#161 - Interview

Écologie, justice sociale et classes populaires

Corps, territoires et violence invisible. Une autre discours sur l’écologie.

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Écologie, justice sociale et classes populaires
FÉRIS BARKAT

Féris Barkat est activiste et fondateur de Banlieues Climat, engagé depuis plusieurs années au croisement de l’écologie, des quartiers populaires et de la justice sociale.

L’écologie est partout dans le débat public. Mais qui parle vraiment, depuis quels territoires, et pour dire quoi ?

Dans cet épisode, avec Feris Barkat, on interroge une écologie qui se heurte aux inégalités sociales, aux violences environnementales déjà à l’œuvre, et à l’invisibilisation des premiers concernés.

Pourquoi la crise écologique touche-t-elle d’abord certains corps, certains quartiers, certains territoires ?

Pourquoi l’écologie reste-t-elle si souvent perçue comme une affaire de classes moyennes et supérieures, déconnectée du vécu des classes populaires ?

Et que produit cette déconnexion, politiquement, socialement, émotionnellement ?

On parle de justice climatique, de santé, de pollution, de colère sociale, de violence structurelle.

De la manière dont certaines luttes sont neutralisées par des gestes symboliques plutôt que par des transformations concrètes.

Du rôle de l’éducation populaire, de la culture et des lieux dans la reconstruction du lien collectif. Et de ce que signifie réellement réparer un territoire, au-delà des discours.

00:00 - Introduction et présentation de Féris Barkat

02:53 - Prise de conscience écologique et justice sociale

05:46 - L’écologie confisquée et la parole des populations marginalisées

09:03 - Éducation populaire et mobilisation des jeunes

12:09 - Réparer les liens sociaux et écologiques

14:53 - Épistémologie de l’ignorance et violence structurelle

17:59 - L’écologie comme point d’entrée pour l’émancipation

20:53 - Création d’espaces communautaires et lutte collective

28:04 - Lutte des classes et violence sociale

30:02 - Colère et apathie dans les quartiers populaires

32:09 - Violence structurelle et conséquences invisibles

36:02 - Éducation, langage et légitimité sociale

42:12 - Expériences à la COP 30 et luttes autochtones

51:04 - Non-violence et stratégies de lutte

52:34 - Conséquences invisibles de la consommation

53:54 - Postures politiques à la COP 30

55:43 - Le rôle de l’art dans l’activisme

01:00:17 - Réappropriation des espaces culturels

01:02:33 - Convergence des luttes et importance des rencontres

01:06:42 - Le rôle des mères dans la communauté

01:09:36 - Expérience médiatique et représentation

01:15:55 - Identité et pression de représentation

01:19:15 - Naviguer entre les mondes

01:22:42 - Lucidité politique et ses défis

01:25:58 - L’impact des relations sur l’engagement

01:30:40 - Colère et amour comme moteurs de l’action

01:35:51 - Créer des liens dans un monde en crise

01:41:12 - Conclusion et recommandations de lecture

Écologie et inégalités

  • La crise écologique agit comme un révélateur des inégalités sociales existantes, certains territoires et certains corps sont exposés plus tôt et plus violemment que d’autres.

  • L’écologie dominante reste souvent déconnectée des réalités vécues dans les quartiers populaires, ce qui alimente incompréhension, rejet et instrumentalisation politique.

Incarnation et légitimité

  • Le problème n’est pas le message écologique, mais qui l’incarne et depuis quelle position sociale.

  • Sans représentation des premiers concernés, l’écologie peine à devenir un projet réellement collectif et politiquement robuste.

Fin du mois, fin du monde

  • L’opposition entre urgences sociales et urgences écologiques est une construction politique.

  • Les crises environnementales aggravent directement les conditions matérielles d’existence des plus précaires.

Ignorance organisée

  • Le manque d’accès aux savoirs scientifiques et aux données produit une forme de domination, en empêchant la conscientisation collective des violences subies.

  • Nommer, mesurer et comprendre les phénomènes est une condition préalable à toute lutte politique efficace.

Violence structurelle

  • La violence environnementale et sociale est souvent invisible, normalisée ou naturalisée avant d’être moralement jugée.

  • La colère qui en découle est légitime, mais privée de débouchés politiques, elle se retourne souvent contre les individus eux-mêmes.

Reconnaissance symbolique vs justice réelle

  • Les gestes symboliques (reconnaissance, ministères, invitations) peuvent neutraliser les luttes sans transformer les rapports de pouvoir.

  • L’autodétermination et le rééquilibrage concret des droits restent les véritables enjeux.

Écologie comme point d’entrée politique

  • L’écologie peut servir de porte d’entrée pour reconstruire du lien, des collectifs et des espaces politiques là où ils ont disparu.

  • Elle permet de relier santé, travail, territoire, culture et justice sociale dans une même lecture systémique.

Éducation populaire et lieux

  • La transmission des savoirs et la création de lieux autonomes sont des leviers centraux d’émancipation.

  • Former, outiller, puis laisser les acteurs locaux s’approprier les luttes est une stratégie de long terme.

Culture et art comme outils politiques

  • La production culturelle n’est pas neutre, elle structure les récits, les imaginaires et les rapports de pouvoir.

  • Se réapproprier les espaces culturels permet de reprendre la maîtrise des récits et de rendre visibles des vies et des luttes invisibilisées.

Rapport de force et transformation

  • Aucun changement structurel ne se produit sans rapport de force.

  • La question n’est pas morale (bon ou mauvais), mais politique, celle de la justice, de l’équilibre et de l’émancipation collective.

Concepts et notions clés

  • Justice climatique : approche qui lie crise écologique et inégalités sociales, en montrant que les impacts environnementaux touchent d’abord les populations les plus précaires.

  • Violence structurelle : formes de violence indirectes, institutionnelles ou systémiques, intégrées au fonctionnement normal de la société et souvent invisibilisées.

  • Épistémologie de l’ignorance / agnotologie : étude des mécanismes par lesquels l’ignorance est produite, entretenue ou organisée socialement.

  • Autodétermination : capacité pour un groupe ou un peuple à décider par lui-même de son avenir, sans tutelle symbolique ou politique.

  • Reconnaissance symbolique : gestes institutionnels ou discursifs qui donnent une visibilité sans modifier réellement les rapports de pouvoir.

  • Éducation populaire : démarche d’émancipation par le partage des savoirs, visant à permettre aux premiers concernés de comprendre et d’agir politiquement.

Personnes citées ou évoquées

  • Féris Barkat : activiste, formateur et enseignant, engagé sur les liens entre écologie, quartiers populaires et justice sociale.

  • Hannah Arendt : philosophe ayant analysé les mécanismes de domination, de violence et de responsabilité politique.

  • Christiane Taubira : ancienne ministre de la Justice, figure des luttes pour les droits et la justice sociale.

  • Laurence Tubiana : diplomate française, figure centrale des négociations climatiques internationales.

  • Robert Proctor : historien ayant théorisé l’agnotologie à partir de l’industrie du tabac.

Organisations, collectifs et sigles

  • Banlieues Climat : association fondée par Féris Barkat, travaillant à l’articulation entre écologie, justice sociale et quartiers populaires.

  • COP (Conférence des Parties) : sommets internationaux annuels sur le climat, organisés dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

  • Zone bleue / zone verte (COP) : espaces distincts des sommets climatiques, la zone bleue étant réservée aux négociations officielles, la zone verte aux acteurs de la société civile.

  • Bloom : organisation engagée dans la protection des océans et la lutte contre la pêche industrielle destructrice.

Lieux et institutions

  • Palais de Tokyo : institution culturelle parisienne investie comme espace de création et de visibilisation politique.

  • Musée de l’Histoire de l’Immigration : lieu culturel consacré aux trajectoires migratoires, évoqué comme espace de réappropriation narrative.

  • Sorbonne : université où Féris Barkat intervient comme enseignant.

  • London School of Economics (LSE) : université britannique de référence en sciences sociales, économie et relations internationales. Féris Barkat y a étudié, sans pouvoir en être diplômé comme il l’explique dans le podcast.

Éléments de contexte historique et actuel

  • Pollution de l’air : cause majeure de mortalité prématurée, touchant particulièrement les zones urbaines populaires.

  • Quartiers populaires : territoires cumulant souvent précarité sociale, exposition environnementale et faible accès aux leviers politiques.

  • Populations autochtones en Amazonie : groupes directement affectés par la déforestation, les violences économiques et la marginalisation politique.

  • Reconnaissance institutionnelle des minorités : débats contemporains sur les limites des politiques symboliques face aux exigences de justice matérielle et de droits effectifs.

Cette section vise à fournir les repères essentiels pour suivre les enjeux de l’épisode sans expertise préalable.

Feris évoque Sarah Kane, dramaturge britannique majeure des années 1990, connue pour ses pièces radicales qui explorent la violence, le désir et la souffrance psychique à travers une écriture brute et dérangeante. Il recommande ses pièces de théâtre, des articles et interviews autour de son travail, notamment Blasted.

Penser l’écologie autrement

Domination, pouvoir et invisibilisation

Savoirs, ignorance et pouvoir

Colère, conflictualité et politique

Territoires, classes populaires et écologie

Films & documentaires

Domination, pouvoir et violence sociale

  • La haine – Mathieu Kassovitz (1995)

    Un classique pour comprendre la colère, la relégation et les mécanismes de violence dans les quartiers populaires, toujours d’actualité.

  • Les Misérables – Ladj Ly (2019)

    Une plongée contemporaine dans les tensions sociales, policières et politiques, montrant comment la violence s’accumule avant d’exploser.

  • I Am Not Your Negro – Raoul Peck (2016)

    À partir des textes de James Baldwin, une analyse puissante des structures raciales, de la domination et de l’aveuglement des sociétés occidentales.

Écologie, territoires et luttes invisibles

  • Dark Waters – Todd Haynes (2019)

    Un film clé sur la pollution industrielle, la contamination invisible et le combat juridique face à des violences environnementales systémiques.

  • La terre des hommes – Nausicaa Dewez (2020)

    Documentaire sur les effets concrets de l’exploitation des territoires et les résistances locales face aux logiques extractivistes.

  • Le grain et l’ivraie – Safia Kessas (RTBF)

    Enquête sur la manière dont certaines luttes écologiques sont récupérées, édulcorées ou neutralisées par des discours dominants.

Parole, invisibilisation et reconnaissance

  • Nous – Alice Diop (2021)

    Un film sensible et politique sur les marges, la visibilité, la dignité et les vies ordinaires que les récits dominants ignorent.

  • Bigger Than Us – Flore Vasseur (2021)

    Portraits de jeunes militants à travers le monde, utile pour penser l’engagement, ses limites, et les tensions entre symbolique et transformation réelle.

Luttes, reconnaissance et auto-détermination

  • Exterminate All the Brutes – Raoul Peck (2021)

    Une série documentaire exigeante sur l’histoire longue de la domination, du colonialisme et des récits qui les ont rendus acceptables.

  • The Territory – Alex Pritz (2022)

    Documentaire récent sur les luttes des peuples autochtones d’Amazonie face à la déforestation, directement en résonance avec les discussions sur la COP et l’autodétermination.

Julien Devaureix|

Quand on parle d'écologie, de climat, de transition, de scénario à long terme, on oublie trop souvent de parler aussi de pouvoir et de rapport de force, et aussi de ceux qui payent souvent déjà le prix du monde tel qu'il fonctionne aujourd'hui ou tel qu'il dysfonctionne.

Parce que la crise écologique, c'est pas seulement une question environnementale. C'est pas seulement une question qui concerne le CO2, ou ce qu'on avait appelé le vivant, la biodiversité, etc. C'est aussi une crise sociale, politique, et qui est profondément inégalement répartie. On a certains territoires qui encaissent plus tôt, plus fort. On a certains corps aussi, qui encaissent les choses plus violemment. Et c'est pas un hasard ou un accident. Et entre la fin du monde et la fin du mois, comme on dit souvent, entre discours globaux et réalité locale, on a une fracture évidente qui s'est installée et qui pose aussi une question assez simple. Qui parle de l'écologie ? Depuis où ? Et pour qui ?

Dans cet épisode, on va parler d'écologie, mais aussi de domination, de violence structurelle, de colère et de reconnaissance symbolique. Et de ce qui signifie réellement réparer des territoires, des corps et du lien. Et pour parler de ça, j'ai reçu Féris Barkat, qui est un jeune activiste, fondateur notamment de Banlieue Climat, qui me parle de son parcours, de son combat et surtout de sa vision des choses. Donc c'est une conversation qui est assez dense, assez exigeante parfois, qui peut nous mettre mal à l'aise selon d'où on l'écoute, parce qu'elle surprend, conversation aussi sans raccourci. On a pris le temps pour, comme toujours dans Sismic, essayer de nous faire un peu changer de regard ou en tout cas regarder les choses autrement. J'espère que ça vous plaira, et pour aller plus loin, je vous invite à consulter sismic.fr où vous trouverez notamment énormément de notes sur cet épisode pour aller plus loin, les références et le transcript qui est disponible si vous le souhaitez. Merci encore d'écouter, merci pour votre attention, merci d'être là, merci pour votre soutien si vous êtes déjà soutien actif, et bonne écoute.

Féris Barkat|

Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais le monde, il ne vous attend pas. Le monde, il bouge et il bouge vite.

Julien Devaureix|

Bienvenue sur Sismic. Bonjour Féris.

Bonjour, ça va ?

Écoute, ça va. J’espère que tu n’es pas trop fatigué par le décalage horaire, parce que tu reviens du Brésil. On en reparlera un petit peu tout à l’heure. Et puis, depuis, tu as pas mal d’activités : on va parler de tout ça. Mais d’abord, est-ce que tu peux, tout simplement, comme d’habitude, te présenter ? Me dire un peu d’où tu viens et ce qui a structuré ta vision de la société et du monde. Je te demande de faire assez court, mais ton histoire est quand même assez intéressante : tu peux dérouler un petit peu, puis je te relancerai.

Féris Barkat|

Écoute, moi je suis Féris Barkat, un activiste qui vient de Strasbourg à la base, qui maintenant est sur Paris, et qui défend les enjeux de justice sociale, de justice climatique, et surtout aussi à travers des formes qui vont me parler, qui vont me toucher et qui vont me plaire. Donc c’est beaucoup d’éducation populaire, parce que j’estime qu’il y a un besoin de conscientisation, en tout cas des jeunes que j’accompagne dans différents territoires, et aussi à travers la culture, avec des événements culturels qu’on organise à Paris, mais pas que.

Julien Devaureix|

OK. Développe un petit peu, parce qu’a priori — et c’est aussi ce qui fait cette spécificité — tu n’étais pas prédestiné à t’intéresser directement à ce sujet-là, encore moins peut-être à être médiatisé. Donc, comment es-tu venu progressivement t’intéresser à ces idées de justice sociale, et puis en particulier aussi à l’écologie, puisque c’est au cœur de ta démarche ?

Féris Barkat|

Pour ce qui est des enjeux écologiques, à la base, il y a eu une prise de conscience vis-à-vis de ma mère, qui est tombée malade quand j’étais à Londres. Donc, en fait, très vite, sur les questions de santé, ça a été la porte vers l’écologie. C’est-à-dire que j’ai étudié ce qu’on appelle les exposomes, ce à quoi on est exposé dans différents territoires. À Bagnolet, il y a un enfant sur trois qui a de l’asthme : c’est parce qu’il y a plus d’exposition à la pollution de l’air. Il y a plein de territoires. À Marseille, il y a des gens qui meurent parce que l’eau est polluée.

Dans la cité Herbelle, dans le Cachet Nord. Il y a plein d’endroits comme ça qu’on appelle « banlieue » : historiquement, lieu banni. Donc on parle de quartier populaire, mais aussi de ruralité. On est vraiment tous ceux qui sont loin du droit commun, loin des centres-villes, et qui vivent des réalités environnementales — des violences environnementales — souvent sous-estimées, mal comprises ; et surtout, on ne réalise pas que c’est eux les premiers concernés.

Quand j’ai pris conscience de tout ça, je me suis dit qu’il fallait qu’on parle plus à notre place. On ne va pas leur laisser le monopole de la parole sur l’écologie, parce que c’est quelque chose qui nous appartient ; c’est quelque chose que nos parents ont eu comme pratique ancestrale, bien avant les bourgeois qui se sont emparés de l’écologie. Maintenant, c’est une écologie qui nécessite de se désindividualiser, et qui consiste à aller sur le collectif pour installer un rapport de force et arrêter de culpabiliser toujours les mêmes. On ne va pas commencer à aller se plaindre que les gens consomment mal quand l’offre est foirée.

Donc, en fait, c’est un peu tout ça qui m’a réveillé, en me disant que c’était un mot trop connoté, un concept dont on s’était fait déposséder, et qu’il fallait qu’on le réinvestisse, à travers, d’abord, une expertise.

Donc on a monté une asso il y a trois ans, qui s’appelle Banlieue Climat. On l’a montée d’abord à Strasbourg, puis après c’est parti partout en France, avec une asso qui s’appelle Tesla Bastrasbourg, avec qui on a commencé à travailler ; puis après, plein d’assos de terrain, en fait, qu’on a rencontrées et qui nous ont aidés à mobiliser des jeunes sur le terrain pour faire nos formations.

Et c’est comme ça qu’on a vu qu’il y avait un mouvement qui pouvait se monter sur la question de l’éducation populaire, sur l’écologie, parce que, malheureusement, c’était quelque chose de tellement connoté qu’on ne s’y intéressait plus. Et nous, plus les jeunes sont désintéressés, plus on s’intéresse à eux. C’est comme ça qu’on a commencé à monter une formation de 8 heures, certifiée par le ministère de l’Enseignement supérieur. On a commencé à aller sur le terrain, sur leur territoire, pour les accompagner, les former, et essayer de développer un réseau un peu national, avec des antennes partout, qui ensuite mènent des actions, font des plaidoyers et essayent de lutter, tout simplement.

Julien Devaureix|

Ça veut dire quoi, « connoté », quand tu dis que l’écologie est connotée et qu’on a été dépossédé ? Parce que ce n’est pas forcément évident, je pense, pour beaucoup de gens qui vont écouter.

Féris Barkat|

Ça veut dire que les présents créent des absents. Et que, quand une personne, par exemple, blanche, CSP+, va s’emparer d’une question et va aller défendre l’écologie sur un plateau télé, sa présence, inévitablement, va créer des absents. Moi, quand je vais parler là, il y a des gens qui vont se dire : « Mais qu’est-ce qu’ils racontent ? », et ils ne vont pas se reconnaître dans la définition de l’écologie.

Donc, le problème, ce n’est pas qu’il y ait une parole bourgeoise de l’écologie, notamment centrée sur la consommation individuelle, centrée sur des modes d’action et de militantisme qui ne ressemblent pas, sur des modes de politique publique qui ne vont pas prendre les angles morts des quartiers populaires. Ce n’est pas grave que ces gens-là soient juste en mode CO2 toute l’année et qu’ils fassent de grandes thèses là-dessus. Le problème, c’est qu’ils ont le monopole.

Et donc, quand je dis que l’écologie connotée est mal incarnée, c’est que le message est important, mais c’est le messager qui l’incarne, et c’est le messager qui va réussir à rassembler des gens de différents types de profils et de classes sociales autour de lui. Et ces classes sociales, malheureusement, c’est un peu toujours les mêmes : c’est ceux qui ont la capacité, soi-disant, à l’abstraction.

C’est-à-dire qu’on l’a vu avec les gilets jaunes : les gilets jaunes ne s’intéressent pas à l’écologie parce qu’ils n’ont pas le temps ni l’énergie de s’intéresser à la fin du monde, parce qu’ils doivent gérer la fin du mois. Et donc, on oppose les deux sans comprendre que la fin du monde aggrave la fin du mois, et sans comprendre qu’en réalité.

Si on ne s'intéresse pas à l'écologie, c'est parce que ça a été mal présenté, mal amené, et beaucoup trop incarné par les mauvaises personnes qui vont justement ensuite faire passer des taxes qui ne sont même pas progressives, qui vont faire peser le poids sur les plus précaires. Et donc, inévitablement, ils vont être éloignés de l'écologie, mais parce que c'est un éloignement qu'on a construit, ce n'est pas un éloignement qui est acquis, ce n'est pas une théorie un peu post-matérialiste en disant que ce sont des gens qui n'ont pas le temps de s'intéresser à... Mais non, bien sûr que si. On parle de cancer, on parle de pesticides qui tuent tout le monde. On parle de vagues de chaleur qui tuent 1-2 millions de personnes depuis 2012. De réfugiés climatiques et de sécheresse qui sont en train de toucher toute la planète. Donc, bien sûr qu'on n'est concerné pas ça. Mais le problème, c'est comment c'est amené. Et à nouveau, le problème, c'est pas le message mais c'est le messager. Donc, il y a un problème d'incarnation comme beaucoup de sujets. Et il y a un problème aussi de forme que la lutte va prendre.

Les manifs, les pétitions, les choses comme ça, c'est pas forcément des choses qui vont nous toucher, donc on a essayé de créer autre chose.

Julien Devaureix|

Donc t'as le sujet de l'incarnation, c'est-à-dire de proposer un point de vue qui soit différent. Tu disais qu'on va avoir tendance à parler beaucoup de CO2 ou d'aller sur des sujets techniques, etc. Est-ce que ce que t'as voulu apporter, c'est un autre point de vue de ce qu'est l'écologie et aussi de ce que les conséquences, notamment des règlements climatiques, vont représenter pour les classes populaires ? Pour comprendre vraiment d'où tu pars, quel était le moteur ?

Féris Barkat|

En fait, c'est redonner une base aussi scientifique.

Une base théorique et abstraite sur l'écologie. Ça, on n'est pas contre parce que nous, on a une formation qui consiste justement à recréer une expertise chez nous. Donc, on n'est pas sur un truc où on ne veut pas les sujets techniques.

Bien sûr que si. Nous, à la fin de la formation, les gens comprennent le permafrost, ils comprennent les boucles de rétroaction, ils comprennent ce que tu veux ; ils sont ultra motivés pour continuer à apprendre.

Là, on est beaucoup sur les questions de géoingénierie, donc on creuse les sujets. La question, c’est comment ça est amené et qui est-ce qui va leur parler. Et donc nous, quand on va à Montpellier, au fin fond de la Paillade, et qu’on ramène un jeune qui a le même parcours que ces jeunes-là pour parler avec eux, bien sûr que ça va plus les toucher. Bien sûr qu’ils vont se sentir mobilisés, alors qu’au début ils sont en mode : « Mais l’écologie, mais qu’est-ce que tu racontes ? »

Et à la fin de la journée, ils comprennent ce qui se passe, et on arrive à créer du lien avec eux : ils veulent s’engager, ils montent un projet autour de la sécurité sociale de l’alimentation dans leur ville, et c’est comme ça qu’on peut commencer à monter des projets ensemble.

Mais, dans un premier temps, il y a un problème d’incarnation et, dans la manière dont on aborde les sujets, effectivement, on essaie de créer un lien un peu plus concret avec ce qu’ils vivent sur leur territoire. Donc : sur votre territoire, c’est comment, au niveau de l’écologie ? Vous, vous êtes exposés à quoi ? Et aussi, peut-être, sur les territoires de vos parents, si vous avez des parcours, des trajectoires issues de l’immigration : les sécheresses, les réfugiés climatiques, les stress hydriques ; on regarde un peu tout.

Mais le but, ça reste de créer un lien concret avec leur quotidien, un lien concret avec la santé, mais aussi une abstraction sur les sujets techniques, parce qu’il faut qu’on puisse maîtriser.

Récemment, un groupe de mamans qui s’est mobilisé sur la question du mercure dans le thon, on les a accompagnées ; on a travaillé avec une asso qui s’appelle Bloom.

Avec qui on a fait tout un programme autour de ça et elles ont été celles qui ont porté la question du mercure dans le thon au Sommet des océans à Nice. Mais pourquoi c'est important que ce soit elles ? Parce qu'elles, toute l'année, soit elles cuisinent pour nous, soit elles vont organiser des maraudes, des maraudes à base de quoi ? De thon. Donc, à chaque fois, cet aliment-là. Elles ont eu l'impression d'empoisonner leurs enfants, d'empoisonner leur entourage. Et donc c'est pour ça que c'est pertinent que ce soit elles qui le défendent. Le problème avec les questions écologiques, c'est que tout le monde se sent légitime de se dire que ça lui appartient. Et effectivement, ça appartient à tout le monde. Quand on regarde un monde à plus 3 degrés, tout le monde est touché. Il faut juste comprendre que certains sont touchés avant d'autres. Et que du coup, la position qu'il faut avoir, c'est pas avoir une prétention de parler au nom du monde entier. C'est pas avoir la prétention de : « Parce que j'ai des bonnes intentions », la représentativité n'est pas acquise de par tes bonnes intentions. Tu peux lutter pour la Terre entière et pour le monde entier, mais ne pas être en mesure d'avoir un potentiel identificatoire vis-à-vis des publics que tu veux toucher. C'est pour ça que chacun doit avoir sa place. C'est cette justesse-là qu'on essaie de trouver et qu'on essaie d'incarner.

Julien Devaureix|

C'est quoi, pour comprendre le rapport à la nature, on l'imagine un peu, quand on grandit au milieu de toujours plus largement le rapport aux enjeux énergétiques climatiques, est-ce que c'est vraiment un truc complètement absent ? Tu parlais aussi de cette tension qu'il va y avoir entre fin du mois et fin du monde : comment elle est discutée, comment elle est vécue dans les quartiers, quoi.

Féris Barkat|

Je pense que quand une violence est invisibilisée, plus tu vis une violence parfois, moins tu la vois. Je pense qu'il y a une normalisation qui s'installe, de part le fait que les espaces verts ne soient pas présents, de part que l'environnement est foiré. Forcément, ça ne permet pas de développer une conscience environnementale assez poussée, bien que nos parents moi, mon grand-père c'était bon il s'est engagé en tant que tirailleur pour la France, ensuite il a fait la guerre d'Algérie pour l'Algérie et après il a encore il a encore servi mais, Quand il a arrêté, il s'est installé en tant que paysan. Donc on a un rapport à la Terre qui n'est pas si éloigné.

Malheureusement, le fait qu'on soit dans des HLM totalement coupés de tout fait que forcément on se déconnecte. Et l'humain s'habitue très vite à son environnement.

Et donc ça devient juste un miroir de cette déconnexion. Donc forcément au début d'un premier temps, on a du mal à se dire qu'il faut aller retravailler notre question de notre rapport au déplacement, la mobilité, c'est pour ça qu'on a organisé un séjour, Saint-Ouen-Strasbourg à vélo cet été, avec un groupe de mamans et de jeunes qui était compliqué à organiser, mais ça a été important pour nous, ça a débloqué tellement de choses parce que la culture du vélo, pour des mères qui sont parfois excisées qui n'ont parfois pas la culture du vélo parce que c'est des choses qu'on ne nous a pas apprises et c'était aussi lié, à la question de la virginité des questions très compliquées, culturelles qui font que du coup le vélo, ok, c'est pas pour nous, Aller partir en Amazonie Et se mettre en nature ouais c'est pas forcément un réflexe Aller partir à la Clusa, on a organisé un séjour à la Clusa En face du Mont Blanc pour comprendre les conséquences Sur les glaciers, c'est pas tout de suite évident Alors que pour d'autres c'est logique Donc c'est juste ça, ce rapport là Entre évident et, Difficile qu'on essaie de casser Et de créer des dynamiques Qui font que on se réapproprie Notre environnement et pas que Celui dans lequel on a grandi.

Malheureusement je pense que c'est pas qu'une question de, de quartier populaire ou pas c'est juste une question de urbain et pas urbain et que ce rapport là la nature dans tous les cas il est cassé donc c'est juste, comment on le reconstruit la difficulté c'est que quand c'est un peu trop abstrait on a du mal à vouloir protéger un truc qu'on connait pas donc c'est pour ça qu'il faut essayer de, rétablir cette connexion là et notamment ce qu'on fait nous avec des formations, parce qu'on se dit que la première étape, la première pierre, c'est la pédagogie, c'est l'éducation populaire, et ensuite ça nous permet de développer d'autres choses.

Julien Devaureix|

Et comment le manque de bagages scientifiques, ou le manque de culture générale sur ces sujets-là, dont tu as un peu parlé, devient aussi une domination, parce que c'est aussi au cœur de ton sujet et ça touche à d'autres thématiques, tu vois, comment tu parles aussi du concept d'épistémologie, de l'ignorance, comment une société organise sa propre ignorance, en tout cas pour certaines couches de la société, et comment est-ce que ça peut éclairer une violence structurelle dont tu parles et que tu combats et qui dépasse aussi le sujet de l'écologie, quoi.

Féris Barkat|

Ça dépasse totalement le sujet de l'écologie, c'est sur plein de violences, le fait d'avoir une information totalement imparfaite, une information qui soit difficile à trouver ou mal incarnée, ou juste une information qui parfois n'existe pas, quand on regarde certaines recherches, parce que par exemple les statistiques raciales en France, on ne peut pas les faire, ça pourrait être intéressant de voir les différences d'espérance de vie, on sait qu'il y a 8 à 10 ans avec cadre sup et ouvrier, mais il faudrait voir plus profondément de quoi on parle donc ces recherches on les trouve pas forcément ce qui fait qu'on a du mal, à conscientiser la violence à mettre des chiffres dessus à se dire mais attends est-ce que c'est juste moi qui suis victime, des particules fines de 1 micromètre de diamètre qui rentre dans le sang et qui fait des cancers partout dans le tabac et non en fait il y a tout le pays qui est contaminé, ah ok d'accord je comprends que en fait c'est structurel en fait c'est une masse c'est une question de classe sociale et le fait qu'on ne comprenne pas forcément que les réalités qu'on vive soient, uniformément partagées, ça nous empêche de penser en tant que groupe, ça nous empêche de penser en tant que classe, ça nous empêche de penser en tant que masse qui peut potentiellement avoir un rapport de force, proposer des politiques publiques et essayer de se battre donc je pense que le problème avec.

On parle d’épistémologie de l’ignorance, mais on peut aussi parler d’agnotologie. Ce terme est né avec Robert Proctor, à propos des cigarettiers, à l’époque où ils disaient : « Le tabac, ça ne fait pas trop de cancers. Enfin si, ça fait des cancers, mais tu sais qu’il y a aussi ça qui fait des cancers, et ça, et ça. » Ils ont créé des études pour essayer de diffuser l’idée que les cancers du poumon étaient causés par plein d’autres choses que le tabac, et cette capacité à dissimuler, ou en tout cas à mettre en avant autre chose.

Ce déplacement — dissimuler, ou en tout cas montrer d’autres problèmes, ou juste changer de cible — fait que, parfois, on a du mal à comprendre qu’on a un ennemi commun : comment le capital gère les ressources, gère le travail et gère notre environnement.

Julien Devaureix|

C’est intéressant que tu ailles là-dessus, parce que je voudrais aussi que tu développes un peu ta vision, toi, de ce qu’est l’écologie. On voit bien que tu fais des liens entre plein de sujets, et d’ailleurs, médiatiquement, tu es sollicité sur plein de sujets. Mais si tu dois décrire l’enjeu autour du futur, de l’écologie, du climat, etc., comment est-ce que tu poses les choses, toi ? Comment est-ce que tu arrives à expliquer ça assez simplement à des gens qui ne connaissent pas forcément extrêmement bien le sujet ? Qu’est-ce que tu utilises pour tisser la toile, tisser la trame qui permet de comprendre les liens ? C’est une question large.

Féris Barkat|

Non, mais nous, on essaie de rendre ce sujet le plus concret et basique possible. C’est une question de dignité, de survie : comment tu te déplaces, comment tu respires, comment tu manges. Une fois qu’on rétablit ça, notre porte d’entrée, c’est la question de la santé. Parce que c’est ça qui permet de constater : on a tous, dans notre famille, malheureusement, des gens qui sont touchés par une maladie, par un cancer, par quelque chose qui… On voit 70 % de cancers supplémentaires dans ma génération qui vont arriver ; donc c’est terrifiant, les maladies, comment elles vont s’installer. Et donc c’est plutôt notre porte d’entrée pour ensuite élargir vers une forme de politisation plus générale.

Mais la porte d’entrée, elle est sur des choses qu’on vit de manière très, très concrète, et ensuite ça nous permet d’élargir sur le corps, exactement sur la chair ; et ensuite, on permet d’élargir à quelque chose de beaucoup plus systémique en disant : « Mais regardez : en fait, nous-mêmes, on contribue à ça de par… » Mon père, il est ouvrier : de par le fait qu’on soit là à être dépossédés de notre force de travail par le capital. En fait, on est dépossédés de quoi, encore ? De notre capacité à juste vivre dans la nature, alors que vos ancêtres… Et ensuite, on continue à augmenter pour essayer de comprendre que, de manière générale, il y a des dominations qui s’installent, il y a des opprimés et il y a des oppresseurs, et qu’il faut comprendre la dynamique pour essayer de s’en émanciper.

Julien Devaureix|

Et comment vous agissez concrètement ? Comment est-ce qu’on répare un territoire abîmé, justement, par cette violence un peu lente qui s’est installée ? Qu’est-ce qu’on répare en premier : on va s’attaquer au sol, à l’eau, au corps — tu parles de la nation de corps —, au lien social ? Tu fais tout ça en même temps ? Vous avez une méthode, j’imagine, un petit peu, qui commence à se mettre en place ?

Féris Barkat|

On répare d’abord les gens, nous. On répare d’abord les cœurs, on répare d’abord les liens entre nous. C’est-à-dire que ce qu’on essaie de faire sur un territoire, c’est d’abord, évidemment, d’apporter de la connaissance ; mais cette connaissance-là, c’est un prétexte pour passer du temps tous ensemble, pour commencer à monter des projets, mais qui sont d’abord des prétextes pour être ensemble, pour aussi, potentiellement, montrer qu’il y a un chemin d’émancipation qui existe.

Donc, montrer que c’est possible, c’est la première étape, avant toute chose. C’est pour ça que nous rémunérons les jeunes qui viennent former, qui sont formateurs avec nous. C’est-à-dire qu’il y a les jeunes qui sont formés, et les plus motivés peuvent devenir formateurs.

Le but, c’est que, dans leur territoire, ce ne soit pas à nous de venir dans tous les territoires de France et de faire le taf. C’est qu’au fur et à mesure, on n’existe plus forcément, et qu’eux, sur leur territoire, ils créent leur structure. C’est le cas à Laval, par exemple : il y a une asso qui a été créée il y a une semaine à Laval, avec des jeunes absolument incroyables, qui commencent à se mobiliser sur le territoire pour faire du lien entre ruralité et quartier populaire.

Et ces jeunes-là, ils sont dans leur processus. On les a accompagnés en les formant ; on les a accompagnés en les faisant venir sur Paris, en leur faisant vivre plein de formations différentes : sur la prise de parole, sur leur capacité à mobiliser sur le terrain, sur leur capacité à faire du community organizing. C’est littéralement organiser les communautés, comme on a pu le voir avec Obama à l’époque, pour que des premiers concernés s’accaparent leurs propres sujets, pour qu’ils puissent ensuite lutter et s’engager politiquement.

Donc on essaie de donner un maximum d’outils. Mais ces outils-là, c’est aussi un prétexte pour être ensemble, pour montrer que c’est possible, pour montrer qu’il y a d’autres voies qui existent en termes de métiers, de rémunération, de chemin, si on arrive à financer nos actions.

Et donc, une fois qu’on montre que c’est possible sur le terrain, ensuite ça structure en forme de saut d’assaut pour la voile. Soit c’est le climat qui crée des antennes sur le terrain, comme à Strasbourg, comme à Marseille aussi. Prochainement, on va avoir des bureaux qui vont arriver. Et donc, à ce moment-là, on arrive à monter des antennes qui reposent beaucoup sur des lieux.

Il faut vraiment qu’on comprenne ça : la question du lieu, elle est primordiale, aujourd’hui en France, notamment dans les territoires populaires.

Il y a un sort de système féodal qui est organisé par les partis politiques qui fait que si tu ne suis pas leur politique, ils ont les subventions, les salles, les espaces, les lieux. Et donc, tu es obligé de souscrire à la politique locale si tu veux exister politiquement. Et donc, après, on se plaint de pourquoi tout le monde est de politiser ? Pourquoi les gens ne passent pas les partis ? C'est parce qu'en fait, à la base, parce que les partis ont un monopole sur juste les salles. Je connais des gens à Grigny, ça fait 20 ans qu'ils attendent d'avoir une salle. 20 ans, ce n'est pas normal. Donc, en fait, on se pose la question. Il y en a des grands débats sur la conscientisation, révolutionnaire des jeunes de quartier populaire de pourquoi les gens ne se politisent pas mais la réalité c'est que c'est simple, à partir du moment où c'est les partis qui monopolisent un territoire il n'y a que trois options la première c'est de souscrire à la politique du parti, donc forcément ça crée des tensions parce que certains ne vont pas y souscrire, pourquoi tu nous as trahis c'est comment, donc on se tire dessus on va se tirer dessus entre nous donc ça fait que forcément certains vont pouvoir avoir des salles et des lieux, mais d'autres non et donc ça crée des tensions, c'est très compliqué.

Ces gens qui ont des salles Forcément leur politisation Elle va être très peu radicale Parce qu'ils vont devoir s'insérer Dans un schéma Qui plaît aux partis politiques de la ville Ce qui fait que généralement On arrive sur des enjeux d'entrepreneuriat, De maraudes, de ramassage de déchets Ce qui sont donc des conséquences Et pas des causes Donc on va toujours rester en surface, on est condamné à ça C'est pour ça que la plupart des actions En quartier populaire elles se résument un peu à ça Malheureusement, et c'est très bien, mais malheureusement on va pas forcément au-delà Deuxième aspect, c'est être en mesure d'être dans une forme de radicalité qui va vous ostraciser de l'espace politique et médiatique, mais qui fait que très vite, tu es très fébrile, très faible. Parce qu'on a vu avec les mobilisations sur la Palestine ou sur d'autres sujets, très vite, d'un point de vue judiciaire, d'un point de vue juste des attaques que tu vas te prendre, tu n'es pas protégé. Donc ce genre de mouvement finissent par mourir. Les gens s'essoufflent, sont vus comme les fous du bus parce qu'ils n'ont pas forcément accès à une parole pour se défendre, pour lutter. Et ça, c'est très compliqué ensuite de s'en défaire. Et la troisième option, ce qui est malheureusement le cas en majorité dans les territoires urbains de manière générale, c'est une forme d'individualisation des trajectoires. Mon émancipation passe que par moi-même.

Mon salut ne passera que par mes actions individuelles. Donc, à quoi bon lutter pour un système qui m'a déjà exclu ? Je vais lutter pour moi-même. Et donc, c'est pour ça qu'on a des gens qui sont atomisés, qui pensent qu'à eux, parce qu'en fait, ils n'ont pas des espaces pour faire commun. Ils n'ont pas des espaces pour faire groupe. Les groupes, on y est déjà assigné. C'est un groupe de tu es un jeune. T'es un arabe. T'es un jeune de cité. T'es un jeune qui est délinquant. T'es un jeune qui sort de prison. Donc, les catégories, ce n'est pas nous qui les faisons. Et donc, soit on accepte d'être assigné à celle-ci et on essaie de s'émanciper. Donc, après, on va dans un nouveau groupe. Si on arrive à être un transfuge mais du coup on réplique des dominations que nous même on a pas choisi mais c'est parce qu'on a changé de catégorie donc on est obligé de s'adapter et là c'est tout ce qui est question de transfuges de classe qui sont très compliqués à gérer ou option 2.

Tu crées ton propre groupe. Et c'est ce que nous, on essaie de faire. C'est-à-dire que l'individualisation qui fait que... des trajectoires de vie qui fait que, du coup, on n'est pas dans une forme de lutte collective, là où à l'époque, les prolétaires à la marge pouvaient se dire qu'on va lutter tous ensemble pour des droits communs. Là, c'est plus le cas. Les gens sont atomisés, les gens pensent pas à des droits communs parce que les droits, on a accès à ces droits-là, mais juste de manière différenciée.

Donc c'est compliqué de rassembler tout le monde. Donc en réalité, nous, tout le principe, c'est de recréer des espaces, des groupes, des lieux, donc ça passe par des espaces, à Laval l'Asso va avoir des locaux prochainement, nous le climat on va avoir enfin des bureaux à Strasbourg l'année prochaine, à Marseille on va ouvrir, à Paris on a une école, qui est la première école populaire du climat dans laquelle on fait nos formations et nos ateliers, donc créer des espaces c'est la première étape pour rassembler les gens et ensuite les projets c'est des prétextes pour exister, pour montrer que d'autres voies sont possibles, mais tout le principe de mon travail je pense c'est de créer des groupes et des espaces pour que les gens puissent, proposer d'autres valeurs, d'autres plaidoyers d'autres manières de vivre mais un peu de manière alternative à ce qui se propose aujourd'hui ou à ce qu'on nous impose aujourd'hui.

Julien Devaureix|

Donc l'écologie, c'est un point d'entrée, c'est un point d'entrée pour faire en sorte que les gens se parlent, s'intéressent à des choses aussi plus grandes que leur quotidien, et en même temps, c'est ancré dans le territoire, c'est ancré dans des choses extrêmement concrètes. Et ça permet aussi de faire réfléchir des gens à des problématiques de société beaucoup plus larges, et ça déborde.

Féris Barkat|

Exactement : c’est un point d’entrée, et c’est aussi un point de sortie, parce qu’on continue notre travail là-dessus, au niveau des politiques publiques qu’on va essayer de proposer, notamment sur la question de la qualité de l’air, la question des particules fines. On a fait un travail là-dessus avec un manifeste ; on essaie de travailler la question de l’alimentation, comme on peut. Donc, on ne lâche pas le sujet. Mais effectivement, tu as bien résumé le truc : ça reste un point d’entrée, comme la plupart des actions que j’essaie de faire. Comme la culture : quand on réunit des gens dans un musée pour parler de l’exil, ça reste aussi un point d’entrée pour recréer des groupes, pour créer des espaces.

Julien Devaureix|

Qu’est-ce que ça apporte, fondamentalement, comme point de vue différent ? En tout cas, qu’est-ce que ça t’apporte en plus, par rapport—comme tu le disais—à une vision blanche ou bourgeoise, comme des « boctins » employés pour mieux cerner le sujet, pour en faire quelque chose de différent ? Qu’est-ce qui manquait, en fait, dans ces discours-là, et que tu essayais d’apporter via cette approche terrain et cette approche banlieue ?

Féris Barkat|

L’approche terrain, elle n’apporte rien à la cause, si ce n’est une forme de convergence des luttes ; mais elle apporte tout aux premiers concernés, qui se sentent concernés sur des sujets qui les concernent.

Julien Devaureix|

C’est plus abstrait.

Féris Barkat|

Une manière de… Si vous voulez être en mesure de créer un rapport de force qui a un sens, vous ne pouvez pas faire sans nous. Mais la vérité, c’est que si, même, vous ne voulez pas créer un rapport de force qui a un sens, et que vous voulez continuer à bloquer les autoroutes et à se faire instrumentaliser… Parce qu’ensuite, une fois que vous avez bloqué quelque chose, qu’est-ce qui va être utilisé par les médias ? Ils vont dire : « Mais regardez, ces gens-là sont antisociaux, ils sont contre les gens de la classe populaire, parce que vous voyez bien que vous les bloquez à aller travailler. » Et donc, on va instrumentaliser les plus précaires, ou les classes populaires, contre ceux qui défendent l’écologie. Donc, en fait, on va créer les écolos bourgeois et les classes populaires qui s’affrontent. Alors qu’en réalité, on a le même combat. C’est juste qu’eux, ils l’ont monopolisé. Et ils n’ont pas compris que, parce qu’ils l’ont monopolisé, ils vont se faire systématiquement… battre sur le terrain rhétorique, et eux, ils vont se faire les écolos.

Julien Devaureix|

Bobo, pour caricaturer.

Féris Barkat|

Exactement. Et les classes populaires vont tout le temps se faire instrumentaliser. On va parler de leur place parce qu’ils ne sont jamais invités à parler ; et donc ils vont se faire instrumentaliser en disant : « Mais regardez, eux, ça ne les intéresse pas. »

Avec deux-trois micro-trottoirs et deux-trois sondages d’IFOP, ils vont pouvoir expliquer que, finalement, ça ne les intéresse pas. Mais à quel moment la survie de tes gosses, ça ne t’intéresse pas ? C’est juste que le sujet était mal amené, il faut arrêter ces histoires.

Donc, du coup, nous, on essaie juste de l’amener pour, 1 : se défendre. Le point de départ, ce n’est pas de rapporter quelque chose à la lutte, d’avoir un propos, d’y faire, ou je ne sais quoi : c’est juste l’auto-défense.

On est en train de vivre une réalité sur laquelle on n’arrive pas à mettre de mots. Donc on a été dépossédé, d’un point de vue conceptuel, des outils pour décrire ce qu’on vit. C’est quand même très problématique. Parce que, du coup, comment on va pouvoir, à un moment, lutter ? Comment on va pouvoir prévenir nos entourages ou les prochaines générations ? Enfin, on ne peut rien faire : on est dépossédé de ça.

Donc, d’abord, on apporte les outils théoriques. Une fois qu’on est en mesure de visibiliser la violence, on lutte contre elle. Mais la première étape, c’est de la visibiliser.

Le problème, c’est que, pour certains, c’est tellement logique que cette violence soit visible : elle est tellement présente dans leur quotidien. Les outils ont été sociabilisés pour l’avoir immédiatement. Qu’en fait, ils s’accaparent le sujet, ils n’en parlent qu’eux, ils en parlent mal, en disant que le seul problème, ça peut être le réchauffement climatique et le CO2 ; sauf que, CO2 ou pas CO2, les gens meurent quand même de la pollution de l’air.

Donc, comment on fait ? Neuf millions dans le monde, 49 000 à 100 000 en France : qu’est-ce qu’on fait ? Eh ben, on est là.

Julien Devaureix|

Donc ton accent, ça s'inscrit dans la lutte sociale face à une violence structurelle aussi, je comprends bien, puisque tu as dit que notamment tu as une violence dédominée qui est une réaction aussi à une autre violence qui va être plutôt un état de fait institutionnel. Et de manière générale, c'est quoi ton rapport à la question à la fois de l'apathie qui peut y avoir et de la colère qui s'exprime d'une autre manière ? Parce qu'on parle souvent de violence, non-violence, de violence structurelle, c'est un truc que t'as évoqué plusieurs fois, mais comment toi tu analyses cette colère parfois contenue, parfois pas contenue, notamment dans les quartiers, sur ces sujets-là et sur d'autres trucs dont tu parles.

Féris Barkat|

Je pense que la colère, elle est saine, et moi, ce qui m'inquiète, c'est quand elle n'est plus là, alors que c'est quoi pour les quartiers populaires, mais c'est de manière générale. C'est comment cette colère-là, on l'intériorise, on la... On l'a fait passer comme étant anormale, ce qui fait que, in fine, on a du mal à lui donner un débouché politique. Parce qu'à partir du moment où cette colère est là, il faut qu'elle puisse s'exprimer politiquement d'une manière pertinente pour que ton environnement change et que ta réalité change. Sauf qu'on a été dépossédé des moyens d'expression. Donc forcément, elle va s'exprimer d'une manière qui ne va pas te plaire. Qui ne va pas plaire à la société, qui va, à un moment, ça peut être, et c'est le cas partout, le cas partout, à partir du moment où la précarité crée de la colère, cette colère crée des violences, et ces violences s'expriment de manière très différenciée, ça peut être à travers une violence sur soi-même, à travers des rixes, à travers le fait de.

Se faire du mal à soi, ça peut être dans la ruralité, à travers les violences intrafamiliales, à travers l’alcool, à travers plein de choses qui vont auto-détruire une classe populaire.

Et c’est vrai que la question que je pose beaucoup, c’est : comment on tue ? Comment on tue en fonction de ta classe sociale ? Quand tu es tout en haut du panier, tu peux te tuer de manière très, très indirecte. C’est-à-dire qu’il y a plein d’arsenaux qui existent pour tuer des gens. Ça peut être les politiques publiques que tu vas adopter, ça peut être couper les subventions dans un hôpital, ça peut être plein de choses.

Par contre, quand tu es dans une classe populaire, comment on fait pour tuer ? C’est le meurtre. 90 % des meurtres sont dans les catégories les plus précaires de la société.

Donc, en fait, la réalité, c’est que la violence et la colère, quand elle est mal dirigée, quand elle est mal expliquée, quand il n’y a pas des mots dessus, quand il n’y a pas de débouchés politiques qui lui permettent de s’exprimer, elle va ensuite être refoulée et s’exprimer sur nous-mêmes.

Et c’est ça qui, pour moi, m’attriste le plus : voir ensuite des caméras arriver en disant : « Mais regardez, c’est sauvage. Regardez ces gens-là. Ils ne savent pas exprimer leur colère correctement. S’il vous plaît, dites-moi, racontez-moi vos oppressions, racontez-moi vos violences, mais de manière calme et détendue. »

» Mais ce n’est pas d’une insolence incroyable ? Sachant que le problème, ce n’est plus le problème : le problème, c’est d’expliquer le problème. C’est-à-dire qu’à la base, on parle d’une violence sociale ou environnementale. Et au lieu de considérer cette violence comme le problème, on va considérer que raconter ce problème, c’est le problème ; alors que le problème, c’est le problème de base, ce n’est pas le fait de réexpliquer le problème.

Donc, en fait, on arrive dans un retournement de situation absolument dramatique : il y a une violence A qui s’exprime, et parler de A, c’est le problème. Parce que, forcément, les outils pour parler de A ne sont pas concomitants, ne sont pas cohérents avec la structure médiatique, la structure bourgeoise qui permet à toute forme de parole d’exister. Parce qu’il y a une autocensure, parce qu’il y a des codes du langage, parce qu’il y a une manière d’aborder ces problèmes-là.

Et donc, à partir du moment où tu ne rentres pas dans les codes d’expression de cette violence-là, de ces problématiques-là, eh bien tu es d’office dans le spectre de l’inaudible. Et à partir du moment où tu es dans le spectre de l’inaudible, on va moraliser la question. À la base, on est sur un problème politique : il y a une violence A. Sauf que cette violence A.

Parce que tu n’as pas les codes pour t’exprimer correctement, tu vas rentrer dans le domaine de l’inaudible. Et ça va te faire passer pour le sauvage, pour le fou du coin, pour le fou du bus. On va dire : « Mais regardez, il n’est pas en mesure de s’exprimer correctement, d’articuler correctement sa pensée. » Et donc : « Ces gens-là, leur colère est illégitime. Et en plus, ils peuvent être dangereux et mauvais pour le pays : faisons attention à eux. »

Alors qu’à la base, on vient parler juste de la violence A, mais on finit par le fait que, bah, on n’arrive plus à se défendre sur ce qu’on vit, on n’arrive pas à l’exprimer correctement. Et le fait que cette expression, parfois, peut prendre des dérives peut effectivement être condamnable.

Le but, ce n’est pas d’être pour la violence : c’est juste de constater, de manière objective, que les formats d’expression — de par les inégalités à l’école, de par les inégalités structurelles, de par les inégalités environnementales, de par les injustices tout court — font que certains n’arrivent plus à exprimer leur violence comme ils le veulent.

J’ai mis la Wache à Marseille, sur la cité Herbel : donc l’eau qui était polluée dont je te parlais depuis 2011, elle alerte. Elle a interpellé Macron 18 fois, mais depuis 2011, à la base, elle alerte. Son frère est mort, sa sœur est tombée malade. Bien sûr qu’à la fin, quand elle croise Macron en 2017, elle va avoir un ton qui a déjà été très calme, mais qui va être beaucoup plus virulent que la moyenne.

Et admettons, si on fait un truc un peu imaginaire : elle craque, elle pète un plomb. Eh bien là, il y a une caméra qui va aller sur elle en disant : « Mais regardez comment elle est. » Mais c’est parce que ça fait depuis 2011 qu’on n’est pas sur le spectre de l’audible, qu’il n’y a personne qui s’intéresse à nous. Et au moment où on craque, vous venez. Mais on ne peut pas juste venir voir les conséquences sans comprendre les causes politiques de tout ça.

Et donc, le problème, dans la question de la colère, je pense, c’est le fait qu’on a été dépossédé de sa capacité à la transformer en projet politique, de la capacité à la transformer en parole audible pour les dominants. Et encore, ça, c’est une question que je me pose tous les jours : est-ce qu’il faut la transformer ? Malheureusement, je pense que moi, j’ai eu la capacité d’avoir les codes, d’avoir une éducation où mes parents étaient toujours présents pour moi. J’ai eu une chance incroyable. J’ai eu des profs qui m’ont aidé à aller dans des lycées incroyables et, ensuite, qui m’ont accompagné pour que je parte à Londres, pour que je puisse étudier.

Julien Devaureix|

Tu as fait la LSI, c’est ça ?

Féris Barkat|

Exactement. Ça fait que, même si je n’ai pas fini mon diplôme, même si je n’ai pas forcément la légitimité que je devrais avoir aux yeux de certains — et je le constate aujourd’hui à la Sorbonne, parce que c’est un peu compliqué, moi, en tant que prof, d’être totalement accepté par les professeurs de la main… voilà, exactement —, mais encore, c’est rien, parce que je sais que je peux formuler ma pensée dans les codes dominants.

Mais tous les jours, je me demande : est-ce que c’est bien de le faire ? Parce que, est-ce que ce n’est pas faire leur jeu, de rentrer dans leur case pour ensuite être audible ? Et en même temps, c’est inévitable, parce que si je ne le fais pas, il y a moins de subventions, il y a moins de jeunes qui sont accompagnés, il y a moins de trajectoires individuelles et d’émancipation que j’arrive à constater autour de moi. Et en même temps, se contenter d’un truc très court terme d’émancipation, est-ce que ce n’est pas, à nouveau, faire le jeu d’une forme d’instrumentalisation de ma parole, qui va juste servir à dire : « Regardez, le système, il marche bien, le système, il fonctionne bien. Regardez, lui, il arrive à parler et à expliquer ce qu’il vit », alors que non, parce que moi, je le fais que de manière générale, oui.

Julien Devaureix|

C’est aussi le mythe de la méritocratie qui reste très ancré : l’école républicaine qui fonctionne, la preuve, Féris existe. Est-ce que tu peux dire deux mots sur ton parcours, pour comprendre comment tu as acquis ce bagage ? Tu as notamment une prof, je crois, qui a beaucoup compris sur toi et qui t’a permis aussi, un peu, de changer de trajectoire. C’est intéressant, aussi, de voir ce cas particulier.

Féris Barkat|

J’ai eu une prof d’histoire qui m’a beaucoup aidé quand j’étais au collège. Mais moi, c’est beaucoup de profs qui m’ont toujours…

Julien Devaureix|

Donc, tu étais dans le public.

Féris Barkat|

J’étais dans le public, à la base. Mais ma mère a toujours voulu me mettre dans le privé. C’est-à-dire que, depuis le CM2, elle voulait me mettre en privé. J’ai été refusé une première fois, parce que c’était un privé qui faisait primaire, collège, lycée. Donc j’ai été refusé une première fois en primaire ; au collège, en quatrième, j’ai été refusé. Ensuite, je suis admis en seconde dans un lycée privé où, à nouveau, c’est très compliqué, parce qu’il y a des questions d’adaptation qui sont compliquées à gérer : effectivement, pas les codes, même d’un point de vue vestimentaire. Au début, c’était un peu difficile.

Après, moi, je me suis vite assimilé. Je suis vu rentrer dans le schéma du gentil rebeu qui va s’adapter à mon milieu. Donc je n’ai pas eu trop de problèmes ; je ne vais pas mentir là-dessus.

Après, j’ai à nouveau eu la chance d’avoir une prof d’anglais qui m’a beaucoup accompagné et qui m’a permis de partir à Londres. Et là, c’était à nouveau une nouvelle phase d’adaptation, parce que j’étais dans un lycée où les gens étaient très riches ; mais, à Londres, c’était un autre niveau de richesse encore.

Julien Devaureix|

Après l’ESI, qu’est-ce qui t’a décidé à revenir, justement ? Pourquoi tu ne t’es pas dit : « Je suis à l’ESI, je vais finir, je vais rentrer dans ce moule-là, entre guillemets, bourgeois, qui me donne accès à tout plein de choses » ? Et pourquoi, à un moment donné, tu t’es dit : « Je vais revenir bosser avec les banlieues » ?

Féris Barkat|

Non, moi, je me suis rien dit du tout. Comment ça s'est fait ? J'ai été forcé. J'ai été forcé parce que ma mère était dans mes pattes, je devais rentrer m'occuper d'elle et, en même temps, je voulais finir mes études parce que c'était un peu l'investissement de toute ma famille. Ma grand-mère, elle voulait quand même que je finisse mes études. Ma mère, ça lui faisait peur que je n'aie pas de diplôme. Donc, j'avais tous ces enjeux-là de qu'est-ce que je fais, qu'est-ce que je fais. Ça a été beaucoup de... Je mets moi-là, en plus, de débats dans ma tête de qu'est-ce que je fais, qu'est-ce que je ne fais pas. Ma mère, elle était en psychiatrie, donc... Ça a été compliqué, mais du coup, j'ai dû rentrer en France pour être présent et je ne regrette pas. Parce que moi, au fond aussi, ça fait très courageux tout ça, mais en réalité, les études, ça n'a jamais été mon truc. Donc, ce n'est pas un grand sacrifice, en réalité. Je le constate aujourd'hui que ça me manque, ce moment un peu universitaire, d'avoir un peu une vie comme tout le monde, d'avoir de quoi être un jeune un peu normal. C'est pour ça que je suis trop content aujourd'hui d'être à la Sorbonne, même si c'est en tant que prof, c'est pas grave, parce que juste l'ambiance universitaire, j'aime trop ça. Hier soir, j'avais encore cours et j'aime trop ces espaces-là, mais t'as.

Julien Devaureix|

Pas la légèreté qui est de l'aide étudiante.

Féris Barkat|

Voilà, c'est ça, c'est ça qui me manquait un petit peu, mais j'essaie de recréer un peu tout ça aujourd'hui, d'avoir des espaces où j'arrive un peu à retrouver cette légèreté-là, tu sais.

Julien Devaureix|

Prof de quoi, à la Sorbonne ?

Féris Barkat|

Je suis prof d’un module de culture, transition, écologie, mais moi, c’est plus de la philo-politique : c’est la question des violences. Vraiment la question des violences. Mon cours, c’est « Les visages de la violence », et on étudie comment la violence est d’abord cachée. Ensuite, une fois qu’elle est trop visible, elle devient naturalisée.

« Cette violence a toujours existé. » Ok, d’accord : il y a une domination des hommes sur la femme, mais ça a toujours été le cas. Ok, d’accord : il y a une domination de l’homme sur la nature, mais ça a toujours été le cas. Ce qui est faux. Mais du coup, tu naturalises la violence. Tu l’inscris même dans le patrimoine génétique de l’être humain pour la faire passer comme normale.

Une fois qu’elle est normale, tu la moralises : tu la déplaces du terrain politique vers le naturel, du naturel vers le moral. Et donc là, on étudie un peu les passages.

Et puis la troisième étape de mon cours, c’est comment la violence s’incorpore dans les têtes, dans les esprits : comment elle est internalisée, comment ça devient ma référentielle identitaire pour certains. Cette violence m’appartient, j’appartiens à cette violence ; et donc je ne peux me référer qu’à ça, et c’est pour ça que je m’y attache. Et donc là, c’est plus les mécanismes un peu psycho-affectifs qui peuvent exister, de dominants-dominés. Donc c’est un peu ça, mon cours : c’est tous les mardis avec DL2, et j’aime trop, et voilà.

Julien Devaureix|

Gros sujet, la violence. Je fais pas mal d’épisodes dessus récemment, évidemment pour comprendre d’où ça vient, comment ça se structure, comment ça se maintient, etc.

On va revenir aussi sur ce que tu as évoqué : les questions qu’on se pose, en fait, quand on change de monde, entre guillemets, quand on change de classe, et les dilemmes qu’il va y avoir, parce que je pense que c’est assez intéressant.

Je voudrais qu’on parle un peu de la COP, revenir un petit peu sur l’écologie, parce que c’est ton actu chaude : tu étais à la COP30, donc au Brésil. Est-ce que tu peux me raconter un peu ce que tu as vécu comme expérience humaine, et ce que ça révèle de notre époque, on va dire, et du processus qu’est la COP ?

Féris Barkat|

C’était assez terrifiant, en réalité. Je pense que nous, on venait avec pas trop d’espoir, mais on venait quand même d’un point de vue symbolique, en disant : « Vous n’allez pas faire sans nous. » C’est-à-dire que ce qui n’est pas normal, c’est qu’on ne soit pas invités avant. Les gens étaient en mode : « Waouh, vous avez été accrédités, etc. » Mais non, ce n’est pas « waouh ». Bien sûr que les représentants d’une écologie un peu plus populaire devraient être présents à l’endroit où on parle d’écologie. C’est logique, c’est normal.

Donc, on vient d’un point de vue symbolique. On arrive, on est restés deux jours — on est restés deux jours parce qu’après, on devait aller en Amazonie voir, justement, les conséquences de la déforestation : les gardiens de la forêt, les seringueros. Les seringueros, c’est des gens qui récoltent du caoutchouc sur un arbre qui s’appelle l’EVA. Il y a 2 500 familles qui font ça, dans une zone près de Rio Branco. Donc, on est allés les voir pour comprendre un peu leur dynamique là-bas. Mais d’abord, on est restés un peu à la COP.

Premier jour, je vais en zone bleue, on fait quelques rendez-vous, et puis, quand on sort, je croise une représentante autochtone qui s’appelle Anna Pilis, qui représente les Amapas — enfin, sur le territoire des Amapas — mais qui est sur une tribu qui s’appelle les Galibis Maruano, un truc comme ça ; je ne suis pas sûr de le dire correctement. Et elle m’explique que les policiers qui sont autour d’elle — parce qu’il y avait plein, plein de policiers, c’était n’importe quoi, je ne sais pas si vous avez vu, mais les affrontements entre CRS et autochtones, c’était n’importe quoi — alors que, vraiment, ils étaient munis de flûtes, ils ne faisaient de mal à personne, ils étaient juste là en mode : « Pourquoi on ne peut pas rentrer en zone bleue ? »

Donc c’est ce qu’elle m’explique. Elle me dit : « Moi, Féris, là, les policiers, ils sont là pour te protéger de nous. » Je dis : « Mais qu’est-ce que tu racontes ? » Elle me dit : « Oui, hier, il y a eu des affrontements, on a essayé de rentrer en zone bleue, on n’a pas pu, etc. Et je ne comprends pas pourquoi on nous utilise en zone verte. » Donc, zone verte : zone inutile, qui ne sert à rien à part décorer le truc. On nous met des stands là-bas, mais en zone bleue, c’est folklorique, quoi. C’est ça.

Et donc moi, à ce moment-là, j’entends ça, je prends mon badge et je le lui donne. Spontanément, je fais ça : moi, je n’en ai rien à tirer, demain je pars, donc tiens, prends mon badge. Et elle commence à pleurer.

Et là, elle commence à m’expliquer tout ce qui est en train de se passer, notamment le fait qu’ils ont nommé un ministère pour les populations autochtones au Brésil, qu’ils sont en train de faire passer la COP30 comme étant la COP contre la déforestation, pour préserver les populations autochtones et les territoires à préserver en Amazonie, alors que pas du tout.

Et c’est là où on arrive à un sujet qui, à mon sens, est hyper intéressant : comment une lutte se fait récupérer à travers des gestes symboliques. On arrive dans une politique de la reconnaissance, une politique de la compassion, qui, en réalité, ne sert que le pouvoir en place pour réinstaurer une forme de domination. Parce que s’il y a quelqu’un qui est reconnu, c’est qu’il y a un sujet qui reconnaît. Et le sujet qui reconnaît est toujours au-dessus du sujet qui est reconnu. Donc on réinstalle un rapport de force, dominant/dominé, en disant : « On vous reconnaît », alors que les populations autochtones ne demandent pas ça. Ils demandent le droit à être autodéterminés. Dans « autodéterminé », il y a « auto » : donc il n’y a pas un regard au-dessus, qui regarde le regard d’en bas et qui dit : « D’accord, ça marche, je t’accorde un ministère. »

Ministère qui est symbolique, mais qui ne fait pas en sorte qu’il y ait moins de morts chez les autochtones : 208 morts en 2024, de leaders autochtones qui ont été tués. 211 suicides. Donc il n’y a rien qui est fait pour protéger ces populations-là. Il n’y a rien qui est fait pour protéger leurs terres.

Par contre, symboliquement, on va leur allouer un ministère. On va leur donner une place. Comme avec l’État de Palestine qu’on va essayer de reconnaître. Comme avec des jeunes de Christopulaire qu’on va ramener à l’Élysée. Tout ça, c’est du symbole. C’est du symbole, mais c’est très compliqué de le refuser. Donc ça met l’oppresseur dans une position de domination, l’opprimé dans une situation très, très délicate, parce qu’il doit bien sûr refuser la domination.

Comme il essaie de le faire tous les jours, il doit aussi refuser la main tendue, parce que la main tendue qui est juste de l’ordre du symbolique va créer une forme d’espoir qui va neutraliser la lutte. Parce que si on te donne un ministère jour 1, tu vas te dire que, jour 2, on va t’aider à t’en sortir ; jour 3, peut-être, on va donner des subventions ; jour 4, peut-être, il y aura l’égalité ; jour 5, peut-être, la justice. On ne sait pas : soyons fous. Alors qu’en réalité, il n’y a rien de tout ça qui va arriver.

Mais ça crée de l’espoir, ça crée de l’attente, ça crée de la paralysie. Et donc on est dans une situation où une main tendue une fois crée un espoir sur une main tendue deux fois, trois fois, quatre fois. Et donc ça devient beaucoup plus compliqué d’être dans une forme de virulence, de rapport de force, de lutte, parce que tu te dis : « On m’a déjà tendu la main ; peut-être que demain on va me la tendre à nouveau. » Non : à partir du moment où ça va aller à l’encontre des intérêts des dominants, on ne va jamais te tendre la main.

C’est la dialectique du maître et de l’esclave : l’esclave ne se libère pas à travers le maître ; l’esclave se libère à travers son auto-émancipation, son auto-détermination. Mais ça devient très compliqué, et ça n’a jamais été le cas dans l’histoire, d’ailleurs.

Où le dominant accepte de baisser ? Non, ça ne marche pas comme ça. Historiquement parlant, ça n’a jamais fonctionné comme ça. La libération de la France, ça ne s’est pas fait parce que les Allemands ont bien voulu se dire : « Ok, je vous écoute, j’ai bien entendu que ce territoire occupé était trop administré par nous et que ça peut créer des inconvénients. » Non : c’est la libération armée qui a fait que ça s’est mieux passé. Ça peut être armée, ça peut être un rapport de force, peu importe. Mais, en tout cas, accepter cette hiérarchisation, c’est compliqué.

Et, de 3, la difficulté que ça crée, c’est que les gens un peu plus neutres — ni dominants ni dominés, on va dire, un peu entre deux — vont se dire : « Le taf est fait. » Comme on a pu le constater avec les populations autochtones au Canada.

Le Canada a décidé de reconnaître les Métis et les Minuites. Donc, ces populations-là sont reconnues par le Canada : ça veut dire que le taf est fait, que c’est bon, plus besoin d’être en colère, plus besoin de lutter. Pourquoi vous vous excitez ? Pourquoi vous vous prenez la tête ? Parce qu’il y a déjà une reconnaissance qui a été faite.

Et donc, en fait, on rentre dans un rapport — la COP30, ça a été un exemple avec les populations autochtones, mais c’est le cas partout — où, dès que la violence devient intenable, dès que la violence devient trop visible, il y a des gestes symboliques qui sont faits, mais qui n’ont pas de conséquences concrètes : qui sont de l’ordre de la compassion. Anna Arendt en parlait déjà, de l’ordre de la reconnaissance ; François Vannot en parlait aussi. Et ce sont des gestes qui maintiennent les populations opprimées dans un rapport de subalternité vis-à-vis du dominant, et surtout qui font que la lutte est neutralisée.

Et le jour où tu veux commencer à te révolter, t’es vu comme le fou du coin, parce que t’es en mode : « Pourquoi tu te révoltes ? On a essayé de t’aider, on a essayé d’être là pour toi. » Alors que le sujet, il n’est pas là. Ce n’est pas une question de : est-ce que t’es quelqu’un de bien ou pas ? Alors que le dominant se pose dans une posture morale de : « J’ai été gentil avec toi, je t’ai tendu la main. » Mais ce n’est pas ça. Ce n’est pas « le maître est mauvais et l’esclave est bon ». Ce n’est même pas une question de bon ou de mauvais.

Il faut sortir du terrain de la moralité et rentrer sur le terrain de la justice, et voir : qu’est-ce qui est équitable ? Qu’est-ce qui est équilibré ? Sauf que nous, on est trop attachés, d’un point de vue très affectif.

Ça devient compliqué de refuser la main qui essaie de te nourrir alors qu’en fait, cette main qui te nourrit continue à t’asservir. Et parce qu’on va rentrer dans le domaine de l’affectif — « ah, ça va être compliqué » — c’est à ce moment-là que la caméra arrive : « Regardez, ces gens-là refusent même les mains tendues. » Mais c’est parce que ce ne sont pas les mains tendues qu’il nous faut : c’est un rééquilibrage pour ces populations autochtones qui n’ont pas d’eau. Ils ont une surmortalité infantile sur le territoire Amapa, qui est sur le Brésil, et aussi sur la Guyane française. Ils ont une sorte de précarité tellement installée qu’ils ne demandent pas un ministère : ils demandent juste d’avoir les mêmes droits que les autres.

Sauf que le problème, c’est que si tu refuses le ministère, tu passes pour le fou du coin. Et donc, c’est pour ça qu’ils l’acceptent. Mais Anna, l’autochthone que j’ai croisée, me disait : « Mais Féris… » Elle a utilisé le mot indigène de gouvernement. Ce sont des gens qui, ok, ont accepté, et c’est compliqué de refuser la main tendue. Mais ce n’est pas cette main tendue-là qui va nous sauver.

Julien Devaureix|

Quel est ton rapport à la non-violence, par rapport à ce que tu viens de dire, comme stratégie ?

Féris Barkat|

Moi, je pense que c’est des… Ça dépend. Ça dépend vraiment du contexte. La non-violence, certains l’ont prise : ça a fonctionné. D’autres, on a dit qu’ils l’ont prise, comme Gandhi, mais en réalité, ce n’est pas trop le cas.

Julien Devaureix|

Les autres, violents à côté, oui.

Féris Barkat|

Exactement ça. Ils ont été aidés par une marge un peu plus violente. Pour moi, il faut être clair sur le fait que le dominant ne va pas lâcher ses privilèges de manière totalement calme, sous forme de demande, avec bonté et générosité. Par contre, pour moi, ça dépend vraiment des contextes, des moments.

Souvent, le discours de la non-violence protège quand même beaucoup l’État parce que, du coup, cette non-violence-là s’applique aux causes opprimées et jamais à la violence politique et institutionnelle qui existe. Et donc, notre travail à nous, avant de rentrer dans une question de violence ou pas, c’est de visibiliser la violence partout, et surtout là où on ne la voit pas.

Ça veut dire qu’il y a des institutions dont on sait qu’elles sont violentes, par exemple le système répressif, la police, etc. Mais il y a d’autres institutions qui peuvent paraître neutres et qui ne sont pas si neutres que ça : l’école.

Julien Devaureix|

Qui ne conscientisent pas, d’ailleurs, toujours leur propre violence.

Féris Barkat|

Exactement.

Julien Devaureix|

Ou juste certains modes de consommation, qui ont des conséquences extrêmement violentes, même loin. C’est ça, la difficulté aussi : à partir du moment où ce n’est pas vécu, ou que ce n’est pas visible, ça n’existe pas pour la plupart des gens. Et c’est pareil sur l’environnement : quand on est sur des problématiques où on a des conséquences qui ne sont pas immédiatement visibles chez nous, qui existent déjà ailleurs mais qui ne nous concernent pas directement, ou alors qui sont sur le long terme, ça n’existe pas.

Sur la COP30, comment tu décrirais la posture psychologique dominante, en fait, dans ces salles de négociation, sur l’organisation ? Est-ce qu’on est dans une forme de dénégation, dans du cynisme, dans des petits arrangements, dans un aveuglement structurel ? Qu’est-ce que tu as ressenti par rapport à ça ?

Voilà, on s’arrête là pour la première partie de la conversation. Vous pouvez enchaîner, prendre un verre d’eau, ou revenir beaucoup plus tard. La suite est sympa, en tout cas : je vous la conseille, en toute objectivité. À tout de suite.

Sur la COP30, comment tu décrirais la posture psychologique dominante dans ces salles de négociation, sur l’organisation ? Est-ce qu’on est dans une forme de dénégation, dans du cynisme, dans des petits arrangements, ou dans un aveuglement structurel ? Qu’est-ce que tu as ressenti par rapport à ça ?

Féris Barkat|

À ça, je ne te rends pas. Moi, je suis vite parti. Du coup, avec Anna, j'estimais que la position la plus juste qu'on pouvait avoir, c'était de faire les intermédiaires avec elle. Donc le lendemain, on est revenus et on l'a fait rencontrer Christiane Taubira et Laurence Tubiana.

Christiane Taubira, l'ancienne ministre de la Justice, et Laurence Tubiana, qui est une diplomate française qui a beaucoup négocié les accords de Paris et qui est très connue pour ça. Donc très vite, on voulait lui faire rencontrer des gens qui pouvaient entendre ces revendications. Là où ce que je constatais, pour la plupart des gens qui étaient présents, c'était beaucoup de la posture sur des virgules et des choses très petites sur lesquelles ils essaient de négocier, qui peuvent peut-être être utiles ou importantes. Je ne dis pas le contraire. Mais c'est juste que la posture qui ressortait, c'était juste de venir faire un peu des photos à la COP pour se donner l'air un peu important. Mais en réalité, il n'y avait rien qui changeait parce que la COP, en elle-même, était foirée. Donc je pense qu'il y a juste un...

Un problème de trouver sa place dans ce genre d'endroit. Et souvent, il y a des gens qui viennent là-bas, mais ils ne savent pas forcément quelle place ils doivent avoir. Les diplomates qui viennent négocier, ils sont dans leur rôle. Les activistes qui viennent faire des photos, ils ne sont pas dans leur rôle. Ils doivent venir essayer de trouver le moyen d'être, par exemple, là, en l'occurrence, au service des populations autochtones. Comment on les fait rentrer de force, même s'il faut. Moi, j'ai un badge, on enlève ma photo, on met la photo d'Anna dessus et on la fait rentrer, parce que c'est plus à nous de parler à ce niveau-là. Quand ça concerne directement la déforestation de l'Amazonie, c'est plus à nous de parler. Donc c'est juste savoir où est sa place, et c'est ça que j'ai un peu déploré : de chacun jouer un peu son rôle, sans le remettre en question. Et donc les lobbyistes servent leurs intérêts, les diplomaties et les délégations de chaque pays vont essayer de servir les intérêts du pays, au mieux, mais sans véritablement de changement structurel. Et donc les seuls qui peuvent apporter un changement de regard sur tout ça, c'est les premiers concernés, c'est les militants. Et les militants, malheureusement, j'ai trouvé que la plupart étaient un peu tièdes ou un peu mous, ou en tout cas absents des vrais enjeux, quoi.

Julien Devaureix|

On va parler d’autre chose. Je voudrais qu’on parle un peu de ton approche via l’art, notamment, parce que ça fait partie de ta panoplie, maintenant. Tu sais déjà, parce que tu faisais du slam — je ne sais pas si tu en fais encore — mais tu as écrit. Et puis maintenant, on parle de toi plus comme un metteur en scène culturel qui a investi les institutions, parce que tu travailles avec le Palais de Tokyo, tu fais des événements publics. Je voudrais comprendre, en fait, ce choix : est-ce que c’est une stratégie ? Est-ce que c’est juste parce que c’est vraiment ce que tu voulais expérimenter ? Est-ce que tu vois l’art comme un outil, et pourquoi il faudrait envahir ces espaces culturels symboliques ? Pourquoi tu participes à ça ?

Féris Barkat|

Écoute, c’est une bonne question. Je pense qu’il y a une grosse part de stratégie, à la base. Et c’est une stratégie qui, ensuite, m’a pris un peu à mon propre jeu, parce qu’il y a des trucs que j’ai commencé à… trouver mes cercles, tu vois. Mais à la base, le raisonnement est assez simple : une fois qu’on a visibilisé les violences, il faut savoir en parler. Et généralement, les productions culturelles sont monopolisées par les mêmes. C’est-à-dire qu’il y a les outils.

De production matérielle qu'il faut récupérer dans une traduction marxiste et il y a les outils de production culturelle aussi qu'il ne faut pas oublier. Parce que la manière dont on raconte nos vies, la manière dont on se présente au monde, la manière dont on va visibiliser la violence C'est parti. Elle est tout aussi importante que les violences en elles-mêmes. Et les raconter, c'est le début d'une capacité à convertir des masses, à convertir des cœurs, à convertir des gens à nos sujets, et surtout à exister. Et moi, j'ai commencé avec une exposition à Strasbourg sur les mamans du quartier populaire de Strasbourg qu'on a accompagnées depuis 8 à 9 mois, qui ont ensuite fait une expo pour parler de leur vie, de leur trajectoire, de leurs problématiques. Et donc on a fait cette exposition-là sur une place à Strasbourg avec des voitures qu'on avait disposées à la place, un peu partout. Donc les gens rentraient dans les voitures, ils pouvaient écouter les trajectoires des mamans, ils voyaient les tableaux, on avait reconstitué tout un salon sur la place. C'était le jour de la fête des mères, donc les gens s'arrêtaient avec leur maman. Enfin c'était assez fou, tout le monde pleurait. Et c'est à ce moment là où je me suis dit que nous faire exister dans des espaces dans lesquels on n'a pas l'habitude nous faire exister de manière improbable, c'était ça qui me touchait beaucoup donc on a fait ça sur une place à Strasbourg on a fait ça dans un musée aussi récemment au musée de l'immigration.

Le 18 octobre j'avais fait ça aussi au palais de Tokyo avec 50 mamans et un tableau de 3 mètres qu'on avait ramené donc on essaye de, de se réapproprier des lieux qui symboliquement ont un sens. Le musée de l'immigration, on a toujours été objet là-dedans. Ensuite, on a été sujet. Maintenant, on est devenu auteur. Et même si on n'est que de passage, parce qu'on n'a pas encore nos propres lieux, et j'espère qu'on pourra les créer un jour.

C’est important de reprendre la main sur la création artistique, sur la production culturelle — que ce soit le dessin, le slam, la musique, ou ce que tu veux — comme ça, on a les outils de production et on peut se raconter nous-mêmes. Et ce n’est pas une bourgeoisie, une élite culturelle souvent liée à une élite industrielle, dans nos pays, dans le Sud, qui est venue, dans un premier temps, extraire la valeur de nos terres, extraire la valeur de nos territoires, pour que nos terrains, pour que nos parents soient obligés de partir et de se déplacer en France. Et une fois arrivés en France, ils vont ensuite capitaliser sur nos souffrances. Ils vont ensuite extraire la substance narrative de nos vies pour en faire des films, comme*Athéna* ou je sais pas quoi, qui servent à rien.

Non. Le but, c’est qu’on soit en mesure, déjà, de récolter financièrement les fruits de nos productions et de nos histoires, et qu’ensuite on soit en mesure, politiquement, de se raconter nous-mêmes. Parce que la justesse, elle parle de celui qui commence à écrire, à parler de nous ; et cette justesse-là, on essaie de la retrouver. Du coup, là, je te parlais du musée de l’immigration : on a fait toute une soirée sur l’exil, qui était ouf, avec mes gens de Strasbourg. L’exposition qu’on a faite à Strasbourg, directement sur une place… Là, j’essaie de faire un truc bientôt au Palais de Tokyo aussi, prochainement.

Donc, on a un peu tous ces espaces-là qu’on essaie de réinvestir, qui, symboliquement, permettent, d’un point de vue aussi très stratégique, de mettre la lumière sur des trajectoires de vie, sur des histoires qu’on n’a pas l’habitude d’entendre. Mais aussi parce que ça me tient à cœur de voir comment il y a une forme de thérapie culturelle qui s’organise, de réparation à travers l’art, des populations — ou en tout cas des gens qui sont autour de moi. Mais le but, c’est que ce soit des outils, et que ça ne passe plus par moi après. C’est-à-dire qu’une fois que ces outils-là, on les a investis, que ces espaces ont l’habitude de nous voir, que ces espaces ont l’habitude de travailler avec nous, eh bien derrière, ils travailleront avec d’autres ; et c’est comme ça que la vague s’installe.

Julien Devaureix |

Quand tu dis « nous », pour bien comprendre : c’est les gens issus de l’immigration ? Ce n’est pas forcément la banlieue, c’est ça ?

Féris Barkat|

Et puis même, je pense que le but, c'est de voir, dans la convergence des luttes, d'aller vers tous ceux qui ont, à un moment donné, un schéma de domination qu'ils subissent. Donc si demain, au fin fond de Laval, ou de Xirocourt, on est passé à Xirocourt. C'était incroyable quand on a fait 5 ans à Strasbourg. Il y avait des populations, il y avait des jeunes qui étaient en territoire rural, là, qu'on est allé voir et qui vivent aussi un éloignement, qui sont aussi victimes d'être un peu les oubliés sur plein de sujets, donc si eux aussi, ils peuvent aller raconter leur histoire, c'est des outils qu'on veut mettre à disposition de tout le monde, en vrai.

Julien Devaureix|

On a une tension en France, évidemment, tout le monde est au courant, la montée notamment du RN sur ce sujet-là. Comment on réconcilie justement ce qui divise énormément en ce moment et qui pourtant regroupe différentes catégories de dominés, comme tu les as appelés, avec, d'un côté, des gens qui sont en banlieue, plus issus de l'immigration, et puis d'autres personnes qui sont, on va dire, français de souche, mais rurales, issues de la ruralité, et sur lesquelles, d'ailleurs, l'électorat RN, la stratégie RN, se concentre. Comment on fait pour parler, pour ramener ce discours-là de domination économique, de domination culturelle, de manière à créer du lien ?

Féris Barkat|

Je crois que c'est un dilemme que beaucoup de gens se posent, mais qui n'est pas si compliqué. Pour moi, c'est un peu un faux dilemme. Et je l'ai vu du coup quand on est allé à Xirocourt ou dans plein d'autres territoires en réalité, il suffit d'aller vers l'autre, mais peu importe qui est l'autre, et on l'a vu même au Brésil. Alors je sais pas si c'est juste nous, et j'ai pas envie de nous jeter des fleurs, comme ça, gratuit, parce qu'il faut rester modeste, mais c'est fou. Peu importe où on va, c'est la même histoire. Et on est allé avec Veja au Brésil, qui nous a montré leur exploitation de caoutchouc et tout. Sur place, il y avait les équipes de Veja qui nous regardaient en disant : on n'a jamais vu ça, c'est juste fou. Peu importe l'endroit où on va arriver, on va arriver en groupe, et si l'intention, elle est bonne, si le but, c'est de vraiment s'intéresser aux gens, mais sincèrement, pas juste les instrumentaliser.

Julien Devaureix|

On n'a jamais vu ça, c'est-à-dire, qu'est-ce qu'ils n'avaient jamais vu quand ils disaient ça ?

Féris Barkat|

À ce point, s'adapter aux Brésiliens. Dis-toi, on est chez des paysans brésiliens. Il y a un jeune, il sort prendre le quad d'un des paysans, il saccage son terrain, il fait n'importe quoi. Il n'avait jamais vu ça. Il n'y a personne qui ose, il n'y a rien. Lui, il était moins de rire. À la fin, on est venus avec des cadeaux, on est venus danser avec eux sur des musiques françaises et brésiliennes jusqu'à la fin de la nuit. On faisait des loups-garous, c'est n'importe quoi. Mais le truc c'est que cette intention là, De se dire Mais attends, ces gens là Y'a personne qui vient les voir, Nous à la base, y'a personne qui vient nous voir Donc on va pas répliquer la violence Qu'on a subie, on va aller voir Tout le monde, tout le monde, tout le monde Et on ira les voir, et on ira essayer de mettre Ce qu'on a modestement appris à leur service Et eux, ils vont mettre à leur service A notre service pardon Leur manière de vivre, leur manière d'habiter les espaces La meilleure d'exister, et on va apprendre d'eux comme nous ils vont apprendre de nous et je pense que c'est cet équilibre là cette intention nous on parle beaucoup de Nia, et la Nia c'est l'intention en arabe et c'est comment tu, montres que ton intention elle est désintéressée quand tu rencontres quelqu'un et ça même s'il y a des a priori.

Les a priori c'est des a priori de visage Nous on cherche pas les visages On cherche les coeurs Et c'est là où il y a une subtilité C'est que du coup bien sûr que tu peux avoir des a priori Quand tu t'arrêtes à regarder la tête de l'autre, Toi t'as une tête bizarre Donc effectivement chelou Mais si tu regardes autre chose que la tête D'un coup c'est plus la même histoire Et si en face de toi t'as quelqu'un qui regarde ta tête Mais toi tu regardes son coeur Il va se sentir mal Il va se dire attends, Moi j'étais rempli d'a priori dessus Et lui, malgré les a priori que j'avais sur lui, il vient, il me fait un câlin quand même. Et je pense que c'est ça qu'on essaie de créer. Quand je parlais de groupes et d'espaces avant, c'est des groupes et des espaces pour nous, mais c'est des groupes et des espaces qui sont accueillants. C'est des espaces qui, à Laval, je suis persuadé que les jeunes de Laval vont réussir à faire du lien avec des gens. Et ça va être historique en France parce qu'on n'aura jamais vu des jeunes de quartier et des jeunes de la ruralité aussi proches. Et c'est pareil pour Strasbourg et c'est pareil partout où on passe c'est des espaces qui à partir du moment où on redéfinit les valeurs, les contours, les règles, ça nous appartient et du coup on oublie un peu les a priori, les préjugés les BFM TV qu'on a pu voir avant et on essaie de.

De s'aimer un peu différemment je peux comprendre qu'a priori ça paraît insurmontable vu le paysage médiatique de ce pays mais j'ai l'impression que c'est pas si compliqué en vrai ouais la.

Julien Devaureix|

Rencontre quoi tu parles beaucoup des mamans depuis le début tu vois notamment dans les trucs que t'as fait sur l'art, dans les rencontres pourquoi c'est un pourquoi c'est aussi clé de s'adresser aux mamans et pas aux papas, pourquoi c'est les mamans

Féris Barkat|

Nous, on veut s'adresser à tout le monde, donc on va aller sur les papas aussi, euh.

Julien Devaureix|

Je sais bien, mais c'est ressorti plusieurs fois.

Féris Barkat|

Ça m'intéresse. Il y a un point de départ, parce que de par nous, comment on a été éduqués, la mère, elle a une place très spéciale. Moi, malheureusement, je n'ai plus la mienne, mais ça reste quand même quelque chose qui est central dans nos vies.

Et c'est pour ça que c'est juste très, très culturel. On ne va pas se mentir, c'est culturel. Mais il y a aussi une réflexion, au-delà de moi, de ma trajectoire ou de la culture dans laquelle on a grandi, qui est aussi de l'ordre du politique et du politique dans la vision qu'on veut donner au monde, qui est de vivre en communauté. La vie en communauté, je te parlais des groupes avant, on parlait de communauté en réalité. La vie en communauté, c'est quelque chose qui a été détruit par l'Occident malheureusement très rapidement, en Europe en tout cas. Et recréer des espaces où on vit tous ensemble, c'est le point de départ de lutter en commun, c'est le point de départ de réussir à avoir un rapport de force, c'est le point de départ de créer des espaces pré-révolutionnaires pour faire advenir des changements, c'est le point de départ de tout. Et donc ces communautés-là, on essaie de les structurer à travers tout le monde. Donc quand on fait Saint-Ouen, Strasbourg à vélo, il y a des mamans qui roulent avec nous, bon, en vélo électrique, il ne faut pas le dire. Il y a des enfants qui sont avec nous, il y a des petites de 8 ans qui sont en train de pédaler, c'est trop mignon. Il y a nous, les jeunes, il y a tout le monde. Et donc on essaie de recréer des espaces où on arrive à vivre enfants, mamans, parents, jeunes, tout le monde est là, c'est une folie, et donc ça, on essaie de le recréer parce que ça nous a été retiré.

Et nous, encore dans certains territoires populaires, il y a la capacité à connaître son voisin et à vivre tous ensemble. Mais, de manière générale, c’est totalement atomisé ; donc nous, on essaie de recréer ça.

On l’a fait aussi au Brésil, avec des mamans qui se sont engagées, parce que ce sont aussi les premières concernées par d’autres types de violences. En tant que mères, parfois issues de l’immigration et de quartiers populaires, le nombre d’empilements de violences est terrifiant : en tant que femme, déjà, de base ; en tant que mère, ensuite ; en tant que mère de quartiers populaires.

Donc tu as des inquiétudes vis-à-vis de tes enfants, vis-à-vis de comment ils grandissent, vis-à-vis de la délinquance, vis-à-vis de la police, qui sont folles ; d’intégration. Quand tu es issu de l’immigration, comment tu vas être accepté ? De plus en plus, dans le milieu du travail, ça devient compliqué : quand, à 50 ans, tu te retrouves — parce qu’on ne t’a pas respecté à ton travail — viré, tout seul, comment tu te réinstalles et tu te réinsères dans la société ? C’est compliqué.

Donc toutes ces problématiques-là, on a voulu les traiter parce qu’elles nous tiennent à cœur, et parce que nous, on va toujours vers celles et ceux qui vivent, en tout cas, les violences les plus fortes, pour ensuite être en mesure de dire : « Si elles l’ont fait, si nous, on l’a fait. » Tranquille.

Julien Devaureix|

Je voudrais qu’on parle un peu de ton expérience des médias, puisque tu es jeune : tu as 22-23 ans. Donc tu es engagé, on l’a vu, et maintenant tu es médiatisé. Je voudrais que tu dises quelle est ton expérience depuis que tu es médiatisé, depuis que tu fais partie aussi souvent — même sur le plateau de « Seul nom blanc ». Qu’est-ce que tu comprends du fonctionnement des médias, des réseaux ? Et qu’est-ce que ça te dit de la société française actuellement ? Tes retours d’expérience.

Féris Barkat|

Moi le premier truc que j'avais pas compris déjà de base c'était la mise en scène quand je vais sur un endroit, j'ai tellement aucun recul parfois sur moi-même que je ne capte pas, la mise en scène qui va s'organiser entre moi d'un côté et par exemple au hasard un ancien préfet de l'autre et donc du coup il y a un plateau, où il y en a un qui va défendre la police et l'autre qui est censé attaquer la police en face alors que moi c'est pas du tout mon propos je suis là pour montrer que la police représente l'état l'état, la légitimité que l'état peut avoir Max Weber il a pas vraiment dit ça moi ça mon propos, mais du coup comment ça a été présenté fait que le discours de fin, ce n'est pas du tout celui que je voulais transmettre. Donc en fait, il y a un truc vraiment de « Ok, je redescends dans la prétention que je pouvais avoir à être plus fort que tout le monde. » Non, pas du tout. Quand tu es dans un média.

Julien Devaureix|

Voilà. Il nous faut un jeune de banlieue.

Féris Barkat|

Un arabe qui va venir faire l'arabe de service et qui va du coup incarner ce qu'on veut qu'il incarne. Et parfois, on sous-estime leur capacité à te rentrer dans un cadre que tu n'as pas toi-même du tout choisi. Donc ça, c'est ce que j'ai d'abord commencé à comprendre et encore, je mets du temps à le percuter tout le temps. Et c'est un peu compliqué parfois. La deuxième chose, c'est.

La deuxième chose, c'est aussi beaucoup lié à notre capacité à venir en collectif sur un média. Ça veut dire que moi, généralement, je viens toujours accompagné parce que sinon, c'est compliqué de maintenir une ligne, de rester concentré sur parfois un environnement qui t'est très hostile. Et quand t'es pas dans une nature toujours guerrière ou que t'es pas dans un bon jour ou que t'es un peu fatigué, c'est compliqué de maintenir ta ligne, là où, en fait, tout le monde va normaliser une autre ligne. Mais oui, Féris, quand même, t'es bien au courant que ce qui définit la demande, ce qui définit l'offre, par contre, pardon, c'est la demande. Non, c'est pas ça mon propos, moi, à la base, c'est de dire que vous avez créé une offre qui est totalement foirée, qui fait que, du coup, le marketing et les millions qui sont autour font que les gens n'ont pas le choix de consommer comme ça. Mais du coup, quand tout le monde normalise quelque chose autour de toi, tu dis : en fait, c'est moi, je suis fou à la base. Donc il faut être sûr de toi, il faut être sûr de toi. Et moi, je sais que pour être sûr de moi, j'ai besoin d'avoir mon entourage, d'avoir des gens qui m'aiment, qui ne sont pas loin, parce que ça me permet d'être un peu plus fort. Et puis, le troisième point que j'ai pu constater aussi, c'est malheureusement...

Les retombées qu'il peut y avoir, négatives et positives, les deux, elles sont problématiques. Négatives, ça va être des menaces de mort, ça va être l'extrême droite. Ouais, voilà.

Julien Devaureix|

Sur les réseaux ?

Féris Barkat|

Mais pas que sur les réseaux. En réalité, même la boîte mail de Banlieue Climat, c'est parti très loin récemment. Donc ça va... Carrément, moi, j'avais peur. Je me suis dit... Enfin, moi, personnellement, je m'en fous. Mais pour mon entourage, pour la Sorbonne, comment ils vont prendre les choses ? Enfin, je rentre dans une parano. Qu'il faut apprendre à gérer, c'est le revers du truc, mais d'un point de vue négatif, il peut y avoir des critiques qu'il faut savoir encaisser. Mais la réalité, c'est que moi, ce qui me dérange le plus, c'est les critiques positives. C'est que quand tu commences à incarner un espoir que tu n'avais pas du tout prévu d'incarner, et que tu reçois des messages par centaines et par centaines par jour, des gens qui disent « mais tu représentes les Arabes de France », ben non, en fait, comment ça, je représente les... Ça veut dire que du coup, il y a un poids sur tes épaules d'incarnation parce que quand il y a un Blanc qui prend la parole, tous les Blancs ne se sentent pas représentés par lui, par contre, quand il y a quelqu'un qui suit une minorité, il y en a tellement trop peu, c'est tellement trop peu.

Minime qu'il y a un enjeu, une exigence, une responsabilité que je ne voulais pas prendre, que je ne voulais pas avoir. Je me dis, je vais vous décevoir un jour ou l'autre. Je n'ai pas vocation à représenter tous les Arabes de France. Ça ne marche pas comme ça. Donc, ces espoirs-là, ils m'ont très longtemps un peu terrifié. Maintenant, je commence à l'accepter. Je me dis, écoute, le jour où je serai un peu moins pertinent, le jour où je serai plus bon, le jour où il y a un problème, je disparaîtrai, je ne vais pas forcer le truc. Donc aujourd'hui, il faut accepter la casquette qu'on m'a un peu donnée sans que je demande grand-chose. Mais en même temps, j'ai accepté de jouer parce que quand tu rentres dans ces espaces-là, il fallait s'y attendre. Donc il ne faut pas être bête non plus.

Et donc je suis dans une forme d'acceptation et donc d'exigence aussi envers moi-même. C'est-à-dire que la frontière entre carrière et mission, elle est très fine. Mais quand je suis sur un plateau, quand je suis sur un espace, il y a tellement trop peu de personnes qui ont accès à ça que je me dois déjà de 1. D'appeler tout mon entourage en disant : là, je vais faire ce plateau-là, qu'est-ce que je dois défendre, quelle posture, qu'est-ce que vous en pensez ? Donc il faut savoir que quand moi je prends la parole, il y a au moins 10 autres personnes derrière qui vont parler avant, et 2. Être en mesure de dire : ok, je ne me ferai pas avoir par des tentations, par des plateaux qui peuvent me discréditer, par des choses peut-être que parfois qui peuvent être payées, des émissions télé qu'on m'a proposées que j'ai dû refuser parce que ça collait pas à mes valeurs, mais que j'aurais bien voulu faire en réalité. Mais ça aurait été servir une carrière plus qu'une mission. Et la frontière, elle est fine. Et le jour où je décide de trahir tout le monde et de partir pour ma carrière, je l'assumerai. Je dirai : écoutez, là, ça m'a saoulé. Merci de m'avoir mis à cette place-là, mais je vais m'en servir pour tous vous la mettre à l'envers. Ok, au moins je serai honnête, mais.

Que j'ai la force, et pas tout seul, c'est parce que j'ai un collectif qui m'aide de rester concentré sur la mission. Et donc, ça veut dire qu'être en mission, c'est essayer d'être le plus juste possible, le plus calé possible, et de défendre les intérêts qui me paraissent.

Julien Devaureix|

Tu représentes quelque chose, tu assumes de représenter quelque chose. Et tu parlais aussi de la nécessité de maîtriser les codes — les codes classiques, ou les codes de l’élite, de la bourgeoisie, peu importe le nom — tout en essayant de garder ton identité. Tu parlais de ça quand tu es dans tes études ; j’imagine que tu ressens ça aussi. Parce que, quand tu arrives sur un plateau, comme tu le disais, en tant que représentant de banlieue, d’origine sociale, d’origine arabe, etc., tu te dis que tu dois représenter : tu ne représentes pas que toi, comme tu le disais. Donc tu t’imagines que tu dois avoir une forme de pression.

Est-ce qu’il n’y a pas une forme de schizophrénie, un peu épuisante, un peu fatigante ? Justement, tu évoquais ça au début : je voudrais que tu reviennes dessus, pour dire comment ça va affecter ton énergie, comment ça va affecter aussi ta vie personnelle, cette tension qu’il peut y avoir entre les deux mondes, je pense.

Féris Barkat|

Tous ces enjeux d’adaptation, de réflexion font que c’est très, très épuisant. Mais je pense que les gens ne réalisent pas tous les questionnements de non-récupération : il ne faut pas être l’Arabe du plateau, et en même temps il faut défendre ta parole ; et en même temps, là, j’ai un enjeu de subvention très rapide, donc il faut que je sois visible pour pouvoir parler du projet de vélo, parce qu’en fait on veut repartir à vélo l’année prochaine, donc il faut que… Et donc, en fait, il y a tous ces trucs-là qui viennent.

Il faut, ne pas se mentir, très peu de place en termes de subvention, très peu de place en termes de visibilité, beaucoup de critiques dans les deux sens. Donc tu dois te placer correctement, tu dois être assez juste. En même temps, je n’ai pas la science infuse : il y a plein de choses que je ne maîtrise pas. Donc il faut continuer à se former ; en même temps, il faut être sur le terrain ; en même temps, il ne faut pas être déconnecté. C’est tellement compliqué qu’à un moment donné, ça va me saouler : je vais partir.

Il n’y a pas de débat : ça va juste me saouler, et on va se retrouver tous les deux au Brésil à danser.

Pour l’instant, je pense que je suis bien entouré : il y a des gens qui savent ce que je ressens, ou en tout cas qui essaient de se mettre à ma place et qui m’aident pour ça. Donc, j’ai la chance d’être bien entouré, et je pense que si je ne l’étais pas, je n’y arriverais pas. Je ne me plains pas plus que ça.

Après, il y a juste des trucs où, parfois, j’ai décidé de ne pas me poser de questions. Par exemple, sur le vestimentaire, je me suis dit : là, il n’y aura pas de questionnement. Je viens comme j’ai envie de venir, et si les gens pensent que c’est pour jouer un rôle, que c’est pour être insolent, ou que c’est pour être… posez-vous toutes les questions que vous voulez. Peut-être qu’un jour je vais venir en costard, mais ce n’est pas parce que je vais m’adapter : c’est parce que j’ai envie de tester, et que ça fait longtemps que je n’ai pas testé ça. Je viens juste comme j’ai envie de venir. Donc, tout ce qui est du domaine de l’image, j’ai arrêté de me poser des questions : je fais ce que j’ai envie, et je me pose des questions sur le reste.

Julien Devaureix|

Mais alors, peut-être de manière théorique, ou peut-être à partir du vécu d’autres personnes, je trouve ça intéressant comme question : voir comment, en permanence, finalement, on est en train de se questionner, quand on vient d’une minorité, sur comment on doit se présenter, quel vocabulaire on doit avoir. Pas forcément ce que tu vis, toi, mais je trouve ça intéressant comme sujet parce que tu l’as amené, parce que je pense que la plupart des gens qui écoutent ce podcast n’ont aucune idée de cette expérience-là. Je ne sais pas si tu veux en dire deux mots : qu’est-ce que ça veut dire, justement, de naviguer entre différents mondes et de devoir s’adapter ?

Féris Barkat|

Je pense qu’il y a toujours cette question-là : à qui tu parles ? Et le problème, c’est que toutes les positions se tiennent. Il faut juste que tu trouves, toi, ta boussole et ton objectif. Mais la position de dire : « Féris, tu dois être le plus présentable possible, parce qu’on a une chance et pas deux, parce que tu représentes, parce qu’il faut, tu ne peux pas nous décrédibiliser ; tu dois venir, tu dois être parfait, tu ne dois pas utiliser de mots qui vont te paraître vulgaires ou problématiques. »

Ça, c'est pour moi légitime, ça se tient. Il y a des gens qui le font, il y a des gens dans l'espace public qui vont avoir cette posture-là, toujours en costard, droit, carré. Mais pour moi, ce n'est pas forcément la posture qui est la plus juste, parce qu'à qui je m'adresse ? Je ne m'adresse pas aux gens droits, carrés. Je m'adresse à des gens qui vont peut-être s'habiller comme moi, qui vont avoir le même vocabulaire que moi, parce que c'est des jeunes à qui je m'adresse aussi souvent. Et c'est eux que je veux représenter. Ils ont suffisamment de représentants blancs, ou même pas forcément blancs, mais non blancs, qui vont être carrés, droits et bien habillés. Donc moi, je n'ai pas à représenter toute la planète. Je viens descendre mon propos, et mon propos, je sais que je veux qu'il touche en priorité des jeunes qui me ressemblent. Ensuite, si mon propos est suffisamment pertinent, et j'espère qu'il va l'être, eh bien il va toucher tout le monde. Et là, c'est à nouveau un travail et une lutte politique : ça veut dire que le fond doit primer sur la forme. Peut-être que sur la forme, vous n'aimez pas ce que je raconte, peut-être que sur la forme, je ne m'exprime pas très bien. Peut-être que sur la forme, il va y avoir un problème visuel avec moi. Il n'y a pas de problème avec ça, je l'entends, je l'accepte. Mais est-ce que le fond...

Il était juste, oui ou non ? Et c'est juste ça que je veux créer. Donc, ces questionnements-là, effectivement, je pense que les gens ne se rendent pas compte comment ils peuvent venir polluer et créer des débats même entre nous, des débats où on ne va pas avoir la même vision, même dans ma propre famille. Ma tante qui va me dire : mais pourquoi tu ne viens pas tout propre, tout droit, tout truc ? Enfin, pas propre, mais en tout cas, je ne sais pas comment expliquer, tout carré. Eh bien...

Et donc, c’est ça, et ça va créer des tensions parce qu’on n’a pas la même vision, nous, nos parents. Et si moi, je peux me permettre d’être comme ça, c’est parce que nos parents, avant, ils se sont fait discrets. Ils ont essayé de faire en sorte de bien s’adapter, de ne pas trop faire de vagues, de créer aussi, peut-être, un capital culturel, éducatif, symbolique, qui me permet aujourd’hui, moi, de venir être un peu plus insolent que la moyenne. Mais c’est parce qu’eux, ils ne l’ont pas été avant. Donc, il ne faut pas non plus être dans une forme d’arrogance totale en disant : « J’ai la science infuse et ma manière de faire, c’est la meilleure. » Aujourd’hui, c’est ce qui me paraît le plus juste. Peut-être que demain, ce ne sera pas le cas. Mais aujourd’hui, je sais qui je veux attraper, je sais qui je veux toucher. Et c’est à eux que je m’adresse. Et ensuite, deuxième aspect : le fond doit primer sur la forme.

Julien Devaureix|

C’est quoi, le prix de la lucidité ? Comment cette conscience aiguë que tu as des enjeux, que ce soit écologiques ou sociaux, vient teinter ta vie quotidienne, tes relations ? Comment on tient psychiquement dans une époque qui secoue autant ?

Féris Barkat|

C’est une bonne question. Je pense que j’ai réussi à créer un équilibre avec les gens qui m’entourent. Ce qui fait que cette colère, cette conscience, elle se diffuse. Et donc, du coup, quand je ne suis pas tout seul… Moi, j’ai beaucoup besoin de savoir que je ne suis pas tout seul, ça me rassure. Donc je me rassure un peu comme ça, à travers le fait d’avoir un collectif, un groupe. Maintenant, ça ne change pas la réalité du truc, que ça soit d’un point de vue social, environnemental, politique, avec l’extrême droite qui commence à prendre beaucoup de terrain en France.

Donc ça change pas que c'est déprimant de voir Jordan monter dans les sondages et se dire qu'on va aller dans un pays où, où nos frères, nos sœurs ne vont plus être en sécurité, où il y aura un racisme décomplexé, où il y aura une injustice qui va s'accélérer, un système judiciaire qui va être de plus en plus répressif. C'est inquiétant, c'est inquiétant, c'est inquiétant. C'est pour ça que le truc que ça crée chez moi, le tout premier, c'est un sentiment d'urgence et d'impatience. Et ça, ça peut venir ensuite, comme tu as dit, influencer mon quotidien, mon intimité, mon rapport aux autres. Parce que je ne vais pas forcément prendre le temps d'être là toujours pour ma famille, je n'ai pas forcément le temps d'être là pour construire des relations amicales autour de moi. Je vais être dans cette forme d'urgence et d'immédiateté qui fait que malheureusement, je dois me réparer moi-même avant de réparer le monde. Je dois survivre à moi avant de survivre au monde, mais je préfère survivre au monde avant de survivre à moi-même. C'est un peu un truc de... On verra ce qui n'est pas réglé en mois plus tard. D'abord, je règle ce qu'il y a autour, sauf que c'est compliqué de régler ce qu'il y a autour sans que tu t'es réglé toi-même. Donc, on essaie de faire un peu un mouvement de dialogue entre les deux. Et c'est juste que ça doit se traduire avec une impatience et parfois le fait de ne pas forcément toujours prendre le temps là où il faut le prendre. J'essaie de travailler là-dessus.

Mais oui, en termes d'impact, après, si tu veux des impacts concrets, ça a déjà pu, voilà ralentir pas mal de de, de choses enfin pas ralentir mais ça m'a, genre pris du temps avec mon père par exemple ou avec ma grand-mère ouais voilà tu vois ou même du coup ça va influencer les types de relations que je vais chercher ça veut dire je vais essayer de trouver des gens qui pensent un peu comme moi, ce qui veut dire que du coup tu te remets dans d'autres cercles et même dans ton intimité qui peuvent aussi te prendre la tête donc c'est compliqué en fait de gérer tout ça et il faudrait je pense que tu as un peu théorisé, l'intimité dans un monde qui meurt à quoi ça ressemble je n'ai pas forcément.

Julien Devaureix|

Réfléchis à ça : il y en a qui l’ont, ouais ; il y en a qui l’ont un peu fait, peut-être pas sur l’intime. Effectivement, on est plus sur la psychologie, mais toutes les tensions que ça crée : avec qui tu peux parler de ces sujets, avec qui tu ne peux pas en parler. Et comme il y a beaucoup de gens avec qui tu ne peux pas parler de ces sujets, finalement tu finis peut-être par t’en éloigner aussi, ou alors par développer une forme de cynisme. Il y a plein de réactions.

Mais, d’une manière générale, je ne sais pas si tu la ressens, mais moi je ressens une grande fatigue dans les milieux activistes — activistes au sens large, et écolo en particulier —, dans le monde associatif aussi, parce qu’on a l’impression de nager à contre-courant, parce que les financements aussi se réduisent. Donc on peut vite baisser les bras ou devenir cynique. Ce qui te fait tenir, si je comprends bien, c’est ton entourage et le fait que t’es en…

Féris Barkat|

Moi, ça va. La fatigue, ça va. J’ai une fatigue personnelle parce que je me lève trop tard, mais sinon, tout ce qui est fatigue d’un point de vue action, etc., je trouve que…

Julien Devaureix|

Tu trouves une satisfaction là-dedans ?

Féris Barkat|

Parce qu'il y a du concret. Les victoires sont faciles à avoir comparé aux autres. Les victoires, ce n'est pas d'interdire le mercure dans le ton auprès de Leclerc. C'est que des mamans ont décidé de se réunir pour parler du mercure dans le ton et d'aller lutter auprès de Leclerc. Et si le résultat n'est pas là, ce n'est pas grave. Mais le fait qu'elles se soient mises en route vers ça, qu'elles se sont conscientisées là-dessus, qu'elles ont construit un plaidoyer là-dessus, j'ai déjà gagné. C'est-à-dire que je suis déjà content. Donc le niveau de victoire je le je le place sur le niveau de conscientisation que j'arrive à créer autour de moi sur la masse que j'arrive à embarquer et il est là mon curseur il n'est pas dans le fait de demander à un état qui dans tous les cas ne nous écoute pas je sais pas quoi on va continuer à demander on va pas demander pour lui on va demander en disant peut-être que ça va passer, peut-être que ça va passer si on arrive à faire passer une loi pour interdire les PM1 trop coûts, on arrive à faire passer une loi pour faire en sorte qu'il y ait plus de repas gratuits ou de bio dans les cantines tant mieux, de sécurité sociale de l'alimentation tant mieux, tant mieux, tant mieux mais si on n'arrive pas, au moins dans le processus d'écriture de la loi dans le processus.

De conscientisation de l'importance de cette loi dans le processus d'installation dans nos têtes de l'importance de ce sujet-là, au moins là, j'aurais gagné, parce que j'aurais embarqué de plus en plus de monde qui vont se sentir un peu, puissants, ou en tout cas, moins dépossédés de leur capacité politique à interagir avec les institutions et avec les autres. Et c'est là où les groupes, ils se forment, ils se forment, ils se forment, et après, ils ont les outils législatifs, culturels, éducatifs, tout ce que tu veux pour s'organiser, s'auto-organiser et potentiellement, peut-être demain, aller prendre une mairie, après demain devenir député, après après demain faire la révolution après après après demain diriger le pays peu importe ce qu'ils font, c'est pas ça mon problème mon problème c'est juste d'abord donner les outils et après on verra.

Julien Devaureix |

Et ton approche pour créer du lien, qu'est-ce qui marche le mieux ?

Féris Barkat|

C’est déjà venir comprendre le terrain : ça veut dire que chaque territoire a sa spécificité. Donc, nous, quand on va à Laval, on reste pendant deux-trois jours, on comprend ce qui se passe. Quand on va à la Paillade, à Montpellier, on comprend ce qui se passe aussi. Donc, vraiment : prendre le temps de comprendre les spécificités.

Ensuite, nous, on crée du lien assez naturellement avec les gens. C’est comme je te disais avant : tu viens avec la bonne IA, ça fonctionne bien, ça fonctionne vite. Et ensuite, on vient s’appuyer sur des figures qui, localement, sont en capacité de mobiliser, sont en capacité de faire du lien eux-mêmes. Parce que moi, je ne vais pas m’approprier un territoire. On m’a déjà parfois proposé des trucs, des circonscriptions, pour aller me présenter en tant que… Mais jamais de la vie. Déjà parce que ça ne m’intéresse pas. Et de deux, parce que je ne vais pas aller sur un territoire que je ne connais pas.

Donc, on va sur les territoires où les gens sont déjà connus et reconnus. Nous, modestement, on apporte peut-être parfois de la visibilité, peut-être parfois des outils — culturels ou éducatifs, peu importe. On apporte ce qu’on peut apporter, et ensuite, c’est à eux de se l’approprier, de se le réapproprier, de mobiliser et de créer du lien. Moi, nous, on vient un peu comme une sorte d’étincelle ; mais après, le feu, c’est à eux de l’allumer et de l’entretenir.

Julien Devaureix|

C’est quoi, ton feu, à toi ? Qu’est-ce qui te porte vraiment, qui te donne de l’énergie, le sens que tu cherches ?

Féris Barkat|

C’est une bonne question. Je pense que le feu, ça reste, à la base, la colère. Mais c’est une colère qui, au fur et à mesure, se transforme en amour, en vrai. Ce ne sont pas des mots que je pensais utiliser, parce que je trouve ça…

Il y a un des cofondateurs de Banlieue Climat qui s’appelle Abdali, qui parle beaucoup d’amour, tout le temps. Je me disais : « Ah frère, l’amour, ça y est, on s’en fout. » Et puis, en fait, j’ai constaté que c’était ça qui touchait les gens, c’était ça qui retransparaissait de nos relations, de nos discussions, de nos vies. Donc, c’est un peu tout ce schéma-là de va-et-vient entre amour et colère, tous les jours.

Et c’est ça qui me motive, en fait. Parce que la colère, elle va me mettre en action, et cette action-là, je vais la traduire en mode : comment on fait pour envoyer de l’amour ensuite à mes gens ? L’amour, je le ressens, mais je suis en mode : comment on peut essayer d’en donner plus aux autres ? Ah, mais en fait, ce n’est pas possible, parce qu’il y a telle ou telle communauté qui est en train d’être victime de ça : donc c’est reparti dans la colère. Et, un peu aussi entre les deux, c’est, j’ai l’impression, ce qui m’anime à chaque fois.

Julien Devaureix|

Comment on fait ça à l’échelle nationale ? Comment accélérer la création de liens dans ce contexte médiatique, dans ce contexte… Ce n’est pas une vraie question : c’est bien sûr une question que je me pose. Je ne sais pas si tu as une piste, mais j’imagine que tu te la poses aussi.

Féris Barkat|

En plus, on se demande s’il ne faudrait pas qu’on raconte plus ce qu’on fait, ce qu’on vit, dans d’autres formats, dans d’autres manières de raconter les choses. Je pense qu’il faut être créatif. Il y a tellement de moyens de lutte qui ont été pré-établis, pré-conçus, qui ne sont plus surprenants du tout, en fait. « Ah, venez, on fait une pétition à 2 millions pour la loi du plomb. Vas-y, ça marche. Ça a marché ? » Non, ça n’a pas marché, en fait, non. Mais du coup, ça ne sert plus à grand-chose, dans le sens où il y a tellement un manque de créativité que j’ai l’impression qu’il faut imaginer d’autres manières de raconter, d’autres manières de se montrer, d’autres histoires. Donc c’est pour ça : d’où la culture.

Julien Devaureix |

Est-ce que tu as un conseil pour celles et ceux qui nous écoutent, par rapport à tout ce qu’on s’est raconté ? Comment se mettre en mouvement ? Comment s’intéresser ? Comment peut-on t’aider ?

Féris Barkat|

Des conseils, des aides, des trucs ?

Julien Devaureix|

Je pose cette question de plus en plus parce que, souvent, on parle de choses qui peuvent être assez théoriques. Parfois, je me dis que ceux qui nous écoutent ne savent pas forcément trop quoi en faire. Donc, parfois, il peut y avoir une idée : qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? C’est un peu la question, moi.

Féris Barkat|

Je sais que j’ai beaucoup de conseils qui sont toujours liés au moment de ma vie. En ce moment, ce qui me parle de plus en plus, c’est l’instinct. Donc, ce que je vais conseiller aux gens, c’est : écoutez-vous un maximum.

Si vous n’êtes pas à votre place à un endroit, c’est justement à ce moment-là que c’est bon. Si vous n’êtes pas à votre place à l’école, à l’université, dans votre travail, dans votre vie tout simplement, c’est que là, il faut s’écouter : à ce moment-là, il y a un truc qui cloche. C’est à ce moment-là qu’il faut monter un projet sur le fait que vous n’êtes pas à votre place à cet endroit-là. Parce que peut-être que d’autres ne sont pas à leur place aussi. Donc, avec plein de gens qui ne sont pas à leur place, on peut créer des groupes.

De plus en plus, en ce moment, je suis dans un délire de s’écouter d’instinct, parce que j’estime qu’on perd ça aussi de plus en plus avec les nouvelles générations. Je sais pas si t’as un peu vu sur TikTok et sur les réseaux : il y a beaucoup ce truc, à travers des concepts, en mode quelqu’un va faire quelque chose et quelqu’un va répondre : « Ah, c’est trop gênant. » Et ce côté gênant, ce côté : « Soyez plus trop vous-même, exprimez-vous pas trop », ça fait que, du coup, les gens, ils se trouvent pas eux-mêmes. Parce qu’à force d’avoir peur d’être gênant, tu vas jamais connaître.

Julien Devaureix|

Il y a l’énorme pression sociale sur ta génération. J’ai l’impression qu’il y a un truc qu’on avait beaucoup moins.

Féris Barkat|

Et moi, vu que mon point d'arrivée, c'est que les gens se réunissent, si le point de départ, c'est de se trouver tous un peu gênants, les gens, ils vont pas réussir à exprimer ce qu'il y a au fond d'eux-mêmes, donc ils vont pas connecter avec les bonnes personnes, ils vont jamais être eux-mêmes en soi, et donc ils vont jamais se trouver, ni eux ni les autres, et là, ça, c'est le point de départ au fait qu'on n'arrive jamais à mon point d'arrivée. Parce que c'est ce point de départ-là qui fait que... Mais c'est encore plus compliqué de faire collectif, de faire groupe et d'aller lutter ensemble, en fait. S'ils sont en train de détruire notre capacité à se connecter entre nous, c'est déjà le cas avec la polarisation, avec les réseaux, avec la stigmatisation, avec le racisme, c'est déjà le cas. Mais on passe une nouvelle étape qui fait que, peu importe ta couleur de peau, peu importe si on était censés être les meilleurs amis du monde, parce que, attention, il ne faut pas trop prendre de place, trop exister, trop être gênant, mais je le vois avec des petites de 13-14 ans qui ont ce mot-là à la bouche, alors parce que c'est juste une trend et que c'est un moment et que ça va me passer, mais j'ai l'impression que ça s'installe de plus en plus.

Julien Devaureix |

La notion de honte, qui est extrêmement présente,

Féris Barkat|

Se généralise. Comme si l'auto-censure n'était pas déjà assez forte sur plein d'autres aspects, maintenant ça va aller sur le côté caractériel des êtres humains. C'est-à-dire que même ton caractère, tu devrais en avoir honte. Donc bonne chance ensuite pour aller créer des groupes, des collectifs et se réunir. Je pense que tout ce qui entrave votre capacité à vous réunir avec d'autres, enlevez-le. Si c'est le fait d'avoir honte de soi, le fait d'avoir des a priori, le fait d'avoir peur, allez vers les gens pour ce qu'ils sont, allez vers les gens pour ce qu'ils font et ça va bien se passer.

Julien Devaureix|

Dernière question que je posais à peu près à tout le monde : quand tu regardes le monde, ou peu importe l'échelle, la société, qu'est-ce qui te fait peur et, au contraire, qu'est-ce qui te donne espoir ? Qu'est-ce qui

Féris Barkat|

Ce qui me fait peur, c'est le fait de ne pas aller assez vite, vis-à-vis de la temporalité, que ce soit climatique, la temporalité politique, la temporalité juste sociale tout court, et dans un moment où, en fait, on n'aura pas réussi à convertir assez de personnes pour faire advenir des changements, que vraiment il y a un truc concret qui se passe, parce que dans l'histoire il y a déjà eu des périodes où les gens n'ont pas résisté à temps, et ce qui me donne de l'espoir, c'est.

Ça va être un peu prétentieux encore, mais c'est nous, c'est ce qu'on fait nous. Il n'y a pas grand-chose qui me... Après, je ne passe pas trop de temps à regarder ce qui se fait, donc peut-être que c'est aussi ça le problème. Mais à part... Là, je ressors du Brésil et voir comment c'est intégré aux Brésiliens, voir ce qui s'est passé, voir la dynamique, voir le fait que tout le Brésil veut venir en France maintenant. C'était incroyable. C'est ça qui me donne espoir, c'est me dire qu'en fait, on a encore la capacité d'aller connecter avec les gens, et on l'a partout sur terre, on l'a partout, partout sur terre, et avant je pensais qu'on l'avait qu'en France. On est allé un peu en Allemagne, en Italie, au Maroc, ça fonctionnait bien, mais je me suis dit : bref, le Brésil, c'est loin quand même, le Brésil, frérot, et là je vois que ça fonctionne aussi, donc c'est ça qui me donne de l'espoir.

Julien Devaureix|

Oui, quelle que soit la culture, tu as des codes partagés.

Féris Barkat|

Oui, c'est ça, à réussir à créer. Mais en plus, c'est des codes qu'on base sur des blessures. C'est une connexion qui ne se base pas sur... C'est vraiment, on connecte avec la blessure de l'autre et eux avec la nôtre aussi. Et c'est comme ça qu'on est encore plus forts parce que c'est comme ça que tu as envie de te réparer collectivement. Mais je pense que réussir à connecter avec les blessures des autres, c'est ça qui manque. Mais parce qu'il faut se mettre dans une posture d'empathie que parfois on perd, que parfois on n'a pas le temps de l'avoir. Me dire que nous, en tout cas, on prend encore le temps de faire ça, ça me réjouit un peu, je me dis qu'il y a encore des trucs à faire. Et puis après, j'ai espoir, moi je pense... Enfin, c'est pas le mot espoir, mais j'ai confiance. J'ai confiance dans ce qu'on fait, dans notre karaté, dans le fait qu'on va y arriver.

Julien Devaureix|

Dernière question, on repart un peu dans la tête. Deux livres à lire, absolument.

Féris Barkat|

Je pose la question à la très très mauvaise personne. Je ne lis quasiment pas. Là, j'étais sur Peau Noir, Masque Blanc de Frantz Fanon que je peux directement conseiller. Sinon, pas facile mais passionnant, et sinon je suis beaucoup en ce moment sur Sarah Kane mais c'est pas des livres, je lis des articles peut-être qu'il y a des livres sur ces pièces de théâtre c'est une dramaturge anglaise qui est morte à 29 ans, qui s'est suicidée, qui a fait 5 pièces et que des pièces de, malade mental, vraiment c'est une folie elle se pose la question de comment représenter la violence dans le théâtre, mais dans une forme qui est elle-même très violente et qu'est-ce que ça crée chez des spectateurs qui n'ont pas l'habitude de côtoyer cette violence et qui du coup dans sa première pièce à Londres qu'elle a jouée en 85.

Sa première pièce Blasted l'a fait et tout le monde part choqué en mode que des critiques mauvaises mais qu'est-ce que c'est que ça il y a des gens qui sont en train de s'arracher les testicules sur scène pourquoi ? Et donc il n'y a que des trucs qui sont d'une violence inouïe mais une violence qui est connectée à l'intime et en même temps aux politiques c'est ça qui m'intéresse beaucoup c'est-à-dire qu'elle décrit des scènes de violence, dans une chambre d'hôtel entre un homme et une femme et ensuite d'un coup la chambre de l'hôtel explose parce qu'en fait il y a une guerre qui s'installe, en Boston à ce moment-là enfin c'est n'importe quoi, mais moi ça me parle beaucoup toute sa manière dont elle essaie de représenter la violence dont elle essaie d'en parler, à la fin de ses oeuvres les personnages dans ces pièces n'ont même plus de prénom c'est des lettres donc A, B, C et Q il n'y a plus aucune logique, elle détruit tout et j'aime trop donc en ce moment c'est Sarah Cahine qui me passionne je l'ai même fait étudier à mes étudiants, ils ont eu un devoir sur table les pauvres, c'était une interview de Sarah Cahine où ils devaient expliquer, comment les tentatives de Sarah Kane d'expliquer et de visibiliser une violence ont été restreintes par la forme théâtrale et les médias.

Et donc c'est passionnant. Sarah Kane.

Julien Devaureix|

Merci à toi. Merci pour ton temps.

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