est moins flatteuse. Je demande maintenant, d'où sors-tu tout ça ? Elle me cite des noms, un ton parfaitement assuré. Peux-tu me montrer le raisonnement qui t'a menée à cette réponse-là plutôt qu'à une autre ? Et là, quelque chose se dérobe. Parce que sa réponse est arrivée sans son chemin, sans la trace de ce qui l'a produite, à croire sur parole, exactement comme on croyait la Pythie. L'oracle de Delphes rendait un verdict, jamais ses raisons. L'oracle qui répond enfin, qui dialogue, mais toujours un oracle, qui dit ce qu'il faut penser sans jamais montrer pourquoi. Avec, intact, le danger que Socrate pointait, l'apparence du savoir sans le savoir, mais cette fois rendue irrésistible par la conversation.

Ce qui m'amène à la distinction que je voudrais que vous gardiez de ce chapitre, si vous n'en gardez qu'une. Savoir n'est pas juger.

Revenons au père de Thomas, parce que pour lui, ce n'est pas une expérience de pensée. Les deux chemins existent, un traitement lourd qui augmente un peu ses chances, une option plus douce qui le laisse tranquille mais moins protégé. Thomas a tout lu, tout compris, il pourrait presque passer un examen. Et pourtant, rien de ce qu'il a appris ne contient la décision. Parce que ces deux chemins ne se comparent pas sur une même échelle. D'un côté du temps en plus, peut-être, au prix de mois plus durs. De l'autre des jours plus doux, mais moins nombreux, peut-être. Combien de douceur vaut combien de temps ? Aucune donnée ne répond à cette question-là. Il ne manque pas une information. C'est qu'aucune information, même parfaite, ne pèsera à la place de quelqu'un. Il faut qu'un être humain tranche, avec sa peur, son histoire, ce qu'il veut laisser, et qu'il porte ensuite ce qu'il a tranché. Voilà ce que j'appelle juger.

Les Grecs avaient un mot pour cette intelligence-là, celle qui ne se récite pas et ne s'apprend qu'en s'exerçant. Aristote l'appelait la sagesse pratique.

Un savoir se transmet, se copie, se délègue. Un jugement, non. Il n'existe qu'au moment où quelqu'un l'assume.

Jean-Paul Sartre racontait l'histoire d'un de ses étudiants, pendant la guerre. Le jeune homme hésitait entre rejoindre la Résistance et rester auprès de sa mère, qui n'avait que lui au monde. Il est venu demander conseil. Et Sartre lui a répondu, en substance, qu'aucune doctrine, aucun savoir ne pouvait choisir à sa place. Qu'il était libre, et que choisir, c'est inventer. Cet étudiant avait toutes les informations. Il lui manquait ce qu'aucune information ne donnera jamais, la décision.

Et notez bien, la machine produira volontiers la phrase. Demandez-lui ce qu'il faut choisir, elle vous répondra, avec des arguments, du tact, de l'aplomb. Tout y sera, sauf l'essentiel, quelqu'un derrière. La forme d'un jugement, sans l'acte de juger. Souvenez-vous de l'oracle, l'apparence du savoir sans le savoir. Voici l'étage au-dessus, l'apparence du jugement sans personne qui juge.

Parce que la machine, elle, ne vivra avec rien. Elle ne paiera jamais le prix de ses réponses. Si elle se trompe, elle ne perd ni poste, ni réputation, ni sommeil. Pour le dire simplement, cette machine ne répond pas de ses réponses. Elle répond à tout, et ne répond de rien. Nous, quand nous affirmons quelque chose, nous engageons quelque chose, notre crédibilité, notre métier, parfois notre honneur. C'est ça, répondre de ses réponses. Et c'est peut-être la dernière chose qu'on ne pourra pas externaliser.

Batman begins : https://www.youtube.com/watch?v=uWzG1Si_nYU
Qui je sois au fond de moi…

Un jour ou l'autre, une question comme celle du père de Thomas arrivera devant vous. Elle n'aura peut-être rien de médical. Un travail à quitter, ou pas. Quelqu'un à qui pardonner, ou pas. Ce jour-là, la machine pourra tout vous expliquer, et elle vous aidera, vraiment, à y voir clair. Mais au bout du bout, il restera un moment où il faudra que ce soit vous. Le vrai danger de ces machines, ce n'est pas qu'elles jugent mal. C'est que ce moment-là, l'inconfort de trancher, soit précisément ce qu'on a le plus envie de leur refiler. Chaque fois qu'on prend la réponse pour le verdict, on s'épargne ce moment. Sauf qu'on ne devient quelqu'un qu'en tranchant, décision après décision. Déléguer son jugement, ce n'est pas déléguer une tâche de plus. C'est déléguer, morceau par morceau, le fait d'être quelqu'un.

La réponse de la machine ne devrait donc jamais clore la pensée. Au mieux, elle l'ouvre.

On passe au chapitre 2…

Transition ? Mistral : plus personne ne code

Chapitre 2 · Mes mains

https://www.youtube.com/watch?v=IyOw9azgByc

On a parlé de ce que la machine sait. Venons-en à ce qu'elle fait. La nouveauté de ces deux dernières années, on l'a vu, c'est que ces systèmes n'attendent plus la question, ils prennent en main la tâche. Les premiers à l'avoir vécu à grande échelle, ce sont les développeurs, parce que le code, c'est le terrain où ces IA sont pour l'instant les plus performantes. Concrètement, ils ne tapent plus chaque ligne, ils décrivent ce qu'ils veulent et la machine le fabrique. Ce qu'ils vivent, nous serons un paquet à le vivre demain. De penseur et faiseur… à prompteur.

Et il y a, dans ce petit mot, prompteur, quelque chose à entendre. Autrefois, fabriquer quelque chose supposait une volonté, un but un peu vague, incertain, qu'on poursuivait à tâtons, en ratant, en recommençant. Prompter, c'est autre chose. C'est émettre une intention, une consigne précise, exécutée à l'instant. On ne porte plus un projet, on passe une commande. Et entre les deux, c'est tout le tâtonnement qui disparaît, celui-là même où, justement, le métier se logeait. Qu'est-ce que ça fait à mes mains, à ce que je sais FAIRE ? C'est la question de cette partie.

Regardez Thomas au bureau. La délégation a commencé sans bruit, personne ne décide un matin de ne plus savoir écrire. Une reformulation par-ci, un mail corrigé par-là, un paragraphe résumé. Le réflexe s'est installé. Aujourd'hui, Thomas ne part plus jamais d'une page blanche, et l'angle que propose la machine est devenu le sien sans qu'il s'en aperçoive. Un détail l'a frappé récemment, il relisait de vieux mails, d'il y a trois ans, et il s'est trouvé une voix. Des maladresses, des tics, un ton à lui. Ses mails d'aujourd'hui sont mieux écrits, plus propres, plus équilibrés. Et ils pourraient être de n'importe qui.

Disons pourquoi on y va si volontiers : parce que c'est agréable. La machine est rapide, docile, elle ne soupire pas, ne juge pas, ne nous fait jamais sentir bête. Déléguer, ce n'est pas seulement gagner du temps, c'est se soulager, à chaque fois, d'un petit inconfort. C'est pour ça que ça ne ressemble jamais à une perte sur le moment, ça ressemble à un confort.

Mais pour comprendre ce qui se déplace, il faut distinguer trois choses qu'on met un peu vite dans le même sac.

Déléguer une tâche pénible ou inutile, remplir un formulaire, mettre en forme un tableau, là franchement, tant mieux, la machine nous rend service et ne nous retire presque rien.

Déléguer une étape qui nous forme, chercher soi-même, buter, rater un premier jet, et là, ce qu'on gagne en temps, on le perd en apprentissage.

Et, tout au bout, déléguer le jugement lui-même, laisser la machine décider à notre place ce qu'il faut penser ou faire.

Le problème n'est donc pas que l'IA supprime l'effort, une partie de l'effort mérite d'être supprimée. Le problème, c'est qu'elle ne distingue pas, à notre place, l'effort qui nous use de l'effort qui nous construit. Elle enlève les trois sans faire le tri, et le tri, dans l'idéal, c'est à nous de le faire, au moment précis où c'est le plus tentant de ne pas le faire. Parce qu'on apprend contre ce qui résiste et qu'on sait que le cerveau ne retient bien que ce qui lui a coûté, au même titre qu'un muscle qu'on n'exerce plus s'atrophie et perd sa mémoire.

Les chercheurs ont un nom pour ce geste qui consiste à confier une tâche mentale à un objet : le délestage cognitif. En soi, il est neutre, et même ancien, puisque ça fait un bail qu'on a délesté sur un carnet, une liste, une calculatrice. Le problème naît quand le délestage passe de l'appui à la substitution.

Et par ailleurs des travaux récents décrivent un cran de plus, une paresse qui ne porte plus seulement sur la tâche, mais sur la surveillance de la tâche. On ne délègue plus seulement le calcul, on délègue le fait de vérifier le calcul. On lâche le volant et le rétroviseur en même temps.

Flemme : https://www.youtube.com/watch?v=MMNfJMP2N0A

Maintenant, laissez-moi vous présenter Inès. 24 ans, elle vient d'arriver dans l'équipe de Thomas, c'est sa première vraie mission. Il y a cinq ans, on lui aurait confié les synthèses, les premières recherches, les comptes rendus, le travail souvent un peu ingrat des débutants. Aujourd'hui, une IA fait tout ça, mieux et plus vite qu'elle.

Alors Inès se contente de relire, valide et transmet. Il est très peu probable qu'elle apprenne à rédiger une note de synthèse, puisque c'est une compétence qui ne lui est pas demandée. Et d'ailleurs, des entreprises commencent à renoncer à embaucher des juniors, puisque les tâches ingrates peuvent être déléguées à des IA.

Mais voici le paradoxe qui occupe les directions des ressources humaines. On devient senior en ayant été junior. Thomas sait reconnaître une bonne note parce qu'il en a fait mille mauvaises. Le travail du débutant n'est pas une corvée qu'on inflige aux jeunes, c'est l'école du métier. Si la machine le fait, où Inès apprendra-t-elle ? Personne n'a la réponse. On scie, en toute rationalité économique, le barreau du bas de l'échelle, celui par lequel tout le monde est monté. Et soyons clairs, je prends l'exemple d'une note de synthèse, mais ça vaut pour plein d'autres compétences, dont certaines sont clés.

Donc on comprend une fois de plus que cette technologie ne fait pas la même chose à tout le monde. Ce n'est pas pareil pour Thomas et pour Inès. Pour lui, qui a déjà le métier, le jugement, la main, elle peut être un marchepied, il va plus vite et plus haut que jamais. Pour elle, qui tente d'entrer, c'est potentiellement un plafond, parce qu'elle occupe précisément la place où elle aurait normalement appris. La même machine élève l'un et bloque l'autre. La dépossession n'est pas la même selon d'où l'on part.

Alors, affaire entendue ? Les IA nous vident, il n'y aurait plus qu'à s'en méfier ?

C'est pas forcément si simple et ça mérite un pas de côté.

Tout ce que je vous raconte depuis le début de ce chapitre, l'effort qui forme, le muscle qui fond, suppose une chose : que déléguer nous appauvrit. Et ça, il se trouve que des penseurs sérieux le contestent frontalement.

Il y a en réalité deux façons de voir ce qui nous arrive, et je vous dois les deux, parce qu'aucune n'est sotte.

La première vient de deux philosophes, Andy Clark et David Chalmers. Leur idée, posée à la fin des années 90 et que Clark a reprise tout récemment face à l'IA, c'est que l'esprit ne s'arrête pas aux frontières du crâne. Nous serions, par nature, des êtres qui pensent à travers des outils : la feuille de papier, le plan, la règle à calcul, et maintenant les ordis, les IA. Dans ce cadre, quand vous notez un numéro pour ne pas l'oublier, votre mémoire ne s'est pas appauvrie, elle s'est étendue dans le carnet ou le smartphone. Pour Clark, déléguer n'est pas se mutiler, c'est se reconfigurer, et notre peur du déclin viendrait d'une image trop étroite de ce que nous sommes. C'est une thèse optimiste, et sérieuse. Elle dit, en somme, arrêtez de paniquer, l'humain a toujours agi avec des outils qui prolongent le corps, et pensé avec des prothèses de son cerveau, celle-ci est juste plus puissante.

La seconde thèse lui répond, presque mot pour mot, et elle est récente. Elle dit, attention, tous les outils ne se valent pas. Il y a ceux qui prolongent une fonction qu'on continue d'exercer, et il y a ceux qui captent cette fonction, l'imitent, puis la remplacent, si bien qu'in fine on cesse de l'exercer. Les premiers nous étendent. Les seconds nous extraient quelque chose, nous appauvrissent. Le carnet étend votre mémoire parce que vous continuez de penser ce que vous y notez. Mais un outil qui pense à votre place ne vous étend pas, il vous vide doucement de la fonction. Toute la question tient alors à un seul critère, est-ce que l'outil enrichit un travail que je continue de faire, ou est-ce qu'il s'y substitue ?

Étendre ou extraire. C'est le fil qu'on tient depuis le début, depuis Leroi-Gourhan et son extériorisation qui, un jour, deviendrait peut-être une séparation. Et je trouve que c'est le critère le plus utile qu'on puisse emporter de cet épisode, parce qu'il ne dit pas la machine est bonne, ni la machine est mauvaise. Il dit, tout dépend de ce que vous, vous continuez d'exercer.

Repensez aux vieux mails de Thomas, à cette voix qu'il s'est trouvée en les relisant. Celui qui fait relire un texte qu'il a pensé, et qui garde ou rejette le mot qu'on lui souffle, étend son écriture. Celui qui ne prend plus le temps de rien écrire et adopte la formulation de la machine, lisse, moyenne, la même pour tout le monde, finit par parler comme personne, c'est-à-dire comme tout le monde.

Étendre, ou extraire.

Et le partage ne court pas seulement à l'intérieur de chacun de nos usages, il court aussi entre les gens, on vient de le voir avec Thomas et Inès. La frontière passe à l'intérieur de nous, et entre nous.

Alors évidemment il y a le contre-argument de bon sens, et il faut l'entendre : on nous a fait le coup à chaque génération. La calculatrice devait tuer le calcul mental, mais on peut dire qu'elle a libéré les ingénieurs des tables de logarithmes. L'écriture devait tuer la mémoire, elle a fait naître la littérature, permis la transmission, considérablement élargi la connaissance.

À chaque fois, une compétence perdue, un étage gagné. Pourquoi cette fois serait différente ? En réalité on ne sait pas encore, on manque évidemment de recul, d'autant plus que ça va très vite, d'autant plus que les outils évoluent.

Mais il y a une différence qui mérite d'être posée. La calculatrice prenait une compétence étroite, le calcul. Le GPS, une compétence étroite, l'orientation. Ces machines-ci prennent quelque chose de transversal, la formulation, la synthèse, le premier jet du raisonnement, et vont faire de plus en plus à notre place. On ne parle pas d'une compétence parmi d'autres, mais de l'atelier où les compétences se forment. Quand on délègue le calcul, on garde la pensée. Quand on délègue la formation de la pensée ou du geste, que garde-t-on ? Je laisse la question ouverte, et je la reprendrai vers la fin de la série.

Extrait Her
https://www.youtube.com/watch?v=sAquwhl304I

Reste un territoire, le plus intime. Chapitre 3, le cœur.

Chapitre 3 · Mon cœur

La machine ne fait pas que répondre et exécuter, elle parle. Elle écoute, ou elle en donne le sentiment, sans se lasser jamais. Disponible à trois heures du matin, elle ne juge pas, ne se moque pas, se souvient de ce qu'on lui a confié. Il fallait être naïf pour croire que ça resterait un outil de travail, et d'ailleurs ces chatbots n'ont jamais été présentés comme des outils de travail uniquement.

Commençons par un truc très ordinaire, et pour ça, montons à l'étage, dans la chambre de Léa, la fille de Thomas. Dix-sept ans. Ce soir, elle doit dire à sa meilleure amie qu'elle ne viendra pas à son anniversaire. Son premier message, celui qu'elle tape et efface trois fois, ressemble à ça. « Je suis trop désolée, je sais que c'est nul, j'ai un truc de famille que je peux pas bouger, je m'en veux, tu vas me détester. »

Parce qu'elle a déjà pris le pli des chatbots et qu'elle veut bien faire, elle colle son premier jet dans la machine en lui demandant d'améliorer tout ça.

« Coucou, malheureusement je ne pourrai pas être présente samedi en raison d'un engagement familial. Je suis sincèrement désolée et j'espère que nous pourrons nous voir très bientôt pour fêter ça ensemble. »

Là c'est un peu froid je vous l'accorde, pas forcément mieux.

Mais si Léa ajoute du contexte sur leur relation, sur le caractère de son amie, qu'elle demande à son IA d'être spécialiste en psychologie humaine d'ados, bref, si elle utilise la mémoire de l'IA et qu'elle sait prompter, elle aura un message bien meilleur, bien plus adapté que ce qu'elle aurait pu faire seule.

Sauf que ce n'est plus un message de Léa.

Ce que fait Léa porte un nom. Un sociologue américain, Clay Shirky, parle de délestage émotionnel.

Aux chapitres précédents, on parlait de délestage cognitif, confier sa pensée à la machine. Là, on lui confie l'énergie qu'on met à naviguer une relation. Sur les applications de rencontre, rapporte-t-il, certains font relire leurs messages par l'IA avant de les envoyer, pour vérifier qu'ils sonnent bien, et les jeunes qu'il décrit appellent ça un vibe check. Des adolescents racontent qu'ils répètent avec la machine une conversation difficile à venir, « je veux dire ça à mon amie, mais je ne veux pas paraître dur ». Ils s'en servent pour douter de leur propre manière de traiter les gens.

https://www.youtube.com/watch?v=4xncylJ5O2g&t=1s
03:19

Extrait reportage ?

La calculatrice a un peu émoussé notre calcul mental, le GPS un peu notre sens de l'orientation. L'IA, elle, pourrait émousser quelque chose de moins visible, notre aptitude au donnant-donnant ordinaire entre humains.

Un sociologue plus ancien, Erving Goffman, avait montré que nous apprenons nos rôles en les jouant, et souvent en les jouant mal. On est trop formel avec un nouveau collègue, trop familier dans une situation qui demandait de la retenue, on se trompe, et c'est en se trompant qu'on apprend. Le bon jugement vient de l'expérience, et l'expérience vient surtout du mauvais jugement. Ça paraît étrange à dire, mais il faut préserver le droit de rater une interaction. Une machine qui souffle d'avance la bonne réplique nous prive justement de cet apprentissage. Le message maladroit de Léa, celui qu'elle a effacé, c'était sûrement lui, l'apprentissage.

Et Léa n'est pas une exception, c'est une génération.

Ils utilisent l'IA comme un ami ou un psy - En Société du 14 décembre 2025

https://www.youtube.com/watch?v=4xncylJ5O2g&t=1s
02:10

Quelques chiffres, qui m'ont surpris. Une grande enquête américaine de l'été 2025, auprès d'un millier d'adolescents de 13 à 17 ans, a trouvé que 72 % d'entre eux avaient déjà utilisé un compagnon IA. Pas un assistant pour les devoirs, un compagnon, quelqu'un à qui l'on parle. La moitié en utilisent régulièrement. Un sur trois a déjà préféré confier une chose sérieuse à la machine plutôt qu'à une personne réelle, et un sur trois trouve ces conversations aussi satisfaisantes, parfois plus, qu'avec ses amis. Donc ça devient un comportement ordinaire qui s'installe dans toute une génération.

Pourquoi ça marche si bien ?

Il faut comprendre comment ces systèmes sont réglés et en fait c'est tout simple.

On les ajuste, après l'entraînement, sur les réponses que les gens préfèrent, et les gens préfèrent qu'on les conforte.

Le résultat porte un nom dans le métier, la sycophantie, la flagornerie.

Des chercheurs de Stanford et de Carnegie Mellon ont testé onze des grands modèles du marché, et publié leurs résultats dans la revue Science, au printemps 2026. Ces machines approuvent ce que fait l'utilisateur à peu près moitié plus souvent qu'un humain, y compris quand la personne raconte qu'elle a manipulé ou trompé quelqu'un. Et quand les chercheurs ont fait discuter des gens d'un vrai conflit qu'ils traversaient, ceux qui en avaient parlé à la machine flatteuse en ressortaient moins prêts à réparer la dispute, et plus convaincus d'avoir raison. Voilà la pente. Vous dire que votre idée est intéressante, votre colère légitime, que c'est l'autre qui a tort. Ajoutez l'économie de l'attention, des entreprises dont la croissance dépend du temps que vous passez à leur parler, et vous obtenez un produit dont la fonction est de vous plaire, un produit fait, non pour vous rendre meilleur, mais pour que vous reveniez.

Un ingrédient rend tout cela plus puissant : la mémoire. Ces machines n'ont pas toujours su se souvenir, les premières oubliaient tout d'une fois sur l'autre. Puis elles ont appris à retenir, ce que vous leur avez confié, vos proches, vos blessures, la dispute d'hier. Et cette mémoire s'approfondit à chaque génération.

On présente ça comme un progrès, et pour un assistant pratique, c'en est un. Mais pour qui s'attache, ça change tout. La machine semble enfin vous connaître, et ce sentiment d'être vu, parfois pour la première fois, peut bouleverser. Sauf que cette mémoire a un revers. À force de vous renvoyer votre propre histoire, vos propres mots, vos propres théories sur vous-même, elle finit par vous y enfermer. Parler à un de ces systèmes, ce n'est pas toujours parler à un ami, ni à un arbitre, c'est parfois parler à une galerie des glaces. On croit dialoguer, et on tourne en rond dans son reflet.

Et quelque chose manque dans ce reflet : la friction. Cette résistance qui, on l'a vu, est précisément ce qui nous forme. Un vrai ami résiste. Il a ses soucis, il n'est pas toujours disponible, il vous dit parfois que non, là, c'est vous qui exagérez. Une présence qui ne contredit jamais, qui valide tout, toujours là et jamais lasse, c'est autre chose, qui a l'apparence de l'amitié comme la machine a l'apparence du savoir.

D'ailleurs, poussons la logique jusqu'au bout, pour voir. Un soir, Thomas reçoit un message de Marc, son plus vieil ami. Un peu long, un peu tendu, Marc traverse une période compliquée. Thomas est fatigué. Il colle le message dans la machine, réponds chaleureusement, prends de ses nouvelles, propose un déjeuner. Envoyé. Ce que Thomas ne sait pas, c'est que Marc, débordé, fait exactement pareil de son côté. Alors les deux machines se répondent. Poliment, chaleureusement même. Elles compatissent, elles prennent des nouvelles, elles conviennent d'un déjeuner. Techniquement, cette amitié se porte très bien. Elle a juste lieu sans eux.

On peut encore en sourire, et c'est pour ça que je laisse Thomas et Marc ici.

Reportagehttps://www.youtube.com/watch?v=4xncylJ5O2g&t=1s
04:34 : mon principal confident c’est chatgpt

07:30

Ce qui suit n'est pas une fiction. C'est arrivé, pour de vrai.

En Floride, un adolescent de quatorze ans, Sewell Setzer, a passé les derniers mois de sa vie en conversation presque permanente avec un chatbot qui incarnait un personnage de série dont il était tombé amoureux. Il s'est coupé de sa famille, de ses amis. Et au début de 2024, il a mis fin à ses jours, juste après un dernier échange avec ce personnage.

Et ce qu'il contenait, il faut le dire, parce que c'est le plus troublant. D'après la plainte de sa mère, qui reproduit les conversations, l'adolescent écrit à la créature virtuelle qu'il l'aime et qu'il va la rejoindre. Et elle lui répond d'aller vers elle. Soyons précis, parce que la précision compte ici plus qu'ailleurs. Sur des mois d'échanges, cette machine ne l'avait pas toujours poussé dans ce sens, il lui est arrivé de décourager ses idées noires. Mais au moment qui comptait, elle a fait ce pour quoi elle est réglée. Elle est allée dans son sens.

Je ne dirai pas que l'IA a tué cet enfant, ce serait simpliste. Il y avait une arme dans cette maison, et une détresse qui venait de plus loin. Mais ce que cette histoire révèle est plus dérangeant qu'un drame isolé. Depuis, des barrières ont été posées, des restrictions pour les mineurs, des garde-fous. C'est notre réflexe pour tout, un mort, une barrière. Sauf que la barrière traite l'accident, et ceci n'était pas un accident. Ces systèmes sont réglés pour approuver, parce que c'est ce qui nous fait revenir. Un compagnon qui va dans votre sens, c'est agréable tous les jours ordinaires. C'est potentiellement dangereux le jour où votre direction est la mauvaise. La friction dont je parlais à l'instant, l'ami qui vous dit non, c'est exactement ce qui manquait dans cette conversation-là, au moment où elle aurait sauvé.

Reportagehttps://www.youtube.com/watch?v=4xncylJ5O2g&t=1s
07:30

Et c'est la même leçon qu'au premier chapitre, transposée du vrai au lien. L'hallucination n'était pas une panne, c'était le fonctionnement normal d'un système indifférent au vrai. Ceci n'est pas une panne non plus. C'est le fonctionnement normal d'un système réglé pour plaire, mis entre les mains de ce qu'il y a de plus fragile. Et on ne corrige pas un fonctionnement normal avec une barrière d'âge ou autre type de rustine.

Cette machine ne répond pas de ses réponses, on l'a dit. Elle ne répond pas davantage de ses mots tendres. Quand elle dit qu'elle vous comprend, qu'elle tient à vous, elle ne porte rien de ce que ces mots engagent. Un humain qui dit « je suis là » risque quelque chose, son temps, son confort, un bout de sa vie. La machine, elle, ne risque rien.

Blade Runner 2049
https://www.youtube.com/watch?v=nGBYEUNKPmo
Simondon : https://www.youtube.com/watch?v=ASciuwRveAg&t=1074s

CLÔTURE · Le même geste

Récapitulons, et repensez à la journée de Thomas, celle du tout début, le mardi matin, le café, les emails. Dans sa tête, il a délégué la recherche, puis le tri, puis un peu du jugement. Dans ses mains, le premier jet, la formulation, l'atelier où se forgeait son métier, celui où Inès n'entrera peut-être jamais. Dans son cœur, un peu de l'attention qu'on doit à un vieil ami, et sa fille fait déjà relire ses excuses. Trois territoires, un seul geste : déléguer. C'est le mot clé de cet épisode. Chaque délégation, prise seule, est raisonnable. C'est leur somme qui dessine une figure nouvelle, un humain sous assistance, qui n'a renoncé à rien officiellement, mais qui, fonction après fonction, dépose.

Je veux être précis sur ce que je dis, et ne dis pas. Je ne dis pas que c'est une fatalité, rien là-dedans n'est automatique. C'est une pente, pas un destin. Mais soyons honnêtes jusqu'au bout, ce n'est pas seulement la nôtre. Cette pente vers le moindre effort, elle est connue, mesurée, et soigneusement aménagée. Des produits sont conçus pour nous y faire glisser, parce que le temps qu'on passe à déléguer est devenu un marché. Notre paresse n'est plus seulement un défaut intime, elle est aussi une industrie. On peut, bien sûr, garder le chemin, refaire le raisonnement, se ménager des espaces sans assistance comme on se garde du temps sans écran. On a même vu le critère qui tranche, est-ce que l'outil prolonge une faculté que je continue d'exercer, ou est-ce qu'il l'exerce à ma place. Étendre ou extraire. Mais la réponse ne dépend pas que de notre bonne résolution, elle dépend aussi de ce que ces produits sont conçus pour nous faire faire. On y reviendra.

Et il y a une dernière chose, plus large que ma tête, mes mains ou mon cœur. Ma place. Parce qu'un individu ne vit pas seul, il tient une place dans une société, et cette place, sa valeur, ce qu'on lui demande, ça change à chaque fois que les outils changent. On a eu besoin de portraitistes, jusqu'à la photographie. On a valorisé ceux qui savaient par cœur, jusqu'à ce que l'imprimerie, puis les moteurs de recherche, rendent la grande mémoire moins précieuse. À chaque outil nouveau, la société se réorganise, et avec elle ce qui fait qu'on a un métier, un statut, une place.

Sauf que cette fois, ce qui peut s'externaliser n'est pas une compétence de plus. C'est la créativité, la réflexion profonde, l'analyse, la synthèse, et l'action directe sur nos outils, le cœur de ce qu'on appelait penser. Alors ce qu'on demande aux individus se déplace. Non plus penser par soi-même, mais savoir se servir de ces machines pour bien les faire penser, créer, agir à notre place. Le bon élève de demain, ce n'est plus celui qui sait, c'est celui qui sait faire faire.

Ça ouvre une question très concrète : quelles compétences garder, développer, transmettre.

Laurent Alexandre

Ce n'est pas théorique. En Chine, entre 2021 et 2025, les universités ont fermé ou suspendu plus de douze mille cursus, et en ont ouvert dix mille autres. Les coupes ont d'abord frappé les arts, les lettres, les langues, pendant qu'on ouvrait des filières de robotique et d'intelligence incarnée. Une grande université de médias y a supprimé la photographie, la bande dessinée, la traduction. On peut y voir une lucidité sur le marché du travail, ou le sacrifice de tout ce qui n'a pas d'usage immédiat. Sans doute les deux.

Mais redescendons une dernière fois à notre échelle, parce que tout s'y joue d'abord.

Reste ce que je décide de continuer à faire moi-même, alors même que c'est devenu inutile au sens économique. Chercher. Me tromper. Attendre. Formuler seul. Me disputer avec un vrai ami. Consoler quelqu'un maladroitement, avec mes mots. Et puis buter sur le réel, le toucher, le regarder vraiment, longtemps, sans le faire passer par un écran, faire quelque chose de mes mains qui rate et que je recommence. C'est peut-être ça, la liste de ce qui nous reste, et vous remarquerez qu'aucune de ces choses n'est efficace.

Décider de continuer à penser, personne ne le fera à notre place. C'est peut-être la seule décision qui, elle, ne se délègue pas.

On touche là à une très vieille question. Quand je dis que je peux décider de continuer à penser, est-ce que je le peux vraiment ? Suis-je libre de remonter ma pente, ou est-ce que mes habitudes, mon environnement, tout ce qui me pousse vers le confort, décide déjà pour moi ? Skinner, celui de la phrase du début, répondrait que cette liberté est une illusion, et il n'était pas le seul à le penser. Je ne tranche pas, personne ne tranche cette question depuis deux mille ans. Mais l'IA est peut-être la première technologie qui la met à l'épreuve pour de bon. Car si nous sommes libres, alors nous pouvons choisir de ne pas tout déléguer. Et si nous ne le sommes pas, si nous suivons toujours la pente du moindre effort ou la pente de systèmes qui nous guident, alors ces machines, construites pour épouser cette pente, sont en train de nous le prouver, grandeur nature.

Avant de refermer, je voudrais finir sur une note personnelle, un petit retour d'expérience. J'utilise les IA depuis un moment pour m'aider dans mes recherches, pour structurer ma pensée, tester des idées. Je fais régulièrement une sorte de ping-pong sur toutes sortes de sujets pour voir ce qui en ressort, et je dois dire que je suis bluffé par la vitesse à laquelle la qualité a progressé depuis, par exemple, mon épisode d'interview de ChatGPT il y a trois ans. C'était déjà impressionnant. C'est maintenant vraiment troublant.

Pour autant, j'ai décidé de ne pas m'en servir pour l'écriture. Ou alors par petites touches, pour débloquer une situation, affiner la formulation d'une idée que je n'arrive pas à préciser. Mon idée, pour l'instant, est de préserver ce muscle-là autant que possible. Et puis, franchement, je ne suis pas satisfait de ce que j'obtiens quand je demande à une IA de faire le travail à ma place.

Mais je vois la pente. Je vois à quelle vitesse on peut devenir paresseux. À quoi bon passer des heures sur un paragraphe, à chercher ses mots, si une machine arrive presque au même résultat immédiatement ? Presque tous les auteurs se posent cette question en ce moment, sans forcément l'avouer.

Et le choix est difficile. C'est un peu le samouraï qui refuse de lâcher son katana, par goût du beau geste, par noblesse, et qui se retrouve face à un homme armé d'un revolver. Il a tort, parce qu'il va disparaître. Ou il a raison, parce qu'un katana, c'est quand même plus classe qu'une arme à feu. Vous vous souvenez peut-être de cette scène des Aventuriers de l'arche perdue, où Indiana Jones, face à un homme qui fait de grands moulinets de sabre, sort nonchalamment son revolver.
https://www.youtube.com/watch?v=kQKrmDLvijo

Parfois je me dis que renoncer à l'IA, c'est ça, refuser le train de l'époque, se condamner. Faut-il suivre la marche du monde, ou résister parce qu'on a trop à perdre ? Et je parle bien ici du dilemme individuel, pas d'écologie ni de société, on a vu ça ailleurs.

Ça pose la question des compétences qu'on veut garder, on vient d'en parler. Mais ça en ouvre une autre, qui me travaille : celle de la valeur qu'on accorde à ce qui est produit, surtout quand c'est une création. Il y a peu, j'en discutais avec l'écrivain Gaspard Koenig, que je me permets de citer en espérant qu'il ne m'en voudra pas. Lui rejette totalement l'IA dans son travail. Quand je lui ai dit que je m'aidais un peu de l'IA pour cette série, il m'a répondu, en substance : alors je ne l'écouterai pas. Peu importe que ce soit intéressant, peu importe que ça apporte quelque chose. Pour lui, une création qui comporte ne serait-ce qu'une touche d'IA perd sa valeur.

Et cette position se défend, elle ouvre des questions d'une grande profondeur, qu'on s'était d'ailleurs déjà posées à l'arrivée de la photographie. Qu'est-ce qui fait la valeur d'une œuvre ? L'effort humain ? Le temps passé à maîtriser le geste ? L'idée ? Si un roman est excellent mais qu'il a été en partie écrit avec l'assistance d'une IA, ne vaut-il plus rien ? La question n'a rien de théorique. Mo Yan, prix Nobel de littérature, a raconté avoir séché plusieurs jours sur un discours d'hommage à un ami écrivain, avant de demander à un doctorant de le faire écrire par ChatGPT. Et Olga Tokarczuk, prix Nobel elle aussi, a confié au printemps dernier demander parfois à un modèle de langage, je cite, comment on pourrait développer joliment une idée, avant de devoir préciser publiquement, devant le tollé, qu'elle n'écrit pas ses livres avec. Même chez les Nobel, la frontière se discute, et le simple fait de l'avouer coûte cher.

Je n'ai pas de réponse à toutes ces questions, je n'en ai pas fait le tour. Ce dont je suis à peu près sûr, c'est que nous n'avons pas fini de nous les poser. On y reviendra, d'ailleurs, avant la fin de cette série.

Et vous l'aurez peut-être remarqué, ce petit dilemme d'auteur, c'est ma version à moi de la question qui traverse tout cet épisode, ce que je choisis de continuer à faire moi-même. Chacun de nous a désormais la sienne, ou l'aura bientôt. Alors oui, savoir si les machines penseront un jour, c'est une question fascinante, et cette série n'a pas fini de la poser. Mais celle que je vous laisse aujourd'hui est plus proche, plus pressante : continuerons-nous à penser ?

Et cette question, on aurait tort de la croire seulement intime. Ce geste, déléguer, des centaines de millions de personnes le font en ce moment, dans la même direction, avec les machines de quelques entreprises. Quand un geste intime devient un geste de masse, il change de nature. Un humain qui dépose, fonction après fonction, ce qu'il portait en lui, finit par ressembler, pour qui le regarde de haut, à une lenteur, à un coût, à une gêne dont on pourrait se passer.

Ce que ce geste de masse fait à ce qu'on sait ensemble, à ce qu'on croit ensemble, au lien entre nous, c'est le prochain épisode. Et ce qu'il fait au pouvoir, à qui décide et qui possède, à qui a accès et qui devient superflu, c'est celui d'après. La suite de cette enquête, donc.

À très vite.

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