On parle de l'intelligence artificielle comme si elle vivait dans un nuage. Un truc propre, léger, presque magique, qui flotte quelque part au-dessus de nos têtes. Mais derrière l'écran, il y a des hangars de la taille de cathédrales, des millions de litres d'eau, des centrales, des métaux qu'on arrache à la terre. L'IA a un corps, un corps physique, et ce corps a faim.
Dans cet épisode, on quitte les idées et les promesses pour aller voir la matière. On entre dans ces data centers géants qu'on appelle désormais des usines, on suit les flux d'énergie, d'eau et de minerais qui les font tourner, et on regarde ce qu'ils rejettent. On découvre que la grande question n'est peut-être pas de savoir jusqu'où ira l'intelligence des machines, mais si la planète, elle, peut seulement suivre.
Combien ça coûte vraiment, au monde réel, ce projet présenté comme le plus ambitieux de notre époque ? D'où vient l'eau qui refroidit les serveurs, et à qui la prend-on ? Que se passe-t-il quand une entreprise a besoin de plus d'électricité qu'une ville entière ? Et quand on nous promet que la technologie résoudra elle-même les problèmes qu'elle crée, des centrales propres, du calcul dans l'espace, faut-il y croire, ou est-ce une façon de ne pas ralentir ?
Un épisode pour remettre l'IA les pieds sur terre. Parce que cette machine qui pense est aussi, et d'abord, une mégamachine qui consomme. Et que ce qu'elle consomme, c'est notre monde.
Au programme dans cette série :
1. La machine qui parle, comment cette technologie a basculé dans nos vies.
2. Qu'appelle-t-on IA ? Ce que c'est, et ce que ce n'est pas.
3. AGI, le rêve et la peur, cette super-intelligence qu'on nous promet.
4. La course et ses bâtisseurs, l'argent, le récit, ceux qui tiennent la barre.
5. La mégamachine, le corps physique de l'IA, ce qu'elle consomme, ce qu'elle rejette.
6. L'humain sous assistance, ce que ça nous fait, à nous, individuellement.
7. Le monde commun, ce que l'IA fait à la vérité partagée et au lien entre nous.
8. La société sous influence, le pouvoir, la surveillance, et ceux qui l'assument.
9. Qu'est-ce que l'intelligence ? le pas de côté philosophique.
10. Que peut-on encore choisir ? ce qui reste possible.
Une série pour les curieux, les inquiets, les enthousiastes lucides, et tous ceux qui sentent que cette histoire les concerne, sans toujours savoir par où la prendre.
Le point de départ, l'IA a un corps physique
On imagine le numérique comme quelque chose d'immatériel, flottant dans un « nuage ». C'est une illusion. Le cloud, ce sont des hangars sans fenêtre, remplis de serveurs qui chauffent, bourdonnent et tirent une énergie colossale.
Toute la modernité repose sur des flux gigantesques d'énergie et de matière. Une loi physique incontournable, transformer de l'énergie produit de la chaleur, qu'il faut évacuer, le plus souvent avec de l'eau. Plus on calcule, plus on chauffe, plus il faut refroidir.
Avec l'IA, on a changé d'échelle. On ne parle plus de data centers mais d'« AI factories », des usines à intelligence, avec un saut d'un ordre de grandeur dans la consommation.
Ce qui explose vraiment, l'usage plus que l'entraînement
Contrairement à une idée reçue, le poste qui explose n'est pas l'entraînement des modèles, payé une fois, mais l'inférence, c'est-à-dire l'usage quotidien. Chaque requête fait tourner des machines. Plus on s'en sert, plus ça consomme.
Un signe de bascule, on est passé du refroidissement à l'air au refroidissement liquide, des techniques dignes d'une usine sidérurgique, appliquées à des machines à calcul.
Le mur, la course aux watts
Le vrai goulot d'étranglement n'est plus la puce, mais l'électricité. Illustration frappante, le patron de Microsoft déclare fin 2025 avoir des puces qu'il ne peut pas brancher, faute d'électricité disponible.
Aux États-Unis, la production électrique a quasiment stagné pendant quinze ans. On tente d'y brancher les machines les plus voraces de l'histoire, et les grands réseaux régionaux sont déjà à saturation.
Résultat, on rallume des centrales à charbon, on relance le nucléaire, y compris Three Mile Island, et les géants de la tech cherchent à se doter de leurs propres centrales.
La Chine a fait le choix inverse, accélérer massivement sa production électrique et planifier à l'échelle continentale, en reliant ses réserves d'énergie de l'Ouest à ses laboratoires de l'Est.
L'eau, un arbitrage politique mis à nu
Une AI factory peut consommer plusieurs millions de litres d'eau par jour. Installée près d'une ville qui manque déjà d'eau, elle crée un conflit d'usage direct, comme à Querétaro au Mexique, où l'eau partait refroidir les machines pendant que les habitants étaient rationnés.
Le cas de Taïwan en 2021 montre l'arbitrage à nu, en pleine sécheresse, l'État a rationné l'eau des agriculteurs et des villes pour que l'industrie des puces continue de tourner. L'industrie passe devant les habitants et la nourriture.
Ce qu'on extrait et ce qu'on rejette
Fabriquer une puce est une affaire de matière, silicium ultra pur, eau ultra pure, produits chimiques, et de nombreux métaux dits « critiques », cuivre, gallium, terres rares, dont l'extraction est polluante et géographiquement concentrée, souvent en Chine.
L'extraction de ces métaux ravage des paysages, comme en Mongolie intérieure, parmi les régions les plus polluées du monde. Il y a aussi du travail humain caché, des personnes payées quelques dollars de l'heure pour étiqueter les données.
Côté rejets, les engagements de neutralité carbone des géants de la tech ont volé en éclats, leurs émissions sont reparties à la hausse avec l'IA.
Une notion clé, l'additionnalité. La vraie question n'est pas de savoir si l'IA est alimentée en bas carbone, mais si cette demande nouvelle remplace du fossile ou s'y ajoute. Aujourd'hui, elle s'y ajoute.
Les promesses pour s'en sortir, et leurs limites
L'efficacité, on calcule plus avec moins. Mais l'effet rebond, ou paradoxe de Jevons, fait que les gains d'efficacité sont engloutis par l'explosion des usages, et la consommation totale augmente.
La fuite vers l'orbite, mettre les data centers dans l'espace. Un projet démesuré qui, loin de résoudre le problème, ouvre un nouveau front de pollution, lancements massifs, métaux rejetés en haute atmosphère.
L'IA résoudra les problèmes qu'elle crée, fusion, climat. Une promesse séduisante, mais on demande à une technologie qui consomme massivement aujourd'hui de produire demain les solutions qui la justifient. Pendant qu'on parie, les centrales rouvrent.
L'idée centrale, une mégamachine et des choix masqués
À chaque étape, des arbitrages lourds sont pris, mais hors de la place publique, entre opérateurs, élus et dirigeants. Le citoyen qui paie l'électricité, boit l'eau et respire l'air n'est pas consulté, on lui annonce après.
Ce sont des arbitrages politiques déguisés en choix techniques. C'est peut-être le point le plus important de l'épisode.
La notion de « mégamachine », empruntée à l'historien des techniques qui l'a forgée, désigne ces grands systèmes qui mobilisent des sociétés entières, se présentent comme une nécessité, et rendent de plus en plus difficile la possibilité de dire non. L'IA est en train d'en devenir une.
La trajectoire matérielle qu'on choisit n'est pas un destin technique, c'est un choix politique travesti en nécessité.
Concepts à connaître
AI factory (usine à intelligence). Terme employé par les industriels pour désigner les nouveaux data centers dédiés à l'IA, marquant un saut d'un ordre de grandeur en consommation par rapport aux data centers classiques.
Entraînement et inférence. L'entraînement, c'est le moment où l'on fait apprendre un modèle, coûteux mais payé une fois. L'inférence, c'est l'usage au quotidien, chaque requête, chaque image générée. C'est ce second poste qui explose avec le nombre d'utilisateurs.
Refroidissement liquide. Quand la densité de chaleur devient trop forte, l'air ne suffit plus à refroidir les serveurs, on fait circuler un fluide, souvent de l'eau, directement au contact des puces.
Effet rebond (ou paradoxe de Jevons). Phénomène d'économie de l'énergie, quand une technologie devient plus efficace donc moins chère, on l'utilise tellement plus que la consommation totale finit par augmenter au lieu de baisser.
Additionnalité. Notion qui pose la bonne question face à une nouvelle demande d'électricité, est-ce qu'elle remplace du fossile, ou est-ce qu'elle s'y ajoute ? Dans le cas de l'IA, elle s'ajoute.
Métaux critiques et terres rares. Métaux indispensables à la fabrication des puces et des équipements, pas forcément rares chimiquement, mais dont l'extraction et le raffinage sont concentrés dans très peu de pays. L'épisode cite le cuivre, le gallium, le germanium, et des terres rares comme le néodyme et le dysprosium.
Échelle de Kardashev. Échelle bien connue des amateurs de science-fiction qui classe les civilisations selon l'énergie qu'elles maîtrisent. Une civilisation de « type 2 » exploiterait directement l'énergie d'une étoile entière.
Mégamachine. Concept central de l'épisode, voir ci-dessous à « contexte historique ».
Personnes citées
Vaclav Smil. Historien et analyste de l'énergie, cité comme une référence qui rappelle sans relâche que la modernité repose sur des flux gigantesques d'énergie et de matière.
Nate Hagens. Cité comme un penseur de ces questions, déjà reçu plusieurs fois dans le podcast Sismique.
Jean-Marc Jancovici. Cité comme celui qui, en France, a vulgarisé ces enjeux d'énergie auprès du grand public.
Satya Nadella. Patron de Microsoft. L'épisode rapporte sa déclaration de fin 2025 selon laquelle il a des puces qu'il ne peut pas brancher, faute d'électricité disponible.
Elon Musk. Cité pour son supercalculateur Colossus à Memphis, et pour le projet de data centers en orbite de SpaceX.
KeShaun Pearson. Habitant de Memphis devenu une voix de la lutte locale contre la pollution liée au supercalculateur installé dans son quartier.
Lewis Mumford. Historien des techniques, voir « contexte historique ».
Organisations, entreprises et sigles
Agence internationale de l'énergie (AIE). Source citée pour la part mondiale de l'électricité consommée par les data centers, autour de 1,5 %, et sa possible progression vers 3 % d'ici 2030.
TSMC. Géant taïwanais de la fabrication de puces, déjà évoqué dans l'épisode précédent, cité ici pour son énorme consommation d'eau quotidienne.
Microsoft, Google, Amazon, Meta (les GAFAM). Cités pour leur course à l'électricité, leurs contrats nucléaires, et le recul de leurs engagements climatiques.
SpaceX. Citée pour son projet de data centers orbitaux et son premier satellite, baptisé AI1.
xAI. Entreprise d'IA d'Elon Musk, derrière le supercalculateur Colossus à Memphis et son IA, Grok.
SoftBank. Géant japonais cité pour son annonce d'investissements dans les Hauts-de-France.
Goldman Sachs. Banque dont une projection est citée, à prendre comme telle, sur la capacité électrique de réserve de la Chine d'ici 2030.
Contexte historique et géopolitique
La mégamachine (Lewis Mumford). L'expression, qui donne son titre à l'épisode, a été forgée dans les années soixante par Lewis Mumford, historien américain des techniques. Elle désigne les grands systèmes techniques qui mobilisent des sociétés entières, se présentent comme une nécessité, et rendent de plus en plus difficile la possibilité de dire non. Mumford citait les pyramides, l'armée moderne ou l'industrie pétrochimique.
Three Mile Island. Site de l'accident nucléaire le plus célèbre des États-Unis. L'épisode rapporte le redémarrage de l'une de ses unités, à l'initiative de Microsoft, pour alimenter ses data centers.
« Les données de l'Est, le calcul à l'Ouest » (dōng shù xī suàn). Programme chinois de planification énergétique et territoriale, reliant par la fibre optique les laboratoires de l'Est aux réserves d'énergie de l'Ouest.
Sommets « Choose France ». Rendez-vous organisés à Versailles par la présidence française, où sont annoncés les investissements étrangers obtenus, dont une part importante dans l'IA et les data centers.
« Plug baby plug ». Formule employée par le président français lors du sommet IA de Paris de février 2025, en écho au « drill baby drill » américain, pour vanter l'électricité nucléaire française comme atout pour attirer les data centers.
Lieux emblématiques de l'épisode
Memphis (Tennessee). Site du supercalculateur Colossus, où des turbines à gaz ont été installées en urgence dans un quartier déjà exposé à la pollution.
Querétaro (Mexique). Ville où des riverains se sont mobilisés contre des data centers qui captaient l'eau de leur région pendant qu'eux étaient rationnés.
Taïwan. Cité pour la sécheresse de 2021, durant laquelle l'État a rationné l'eau des habitants et des agriculteurs au profit de l'industrie des puces.
Mongolie intérieure. Citée pour ses sites d'extraction de terres rares, parmi les régions les plus polluées du monde.
Livres
Vaclav Smil. Un auteur mondialement reconnu sur ces sujets mais dont les livres ne sont que très rarement traduits en français hélas.
https://vaclavsmil.com/book/how-the-world-really-works-2/
Guillaume Pitron, L'Enfer numérique. Voyage au bout d'un like (Les Liens qui Libèrent, 2021). Une enquête de terrain qui suit physiquement le trajet d'un simple clic, des câbles sous-marins aux data centers. Le complément parfait à la partie « l'immatériel a un corps », par un journaliste qui est allé voir la matière de ses propres yeux.
→ Éditeur : https://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-L_enfer_numérique-9791020909961-1-1-0-1.html
Celia Izoard, La Ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition (Seuil, 2024). Une plongée dans l'extractivisme minier qui prolonge directement la partie sur les métaux critiques. Sa thèse dérangeante, la « transition » numérique et énergétique relance la mine au lieu de la dépasser.
→ Éditeur : https://www.seuil.com/ouvrage/la-ruee-miniere-au-xxie-siecle-celia-izoard/9782021515282
Kate Crawford, Contre-atlas de l'intelligence artificielle. Les coûts politiques, sociaux et environnementaux de l'IA (Zulma, 2022). L'ouvrage de référence pour penser l'IA comme une industrie ancrée dans la terre, les ressources et le travail humain, et non comme un esprit désincarné. Il cartographie tout ce que l'épisode esquisse.
→ Éditeur : https://www.zulma.fr/livre/contre-atlas-de-lintelligence-artificielle/
Lewis Mumford, Le Mythe de la machine (1967-1970). Pour remonter à la source du concept de mégamachine qui clôt l'épisode. Une réflexion magistrale sur la façon dont les grands systèmes techniques organisent et contraignent les sociétés humaines, bien avant l'informatique.
→https://www.babelio.com/livres/Mumford-Le-mythe-de-la-machine-tome-1--Technique-et-devel/1173945
Concepts à creuser
Le « digital labor » (travail du clic). L'épisode mentionne en une phrase les petites mains de l'IA. Ce champ de recherche étudie ce travail humain invisible, sous-payé, qui annote les données et modère les contenus. Une face sociale, et non plus seulement écologique, de la matérialité de l'IA.
La PUE (Power Usage Effectiveness). L'indicateur standard de l'efficacité énergétique d'un data center, qui rapporte l'énergie totale consommée à celle qui sert réellement au calcul. Utile pour comprendre les débats techniques, et les limites de cet indicateur, qui ne dit rien de l'eau ni du carbone.
L'eau « bleue » et l'eau « verte » des data centers. Une distinction qui affine la question de l'eau abordée dans l'épisode, entre l'eau consommée directement sur site pour le refroidissement et l'eau consommée indirectement pour produire l'électricité. Elle change radicalement l'évaluation de l'empreinte réelle.
Penseurs et chercheuses
Anne-Cécile Orgerie et les travaux sur la sobriété numérique. En informatique, un courant de recherche mesure précisément la consommation réelle des infrastructures numériques et explore des pistes de sobriété. Un contrepoint scientifique et rigoureux aux chiffres produits par les industriels.
Gauthier Roussilhe. Chercheur et designer francophone spécialisé dans l'empreinte environnementale du numérique, dont les travaux accessibles et sourcés sont une excellente porte d'entrée pour qui veut des données plutôt que des récits.
→ Site : https://gauthierroussilhe.com/
Articles et ressources
Les rapports de l'Agence internationale de l'énergie sur l'énergie et l'IA. Pour aller à la source des chiffres évoqués dans l'épisode, et suivre leur évolution. L'AIE publie régulièrement des analyses sur la demande électrique des data centers.
L'Ademe et les travaux sur l'empreinte environnementale du numérique en France. L'agence publique française de la transition écologique propose des analyses chiffrées et méthodologiques sur l'impact du numérique, utiles pour ramener le débat à des ordres de grandeur fiables.
Épisode 5, La mégamachine
Arthur Mensch commission : https://www.youtube.com/watch?v=I20fcnkzj5A
06:10 : celui qui possède la ressource c’est celui qui gagne
Si vous deviez raconter l'histoire de l'humanité en une seule courbe, vous pourriez choisir la démographie, les guerres, ou les religions. Mais il y a une autre manière de la raconter, peut être moins glorieuse, peut être plus juste, c'est de la raconter par l'énergie.
Si vous êtes un adepte de ce podcast vous connaissez tout ça, mais c’est toujours bien de repartir de la base, et vous allez comprendre pourquoi pour cet épisode en particulier. Je vais simplifier lourdement, mais en gros ça donne ça.
Depuis le début de l’aventure humaine nos ancêtres ont vécu avec une seule source d'énergie un peu sérieuse, leurs muscles. Plus, à l'occasion et plus récemment, ceux de quelques animaux domestiqués, et le feu. C'était lent, c'était limité, mais ça tenait, et ça a tenu très longtemps.
Et puis un jour, on a découvert qu'on pouvait brûler des cailloux noirs, le charbon. Et ça a basculé. Avec le charbon, on a pu faire bouillir de l'eau, pousser un piston, faire tourner une machine, et derrière, les usines, les trains, la révolution industrielle. Puis on est passé au pétrole, plus dense, plus pratique. Puis à l'électricité, qui n'est pas une source mais une manière magique d'envoyer de l'énergie partout, à la vitesse de la lumière, dans les fils. À chaque saut, la même histoire. On trouve une nouvelle façon de mobiliser plus d'énergie, et le monde change. Plus vite, plus loin, plus haut, plus fort. Et chaque fois, on en consomme infiniment plus qu'avant et c’est ce qui nous permet aujourd’hui de faire tourner cette civilisation mondiale ultra complexe, ultra connectée, ultra rapide, avec des livraisons en moins de 24h, des avocats et des tomates toute l’année et demain peut-être un robot masseur dans chaque foyer.
Je vous dis tout ça parce qu'on a tendance à l'oublier dès qu'on parle de technologie. Comme si la modernité, à un moment, s'était détachée de la matière. Évidemment, c'est tout sauf vrai.
Quelqu’un comme Vaclav Smil, un historien et analyste de l'énergie que je vous recommande chaudement, passe sa vie à le rappeler ou encore Nate Hagens que j’ai reçu plusieurs fois dans Sismique. Chez nous on a quelqu’un comme Jancovici qui a vulgarisé tout ça auprès du grand publique.
Tout, absolument tout ce qu'on appelle modernité, repose sur des flux gigantesques d'énergie et de matière. Sans énergie, rien ne bouge, rien ne chauffe, rien ne refroidit, rien ne se construit, rien ne se calcule.
Et il y a un corollaire que les ingénieurs connaissent par cœur. À chaque fois qu'on transforme de l'énergie en quelque chose d'utile, on en perd une partie sous forme de chaleur. Donc plus on consomme, plus il faut, en même temps, refroidir. Et pour évacuer la chaleur, il faut, en général, beaucoup d'eau. C’est pour ça que quand on fait du sport on a chaud et on doit boire, hein, tout bêtement. Je vous l’ai dit, on repart des bases.
Et puis il n'y a pas que l'énergie. Pour faire tourner toute la machine de la civilisation moderne, il faut aussi beaucoup de matières premières, dont la plupart, celles qu'on extrait du sous sol, ne sont pas renouvelables.
Si on essaye de faire tenir ça dans une seule phrase : nos sociétés complexes reposent en fait sur notre capacité à extraire des ressources en grande quantité, et à trouver les moyens de faire tourner des roues. Parce que pour rappel, un moteur c’est un truc qui tourne, et pour faire de l’électricité il faut aussi faire tourner des trucs, en gros. Mais ne nous perdons pas en chemin.
Les deux grandes questions qui vont traverser ce siècle sont donc celles ci.
Reste t il suffisamment de matière disponible pour continuer à faire tourner la machine de plus en plus vite ?
Et comment maintenir une terre habitable, sachant que toute notre agitation produit toutes sortes de pollution en grande quantité, et qu'on a une fâcheuse tendance à faire disparaître une grande partie des êtres vivants dont les interactions complexes rendent justement notre planète habitable ?
C'est ça, le tableau dans lequel toute question liée à l'avenir de notre civilisation se pose. Et la question du développement des usages et des infrastructures techniques comme l'IA n’y échappe pas.
Si vous vous êtes un peu informé, ce tableau, vous le connaissez bien. Mais on a quand même parfois tendance à oublier que toutes ces technologies qui paraissent sortir d'un nuage sont bel et bien ancrées dans cette problématique physique, biologique et matérielle.
Tout ça pour bien rappeler que c'est dans ce décor, et pas un autre, que débarque l'IA. Et l'IA, on l'a vu dans les épisodes précédents, c'est en train de devenir le projet industriel le plus massif de notre décennie. Donc la question qu'on va se poser aujourd'hui est simple, et elle est essentielle. Qu'est ce que ça coûte au monde réel, ce projet ? Et est ce que ce monde, en l'état, peut seulement suivre ?
On a vu la course. On a vu son argent, ses bâtisseurs, son récit. Aujourd'hui, on regarde son corps. D'abord ce corps lui même, son anatomie. Ensuite ce qu'il consomme, ce qu'il extrait, et ce qu'il rejette. Et enfin ce qu'on nous promet pour s'en sortir, et ce que ça vaut, ces promesses.
Série #IA - Épisode 5 - La mégamachine.
Générique
GÉNÉRIQUE
Cet épisode est un peu long, donc par souci de clarté, j’ai décidé de clarifier en le divisant clairement en 4 parties au titre clair.
1. L'immatériel a un corps
Donc on a fini par croire que le numérique se passait quelque part dans les airs. Comme si nos photos, nos mails, et nos conversations avec ChatGPT, flottaient quelque part entre les étoiles. Vous le savez intellectuellement, ce n'est pas vrai. Mais sentir à quel point ce n'est pas vrai, c'est autre chose.
Le cloud, c'est en réalité des hangars. Des hangars très moches, sans fenêtre, posés au milieu de nulle part. À l'intérieur, des rangées et des rangées de baies métalliques, de trois à quatre mètres de haut, remplies de serveurs empilés. Et tout ça bourdonne. Tout ça chauffe. Tout ça tire de l'énergie par des câbles gros comme votre cuisse, et envoie de l'air chaud par des bouches gigantesques. La première fois que vous entrez dans un data center, le bruit vous saisit. Et la chaleur en sortie, en plein été, peut se voir trembler dans l'air, comme au dessus d'une autoroute. Je précise que je n’ai jamais visité de data center, mais faites comme si j’étais digne de confiance et tout ira bien.
Ça, c'était le data center version internet, celui qu'on a construit pendant vingt ans pour stocker nos données et faire tourner Netflix.
Avec l'IA, on a changé de catégorie. Les industriels parlent désormais d'AI factories, des usines à intelligence, et d'un saut d'un ordre de grandeur, je le dis avec prudence parce que ces chiffres sont produits par les vendeurs eux mêmes. Concrètement, on est passé de quelques kilowatts par baie il y a dix ans, à plus de cent kilowatts par baie pour les configurations les plus denses. Une baie, c’est une grande armoire métallique dans laquelle on empile des serveurs, je précise. Et cent kilowatts, c'est la consommation, en pointe, d'un petit immeuble. Dans une seule baie. Qui tourne nuit et jour. Et il y en a des centaines, parfois des milliers, dans le même bâtiment.
Une précision importante, d'ailleurs, parce qu'il y a un malentendu courant. On croit souvent que ce qui coûte cher, c'est l'entraînement des modèles, ce moment où on les fait apprendre pendant des semaines sur des dizaines de milliers de puces. C'est vrai, ça coûte une fortune. Mais ça ne se paie qu'une fois comme on l’a vu dans l’épisode 2 si vous avez suivi. Ce qui explose aujourd'hui, c'est l'autre poste, l'inférence, c'est à dire l'usage. Chaque question posée à un chatbot, chaque image générée, chaque résumé automatique, fait tourner des machines quelque part. Multipliez par des centaines de millions d'utilisateurs, tous les jours, et vous comprenez pourquoi la facture ne fait que commencer. Plus on s'en sert, plus ça consomme.
Et il y a un point de bascule physique qui est passé presque inaperçu, mais qui en dit long. Pendant des décennies, on a refroidi les data centers à l'air. Aujourd'hui, ça ne suffit plus. La densité de chaleur est telle qu'il faut passer au refroidissement liquide, faire circuler un fluide, souvent de l'eau, directement au contact des puces. On est revenu, pour des machines à calcul, à des techniques de refroidissement d'usine sidérurgique. Voilà le saut qu'on est en train de faire.
Retour vers le futur
*https://www.youtube.com/watch?v=ai-sgTTLX1s*
Alors combien tout ça consomme, au total, dans le monde ?
À l’échelle mondiale, les data centers représentent aujourd’hui autour de 1,5 % de l’électricité consommée, selon l’Agence internationale de l’énergie. Ce n’est pas énorme, dit comme ça. Mais cette consommation pourrait plus que doubler d’ici 2030, pour approcher les 3 %. Et surtout, le chiffre global trompe un peu : le problème n’est pas seulement la part mondiale, c’est la vitesse de croissance, la concentration locale, et l’opacité. On sait à peu près ce que consomment les data centers dans leur ensemble ; on sait beaucoup moins précisément ce que consomme chaque acteur, chaque usage, chaque modèle.
Voilà donc le corps. Énorme, opaque, chauffant. Et qui a faim.
Mais faim de quoi exactement ?
2. Le mur
Les IA ont faim de watts, d'abord. Voici un fait qui m'a frappé, et qui résume mieux que de longs discours ce qui est en train de se passer. En novembre 2025, Satya Nadella, le patron de Microsoft, déclare dans une interview qu'il a des puces Nvidia en stock qu'il ne peut pas brancher. Pas parce qu'il manque d'argent, pas parce que les puces ne marchent pas, mais parce qu'il n'y a pas l'électricité disponible pour les faire tourner.
Mesurez bien ce que ça veut dire. Pendant des années, on nous a raconté que la course à l'IA, c'était une course aux puces. Que celui qui avait les meilleures puces gagnerait. Et puis voilà que le patron de l'une des plus grosses boîtes du monde nous dit, en gros, j'ai les puces, je n'ai pas de quoi les brancher. Le goulot d'étranglement n'est plus dans le silicium. Il est dans le cuivre, dans les transformateurs, dans le mégawatt qui sort d'une centrale. La course aux puces existe toujours, mais l’enjeu des enjeux c’est désormais la course aux watts.
Et sur cette course aux watts, le tableau est saisissant. Aux États Unis, qui sont en première ligne, la production d'électricité a très peu bougé pendant quinze ans, une croissance d'environ 0,1% par an entre 2008 et 2023, d'après les données publiques américaines, un chiffre que SpaceX brandit d'ailleurs dans son propre prospectus pour vendre sa solution orbitale, on y reviendra.
Autrement dit, ça n'a quasiment pas bougé. Or, c'est sur ce réseau là, calibré pour une croissance nulle, qu'on essaie de brancher les AI factories les plus voraces de l'histoire. Résultat, d'après plusieurs analyses du secteur, la majorité des grands réseaux régionaux américains ont atteint ou dépassé leur niveau critique de capacité de réserve. En clair, ils sont déjà à saturation.
Alors comment on s'en sort, quand on est Microsoft, ou Google, et qu'on a besoin de gigawatts hier ? On va chercher de l'énergie partout. Et ça devient pour le moins cocasse. Aux États Unis, des décrets d'urgence ont prolongé la vie de centrales à charbon qui devaient fermer, plus de deux douzaines d'unités maintenues en service. Trump a ordonné en mai 2025 la construction de dix nouveaux grands réacteurs nucléaires d'ici 2030. Microsoft a fait un coup d'éclat en faisant redémarrer l'une des deux unités de Three Mile Island, oui, celle de l'accident nucléaire le plus célèbre des États Unis, avec à la clé un prêt fédéral d'un milliard de dollars. Google, Amazon, Meta, tous signent des contrats avec des fournisseurs d'électricité nucléaire, certains avec des startups de petits réacteurs dont la technologie n'est pas encore éprouvée. Les GAFAM veulent leurs propres centrales.
Je précise tout de suite, je ne suis pas en train de dire que le nucléaire est mauvais. C'est, en gros, la seule source pilotable, à grande échelle, et bas carbone, qu'on connaisse. Pour ou contre ce n’est pas ici mon sujet. Ce qui me frappe, ce n'est pas le nucléaire, c'est le rythme, et la cause. L'IA n'explique pas tout, il y a aussi la sécurité énergétique, la réindustrialisation, l'électrification des transports. Mais l'IA ajoute une pression nouvelle, massive, soudaine, à un système déjà sous tension, et elle donne une justification supplémentaire à des décisions qui auraient été plus difficiles à défendre autrement. C'est ça, l'arbitrage massif qui se joue, et que personne ne nomme comme tel. On rouvre des centrales, on en commande de nouvelles, et cette électricité, en grande partie, sert à brancher des machines à calcul. Pas à électrifier les transports, pas à raccorder de nouveaux logements. On peut faire ce choix là. Encore faut il le dire.
Et pendant que les États Unis cherchent à brancher leurs puces, faisons un détour par la Chine, parce que c'est instructif. Depuis 2022, après des pénuries d'électricité massives, Pékin a fait un choix, accélérer en grand sur sa production. Renouvelables, charbon, nucléaire, tout en même temps. Selon une projection de la banque Goldman Sachs, à prendre comme telle, la Chine pourrait disposer d'ici 2030 d'environ 400 gigawatts de capacité de réserve, soit plusieurs fois la demande mondiale prévue des data centers. Même en divisant ce chiffre par deux par prudence, le contraste est dingue. Et la Chine a lancé en parallèle un programme qui s'appelle, dōng shù xī suàn, je traduis, “les données de l’Est, le calcul à l’Ouest”.
Des milliers de kilomètres de fibre optique qui relient les laboratoires de l'Est, là où sont les chercheurs, aux réserves d'énergie de l'Ouest, là où il y a le soleil, le vent, l'hydroélectricité, et de la place. Une planification énergétique et territoriale, à l'échelle d'un pays-continent.
J'ajoute, parce qu'on est dans le mur, qu'il n'y a pas que les watts. Il y a l'eau. Une AI factory de la taille de celles qu'on construit aujourd'hui peut consommer plusieurs millions de litres d'eau par jour pour son refroidissement. Quand on bâtit ça à côté d'une ville qui manque déjà d'eau, l'arbitrage devient vite problématique. Au Mexique par exemple, à Querétaro, des riverains se sont organisés contre l'implantation de data centers parce qu'ils voyaient l'eau de leur région partir vers le refroidissement de machines, pendant que leur réseau, à eux, était rationné.
Et Querétaro n'est pas un cas isolé, c'est le motif. Prenez Taïwan, en 2021. L'île subit sa pire sécheresse en plus d'un demi-siècle, les réservoirs tombent à vingt pour cent de leur capacité. Or TSMC, le géant des puces dont on a parlé dans l'épisode précédent, consomme environ 156 000 tonnes d'eau par jour pour fabriquer les semi-conducteurs dont le monde entier dépend. Au pic de la crise, on en arrive à acheminer de l'eau par camions-citernes depuis le sud de l'île pour faire tourner les usines. Mais surtout, et c'est là que ça devient politique, l'État taïwanais fait un choix. Il rationne l'eau des agriculteurs et des villes pour que TSMC continue à produire. Les paysans irriguent moins, les robinets sont coupés certains jours, pour que les puces continuent à sortir. L'arbitrage est nu, l'industrie passe devant les habitants et la nourriture. Et ce n'était que 2021, avant la grande vague IA. La prochaine sécheresse là-bas n'est plus une question de si, mais de quand.
Alors, bien sûr, l'industrie nous dit qu'elle va régler ça. En juin 2026, Nvidia a annoncé un nouveau système de refroidissement à eau chaude qui, dit-il, élimine quasiment toute consommation d'eau dans le data center. Son responsable développement durable a même déclaré que le problème de l'eau était, je cite, en grande partie résolu. C’est évidemment une bonne nouvelle, c’est concret et par ailleurs ça nous encourage à penser qu’il y a des solutions techniques à ce problème. Sauf que ce système, aussi génial soit-il, ne concerne que l'eau à l'intérieur du bâtiment. Or l'essentiel de l'eau liée à l’IA se consomme ailleurs, pour produire l'électricité qui alimente le data center et pour fabriquer ses puces. Selon les analyses, ça représente les deux tiers, parfois les trois quarts du total. Autrement dit, on annonce avoir résolu le problème de l'eau, à condition de ne regarder que l'intérieur du hangar, et d'oublier la centrale qui le fait tourner. Donc c’est bien, mais pas suffisant, loin de là.
Et puis il y a le foncier. Construire ces hangars demande des hectares et des hectares. De la terre qu'on ne mettra ni en logements, ni en cultures, ni en forêt. Sujet important, mais je passe vite, il faut faire des choix désolé.
Énergie, eau, foncier. Trois ressources qui n'étaient pas illimitées hier, et qui le sont encore moins aujourd'hui. Et qu'on met en concurrence avec d'autres usages, parce qu'on a décidé, sans vraiment le décider, que les modèles d'IA passaient devant, devenaient prioritaires. C’est peut-être à ça que le récit de la course sert finalement avant tout.
Partie 3 · Ce qu'on extrait, ce qu'on rejette, et ceux qui paient
J'ai parlé des watts et de l'eau. Mais avant même de pouvoir brancher quoi que ce soit, il faut fabriquer les puces. Et fabriquer une puce d'IA, c'est une affaire de matière, beaucoup plus qu'on ne le croit.
Une puce, c'est du silicium ultra pur, gravé à des finesses qu'on a du mal à se représenter, quelques nanomètres, quelques dizaines d'atomes. Pour faire ça, il faut des dizaines de produits chimiques très spéciaux, des gaz rares, des photorésines. Il faut de l'eau là aussi et ultra pure, des litres et des litres par puce. Et il faut tout un ensemble de métaux que les géologues appellent critiques, pas forcément rares au sens chimique, mais dont l'extraction, le raffinage ou la transformation sont concentrés dans très peu de pays, avec souvent la Chine en position dominante. Du cuivre, par tonnes. De l'aluminium. Du gallium, du germanium. Et, surtout pour les aimants et certains équipements, des terres rares aux noms qu'on n'apprend pas à l'école, le néodyme, le dysprosium…
Et pour obtenir ces métaux, en général, on creuse, on extrait des kilomètres cubes de cailloux, on broie, on lessive à l'acide, on en retire quelques grammes par tonne de roche, et le reste devient une boue toxique. Certaines régions productrices, par exemple en Mongolie intérieure pour les terres rares, font partie des paysages les plus pollués du monde. Lacs de boue rouge, nappes contaminées, cancers en grappe dans les villages voisins. Je ne dis pas que toute puce d'IA est directement issue de ces boues, ce serait inexact. Mais la chaîne globale de la matérialité numérique, à un moment ou à un autre, s'appuie sur ce genre d'endroits. Et ce n'est pas une métaphore.
Le cuivre, lui, vient des grandes mines à ciel ouvert du Chili, du Pérou, de Zambie, du Congo. Une AI factory peut en consommer des centaines de tonnes dans son seul câblage. Vous voyez la chaîne. Pour qu'on puisse demander à un chatbot de raconter une histoire à sa fille, il y a, à l'autre bout du monde, une mine qui creuse, une raffinerie qui pollue, un cargo qui brûle du fioul lourd, une usine qui chauffe à blanc. Et j'ajoute, en une phrase, qu'il y a aussi du travail humain caché dans cette chaîne, des dizaines de milliers de personnes, au Kenya, à Madagascar, aux Philippines, payées quelques dollars de l'heure pour étiqueter les données et filtrer les contenus toxiques qui font tourner ces modèles. On l’a déjà mentionné brièvement et on y reviendra quand on parlera de ce que l'IA fait à la société.
Une fois la puce fabriquée et branchée, il reste ce qu'elle rejette. La chaleur, on l'a dit. Mais aussi du CO2, indirectement, via l'électricité.
Or, c’est ballot, les grandes entreprises de la tech s'étaient toutes engagées sur la neutralité carbone. Et toutes, depuis l'explosion de l'IA, ont vu leurs émissions repartir à la hausse. Microsoft a reconnu publiquement en 2024 une augmentation de l'ordre de 30% depuis 2020. Google a fait un aveu similaire. Le climat, pour ces entreprises, c'est devenu une promesse qui s'évanouit à mesure que la machine tourne.
Et on me dira, mais le nucléaire qu'on relance, c'est bas carbone, donc tout va bien. Sauf qu'il y a une notion qui s'appelle l'additionnalité. La vraie question n'est pas de savoir si l'IA est alimentée en bas carbone. C'est de savoir si cette nouvelle demande, qui n'existait pas il y a cinq ans, vient remplacer du fossile, ou s'ajouter à lui. Et la réponse, aujourd'hui, est claire. Elle s'ajoute. Le charbon ne ferme plus. Le gaz se développe pour les data centers. Le nucléaire relancé ne remplace pas le fossile, il vient en plus. On ajoute de l'électricité, parfois bas carbone, à un système qui ne réduit pas ses émissions pour autant.
Voilà la facture, en gros. Mais elle prend un autre relief quand on la regarde à un endroit précis. Deux endroits, parce que c'est plus parlant que des chiffres.
Premier endroit, Memphis, Tennessee. Elon Musk y a fait construire, en quelques mois, l'un des plus grands supercalculateurs au monde, Colossus, pour entraîner Grok, son IA. Sauf que pour faire tourner une machine pareille, il faut des centaines de mégawatts, et le réseau local ne pouvait pas suivre. Solution: on a installé sur place, en urgence, plusieurs dizaines de turbines à gaz. Des associations locales accusent xAI d'avoir installé ces turbines avec des autorisations contestées. Elles rejettent des oxydes d'azote et des particules fines, dans un quartier déjà l'un des plus exposés à la pollution du sud des États Unis, à proximité de communautés noires et défavorisées qui se battaient depuis des années pour faire fermer des sources de pollution. Un habitant du coin, KeShaun Pearson, est devenu une voix de cette lutte. L'idée qu'il défend, en substance, c'est que des gens respirent la pollution pour que d'autres, ailleurs, puissent discuter avec une machine. C'est cru. Mais c'est juste.
Deuxième endroit, plus proche de nous, la France. Vous avez peut être entendu parler des sommets “Choose France”, organisés par l'Élysée à Versailles, où le président déroule chaque année les milliards d'investissements étrangers obtenus pour le pays. En février 2025, lors du grand sommet IA de Paris, c'était 109 milliards d'euros annoncés pour l'écosystème français. En juin 2026, à Versailles, 93 de plus, dont une grosse part dans l'IA et les data centers. Pourquoi la France ? Parce que la France a une surcapacité d'électricité nucléaire bas carbone. Et le président lui même l'a résumé d'une formule, lors de ce sommet IA de février 2025. Il a dit, je cite, “j'ai un bon ami de l'autre côté de l'océan qui dit drill baby drill. Ici, pas besoin de forer, c'est juste plug baby plug.” Branche, mon gars, branche.
Macron
Plug Baby Plug
https://www.youtube.com/shorts/zoOdNKM68S4
Vous voyez la scène. Notre électricité, héritée d'un demi siècle d'investissement public, est en train de devenir le carburant des modèles d'IA d'acteurs américains, japonais, émiratis, qui n'arrivent plus à brancher leurs machines chez eux. SoftBank, le géant japonais, a annoncé jusqu'à 75 milliards d'euros d'investissements dans les Hauts de France, à Dunkerque, à Bouchain, à Bosquel. On nous présente ça comme une victoire. Et c'en est peut être une, en partie. Il y aura des emplois, des recettes fiscales, peut être à terme une infrastructure souveraine. Mais on peut aussi se demander quelque chose: est ce qu'on est en train de devenir les architectes de cette aventure, ou seulement les hôtes ? Est ce qu'on construit avec eux, ou est ce qu'on leur loue notre sol et nos électrons ?
Softbank. 13:30
https://www.youtube.com/watch?v=LuUH-Y4h7uc
Je pose cette question en restant prudent, parce que la comparaison qui me vient à l'esprit est dangereuse, et je veux la manier comme une question, pas comme une équivalence. Un data center, ce n'est pas une mine. C'est moins polluant, et l'électricité qu'il consomme reste produite sur notre sol. Mais quand un pays se félicite qu'un acteur étranger vienne bâtir, chez lui, une infrastructure aussi lourde, contre quelques emplois, pendant que la valeur, la propriété, et la décision finale partent ailleurs, j'avoue que je pense à des pages d'histoire qui n'ont pas toujours bien fini. Le parallèle a ses limites, et elles sont importantes. Mais il oblige à poser trois questions simples, qui valent pour à peu près toutes les grandes infrastructures qu'on accueille. Qui possède? Qui décide des usages? Et où repart la valeur?
Arthur Mensch commission : https://www.youtube.com/watch?v=I20fcnkzj5A
07:00 : monopilosition de l’electricité
Et il n'y a pas que la France. L'Irlande, où les data centers consomment désormais plus de 20% de l'électricité du pays. Les Pays Bas, qui ont connu un moratoire après des conflits sur l'eau. L'Espagne, autour de Madrid. Partout, le même schéma. Les géants américains, parfois chinois ou émiratis, viennent chercher des watts et de l'eau, là où il y en a, ou là où on n'ose pas leur dire non. Et au passage la question de savoir si on n’aurait pas mieux à faire avec notre surplus electrique comme par exemple de décarbonner notre économie réelle, elle est mise un peu sous le tapis. Mais vous allez me dire que je suis mauvaise langue…
Arthur Mensch, interview
06:40
Monopilisation de la ressource énergétique européenne.
4. Les promesses, et l'orbite
À ce stade, vous vous dites peut être, attends, ils ne sont pas idiots, ces gens là. Ils ont vu le mur. Ils ont des solutions, non ?
Oui. Ils en proposent. Je voudrais en regarder trois, parce qu'elles disent beaucoup sur leur manière de penser, et sur la manière dont elles déplacent, plutôt qu'elles ne résolvent, le problème.
Première promesse, l'efficacité. Les puces deviennent plus efficaces à chaque génération, on calcule plus avec moins, donc à terme la consommation baissera. C'est vrai, sur le papier. Mais il y a un phénomène bien connu en économie de l'énergie, l'effet rebond, ou paradoxe de Jevons. À chaque fois qu'une technologie devient plus efficace, donc moins chère à utiliser, on l'utilise tellement plus que la consommation totale, au final, augmente. Le gain d'efficacité libère de l'usage, qui rattrape, et dépasse, le gain. Il n'y a aucune raison sérieuse de penser que ce serait différent pour l'IA. Au contraire, plus elle devient bon marché, plus on s'en sert.
Deuxième promesse, j’en ai parlé dans l’épisode précédent : la fuite vers l'orbite. L'idée, c'est qu'au lieu de bâtir des AI factories au sol, en se cognant aux limites de l'électricité terrestre, on va les mettre dans l'espace, avec des panneaux solaires géants qui captent un soleil ininterrompu. L’ambition désormais officielle de SpaceX c'est de poser les bases d’une civilisation de type 2 sur l'échelle de Kardashev (échelle bien connu des fans de SF), c'est à dire une civilisation qui exploite directement l'énergie d'une étoile entière. Pas un coin de désert. Toute l'étoile. C'est délirant, mais donc c’est le plan. Pour être clair Musk a même mis une close dans l’entrée en bourse qui lui accorde un mega bonus s’il parvient à installer une colonie sur mars
Mais revenons à l’IA. Le plan de Musk donc c’est de lancer jusqu'à un million de satellites data centers en orbite, à terme. Et juste pour vous donner une idée de ce que ça représente concrètement, parce que c'est presque drôle. Trois jours avant son entrée en Bourse, SpaceX a dévoilé le design de son tout premier satellite data center, baptisé AI1.
Al1 c’est 70 mètres d'envergure, c'est plus large qu'un Boeing 747. 20m de haut une fois déployé. Et pour quelle puissance de calcul ? 150 kilowatts en pointe. Autrement dit, et c'est Musk lui-même qui le dit, l'équivalent d'une seule armoire de serveurs au sol. Un seul rack, en orbite, pour un satellite plus grand qu'un avion de ligne. Et ils veulent en mettre un million.
Or il faut voir ce que ça veut dire. Un million de satellites, c'est des centaines de milliers de lancements, des quantités phénoménales de carburant brûlées dans la haute atmosphère. Et c'est un point qu'on commence seulement à comprendre, ces satellites ne durent que quelques années en orbite basse, donc il faut les remplacer en permanence. Et quand ils retombent, ils se vaporisent dans l'atmosphère, en y laissant des métaux, de l'aluminium notamment, dont les concentrations en haute atmosphère ont déjà commencé à grimper de manière mesurable. Des chercheurs s'inquiètent des effets possibles sur la couche d'ozone, sur le climat. Personne ne sait à quel niveau ça deviendra problématique. Mais injecter massivement des métaux dans une couche d'atmosphère qu'on avait jusqu'ici laissée tranquille, c'est un nouveau front de pollution qu'on s'apprête à ouvrir, pour faire tourner plus de chatbots et d’agents IA. No comment.
Troisième promesse, l'IA résoudra le problème qu'elle pose. Elle nous aidera à inventer la fusion, à arrêter le changement climatique. C'est une promesse séduisante, et elle est peut être vraie en partie, puisque l’IA accélère la recherche dans certains domaines. Mais on demande à une technologie qui consomme massivement aujourd'hui de produire demain les solutions qui justifient sa consommation d'aujourd'hui. Pendant qu'on parie, les centrales rouvrent. On reviendra sur cette promesse là, plus loin dans la série.
Et alors ?
Récapitulons. L'IA a un corps, et ce corps est énorme. Il consomme des watts à un rythme qui défonce nos réseaux. Il boit de l'eau dans des régions qui en manquent. Il extrait du sol des métaux dont l'extraction ravage des paysages. Il rejette de la chaleur, du carbone, et bientôt des métaux en haute atmosphère. Et tout ça augmente. Aucune des promesses qu'on nous fait ne fait baisser la courbe à court terme. Elles la déplacent, ou la repoussent, ou la justifient.
Et au passage, à chaque étape, des arbitrages se prennent. Mais pas en place publique. Dans des bureaux, entre des opérateurs, des élus locaux, des PDG. Le riverain de Memphis n'est pas dans la pièce. Le maire d'un village des Hauts de France n'y est pas vraiment non plus. Le citoyen qui paie l'électricité, qui boit l'eau, qui respire l'air, n'est pas consulté. On lui annonce, après. On lui annonce que c'est une bonne nouvelle, l'investissement, les emplois, la souveraineté. Et c'est peut être vrai. Mais ce sont des arbitrages politiques, déguisés en choix techniques. Et c'est ça, peut être, le sujet le plus important de cet épisode.
Quand Lewis Mumford, un historien des techniques, a forgé l'expression de mégamachine, dans les années soixante, il parlait des grands systèmes techniques qui mobilisent des sociétés entières, qui se présentent comme une nécessité, et qui rendent de plus en plus difficile la possibilité de dire non. Les pyramides, pour lui, étaient une mégamachine. L'armée moderne en est une. L'industrie pétrochimique aussi. Je pense, sans vouloir forcer la comparaison, qu'on est en train de bâtir une nouvelle mégamachine. Pas méchante, pas en soi. Mais une mégamachine. Un système que personne ne maîtrise vraiment, qui s'auto justifie par sa croissance, et qui se présente comme la seule option.
La trajectoire matérielle qu'on choisit aujourd'hui n'est pas un destin technique. C'est un choix politique. Travesti en nécessité. Et la question de savoir si on continue, à quel rythme, et pour faire quoi, on y reviendra à la fin de cette série. Pour l'instant, je voulais juste qu'on regarde ce corps en face. Que vous sortiez de cet épisode avec ces images en tête. Memphis. Querétaro. Three Mile Island. Les boues de Mongolie intérieure. Les satellites en orbite. Les hangars sans fenêtre. Cette machine n'est pas dans les nuages. Elle est dans nos territoires. Elle utilise nos ressources. Et elle redessine nos paysages.
Voilà pour la facture écologique qui nous concerne tous.
Mais il y a une autre facture, plus discrète, plus intime, qu'on va commencer à regarder dans le prochain épisode. Parce que cette machine, désormais, on l'invite aussi dans nos vies quotidiennes. Et il commence à se passer quelque chose, à l'intérieur de nous, qui mérite qu'on s'y arrête. Que devient on, quand on a, en permanence, à portée de voix, une intelligence qui sait tout, ou qui fait semblant de tout savoir ? Un petit génie qui commence à tout faire à notre place ? De penseur et faiseur à prompteur, l’évolution décisive du 21e siècle ?
C'est ce qu'on va creuser au prochain épisode.
A très vite.
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