Féris Barkat est activiste et fondateur de Banlieues Climat, engagé depuis plusieurs années au croisement de l’écologie, des quartiers populaires et de la justice sociale.
L’écologie est partout dans le débat public. Mais qui parle vraiment, depuis quels territoires, et pour dire quoi ?
Dans cet épisode, avec Feris Barkat, on interroge une écologie qui se heurte aux inégalités sociales, aux violences environnementales déjà à l’œuvre, et à l’invisibilisation des premiers concernés.
Pourquoi la crise écologique touche-t-elle d’abord certains corps, certains quartiers, certains territoires ?
Pourquoi l’écologie reste-t-elle si souvent perçue comme une affaire de classes moyennes et supérieures, déconnectée du vécu des classes populaires ?
Et que produit cette déconnexion, politiquement, socialement, émotionnellement ?
On parle de justice climatique, de santé, de pollution, de colère sociale, de violence structurelle.
De la manière dont certaines luttes sont neutralisées par des gestes symboliques plutôt que par des transformations concrètes.
Du rôle de l’éducation populaire, de la culture et des lieux dans la reconstruction du lien collectif. Et de ce que signifie réellement réparer un territoire, au-delà des discours.
00:00 - Introduction et présentation de Féris Barkat
02:53 - Prise de conscience écologique et justice sociale
05:46 - L’écologie confisquée et la parole des populations marginalisées
09:03 - Éducation populaire et mobilisation des jeunes
12:09 - Réparer les liens sociaux et écologiques
14:53 - Épistémologie de l’ignorance et violence structurelle
17:59 - L’écologie comme point d’entrée pour l’émancipation
20:53 - Création d’espaces communautaires et lutte collective
28:04 - Lutte des classes et violence sociale
30:02 - Colère et apathie dans les quartiers populaires
32:09 - Violence structurelle et conséquences invisibles
36:02 - Éducation, langage et légitimité sociale
42:12 - Expériences à la COP 30 et luttes autochtones
51:04 - Non-violence et stratégies de lutte
52:34 - Conséquences invisibles de la consommation
53:54 - Postures politiques à la COP 30
55:43 - Le rôle de l’art dans l’activisme
01:00:17 - Réappropriation des espaces culturels
01:02:33 - Convergence des luttes et importance des rencontres
01:06:42 - Le rôle des mères dans la communauté
01:09:36 - Expérience médiatique et représentation
01:15:55 - Identité et pression de représentation
01:19:15 - Naviguer entre les mondes
01:22:42 - Lucidité politique et ses défis
01:25:58 - L’impact des relations sur l’engagement
01:30:40 - Colère et amour comme moteurs de l’action
01:35:51 - Créer des liens dans un monde en crise
01:41:12 - Conclusion et recommandations de lecture
Écologie et inégalités
La crise écologique agit comme un révélateur des inégalités sociales existantes, certains territoires et certains corps sont exposés plus tôt et plus violemment que d’autres.
L’écologie dominante reste souvent déconnectée des réalités vécues dans les quartiers populaires, ce qui alimente incompréhension, rejet et instrumentalisation politique.
Incarnation et légitimité
Le problème n’est pas le message écologique, mais qui l’incarne et depuis quelle position sociale.
Sans représentation des premiers concernés, l’écologie peine à devenir un projet réellement collectif et politiquement robuste.
Fin du mois, fin du monde
L’opposition entre urgences sociales et urgences écologiques est une construction politique.
Les crises environnementales aggravent directement les conditions matérielles d’existence des plus précaires.
Ignorance organisée
Le manque d’accès aux savoirs scientifiques et aux données produit une forme de domination, en empêchant la conscientisation collective des violences subies.
Nommer, mesurer et comprendre les phénomènes est une condition préalable à toute lutte politique efficace.
Violence structurelle
La violence environnementale et sociale est souvent invisible, normalisée ou naturalisée avant d’être moralement jugée.
La colère qui en découle est légitime, mais privée de débouchés politiques, elle se retourne souvent contre les individus eux-mêmes.
Reconnaissance symbolique vs justice réelle
Les gestes symboliques (reconnaissance, ministères, invitations) peuvent neutraliser les luttes sans transformer les rapports de pouvoir.
L’autodétermination et le rééquilibrage concret des droits restent les véritables enjeux.
Écologie comme point d’entrée politique
L’écologie peut servir de porte d’entrée pour reconstruire du lien, des collectifs et des espaces politiques là où ils ont disparu.
Elle permet de relier santé, travail, territoire, culture et justice sociale dans une même lecture systémique.
Éducation populaire et lieux
La transmission des savoirs et la création de lieux autonomes sont des leviers centraux d’émancipation.
Former, outiller, puis laisser les acteurs locaux s’approprier les luttes est une stratégie de long terme.
Culture et art comme outils politiques
La production culturelle n’est pas neutre, elle structure les récits, les imaginaires et les rapports de pouvoir.
Se réapproprier les espaces culturels permet de reprendre la maîtrise des récits et de rendre visibles des vies et des luttes invisibilisées.
Rapport de force et transformation
Aucun changement structurel ne se produit sans rapport de force.
La question n’est pas morale (bon ou mauvais), mais politique, celle de la justice, de l’équilibre et de l’émancipation collective.
Concepts et notions clés
Justice climatique : approche qui lie crise écologique et inégalités sociales, en montrant que les impacts environnementaux touchent d’abord les populations les plus précaires.
Violence structurelle : formes de violence indirectes, institutionnelles ou systémiques, intégrées au fonctionnement normal de la société et souvent invisibilisées.
Épistémologie de l’ignorance / agnotologie : étude des mécanismes par lesquels l’ignorance est produite, entretenue ou organisée socialement.
Autodétermination : capacité pour un groupe ou un peuple à décider par lui-même de son avenir, sans tutelle symbolique ou politique.
Reconnaissance symbolique : gestes institutionnels ou discursifs qui donnent une visibilité sans modifier réellement les rapports de pouvoir.
Éducation populaire : démarche d’émancipation par le partage des savoirs, visant à permettre aux premiers concernés de comprendre et d’agir politiquement.
Personnes citées ou évoquées
Féris Barkat : activiste, formateur et enseignant, engagé sur les liens entre écologie, quartiers populaires et justice sociale.
Hannah Arendt : philosophe ayant analysé les mécanismes de domination, de violence et de responsabilité politique.
Christiane Taubira : ancienne ministre de la Justice, figure des luttes pour les droits et la justice sociale.
Laurence Tubiana : diplomate française, figure centrale des négociations climatiques internationales.
Robert Proctor : historien ayant théorisé l’agnotologie à partir de l’industrie du tabac.
Organisations, collectifs et sigles
Banlieues Climat : association fondée par Féris Barkat, travaillant à l’articulation entre écologie, justice sociale et quartiers populaires.
COP (Conférence des Parties) : sommets internationaux annuels sur le climat, organisés dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.
Zone bleue / zone verte (COP) : espaces distincts des sommets climatiques, la zone bleue étant réservée aux négociations officielles, la zone verte aux acteurs de la société civile.
Bloom : organisation engagée dans la protection des océans et la lutte contre la pêche industrielle destructrice.
Lieux et institutions
Palais de Tokyo : institution culturelle parisienne investie comme espace de création et de visibilisation politique.
Musée de l’Histoire de l’Immigration : lieu culturel consacré aux trajectoires migratoires, évoqué comme espace de réappropriation narrative.
Sorbonne : université où Féris Barkat intervient comme enseignant.
London School of Economics (LSE) : université britannique de référence en sciences sociales, économie et relations internationales. Féris Barkat y a étudié, sans pouvoir en être diplômé comme il l’explique dans le podcast.
Éléments de contexte historique et actuel
Pollution de l’air : cause majeure de mortalité prématurée, touchant particulièrement les zones urbaines populaires.
Quartiers populaires : territoires cumulant souvent précarité sociale, exposition environnementale et faible accès aux leviers politiques.
Populations autochtones en Amazonie : groupes directement affectés par la déforestation, les violences économiques et la marginalisation politique.
Reconnaissance institutionnelle des minorités : débats contemporains sur les limites des politiques symboliques face aux exigences de justice matérielle et de droits effectifs.
Cette section vise à fournir les repères essentiels pour suivre les enjeux de l’épisode sans expertise préalable.
Feris évoque Sarah Kane, dramaturge britannique majeure des années 1990, connue pour ses pièces radicales qui explorent la violence, le désir et la souffrance psychique à travers une écriture brute et dérangeante. Il recommande ses pièces de théâtre, des articles et interviews autour de son travail, notamment Blasted.
Penser l’écologie autrement
Une écologie décoloniale – Malcom Ferdinand
Une relecture de l’écologie à partir de l’histoire coloniale, des rapports de domination et des luttes d’émancipation.
https://www.babelio.com/livres/Ferdinand-Une-ecologie-decoloniale/1119802
Écologie ou catastrophe – André Gorz
Un texte fondateur pour penser l’écologie comme critique du capitalisme et des formes de domination économique.
https://www.babelio.com/livres/Gorz-Ecologie-ou-catastrophe/18027
Domination, pouvoir et invisibilisation
La domination masculine – Pierre Bourdieu
Une analyse des mécanismes par lesquels la domination devient invisible, intériorisée et perçue comme naturelle.
https://www.babelio.com/livres/Bourdieu-La-domination-masculine/17438
Les damnés de la terre – Frantz Fanon
Une réflexion majeure sur la violence, la décolonisation et les impasses de la reconnaissance symbolique.
https://www.babelio.com/livres/Fanon-Les-damnes-de-la-terre/10738
Domination, pouvoir et violence
L’Enracinement – Simone Weil
Une réflexion majeure sur la domination, le déracinement social et la destruction des conditions matérielles et symboliques de l’existence humaine.
Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale – Simone Weil
Texte fondamental pour comprendre comment les structures économiques, techniques et bureaucratiques produisent de l’oppression indépendamment des intentions morales.
https://www.babelio.com/livres/Weil-Reflexions-sur-les-causes-de-la-liberte-et/11470
Surveiller et punir – Michel Foucault
Analyse des formes modernes de pouvoir, de discipline et de normalisation, éclairant la manière dont la violence devient diffuse et institutionnelle.
https://www.babelio.com/livres/Foucault-Surveiller-et-punir/12431
Il faut défendre la société – Michel Foucault
Cours clé sur les rapports entre pouvoir, violence, guerre sociale et domination, utile pour penser la conflictualité contemporaine.
https://www.babelio.com/livres/Foucault-Il-faut-defendre-la-societe/12386
La volonté de savoir – Michel Foucault
Introduction à une conception du pouvoir non centralisée, diffuse, productive, essentielle pour comprendre les violences invisibles et normalisées.
https://www.babelio.com/livres/Foucault-La-volonte-de-savoir/12433
Savoirs, ignorance et pouvoir
Weapons of Math Destruction – Cathy O’Neil
Une exploration des effets sociaux des modèles techniques et statistiques sur les populations les plus vulnérables.
https://www.babelio.com/livres/ONeil-Weapons-of-Math-Destruction/864978
Seeing Like a State – James C. Scott
Comment les États simplifient la réalité au nom de l’efficacité, en produisant souvent des effets violents et aveugles.
https://www.babelio.com/livres/Scott-Seeing-Like-a-State/230711
Colère, conflictualité et politique
La société ingouvernable – Grégoire Chamayou
Une analyse des stratégies contemporaines visant à neutraliser la conflictualité politique et sociale.
https://www.babelio.com/livres/Chamayou-La-societe-ingouvernable/1380375
Pour une écologie des luttes – Collectif
Textes croisés sur les convergences entre luttes sociales, écologiques et antiracistes.
https://www.babelio.com/livres/Collectif-Pour-une-ecologie-des-luttes/1207446
Territoires, classes populaires et écologie
Classes populaires et écologie – Jean-Baptiste Comby
Une enquête sociologique sur les malentendus entre écologie politique et classes populaires.
https://www.babelio.com/livres/Comby-Classes-populaires-et-ecologie/1182323
Habiter en lutte – Collectif
Réflexions sur les conflits territoriaux, l’habitat et les résistances locales face aux logiques extractivistes.
https://www.babelio.com/livres/Collectif-Habiter-en-lutte/1459874
Films & documentaires
Domination, pouvoir et violence sociale
La haine – Mathieu Kassovitz (1995)
Un classique pour comprendre la colère, la relégation et les mécanismes de violence dans les quartiers populaires, toujours d’actualité.
Les Misérables – Ladj Ly (2019)
Une plongée contemporaine dans les tensions sociales, policières et politiques, montrant comment la violence s’accumule avant d’exploser.
I Am Not Your Negro – Raoul Peck (2016)
À partir des textes de James Baldwin, une analyse puissante des structures raciales, de la domination et de l’aveuglement des sociétés occidentales.
Écologie, territoires et luttes invisibles
Dark Waters – Todd Haynes (2019)
Un film clé sur la pollution industrielle, la contamination invisible et le combat juridique face à des violences environnementales systémiques.
La terre des hommes – Nausicaa Dewez (2020)
Documentaire sur les effets concrets de l’exploitation des territoires et les résistances locales face aux logiques extractivistes.
Le grain et l’ivraie – Safia Kessas (RTBF)
Enquête sur la manière dont certaines luttes écologiques sont récupérées, édulcorées ou neutralisées par des discours dominants.
Parole, invisibilisation et reconnaissance
Nous – Alice Diop (2021)
Un film sensible et politique sur les marges, la visibilité, la dignité et les vies ordinaires que les récits dominants ignorent.
Bigger Than Us – Flore Vasseur (2021)
Portraits de jeunes militants à travers le monde, utile pour penser l’engagement, ses limites, et les tensions entre symbolique et transformation réelle.
Luttes, reconnaissance et auto-détermination
Exterminate All the Brutes – Raoul Peck (2021)
Une série documentaire exigeante sur l’histoire longue de la domination, du colonialisme et des récits qui les ont rendus acceptables.
The Territory – Alex Pritz (2022)
Documentaire récent sur les luttes des peuples autochtones d’Amazonie face à la déforestation, directement en résonance avec les discussions sur la COP et l’autodétermination.
NB : transcription générée automatiquement, il se peut qu'il y ait des imprécisions.
Partie 1
Julien:
Bonjour Féris
J'espère que tu n'es pas trop fatigué la décalage horaire parce que tu reviens du brésil on en reparlera un petit peu tout à l'heure mais et puis depuis tu as pas mal d'activités on va on va parler tout ça mais d'abord est ce que tu peux tout simplement comme d'habitude te présenter me dire un peu d'où tu viens et ce qui a structuré un peu ta vision de la société et du monde voilà je demande de faire assez court mais ton histoire est quand même assez intéressante donc tu peux dérouler un petit peu puis je te relancerai
Feris Barkat:
Bah écoute moi je suis Féris Barkat un activiste qui vient de Strasbourg à la base qui maintenant est sur Paris et qui défend les enjeux de justice sociale de justice climatique et, surtout aussi à travers des formes, qui vont me parler et qui vont me toucher et qui vont me plaire, donc c'est beaucoup d'éducation populaire parce que j'estime qu'il y a un besoin de conscientisation en tout cas des jeunes, que j'accompagne dans différents territoires et aussi à travers la culture, avec des événements culturels qu'on organise, à Paris, mais pas que.
Julien:
Ok. Développe un petit peu parce que a priori, et c'est aussi ce qui fait cette spécificité, tu n'étais pas prédestiné à t'intéresser directement à ce sujet-là, encore moins peut-être à être médiatisé. Donc, comment tu es venu progressivement t'intéresser à ces idées de justice sociale, et puis en particulier aussi à l'écologie, puisque c'est au cœur de ta démarche.
Feris Barkat:
Pour ce qui est des enjeux écologiques, à la base, il y a eu une prise de conscience vis-à-vis de ma mère qui est tombée malade quand j'étais à Londres. Donc en fait, très vite, sur les questions de santé, ça a été la porte vers l'écologie. C'est-à-dire que j'ai étudié ce qu'on appelle les exposomes, ce à quoi on est exposé dans différents territoires. À Bagnolet, il y a un enfant sur trois qui a de l'asthme. C'est parce qu'il y a plus d'exposition à la pollution de l'air. Il y a plein de territoires. À Marseille, il y a des gens qui meurent parce que l'eau est polluée.
Feris Barkat:
Dans la cité herbelle, dans le Cachet Nord. Il y a plein d'endroits comme ça qu'on appelle banlieue, historiquement lieu banni, donc on parle de quartier populaire mais aussi de ruralité. On est vraiment tous ceux qui sont loin du droit commun, qui sont loin des centres-villes et qui vivent des réalités environnementales, des violences environnementales qui sont souvent sous-estimées, mal comprises et surtout qu'on ne réalise pas que c'est eux les premiers concernés. Donc quand j'ai pris conscience de tout ça je me suis dit qu'il fallait qu'on parle plus à notre place on va pas leur laisser le monopole de la parole sur l'écologie parce que c'est quelque chose qui nous appartient c'est quelque chose que nos parents ont eu comme pratique ancestrale bien avant les bourgeois qui se sont emparés de l'écologie maintenant c'est une écologie qui nécessite de se désindividualiser et qui consiste à aller sur le collectif pour installer un rapport de force et arrêter de culpabiliser toujours les mêmes. On ne va pas commencer à aller se plaindre que les gens consomment mal quand l'offre est foirée. Donc en fait, c'est un peu tout ça qui m'a réveillé en me disant que c'était un mot qui était trop connoté, c'était un concept qu'on s'était fait déposséder et qu'il fallait qu'on réinvestisse à travers d'abord une expertise.
Feris Barkat:
Donc on a monté une asso il y a trois ans qui s'appelle Banlieue Climat. On l'a monté d'abord à Strasbourg, puis après c'est parti partout en France, avec une asso qui s'appelle, Tesla Bastrasbourg avec qui on a commencé à travailler puis après plein d'assos de terrain en fait qu'on a rencontré et qui a mobilisé qui nous ont aidé à mobiliser des jeunes sur le terrain pour faire nos formations et.
Feris Barkat:
Et c'est comme ça qu'on a vu qu'il y avait un mouvement qui pouvait se monter sur la question de l'éducation populaire, sur l'écologie, parce que malheureusement, c'était quelque chose de tellement connoté qu'on ne s'y intéressait plus. Et nous, plus les jeunes sont désintéressés, plus on s'intéresse à eux. Et c'est comme ça qu'on a commencé à monter une formation de 8R, certifiée par le ministère de l'Enseignement supérieur, qu'on a commencé à aller sur le terrain, sur leur territoire, pour les accompagner, les former, et essayer de développer un réseau un peu national avec des antennes partout qui ensuite mènent des actions, font des plaidoyers et essayent de lutter tout simplement.
Julien:
Ça veut dire quoi connoté quand tu dis que l'écologie est connotée et on a été dépossédé ? Parce que ce n'est pas forcément évident je pense pour beaucoup de gens qui vont écouter.
Feris Barkat:
Ça veut dire que les présents créent des absents. Et que quand une personne, par exemple, blanche, CSP+, va s'emparer d'une question et va aller défendre l'écologie sur un plateau télé, sa présence, inévitablement, va créer des absents. Moi, quand je vais parler là, il y a des gens qui vont se dire « Mais qu'est-ce qu'ils racontent ? » et ils ne vont pas se reconnaître dans la définition de l'écologie. Donc, le problème, ce n'est pas qu'il y ait une parole bourgeoise de l'écologie qui est notamment centrée sur la consommation individuelle, qui va être centré sur des modes d'action et de militantisme, qui ne ressemblent pas, sur des modes de politique publique qui ne vont pas prendre les angles morts des quartiers populaires. Ce n'est pas grave que ces gens-là soient juste en mode le CO2 toute l'année et qu'ils fassent des grandes thèses là-dessus. Le problème, c'est qu'ils ont le monopole. Et donc, quand je dis que l'écologie éconotée est mal incarnée, c'est que le message est important, mais c'est le messager qui l'incarne et c'est le messager qui va réussir à rassembler des gens différents types de profils, et de classes sociales autour de lui. Et ces classes sociales, malheureusement, c'est un peu toujours les mêmes. C'est ceux qui ont la capacité, soi-disant, à l'abstraction. C'est-à-dire qu'on l'a vu avec les gilets jaunes. Les gilets jaunes ne s'intéressent pas à l'écologie parce qu'ils n'ont pas le temps ni l'énergie de s'intéresser à la fin du monde parce qu'ils doivent gérer à la fin du mois. Et donc on oppose les deux sans comprendre que la fin du monde aggrave à la fin du mois et sans comprendre qu'en réalité.
Feris Barkat:
Si On ne s'intéresse pas à l'écologie, c'est parce que ça a été mal présenté, mal amené, et beaucoup trop incarné par les mauvaises personnes qui vont justement ensuite faire passer des taxes qui ne sont même pas progressives, qui vont faire peser le poids sur les plus précaires. Et donc, inévitablement, ils vont être éloignés de l'écologie, mais parce que c'est un éloignement qu'on a construit, ce n'est pas un éloignement qui est acquis, ce n'est pas une théorie un peu post-matérialiste en disant que ce sont des gens qui n'ont pas le temps de s'intéresser à... Mais non, bien sûr que si. On parle de cancer, on parle de pesticides qui tuent tout le monde. On parle de vagues de chaleur qui tuent 1-2 millions de personnes depuis 2012. De réfugiés climatiques et de sécheresse qui sont en train de toucher toute la planète. Donc bien sûr qu'on n'est concerné pas ça. Mais le problème c'est comment c'est amené. Et à nouveau le problème c'est pas le message mais c'est le messager. Donc il y a un problème d'incarnation comme beaucoup de sujets. Et il y a un problème aussi de forme que la lutte va prendre.
Feris Barkat:
Les manifs, les pétitions, les choses comme ça c'est pas forcément des choses qui vont nous toucher donc on a essayé de créer autre chose.
Julien:
Donc t'as le sujet de l'incarnation, c'est-à-dire de proposer un point de vue qui soit différent, tu disais qu'on va avoir tendance à parler beaucoup de CO2 ou d'aller sur des sujets techniques etc. Est-ce que t'as voulu apporter c'est un autre point de vue de ce qu'est l'écologie et aussi de ce que les conséquences notamment des règlements climatiques vont représenter pour les classes populaires, pour comprendre vraiment d'où tu pars quel était le moteur
Feris Barkat:
En fait c'est redonner une base aussi scientifique.
Feris Barkat:
Une base théorique et abstraite sur l'écologie. Ça, on n'est pas contre parce que nous, on a une formation qui consiste justement à recréer une expertise chez nous. Donc, on n'est pas sur un truc où on ne veut pas les sujets techniques.
Feris Barkat:
Bien sûr que si. Nous, à la fin de la formation, les gens comprennent le permafrost, ils comprennent les boucles de rétroaction, ils comprennent ce que tu veux, ils sont ultra motivés pour continuer à apprendre. Là, on est beaucoup sur les questions de géoingénierie. Donc, on creuse les sujets. La question, c'est comment ça est amené et qui est-ce qui va leur parler. Et donc nous, quand on va à Montpellier, au fin fond de la paillade, et qu'on ramène un jeune qui a le même parcours que ces jeunes-là, pour parler avec eux, bien sûr que ça va plus se toucher. Bien sûr qu'ils vont se sentir mobilisés, alors qu'au début, ils sont en mode, mais l'écologie, mais qu'est-ce que tu racontes ? Et à la fin de la journée, ils comprennent ce qui se passe, et on arrive à créer du lien avec eux, ils veulent s'engager, ils montent un projet autour de la sécurité sociale de l'alimentation dans leur ville, et c'est comme ça qu'on peut commencer à monter des projets ensemble. Mais dans un premier temps, il y a un problème d'incarnation, et dans la manière dont on aborde les sujets effectivement on essaie de créer un lien un peu plus concret sur ce qu'ils vivent sur leur territoire donc sur votre territoire c'est comment au niveau de l'écologie qu'est-ce que vous vous êtes exposé à quoi et aussi peut-être sur les territoires de vos parents si vous avez des parcours des trajectoires issues de l'immigration, les sécheresses les réfugiés climatiques, les stress hydriques et on regarde un peu tout mais le but ça reste de créer un lien concret avec leur quotidien un lien concret avec la santé mais aussi une abstraction sur les sujets techniques parce qu'il faut qu'on puisse maîtriser récemment un groupe de mamans qui s'est mobilisé sur la question du mercure dans le thon on les a accompagnés on a travaillé avec une assoie qui s'appelle Bloom.
Feris Barkat:
Avec qui on a fait tout un programme autour de ça et elles ont été celles qui ont porté la question du mercure dans le thon au sommet des océans à Nice mais pourquoi c'est important que ce soit elles ? Parce qu'elles, toute l'année soit elles cuisinent pour nous soit elles vont organiser des maraudes, des maraudes à base de quoi ? de thon, donc à chaque fois cet aliment là, Elles ont eu l'impression d'empoisonner leurs enfants, d'empoisonner leur entourage. Et donc c'est pour ça que c'est pertinent que ce soit elles qui le défendent. Le problème avec les questions écologiques, c'est que tout le monde se sent légitime de se dire que ça lui appartient. Et effectivement, ça appartient à tout le monde. Quand on regarde un monde à plus 3 degrés, tout le monde est touché. Il faut juste comprendre que certains sont touchés avant d'autres. Et que du coup, la position qu'il faut avoir, c'est pas avoir une prétention de parler au nom du monde entier. C'est pas avoir la prétention de « parce que j'ai des bonnes intentions », la représentativité. N'est pas, acquise de par tes bonnes intentions. Tu peux lutter pour la Terre entière et pour le monde entier, mais n'est pas être en mesure, d'avoir un potentiel identificatoire vis-à-vis des publics que tu veux toucher. C'est pour ça que chacun doit avoir sa place. C'est cette justesse-là qu'on essaie de trouver et qu'on essaie d'incarner.
Julien:
C'est quoi, pour comprendre le rapport nature, on l'imagine un peu, quand on grandit au milieu de toujours plus largement le rapport aux enjeux énergétiques climatiques, est-ce que c'est vraiment un truc complètement absent, tu parlais aussi de cette tension qu'il va y avoir entre fin du mois et fin du monde comment elle est discutée comment elle est vécue dans les quartiers quoi
Feris Barkat:
Je pense que quand une violence est invisibilisée, plus tu vis une violence parfois, moins tu la vois. Je pense qu'il y a une normalisation qui s'installe, de part le fait que les espaces verts ne soient pas présents, de part que l'environnement est foiré. Forcément, ça ne permet pas de développer une conscience environnementale assez poussée, bien que nos parents moi, mon grand-père c'était bon il s'est engagé en tant que tirailleur pour la France, ensuite il a fait la guerre d'Algérie pour l'Algérie et après il a encore il a encore servi mais, Quand il a arrêté, il s'est installé en tant que paysan. Donc on a un rapport à la Terre qui n'est pas si éloigné.
Feris Barkat:
Malheureusement, le fait qu'on soit dans des HLM totalement coupés de tout fait que forcément on se déconnecte. Et l'humain s'habitue très vite à son environnement.
Feris Barkat:
Et donc ça devient juste un miroir de cette déconnexion. Donc forcément au début d'un premier temps, on a du mal à se dire qu'il faut aller retravailler notre question de notre rapport au déplacement, la mobilité, c'est pour ça qu'on a organisé un séjour, Saint-Ouen-Strasbourg à vélo cet été, avec un groupe de mamans et de jeunes qui était compliqué à organiser, mais ça a été important pour nous, ça a débloqué tellement de choses parce que la culture du vélo, pour des mères qui sont parfois excisées qui n'ont parfois pas la culture du vélo parce que c'est des choses qu'on ne nous a pas apprises et c'était aussi lié, à la question de la virginité des questions très compliquées, culturelles qui font que du coup le vélo, ok, c'est pas pour nous, Aller partir en Amazonie Et se mettre en nature Bah ouais c'est pas forcément un réflexe Aller partir à la Clusa, on a organisé un séjour à la Clusa En face du Mont Blanc pour comprendre les conséquences Sur les glaciers, c'est pas tout de suite évident Alors que pour d'autres c'est logique Donc c'est juste ça, ce rapport là Entre évident et, Difficile qu'on essaie de casser Et de créer des dynamiques Qui font que on se réapproprie Notre environnement et pas que Celui dans lequel on a grandi.
Feris Barkat:
Malheureusement je pense que c'est pas qu'une question de, de quartier populaire ou pas c'est juste une question de urbain et pas urbain et que ce rapport là la nature dans tous les cas il est cassé donc c'est juste, comment on le reconstruit la difficulté c'est que quand c'est un peu trop abstrait on a du mal à vouloir protéger un truc qu'on connait pas donc c'est pour ça qu'il faut essayer de, rétablir cette connexion là et notamment ce qu'on fait nous avec des formations, parce qu'on se dit que la première étape, la première pierre, c'est la pédagogie, c'est l'éducation populaire, et ensuite ça nous permet de développer d'autres choses.
Julien:
Et comment le manque de bagages scientifiques, ou le manque de culture générale sur ces sujets-là, dont tu as un peu parlé, devient aussi une domination, parce que c'est aussi au cœur de ton sujet et ça touche à d'autres thématiques, tu vois, comment tu parles aussi du concept d'épistémologie, de l'ignorance, comment une société organise sa propre ignorance, en tout cas pour certaines couches de la société, et comment est-ce que ça peut éclairer une violence structurelle dont tu parles et que tu combats et qui dépasse aussi le sujet de l'écologie, quoi.
Feris Barkat:
Ça dépasse totalement le sujet de l'écologie, c'est sur plein de violences, le fait d'avoir une information totalement imparfaite, une information qui soit difficile à trouver ou mal incarnée, ou juste une information qui parfois n'existe pas, quand on regarde certaines recherches, parce que par exemple les statistiques raciales en France, on ne peut pas les faire, ça pourrait être intéressant de voir les différences d'espérance de vie, on sait qu'il y a 8 à 10 ans avec cadre sup et ouvrier, mais il faudrait voir plus profondément de quoi on parle donc ces recherches on les trouve pas forcément ce qui fait qu'on a du mal, à conscientiser la violence à mettre des chiffres dessus à se dire mais attends est-ce que c'est juste moi qui suis victime, des particules fines de 1 micromètre de diamètre qui rentre dans le sang et qui fait des cancers partout dans le tabac et bah non en fait il y a tout le pays qui est contaminé, ah ok d'accord je comprends que en fait c'est structurel en fait c'est une masse c'est une question de classe sociale et le fait qu'on ne comprenne pas forcément que les réalités qu'on vive soient, uniformément partagées, ça nous empêche de penser en tant que groupe, ça nous empêche de penser en tant que classe, ça nous empêche de penser en tant que masse qui peut potentiellement avoir un rapport de force, proposer des politiques publiques et essayer de se battre donc je pense que le problème avec.
Feris Barkat:
On parle d'épistémologie de l'ignorance mais on peut parler aussi d'agnotologie, c'est aussi né avec ce terme là de Robert Proctor sur les cigarettiers à l'époque où il disait, le tabac ça fait pas trop de cancers enfin si ça fait faire des cancers mais tu sais qu'il y a aussi ça qui fait des cancers et ça et ça, ils ont créé des études pour essayer de diffuser le fait que les cancers du poumon étaient causés par plein plein d'autres choses que le tabac, et cette capacité à essayer de faire, à dissimuler ou en tout cas à montrer d'autres.
Feris Barkat:
Problèmes ou en tout cas à juste changer de cible c'est ce qui fait que parfois on a du mal à comprendre qu'on a un ennemi commun, qui est comment le capital gère les ressources, gère le travail et gère notre environnement.
Julien:
C'est intéressant que tu ailles là-dessus, parce que je voudrais aussi que tu développes un peu ta vision, toi, de ce qui est l'écologie, parce qu'on voit bien que tu fais les liens entre plein de sujets, et d'ailleurs, médiatiquement, tu es sollicité sur plein de sujets, mais si tu dois décrire l'enjeu autour du futur, de l'écologie, du climat, etc., comment tu poses un petit peu les choses, toi ? Comment tu arrives à expliquer ça assez simplement à des gens qui ne connaissent pas forcément extrêmement bien le sujet ?
Feris Barkat:
Qu'est-ce que tu.
Julien:
Utilises pour justement tisser la toile, tisser la trame qui permet de comprendre les liens ? C'est large comme question.
Feris Barkat:
Non, mais nous, on essaie de rendre ce sujet le plus concret et basique possible. C'est une question de dignité, de survie, comment tu te déplaces, comment tu respires, comment tu manges. Une fois qu'on rétablit ça, notre porte d'entrée, c'est la question de la santé. Parce que c'est ça qui permet de constater, on a tous dans notre famille malheureusement, des gens qui sont touchés par une maladie, par un cancer, par quelque chose qui... On voit 70% de cancers supplémentaires dans ma génération qui vont arriver, donc c'est terrifiant les maladies, comment elles vont s'installer. Et donc c'est plutôt notre porte d'entrée pour ensuite élargir vers une forme de politisation plus générale. Mais la porte d'entrée elle est sur des choses qu'on vit de manière très très concrète et ensuite ça nous permet d'élargir sur le corps exactement sur la chair et ensuite on permet d'élargir à quelque chose de beaucoup plus systémique en disant mais regardez en fait, nous même on contribue à ça de par mon père il est ouvrier de par le fait qu'on soit là à être dépossédé de notre force de travail par le capital en fait on est dépossédé de quoi encore de notre capacité à juste, vivre dans la nature alors que vos ancêtres et ensuite on continue à augmenter pour essayer de comprendre que, de manière générale, il y a des dominations qui s'installent, il y a des opprimés et il y a des oppresseurs et qu'il faut comprendre la dynamique pour essayer de s'en émanciper.
Julien:
Et comment vous agissez concrètement comment on répare un territoire abîmé justement par cette violence un peu lente qui s'est installée qu'est-ce qu'on répare en premier, on va s'attaquer au sol, à l'eau, au corps, tu parles de la nation de corps, au lien social, tu fais tout ça en même temps vous avez une méthode j'imagine un petit peu qui commence à se mettre en place
Feris Barkat:
On répare d'abord les gens, nous. On répare d'abord les cœurs, on répare d'abord les liens entre nous. C'est-à-dire que ce qu'on essaie de faire sur un territoire, c'est d'abord évidemment d'apporter de la connaissance, mais cette connaissance-là, c'est un prétexte pour passer du temps tous ensemble, pour commencer à monter des projets, mais qui sont d'abord des prétextes pour être ensemble, pour aussi potentiellement montrer qu'il y a un chemin d'émancipation qui existe.
Feris Barkat:
Donc montrer que c'est possible, c'est la première étape avant toute chose. C'est pour ça que nous on rémunère les jeunes qui viennent former, qui sont formateurs avec nous. C'est-à-dire qu'il y a les jeunes qui sont formés et les jeunes les plus motivés peuvent devenir formateurs. Et le but c'est que dans leur territoire, c'est pas à nous de venir dans tous les territoires de France et faire le taf. C'est qu'au fur et à mesure, on n'existe plus forcément et qu'eux sur leur territoire, ils créent leur structure. C'est le cas à Laval, par exemple. Il y a une asso qui a été créée il y a une semaine à Laval avec des jeunes qui sont absolument incroyables, qui commencent à se mobiliser sur le territoire pour justement faire du lien entre ruralité et quartier populaire.
Feris Barkat:
Et ces jeunes-là, ils sont dans leur processus. On les a accompagnés en les formant, on les a accompagnés en les faisant venir sur Paris, en leur faisant vivre plein de formations différentes sur la prise de parole, sur leur capacité à mobiliser sur le terrain, sur leur capacité à faire du community organizing. C'est littéralement organiser les communautés, comme on a pu le voir avec Obama à l'époque, pour que des premiers concernés s'accaparent à leurs propres sujets pour qu'ils puissent ensuite lutter et politiquement s'engager. Donc on essaie de donner un maximum d'outils, mais ces outils-là, c'est aussi un prétexte pour être ensemble, pour montrer que c'est possible, pour montrer qu'il y a d'autres voies qui existent en termes de métiers, de rémunération.
Feris Barkat:
De chemin, si on arrive à financer nos actions. Et donc une fois qu'on montre que c'est possible sur le terrain ensuite ça structure en forme de saut d'assaut pour la voile, Soit c'est le climat qui crée des antennes sur le terrain, comme à Strasbourg, comme à Marseille aussi. Prochainement, on va avoir des bureaux qui vont arriver. Et donc à ce moment-là, on arrive à monter des antennes qui reposent beaucoup sur des lieux. Il faut vraiment qu'on comprenne ça. C'est que la question du lieu, elle est primordiale. Aujourd'hui en France, notamment dans les territoires populaires.
Feris Barkat:
Il y a un sort de système féodal qui est organisé par les partis politiques qui fait que si tu ne suis pas leur politique, ils ont les subventions, les salles, les espaces, les lieux. Et donc, tu es obligé de souscrire à la politique locale si tu veux exister politiquement. Et donc, après, on se plaint de pourquoi tout le monde est de politiser ? Pourquoi les gens ne passent pas les partis ? C'est parce qu'en fait, à la base, parce que les partis ont un monopole sur juste les salles. Je connais des gens à Grigny, ça fait 20 ans qu'ils attendent d'avoir une salle. 20 ans, ce n'est pas normal. Donc, en fait, on se pose la question. Il y en a des grands débats sur la conscientisation, révolutionnaire des jeunes de quartier populaire de pourquoi les gens ne se politisent pas mais la réalité c'est que c'est simple, à partir du moment où c'est les partis qui monopolisent un territoire il n'y a que trois options la première c'est de souscrire à la politique du parti, donc forcément ça crée des tensions parce que certains ne vont pas y souscrire, pourquoi tu nous as trahis c'est comment, donc on se tire dessus on va se tirer dessus entre nous donc ça fait que forcément certains vont pouvoir avoir des salles et des lieux, mais d'autres non et donc ça crée des tensions, c'est très compliqué.
Feris Barkat:
Ces gens qui ont des salles Forcément leur politisation Elle va être très peu radicale Parce qu'ils vont devoir s'insérer Dans un schéma Qui plaît aux partis politiques de la ville Ce qui fait que généralement On arrive sur des enjeux d'entrepreneuriat, De maraudes, de ramassage de déchets Ce qui sont donc des conséquences Et pas des causes Donc on va toujours rester en surface, on est condamné à ça C'est pour ça que la plupart des actions En quartier populaire elles se résument un peu à ça Malheureusement, et c'est très bien, mais malheureusement on va pas forcément au-delà Deuxième aspect, c'est être en mesure d'être dans une forme de radicalité qui va vous ostraciser de l'espace politique et médiatique, mais qui fait que très vite, tu es très fébrile, très faible. Parce qu'on a vu avec les mobilisations sur la Palestine ou sur d'autres sujets, très vite, d'un point de vue judiciaire, d'un point de vue juste des attaques que tu vas te prendre, tu n'es pas protégé. Donc ce genre de mouvement finissent par mourir. Les gens s'essoufflent, sont vus comme les fous du bus parce qu'ils n'ont pas forcément accès à une parole pour se défendre, pour lutter. Et ça, c'est très compliqué ensuite de s'en défaire. Et la troisième option, ce qui est malheureusement le cas en majorité dans les territoires urbains de manière générale, c'est une forme d'individualisation des trajectoires. Mon émancipation passe que par moi-même.
Feris Barkat:
Mon salut ne passera que par mes actions individuelles. Donc, à quoi bon lutter pour un système qui m'a déjà exclu ? Je vais lutter pour moi-même. Et donc, c'est pour ça qu'on a des gens qui sont atomisés, qui pensent qu'à eux, parce qu'en fait, ils n'ont pas des espaces pour faire commun. Ils n'ont pas des espaces pour faire groupe. Les groupes, on y est déjà assigné. C'est un groupe de tu es un jeune. T'es un arabe. T'es un jeune de cité. T'es un jeune qui est délinquant. T'es un jeune qui sort de prison. Donc, les catégories, ce n'est pas nous qui les faisons. Et donc, soit on accepte d'être assigné à celle-ci et on essaie de s'émanciper. Donc, après, on va dans un nouveau groupe. Si on arrive à être un transfuge mais du coup on réplique des dominations que nous même on a pas choisi mais c'est parce qu'on a changé de catégorie donc on est obligé de s'adapter et là c'est tout ce qui est question de transfuges de classe qui sont très compliqués à gérer ou option 2.
Feris Barkat:
Tu crées ton propre groupe. Et c'est ce que nous, on essaie de faire. C'est-à-dire que l'individualisation qui fait que... des trajectoires de vie qui fait que, du coup, on n'est pas dans une forme de lutte collective, là où à l'époque, les prolétaires à la marge pouvaient se dire qu'on va lutter tous ensemble pour des droits communs. Là, c'est plus le cas. Les gens sont atomisés, les gens pensent pas à des droits communs parce que les droits, on a accès à ces droits-là, mais juste de manière différenciée.
Feris Barkat:
Donc c'est compliqué de rassembler tout le monde. Donc en réalité, nous, tout le principe, c'est de recréer des espaces, des groupes, des lieux, donc ça passe par des espaces, à Laval l'Asso va avoir des locaux prochainement, nous le climat on va avoir enfin des bureaux à Strasbourg l'année prochaine, à Marseille on va ouvrir, à Paris on a une école, qui est la première école populaire du climat dans laquelle on fait nos formations et nos ateliers, donc créer des espaces c'est la première étape pour rassembler les gens et ensuite les projets c'est des prétextes pour exister, pour montrer que d'autres voies sont possibles, mais tout le principe de mon travail je pense c'est de créer des groupes et des espaces pour que les gens puissent, proposer d'autres valeurs, d'autres plaidoyers d'autres manières de vivre mais un peu de manière alternative à ce qui se propose aujourd'hui ou à ce qu'on nous impose aujourd'hui.
Julien:
Donc l'écologie c'est un point d'entrée, c'est un point d'entrée pour faire en sorte que les gens se parlent, s'intéressent à des choses aussi plus grandes que leur quotidien, et en même temps c'est ancré dans le territoire, c'est ancré dans des choses extrêmement concrètes. Et ça permet toi de faire réfléchir des gens à des problématiques de société beaucoup plus larges, et ça déborde.
Feris Barkat:
Exactement, c'est un point d'entrée, c'est aussi un point de sortie, parce qu'on continue notre travail là-dessus, au niveau des politiques publiques qu'on va essayer de proposer, sur la question de la qualité de l'air notamment, la question des particules fines, on a fait un travail là-dessus avec un manifeste, on essaie de travailler la question de l'alimentation, comme on peut. Donc, on lâche pas le sujet, mais effectivement, t'as bien résumé le truc, c'est que ça reste un point d'entrée, comme la plupart des actions que j'essaie de faire, comme la culture, quand on réunit des gens dans un musée pour parler de l'exil, ça reste aussi un point d'entrée pour recréer des groupes, pour créer des espaces.
Julien:
Et qu'est-ce que ça apporte comme point de vue fondamentalement différent en tout cas qu'est-ce que ça t'apporte en plus par rapport comme tu le disais à une vision blanche ou bourgeoise comme qui sont des Boctins employés pour mieux cerner le sujet pour en faire quelque chose de différent qu'est-ce qui manquait en fait dans ces discours-là et que tu essayais d'apporter via cette approche terrain et cette approche banlieue
Feris Barkat:
L'approche terrain, elle n'apporte rien à la cause, si ce n'est une forme de convergence des luttes, mais elle apporte tout aux premiers concernés qui se sentent concernés sur des sujets qui les concernent.
Julien:
C'est plus abstrait.
Feris Barkat:
Une manière de... Si vous voulez être en mesure de créer un rapport de force qui a un sens, vous ne pouvez pas faire sans nous. Mais la vérité c'est que si même vous voulez pas créer un rapport de force qui a un sens et vous voulez continuer à bloquer les autoroutes et à se faire instrumentaliser parce qu'ensuite une fois que vous avez bloqué quelque chose qu'est-ce qui va être utilisé par les médias ? Ils vont dire mais regardez ces gens là sont antisociales sont contre les gens, de la classe populaire parce que vous voyez bien que vous les bloquez à aller travailler et donc on va instrumentaliser, les plus précaires ou les classes populaires contre ceux qui défendent l'écologie Donc en fait, on va créer les écolos bourgeois et les classes populaires qui s'affrontent. Alors qu'en réalité, on a le même combat. C'est juste qu'eux, ils l'ont monopolisé. Et ils n'ont pas compris que parce qu'ils l'ont monopolisé, ils vont se faire systématiquement... Battre sur le terrain rhétorique et eux ils vont se faire les écolo.
Julien:
Bobos pour caricaturer
Feris Barkat:
Exactement et les classes populaires vont tout le temps se faire instrumentaliser, on va parler de leur place parce qu'ils sont jamais invités pour parler et donc ils vont se faire instrumentaliser en disant mais regardez eux ça les intéresse pas.
Feris Barkat:
Avec 2-3 micro-toutoirs et 2-3 sondages d'IFOP ils vont pouvoir expliquer que, finalement ça les intéresse pas mais à quel moment la survie de tes gosses ça t'intéresse pas C'est juste que le sujet était mal amené, il faut arrêter ces histoires. Donc du coup, nous on essaie juste de l'amener pour 1. Se défendre. Le point de départ, c'est pas de rapporter quelque chose à la lutte, d'avoir un propos d'y faire ou je ne sais quoi. C'est juste l'auto-défense. On est en train de vivre une réalité sur laquelle on n'arrive pas à mettre de mots. Donc on a été dépossédé d'un point de vue conceptuel, des outils pour décrire ce qu'on vit. C'est quand même très problématique. Parce que du coup, comment on va pouvoir à un moment lutter ? Comment on va pouvoir prévenir nos entourages ou les prochaines générations ? Enfin, on ne peut rien faire. On est dépossédé de ça. Donc d'abord, on apporte les outils théoriques. Une fois qu'on est en mesure de visibiliser la violence, on lutte contre elle. Mais la première étape, c'est de la visibiliser. Le problème, c'est que pour certains, c'est tellement logique que cette violence soit visible. Elle est tellement présente dans leur quotidien. Les outils ont été sociabilisés pour l'avoir immédiatement. Qu'en fait ils s'accaparent le sujet ils en parlent qu'eux ils en parlent mal en disant que le seul problème ça peut être le réchauffement climatique et le CO2 sauf que CO2 ou pas CO2 les gens meurent quand même de la pollution de l'air donc comment on fait ? 9 millions dans le monde 49 000 à 100 000 en France qu'est-ce qu'on fait ? et ben on est là.
Julien:
Donc ton accent, ça s'inscrit dans la lutte sociale face à une violence structurelle aussi, je comprends bien, puisque tu as dit que notamment tu as une violence dédominée qui est une réaction aussi à une autre violence qui va être plutôt un état de fait institutionnel. Et de manière générale, c'est quoi ton rapport à la question à la fois de l'apathie qui peut y avoir et de la colère qui s'exprime d'une autre manière ? Parce qu'on parle souvent de violence, non-violence, de violence structurelle, c'est un truc que t'as évoqué plusieurs fois mais comment toi tu analyses cette colère parfois contenue parfois pas contenue notamment dans les quartiers sur ces sujets là et sur d'autres trucs dont tu parles
Feris Barkat:
Je pense que la colère elle est saine et moi ce qui m'inquiète c'est quand elle est plus là alors que c'est quoi pour les quartiers populaires, mais c'est de manière générale. C'est comment cette colère-là, on l'intériorise, on la... On l'a fait passer comme étant anormale, ce qui fait que, in fine, on a du mal à lui donner un dépouché politique. Parce qu'à partir du moment où cette colère est là, il faut qu'elle puisse s'exprimer politiquement d'une manière pertinente pour que ton environnement change et que ta réalité change. Sauf qu'on a été dépossédé des moyens d'expression. Donc forcément, elle va s'exprimer d'une manière qui ne va pas te plaire. Qui ne va pas plaire à la société, qui va à un moment, ça peut être et c'est le cas partout, le cas partout à partir du moment où la précarité crée de la colère cette colère crée, des violences et ces violences s'expriment de manière très différenciée, ça peut être à travers une violence sur soi-même à travers des rixes, à travers le fait de.
Feris Barkat:
Se faire du mal à soi ça peut être dans la ruralité à travers les violences intrafamiliales à travers l'alcool, à travers plein de choses qui vont auto-détruire une classe populaire, Et c'est vrai que la question que je pose beaucoup, c'est comment on tue ? Comment on tue en fonction de ta classe sociale ? Quand tu es tout en haut du panier, tu peux te tuer de manière très très indirecte. C'est-à-dire qu'il y a plein d'arsenals qui existent pour tuer des gens. Ça peut être les politiques publiques que tu vas adopter, ça peut être couper les subventions dans un hôpital, ça peut être plein de choses. Par contre, quand tu es dans une classe populaire, comment on fait pour tuer ? C'est le meurtre. 90% des meurtres sont dans les catégories les plus précaires de la société. Donc, en fait, la réalité, c'est que la violence et la colère, quand elle est mal dirigée, quand elle est mal expliquée, quand il n'y a pas des mots dessus, quand il n'y a pas de débouchés politiques qui lui permettent de s'exprimer, elle va ensuite être refoulée et s'exprimer sur nous-mêmes. Et c'est ça qui, pour moi, m'attriste le plus, c'est voir ensuite des caméras arriver en disant « Mais regardez, c'est sauvage. Regardez ces gens-là. Ils ne savent pas exprimer leur colère correctement. S'il vous plaît, dites-moi, racontez-moi vos oppressions, racontez-moi vos violences, mais de manière calme et détendue.
Feris Barkat:
» Mais ce n'est pas absolument d'une insolence incroyable, sachant que le problème, ce n'est plus le problème, mais le problème, c'est d'expliquer le problème. C'est-à-dire qu'à la base, on parle d'une violence sociale ou environnementale. Et au lieu de considérer cette violence comme le problème on va considérer que raconter ce problème c'est le problème alors que le problème, c'est le problème de base c'est pas le fait de réexpliquer le problème donc en fait on arrive dans un retournement de situation qui est absolument dramatique où il y a une violence A qui s'exprime et parler de A c'est le problème, parce que forcément les outils pour parler de A ne sont pas encomitants ne sont pas cohérents avec la structure médiatique la structure bourgeoise qui permet à toute forme de parole d'exister. Parce qu'il y a une autocensure, parce qu'il y a des codes du langage, parce qu'il y a une manière d'aborder ces problèmes-là. Et donc à partir du moment où tu ne rentres pas dans les codes d'expression de cette violence-là, de ces problématiques-là, eh bien, tu es d'office dans le spectre de l'inaudible. Et à partir du moment où tu es dans le spectre de l'inaudible, on va moraliser la question. À la base, on est sur un problème politique. Il y a une violence A. Sauf que cette violence A.
Feris Barkat:
Parce que tu n'as pas les codes pour exprimer correctement, tu vas rentrer dans le domaine de l'inaudible qui va te faire passer pour le sauvage, pour le fou du coin, pour le fou du bus, qui va dire mais regardez, il n'est pas en mesure d'exprimer correctement, d'articuler correctement sa pensée, et donc, ces gens-là, leur colère est illégitime, et en plus, ils peuvent être dangereux et mauvais pour le pays, faisons attention à eux. Alors qu'à la base, on vient parler juste de la violence A, mais on finit par le fait que, bah, on n'arrive plus à se défendre sur ce qu'on vit, on n'arrive pas à l'exprimer correctement, et le fait que cette expression parfois peut prendre des dérives peut effectivement être condamnable le but c'est pas d'être pour la violence c'est juste de constater de manière objective que les formats d'expression de par les inégalités à l'école de par les inégalités structurelles de par les inégalités environnementales de par les injustices tout court font que certains n'arrivent plus à exprimer leur violence comme ils le veulent j'ai mis la wache à Marseille sur la cité Herbel donc l'eau qui était polluée dont je te parlais depuis 2011, elle alerte Elle a interpellé Macron 18 fois, mais depuis 2011, à la base, à l'alerte. Son frère est mort, sa sœur est tombée malade. Bien sûr qu'à la fin, quand elle croise Macron en 2017, elle va avoir un ton qui a déjà été très calme, mais qui va être beaucoup plus virulent que la moyenne.
Feris Barkat:
Et admettons, si on fait un truc un peu imaginaire, elle craque, elle pète un plomb, et bien là, il y a une caméra qui va aller sur elle en disant, mais regardez comment elle est. Mais c'est parce que ça fait depuis 2011 qu'on n'est pas sur le spectre de l'audible, qu'il n'y a personne qui s'intéresse à nous. Et au moment où on craque, vous venez. Mais on ne peut pas juste venir voir les conséquences sans comprendre les causes politiques de tout ça. Et donc le problème, dans la question de la colère, je pense, c'est le fait qu'on a été dépossédé de sa capacité à la transformer en projet politique, de la capacité à la transformer en parole audible pour les dominants. Et encore, ça c'est une question que je me pose tous les jours, C'est ce qu'il faut la transformer. Malheureusement, je pense que moi, j'ai eu la capacité d'avoir les codes, d'avoir une éducation où mes parents étaient toujours présents pour moi. J'ai eu une chance incroyable. J'ai eu des profs qui m'ont aidé d'aller dans des lycées incroyables et ensuite qui m'ont accompagné pour que je parte à Londres, pour que je puisse étudier.
Julien:
Tu as fait la LSI, c'est ça ?
Feris Barkat:
Exactement. Ça fait que même si je n'ai pas fini mon diplôme, même si je n'ai pas forcément la légitimité que je devrais avoir aux yeux de certains et je le constate aujourd'hui à la Sorbonne, parce que c'est un peu compliqué moi en tant que prof d'être totalement accepté par les professeurs de la main voilà exactement, mais encore c'est rien parce que je sais que, je peux formuler ma pensée dans les codes dominants, mais tous les jours je me demande est-ce que c'est bien de le faire, parce que est-ce que c'est pas faire leur jeu, de rentrer dans leur case pour ensuite être audible, et en même temps c'est inévitable parce que si je le fais pas, il y a moins de subventions, il y a moins de jeunes qui sont accompagnés il y a moins de trajectoires individuelles et d'émancipation que j'arrive à constater autour de moi, et en même temps se contenter d'un truc très court terme d'émancipation, est-ce que c'est pas à nouveau faire le jeu d'une forme d'instrumentalisation de ma parole qui va juste servir à dire, bah regardez le système il marche bien le système il fonctionne bien, regardez lui il arrive à parler et à expliquer ce qu'il vit alors que non, parce que moi je le fais que de manière générale oui.
Julien:
C'est le mythe de la méritocratie aussi qui reste très ancrée l'école républicaine qui fonctionne la preuve Féris existe. Est-ce que tu peux dire deux mots
Julien:
sur ton parcours aussi pour comprendre comment tu as acquis ce bagage ? Tu as notamment une prof, je crois, qui a beaucoup compris sur toi et qui t'a permis aussi un peu de changer de trajectoire, mais c'est intéressant ça aussi de voir ce cas particulier.
Feris Barkat:
J'ai eu une prof d'histoire qui m'a beaucoup aidé quand j'étais au collège. Mais moi, c'est beaucoup des profs qui m'ont toujours...
Julien:
Donc, tu étais dans le public.
Feris Barkat:
J'étais dans le public à la base. Mais ma mère a toujours voulu me mettre dans le privé. C'est-à-dire que depuis le CM2, elle voulait me mettre en privé. J'ai été refusé une première fois. Parce que c'était un privé qui faisait primaire, collège, lycée. Et donc, j'ai été refusé une première fois en primaire au collège, en quatrième. J'ai été refusé. Et ensuite, je suis admis en seconde dans un lycée privé où, à nouveau, c'est très compliqué parce qu'il y a des questions d'adaptation qui sont compliquées à gérer. Effectivement, pas les codes, même d'un point de vue vestimentaire. Au début, c'était un peu difficile. Après, moi, je me suis vite assimilé. Je suis vu rentrer dans le schéma du gentil rebeu qui va s'adapter à mon milieu. Donc, je n'ai pas eu trop de problèmes. Je ne vais pas mentir là-dessus. Après, j'ai à nouveau eu la chance d'avoir une prof d'anglais qui m'a beaucoup accompagné et qui m'a permis de partir à Londres. Et là, c'était à nouveau une nouvelle phase d'adaptation parce que j'étais dans un lycée où les gens étaient très riches, mais à Londres, c'était un autre niveau de richesse encore.
Julien:
Après LSI, qu'est-ce qui t'a décidé à revenir justement ? Pourquoi tu t'es pas dit je suis à la LSI, je vais finir, je vais rentrer dans ce moule-là, entre guillemets, bourgeois, qui me donne accès à tout plein de choses et pourquoi à un moment donné tu t'es dit je vais revenir bosser avec les banlieues ?
Feris Barkat:
Non, moi je me suis rien dit du tout. Comment ça s'est fait ? J'ai été forcé. J'ai été forcé parce que ma mère était dans mes balades, je devais rentrer m'occuper d'elle et en même temps je voulais finir mes études parce que c'était un peu l'investissement de toute ma famille. Ma grand-mère, elle voulait quand même que je finisse mes études. Ma mère, ça lui faisait peur que je n'ai pas de diplôme. Donc, j'avais tous ces enjeux-là de qu'est-ce que je fais, qu'est-ce que je fais. Ça a été beaucoup de moins de... Je mets moi-là, en plus, de débats dans ma tête de qu'est-ce que je fais, qu'est-ce que je ne fais pas. Ma mère, elle était en psychiatrie, donc... Ça a été compliqué, mais du coup, j'ai dû rentrer en France pour être présent et je ne regrette pas. Parce que moi, au fond aussi, ça fait très courageux tout ça, mais en réalité, les études, ça n'a jamais été mon truc. Donc, ce n'est pas un grand sacrifice en réalité. Je le constate aujourd'hui que ça me manque, ce moment un peu universitaire, d'avoir un peu une vie comme tout le monde, d'avoir de quoi être un jeune un peu normal. C'est pour ça que je suis trop content aujourd'hui d'être à la Sorbonne même si c'est en tant que prof, c'est pas grave parce que juste l'ambiance universitaire j'aime trop ça, hier soir j'avais encore cours et j'aime trop ces espaces là mais t'as.
Julien:
Pas la légèreté qui est de l'aide étudiante
Feris Barkat:
Voilà c'est ça c'est ça qui me manquait un petit peu mais j'essaie de recréer un peu tout ça aujourd'hui d'avoir des espaces où j'arrive un peu à retrouver cette légèreté là t'es.
Julien:
Prof de quoi à la Sorbonne ?
Feris Barkat:
Je suis prof d'un module de culture, transition, écologie, mais moi c'est plus de la philo-politique. C'est la question des violences. Vraiment la question des violences. Mon cours c'est les visages de la violence et on étudie comment la violence est d'abord cachée. Ensuite, une fois qu'elle est trop visible, elle devient naturalisée. Cette violence a toujours existé. Ok, d'accord, il y a une domination des hommes sur la femme, mais ça a toujours été le cas. Ok, d'accord, il y a une domination de l'homme sur la nature, mais ça a toujours été le cas. Ce qui est faux. Mais du coup, tu naturalises la violence. Même tu l'inscris dans le patrimoine génétique de l'être humain pour la faire passer comme normale une fois qu'elle est normale tu la moralises, tu la déplaces du terrain, politique vers le naturel du naturel vers le moral et donc là on étudie un peu les passages et puis la troisième étape de mon cours c'est comment la violence s'incorpore dans les têtes, dans les esprits, Comment elle a internalisé, comment ça devient ma référentielle identitaire pour certains. Cette violence m'appartient, j'appartiens à cette violence, et donc je peux me référer qu'à ça, et c'est pour ça que je m'y attache. Et donc là, c'est plus les mécanismes un peu psycho-affectifs qui peuvent exister, de dominants-dominés, donc c'est un peu ça mon cours, et c'est tous les mardis avec DL2, et j'aime trop, et voilà.
Julien:
Gros sujet, la violence, je fais pas mal d'épisodes dessus récemment, évidemment pour comprendre d'où ça vient comment ça se structure, comment ça se maintient etc.
Julien:
On va revenir aussi sur ce que tu as évoqué qui est cette les questions qu'on se pose en fait quand on change de monde entre guillemets, quand on change de classe et les dilemmes qu'il va y avoir parce que je pense que c'est assez intéressant je voudrais qu'on parle un peu de la COP revenir un petit peu sur l'écologie parce que c'est ton actu chaude puisque tu étais à la COP30 donc au Brésil est-ce que tu peux me raconter un peu ce que tu as vécu comme expérience humaine et ce que ça révèle de notre époque, on va dire, et du processus qu'est la COP.
Feris Barkat:
C'était assez terrifiant en réalité. Je pense que nous, on venait avec pas trop d'espoir, mais on venait quand même d'un point de vue symbolique en disant « vous allez pas faire sans nous ». C'est-à-dire que ce qui n'est pas normal, c'est qu'on ne soit pas invité avant. Les gens, ils étaient en mode « waouh, vous avez été accrédité, etc. » Mais non, c'est pas « waouh ». Bien sûr que les représentants d'une écologie un peu plus populaire devraient être présents à l'endroit où on parle d'écologie. C'est logique, c'est normal. Donc, on vient d'un point de vue symbolique. on arrive, on est resté deux jours on est resté deux jours parce qu'après on devait aller en Amazonie voir justement les conséquences de la déforestation, les gardiens de la forêt les seringueros c'est des gens qui récoltent du caoutchouc, sur un arbre qui s'appelle l'EVA il y a 2500 familles qui font ça, dans une zone près de Rio Branco donc on est allé les voir pour comprendre un peu leur dynamique là-bas mais d'abord on est resté un peu à la COP, et premier jour je vais en zone bleue on fait quelques rendez-vous et puis quand on sort je croise une.
Feris Barkat:
Représentante autochtone qui s'appelle Anna Pilis qui représente les Amapas, enfin sur le territoire des Amapas mais qui est sur une tribu qui s'appelle les Galibis Maruano, un truc comme ça je suis pas sûr de le dire correctement et elle m'explique que, les policiers qui sont autour d'elle, parce qu'il y avait plein plein de policiers c'était n'importe quoi, je sais pas si vous avez vu mais les affrontements entre CRS et autochtones c'était n'importe quoi, alors que vraiment ils étaient munis de flûtes, ils faisaient de mal à personne ils étaient juste là en mode pourquoi on peut pas rentrer en zone bleue et donc c'est ce qu'elle m'explique, elle me dit, moi Féris, là les policiers ils sont là pour te protéger de nous je dis mais qu'est-ce que tu racontes, elle me dit bah oui hier il y a eu des affrontements on a essayé de rentrer en zone bleue, on a pas pu etc et je comprends pas pourquoi on nous utilise en zone verte donc zone verte, zone inutile qui ne sert à rien à part décorer le truc, on nous met des stands là-bas mais en zone bleue c'est folklorique quoi C'est ça.
Feris Barkat:
Et donc moi, à ce moment-là, j'entends ça et je prends mon badge et je lui donne. Mais spontanément, je fais ça, genre, moi, je m'en ai rien à tirer, demain, je pars, donc tiens, prends mon badge. Et elle commence à pleurer. Et là, elle commence à m'expliquer tout ce qui est en train de se passer, notamment le fait qu'ils ont nommé un ministère pour les populations autochtones au Brésil, qui sont en train de faire passer la COP30 comme étant la COP contre la déforestation pour préserver les populations autochtones et les territoires à préserver en Amazonie, alors que pas du tout. Et c'est là où on arrive à un sujet qui, à mon sens, est hyper intéressant, sur comment une lutte se fait récupérer à travers des gestes symboliques. On arrive dans une politique de la reconnaissance, une politique de la compassion, qui, en réalité, ne sert que le pouvoir en place pour réinstaurer une forme de domination. Parce que s'il y a quelqu'un qui est reconnu, c'est qu'il y a un sujet qui reconnaît. Et le sujet qui reconnaît est toujours au-dessus du sujet qui est reconnu. Donc on réinstalle un rapport de force, Dominant, dominé, en disant On vous reconnaît Alors que les populations autochtones ne demandent pas ça Ils demandent le droit à être autodéterminé Dans autodéterminé il y a auto Donc il n'y a pas un regard au dessus Qui regarde le regard d'en bas et qui dit D'accord ça marche, je t'accorde un ministère Ministère qui est symbolique Mais qui ne fait pas en sorte qu'il y ait moins de morts Chez les autochtones 208 morts en 2024, De leaders autochtones qui ont été tués.
Feris Barkat:
211 suicides Donc il n'y a rien qui est fait.
Feris Barkat:
Pour protéger ces populations-là. Il n'y a rien qui est fait pour protéger leurs terres. Par contre, symboliquement, on va leur allouer un ministère. On va leur donner une place. Comme avec l'État de Palestine qu'on va essayer de reconnaître. Comme avec des jeunes de Christopulaire qu'on va ramener à l'Elysée. Tout ça, c'est du symbole. C'est du symbole, mais c'est très compliqué de le refuser. Donc ça met l'oppresseur dans une position de domination, l'opprimé dans une
Feris Barkat:
situation très très délicate. Parce qu'il doit bien sûr refuser la domination.
Feris Barkat:
Comme il essaie de faire tous les jours, mais il doit aussi refuser la main tendue parce que la main tendue qui est juste de l'ordre du symbolique va créer, une forme d'espoir qui va neutraliser la lutte parce que si on te donne un ministère jour 1 tu vas te dire que jour 2 on va t'aider à t'en sortir jour 3 peut-être on va donner des subventions jour 4 peut-être il y aura l'égalité jour 5 peut-être la justice, on sait pas soyons fous alors qu'en réalité il n'y a rien de tout ça qui va arriver mais ça crée de l'espoir, ça crée de l'attente, ça crée de la paralysie et donc on est dans une situation où une main tendue une fois, crée un espoir sur une main tendue deux fois, trois fois, quatre fois et donc ça devient beaucoup plus compliqué d'être dans une forme de virulence, de rapport de force de lutte parce que tu te dis on m'a déjà tendu la main, peut-être que demain on va me l'attendre un nouveau, non à partir du moment où ça va aller à l'encontre des intérêts des dominants on va jamais te tendre la main, c'est la dialectique du maître de l'esclave, l'esclave ne se libère pas à travers le maître l'esclave se libère à travers son auto-émancipation, son auto-détermination mais ça devient très compliqué et ça n'a jamais été le cas dans l'histoire d'ailleurs.
Feris Barkat:
Où le dominant accepte de baisser. Non, ça ne marche pas comme ça. Historiquement parlant, ça n'a jamais fonctionné comme ça. La libération de la France, ça s'est fait pas parce que les Allemands ont bien voulu se dire « Ok, je vous écoute, j'ai bien entendu que cette territoire occupée était trop administrée par nous et que ça peut créer des inconvénients. » Non, c'est la libération armée qui a fait que ça s'est mieux passé. Ça peut être armée, ça peut être un rapport de force, peu importe. Mais en tout cas, accepter cette hiérarchisation, c'est compliqué. Et de 3 la difficulté que ça crée c'est que les gens un peu plus neutres à part ni dominants ni dominés on va dire un peu entre deux.
Feris Barkat:
Et bien ils vont se dire, le taf est fait. Comme on l'a pu le constater avec les populations autochtones au Canada.
Feris Barkat:
Le Canada a décidé de reconnaître les Métis et les Minuites, donc ces populations-là sont reconnues par le Canada, ça veut dire que le taf est fait, ça veut dire que c'est bon, plus besoin d'être en colère, plus besoin de lutter, pourquoi vous vous excitez ? Pourquoi vous vous prenez la tête ? Parce qu'il y a déjà une reconnaissance qui a été faite. Et donc en fait on rentre dans un rapport, la COP30 ça a été un exemple là avec les populations autochtones, mais c'est le cas partout, où dès que la violence devient intenable, dès que la violence devient trop visible il y a des gestes symboliques qui sont faits mais qui n'ont pas de conséquences concrètes qui sont de l'ordre de la compassion, Anna Arendt en parlait déjà de l'ordre de la reconnaissance, François Vannot en parlait aussi et qui maintiennent les populations opprimées dans un rapport de subalternité vis-à-vis du dominant et surtout qui fait que la lutte est neutralisée et que le jour où tu veux commencer à te révolter bah t'es vu comme le fou du coin parce que t'es en mode bah pourquoi tu te révoltes on a essayé de t'aider, on a essayé d'être là pour toi alors que le sujet il est pas là, c'est pas une question de est-ce que t'es quelqu'un de bien ou pas alors que le dominant se pose dans une posture morale de j'ai été gentil avec toi, je t'ai tendu la main mais c'est pas ça, c'est pas le maître est mauvais et l'esclave est bon c'est même pas une question de bon ou mauvais, il faut sortir du terrain de la moralité et rentrer sur le terrain de la justice et voir qu'est-ce qui est équitable, qu'est-ce qui est équilibré sauf que nous on est trop attaché d'un point de vue très affectif.
Feris Barkat:
Ça devient compliqué de refuser la main qui essaie de te nourrir alors qu'en fait cette main qui te nourrit continue à t'asservir et parce qu'on va rentrer dans le domaine de l'affectif de ah ça va être compliqué et c'est à ce moment là que la caméra arrive, regardez ces gens là refusent même les mains tendues mais c'est parce que c'est pas les mains tendues qu'il nous faut c'est un rééquilibrage sur ces populations autochtones qui n'ont pas d'eau, Ils ont une surmortalité infantile sur le territoire Amapa, qui est sur le Brésil et aussi sur la Guyane française. Ils ont une sorte de précarité tellement installée qu'ils ne demandent pas un ministère. Ils demandent juste d'avoir les mêmes droits que les autres. Sauf que le problème, c'est que si tu refuses le ministère, tu passes pour le fou du coin. Et donc, c'est pour ça qu'ils l'acceptent. Mais que Anna, l'autochthone que j'ai croisé, me disait « Mais Féris, elle a utilisé le mot indigène de gouvernement. C'est des gens qui, ok, ils ont accepté et c'est compliqué de refuser la main tendue. Mais c'est pas cette main tendue-là qui va nous sauver.
Julien:
C'est quoi ton rapport à la non-violence par rapport à ce que tu viens de dire ? Comme stratégie ?
Feris Barkat:
Moi, je pense que c'est des... Ça dépend. Ça dépend vraiment du contexte. La non-violence, certains l'ont prenait, ça a fonctionné. D'autres, on a dit qu'ils l'ont prenait comme Gandhi, mais en réalité, c'est pas trop le cas.
Julien:
Les autres violents à côté, oui.
Feris Barkat:
Exactement ça. Ils ont été aidés par une marge un peu plus violente. Pour moi, il faut être clair sur le fait que le dominant ne va pas lâcher ses privilèges de manière totalement, calme et dans une forme de demande et de toute bonté, de toute, générosité par contre pour moi ça dépend vraiment des contextes des moments, souvent par contre le discours de la non-violence protège l'état quand même beaucoup parce que du coup cette non-violence-là s'applique cause opprimée et jamais à la violence politique et institutionnelle qui existe. Et donc notre travail à nous, avant de rentrer dans une question de violence ou pas, c'est de visibiliser la violence partout et surtout là où on la voit pas. Ça veut dire qu'il y a des institutions où on sait qu'elles sont violentes par exemple le système répressif, la police, etc. Mais il y a d'autres systèmes qui peuvent pas... d'autres institutions qui peuvent paraître pour neutre et qui sont pas si neutres que ça l'école.
Julien:
Qui conscientisent pas d'ailleurs toujours leur propre violence
Feris Barkat:
Exactement.
Julien:
Ou juste la consommation certains modes de consommation qui ont des conséquences extrêmement violentes même loin c'est ça la difficulté aussi c'est qu'à partir du moment où c'est pas vécu ou c'est pas visible ça n'existe pas pour la plupart des gens et c'est pareil sur l'environnement quand on est sur des problématiques où on a des conséquences qui sont pas immédiatement visibles chez nous qui existent déjà ailleurs mais qui ne nous concernent pas directement ou alors qu'ils sont sur le long terme ça n'existe pas quoi sur la cop 30 comment tu décris du coup la posture psychologique dominante en fait dans ces salles de négociation sur l'organisation est ce que on est dans une forme de dénégation dans du cynisme dans des petits arrangements dans un avèglement structurel tu vois enfin qu'est ce que tu as ressenti par rapport à ça voilà on s'arrête là pour la première partie de la conversation vous pouvez enchaîner tout de prendre un verre d'eau ou revenir beaucoup plus tard la suite est sympa en tout cas je vous la conseille en toute objectivité à tout de suite
Partie 2
Julien:
Sur la COP30 comment tu décrirais la posture psychologique dominante dans ces salles de négociation sur l'organisation est-ce qu'on est dans une forme de dénégation dans du cynisme dans des petits arrangements ou dans un aveuglement structurel qu'est-ce que tu as ressenti par rapport
Féris Barkat:
À ça je ne te rends pas moi je suis vite par ici du coup avec Anna j'estimais que la position la plus juste qu'on pouvait avoir c'était de faire les intermédiaires avec elle donc le lendemain on est revenu et on l'a fait rencontrer, Christiane Taubira et Laurence Tubiana.
Féris Barkat:
Christiane Taubira, l'ancienne ministre de la Justice, et Laurence Tubiana qui est une diplomate française qui a beaucoup négocié les accords de Paris et qui est très connue pour ça. Donc très vite, on voulait lui faire rencontrer des gens qui pouvaient entendre ces revendications. Là où ce que je constatais pour la plupart des gens qui étaient présents, c'était beaucoup de la posture sur des virgules et des choses très petites sur lesquelles ils essaient de négocier qui peuvent peut-être être utiles ou importantes. Je ne dis pas le contraire. Mais c'est juste que la posture qui ressortait, c'était juste de venir faire un peu des photos à la COP pour se donner l'air un peu important. Mais en réalité, il n'y avait rien qui changeait parce que la COP en est l'homme était foirée. Donc je pense qu'il y a juste un...
Féris Barkat:
Un problème de trouver sa place dans ce genre d'endroit. Et souvent, il y a des gens qui viennent là-bas, mais ils ne savent pas forcément quelle place ils doivent avoir. Les diplomates qui viennent négocier, ils sont dans leur rôle. Les activistes qui viennent faire des photos, ils ne sont pas dans leur rôle. Ils doivent venir essayer de trouver le moyen d'être, par exemple, là en l'occurrence au service des populations autochtones. Comment on les fait rentrer de force même s'il faut. Moi j'ai un badge, on enlève ma photo on met la photo d'Anna dessus et on la fait rentrer, parce que c'est plus à nous de parler à ce niveau là, quand ça concerne directement, la déforestation de l'Amazonie c'est plus à nous de parler donc c'est juste savoir où est sa place et c'est ça que j'ai un peu déploré, de chacun jouer un peu son rôle, sans le remettre en question et donc les lobbyistes servent leurs intérêts, les diplomaties et les délégations de chaque pays vont essayer de servir via les intérêts du pays, au mieux, mais sans véritablement de changement structurel. Et donc les seuls qui peuvent apporter un changement de regard sur tout ça,
Féris Barkat:
c'est les premiers concernés, c'est les militants. Et les militants, malheureusement, j'ai trouvé que la plupart étaient un peu tièdes ou un peu mous, ou en tout cas absents des vrais enjeux, quoi.
Julien:
On va parler d'autre chose. Je voudrais qu'on parle un peu de ton approche via l'art, notamment, parce que ça fait partie de ta panoplie, maintenant, on va dire. Tu sais déjà, parce que tu faisais du slam, je ne sais pas si tu en fais encore, mais tu as écrit. Et puis maintenant, on parle de toi plus comme un metteur en scène culturel qui a investi dans les institutions, parce que tu travailles avec le Palais de Tokyo, tu fais des événements publics. Je voudrais comprendre, en fait, ce choix. Est-ce que c'est une stratégie ? Est-ce que c'est juste parce que c'est vraiment ce que tu voulais expérimenter est-ce que tu vois l'art comme un outil et pourquoi il faudrait envahir ces espaces culturels symboliques, pourquoi tu participes à ça ?
Féris Barkat:
Bah écoute, c'est une bonne question, je pense qu'il y a une grosse part de stratégie à la base et c'est une stratégie ensuite qui m'a pris un peu à mon propre jeu parce qu'il y a des trucs que j'ai commencé à, trouver mes cercles, tu vois mais à la base le raisonnement il est assez simple, c'est qu'une fois qu'on a visibilisé les violences, il faut savoir en parler, et généralement les productions, culturelles sont monopolisées par les mêmes. C'est-à-dire qu'il y a les outils.
Féris Barkat:
De production matérielle qu'il faut récupérer dans une traduction marxiste et il y a les outils de production culturelle aussi qu'il ne faut pas oublier. Parce que la manière dont on raconte nos vies, la manière dont on se présente au monde, la manière dont on va visibiliser la violence C'est parti. Elle est tout aussi importante que les violences en elles-mêmes. Et les raconter, c'est le début d'une capacité à convertir des masses, à convertir des cœurs, à convertir des gens à nos sujets, et surtout à exister. Et moi, j'ai commencé avec une exposition à Strasbourg sur les mamans du quartier populaire de Strasbourg qu'on a accompagnées depuis 8 à 9 mois, qui ont ensuite fait une expo pour parler de leur vie, de leur trajectoire, de leurs problématiques. Et donc on a fait cette exposition-là sur une place à Strasbourg avec des voitures qu'on avait disposées à la place, un peu partout. Donc les gens rentraient dans les voitures, ils pouvaient écouter les trajectoires des mamans, ils voyaient les tableaux, on avait reconstitué tout un salon sur la place. C'était le jour de la fête des mères, donc les gens s'arrêtaient avec leur maman. Enfin c'était assez fou, tout le monde pleurait. Et c'est à ce moment là où je me suis dit que nous faire exister dans des espaces dans lesquels on n'a pas l'habitude nous faire exister de manière improbable, c'était ça qui me touchait beaucoup donc on a fait ça sur une place à Strasbourg on a fait ça dans un musée aussi récemment au musée de l'immigration.
Féris Barkat:
Le 18 octobre j'avais fait ça aussi au palais de Tokyo avec 50 mamans et un tableau de 3 mètres qu'on avait ramené donc on essaye de, de se réapproprier des lieux qui symboliquement ont un sens. Le musée de l'immigration, on a toujours été objet là-dedans. Ensuite, on a été sujet. Maintenant, on est devenu auteur. Et même si on n'est que de passage, parce qu'on n'a pas encore nos propres lieux, et j'espère qu'on pourra les créer un jour.
Féris Barkat:
C'est important de reprendre une main sur la création artistique, sur la production culturelle, que ce soit le dessin, que ce soit le slam, que ce soit la musique, que ce soit ce que tu veux comme ça on a les outils de production et on peut se raconter nous-mêmes et c'est pas une bourgeoisie une élite culturelle souvent liée à une élite industrielle dans nos pays, dans le sud qui est venue dans un premier temps extraire la valeur de nos terres extraire la valeur de nos territoires pour que nos terrains, pour que nos parents soient obligés de partir et de se déplacer en France et une fois arrivés en France Ils vont ensuite capitaliser sur nos souffrances Ils vont ensuite extraire la substance narrative De nos vies pour en faire des films, Comme Athéna ou je sais pas quoi Qui servent à rien Non, le but c'est que, on soit en mesure déjà de récolter financièrement les fruits de nos productions et de nos histoires, et qu'ensuite on soit en mesure politiquement de se raconter nous-mêmes, parce que la justesse elle parle de celui qui commence à écrire, à parler de nous, et cette justesse là on essaie de la retrouver, du coup là je te parlais du musée de l'immigration, on a fait toute une soirée sur l'exil, qui était ouf avec mes gens de Strasbourg, l'exposition qu'on a fait à Strasbourg directement sur une place, Là, j'essaie de faire un truc bientôt au Palais de Tokyo aussi, prochainement.
Féris Barkat:
Donc, on a un peu tous ces espaces-là qu'on essaie de réinvestir qui, symboliquement, permettent d'un point de vue aussi très stratégique de mettre la lumière sur des trajectoires de vie, sur des histoires qu'on n'a pas l'habitude d'entendre. Mais aussi parce que ça me tient à cœur de voir comment il y a une forme de thérapie culturelle qui s'organise, de réparation à travers l'art des populations ou en tout cas des gens qui sont autour de moi. Mais le but c'est que ce soit des outils et qui passent plus par mois après c'est à dire qu'une fois que ces outils là on les a investis, que ces espaces ont l'habitude de nous voir, que ces espaces ont l'habitude de travailler avec nous et bien derrière ils travailleront avec d'autres et c'est comme ça que la vague s'installe.
Julien:
Quand tu dis nous, pour bien comprendre, c'est les gens issus d'immigration. Ce n'est pas forcément la banlieue. C'est ça.
Féris Barkat:
Et puis même, je pense que le but, c'est de voir dans la convergence des luttes, d'aller vers tous ceux qui ont, à un moment donné, un schéma de domination qu'ils subissent. Donc si demain, au fin fond de Laval,
Féris Barkat:
ou de Xirocourt, on est passé à Xirocourt. C'était incroyable quand on a fait 5 ans à Trasbourg. Il y avait des populations, il y avait des jeunes qui étaient en territoire rural là qu'on est allé voir et qui vivent aussi un éloignement, qui sont aussi victimes d'être un peu les oubliés sur plein de sujets, donc si eux aussi ils peuvent aller raconter leur histoire c'est des outils qu'on veut mettre à disposition de tout le monde en vrai.
Julien:
On a une tension en France, évidemment, tout le monde est au courant, la montée notamment du RN sur ce sujet-là. Comment on réconcilie justement ce qui divise énormément en ce moment et qui pourtant regroupe différentes catégories de dominés, comme tu as les appelés, avec d'un côté des gens qui sont banlieues plus issus d'immigration et puis d'autres personnes qui sont, on va dire, français de souche, mais rurale, issue de la ruralité, et sur lesquelles d'ailleurs l'électorat ARN, la stratégie ARN, se concentre. Comment on fait pour parler, pour ramener ce discours-là de domination économique, de domination culturelle, de manière à créer du lien ?
Féris Barkat:
Je crois que c'est un dilemme que beaucoup de gens se posent, mais qui n'est pas si compliqué. Pour moi, c'est un peu un faux dilemme. Et je l'ai vu du coup quand on est allé à Xirocourt ou dans plein d'autres territoires en réalité, il suffit d'aller vers l'autre, mais peu importe qui est l'autre et on l'a vu même au Brésil, alors je sais pas si c'est juste nous et j'ai pas envie de nous jeter des fleurs, comme ça gratuit parce qu'il faut rester modeste mais c'est fou, peu importe où on va, c'est la même histoire et on est allé avec Veja au Brésil qui nous a montré leur exploitation de caoutchouc et tout sur place il y avait les équipes de Veja qui nous regardaient en disant on n'a jamais vu ça, c'est juste fou peu importe l'endroit où on va arriver on va arriver en groupe, et si l'intention elle est bonne si le but c'est de vraiment s'intéresser aux gens mais sincèrement pas juste les instrumentaliser.
Julien:
On n'a jamais vu ça c'est à dire Qu'est-ce qu'ils avaient jamais vu quand ils disaient ça ?
Féris Barkat:
À ce point, s'adapter aux Brésiliens. Dis-toi, on est chez des paysans brésiliens. Il y a un jeune, il sort prendre le quad d'un des paysans, il saccage son terrain, il fait n'importe quoi. Il n'avait jamais vu ça. Il n'y a personne qui ose, il n'y a rien. Lui, il était moins de rire. À la fin, on est venus avec des cadeaux, on est venus danser avec eux sur des musiques françaises et brésiliennes jusqu'à la fin de la nuit. On faisait des loups-garous, c'est n'importe quoi. Mais le truc c'est que cette intention là, De se dire Mais attends, ces gens là Y'a personne qui vient les voir, Nous à la base, y'a personne qui vient nous voir Donc on va pas répliquer la violence Qu'on a subie, on va aller voir Tout le monde, tout le monde, tout le monde Et on ira les voir, et on ira essayer de mettre Ce qu'on a modestement appris à leur service Et eux, ils vont mettre à leur service A notre service pardon Leur manière de vivre, leur manière d'habiter les espaces La meilleure d'exister, et on va apprendre d'eux comme nous ils vont apprendre de nous et je pense que c'est cet équilibre là cette intention nous on parle beaucoup de Nia, et la Nia c'est l'intention en arabe et c'est comment tu, montres que ton intention elle est désintéressée quand tu rencontres quelqu'un et ça même s'il y a des a priori.
Féris Barkat:
Les a priori c'est des a priori de visage Nous on cherche pas les visages On cherche les coeurs Et c'est là où il y a une subtilité C'est que du coup bien sûr que tu peux avoir des a priori Quand tu t'arrêtes à regarder la tête de l'autre, Toi t'as une tête bizarre Donc effectivement chelou Mais si tu regardes autre chose que la tête D'un coup c'est plus la même histoire Et si en face de toi t'as quelqu'un qui regarde ta tête Mais toi tu regardes son coeur Il va se sentir mal Il va se dire attends, Moi j'étais rempli d'a priori dessus Et lui, malgré les a priori que j'avais sur lui, il vient, il me fait un câlin quand même. Et je pense que c'est ça qu'on essaie de créer. Quand je parlais de groupes et d'espaces avant, c'est des groupes et des espaces pour nous, mais c'est des groupes et des espaces qui sont accueillants. C'est des espaces qui, à Laval, je suis persuadé que les jeunes de Laval vont réussir à faire du lien avec des gens. Et ça va être historique en France parce qu'on n'aura jamais vu des jeunes de quartier et des jeunes de la ruralité aussi proches. Et c'est pareil pour Strasbourg et c'est pareil partout où on passe c'est des espaces qui à partir du moment où on redéfinit les valeurs, les contours, les règles, ça nous appartient et du coup on oublie un peu les a priori, les préjugés les BFM TV qu'on a pu voir avant et on essaie de.
Féris Barkat:
De s'aimer un peu différemment je peux comprendre qu'a priori ça paraît insurmontable vu le paysage médiatique de ce pays mais j'ai l'impression que c'est pas si compliqué en vrai ouais la.
Julien:
Rencontre quoi tu parles beaucoup des mamans depuis le début tu vois notamment dans les trucs que t'as fait sur l'art, dans les rencontres pourquoi c'est un pourquoi c'est aussi clé de s'adresser aux mamans et pas aux papas, pourquoi c'est les mamans
Féris Barkat:
Nous on veut s'adresser à tout le monde donc on va aller sur les papas aussi euh.
Julien:
Je sais bien, mais c'est ressorti plusieurs fois,
Féris Barkat:
Ça m'intéresse. Il y a un point de départ, parce que de par nous, comment on a été éduqués, la mère, elle a une place très spéciale. Moi, malheureusement, je n'ai plus la mienne, mais ça reste quand même quelque chose qui est central dans nos vies.
Féris Barkat:
Et c'est pour ça que c'est juste très, très culturel. On ne va pas se mentir, c'est culturel. Mais il y a aussi une réflexion, au-delà de moi, de ma trajectoire ou de la culture dans laquelle on a grandi, qui est aussi de l'ordre du politique et du politique dans la vision qu'on veut donner au monde qui est de vivre en communauté. La vie en communauté, je te parlais des groupes avant, on parlait de communauté en réalité. La vie en communauté, c'est quelque chose qui a été détruit par l'Occident malheureusement très rapidement, en Europe en tout cas. Et recréer des espaces où on vit tous ensemble, c'est le point de départ de lutter en commun, c'est le point de départ de réussir à avoir un rapport de force, c'est le point de départ de créer des espaces pré-révolutionnaires pour faire advenir des changements, c'est le point de départ de tout. Et donc ces communautés-là, on essaie de les structurer à travers tout le monde. Donc quand on fait Saint-Ouen, Strasbourg à vélo, il y a des mamans qui roulent avec nous, bon, en vélo électrique, il ne faut pas le dire. Il y a des enfants qui sont avec nous, il y a des petites de 8 ans qui sont en train de pédaler, c'est trop mignon. Il y a nous, les jeunes, il y a tout le monde. Et donc on essaie de recréer des espaces où on arrive à vivre enfants, mamans, parents, jeunes tout le monde est là, c'est une folie et donc ça on essaie de le recréer parce que ça nous a été retiré.
Féris Barkat:
Et nous encore dans certains territoires populaires il y a encore la capacité à connaître son voisin et à vivre tous ensemble mais de manière générale c'est totalement, atomisé et donc nous on essaie de recréer ça, on l'a fait aussi au Brésil avec des mamans du coup qui se sont engagées parce que c'est aussi les premières concernées sur d'autres types de violences en tant que mère, parfois issus de l'immigration et de quartiers populaires, le nombre d'empilements de violences, il est terrifiant. En tant que femme, déjà de base, en tant que mère ensuite, en tant que mère de quartiers populaires. Donc, tu as des inquiétudes vis-à-vis de tes enfants, vis-à-vis de comment ils grandissent, vis-à-vis de la délinquance, vis-à-vis de la police, qui sont folles, d'intégration. Quand tu es issu de l'immigration, comment tu vas être accepté ? De plus en plus, dans le milieu du travail, ça devient compliqué quand à 50 ans, tu te retrouves parce qu'on ne t'a pas respecté à ton travail, virer tout seul, comment tu te réinstalles et tu te réinsères dans la société, c'est compliqué. Donc toutes ces problématiques-là, on a voulu les traiter parce qu'elles nous tiennent à cœur et parce que nous, on va toujours vers celles et ceux qui vivent en tout cas les violences les plus fortes pour ensuite être en mesure de dire si elles l'ont fait, si nous on l'a fait. Tranquille.
Julien:
Je voudrais qu'on parle un peu de ton expérience des médias, puisque tu es jeune, tu es 22-23, donc tu es engagé, on l'a vu, et maintenant tu es médiatisé. Et que tu dises un peu quelle est ton expérience depuis que tu es médiatisé depuis que tu fais partie aussi souvent même sur le plateau du seul nom blanc qu'est-ce que tu comprends du fonctionnement des médias des réseaux et qu'est-ce que ça te dit de la société française actuellement tes retours d'expérience
Féris Barkat:
Moi le premier truc que j'avais pas compris déjà de base c'était la mise en scène quand je vais sur un endroit, j'ai tellement aucun recul parfois sur moi-même que je ne capte pas, la mise en scène qui va s'organiser entre moi d'un côté et par exemple au hasard un ancien préfet de l'autre et donc du coup il y a un plateau, où il y en a un qui va défendre la police et l'autre qui est censé attaquer la police en face alors que moi c'est pas du tout mon propos je suis là pour montrer que la police représente l'état l'état, la légitimité que l'état peut avoir Max Weber il a pas vraiment dit ça moi ça mon propos, mais du coup comment ça a été présenté fait que le discours de fin, ce n'est pas du tout celui que je voulais transmettre. Donc en fait, il y a un truc vraiment de « Ok, je redescends dans la prétention que je pouvais avoir à être plus fort que tout le monde. » Non, pas du tout. Quand tu es dans un média.
Julien:
Voilà. Il nous faut un jeune de banlieue.
Féris Barkat:
Un arabe qui va venir faire l'arabe de service et qui va du coup incarner ce qu'on veut qu'il incarne. Et parfois, on sous-estime leur capacité à te rentrer dans un cadre que tu n'as pas toi-même pas du tout choisi. Donc ça, c'est ce que j'ai d'abord commencé à comprendre et encore, je mets du temps à le percuter tout le temps. Et c'est un peu compliqué parfois la deuxième chose c'est.
Féris Barkat:
La deuxième chose, c'est aussi beaucoup lié à notre capacité à venir en collectif sur un média. Ça veut dire que moi, généralement, je viens toujours accompagné parce que sinon, c'est compliqué de maintenir une ligne, de rester concentré sur parfois un environnement qui t'est très hostile. Et quand t'es pas dans une nature toujours guerrière ou que t'es pas dans un bon jour ou que t'es un peu fatigué, c'est compliqué de maintenir ta ligne là où en fait, tout le monde va normaliser une autre ligne. Mais oui Féris quand même t'es bien au courant que ce qui définit la la demande, ce qui définit l'offre par contre pardon c'est la demande, bah non c'est pas ça mon propos moi à la base c'est de dire que vous avez créé une offre qui est totalement foirée qui fait que du coup le marketing et les millions qui sont autour, font que les gens n'ont pas le choix de consommer comme ça mais du coup quand tout le monde normalise quelque chose autour de toi tu dis en fait c'est moi je suis fou à la base donc il faut être sûr de toi, il faut être sûr de toi Et moi, je sais que pour être sûr de moi, j'ai besoin d'avoir mon entourage, d'avoir des gens qui m'aiment, qui ne sont pas loin, parce que ça me permet d'être un peu plus fort. Et puis, le troisième point que j'ai pu constater aussi, c'est malheureusement...
Féris Barkat:
Les retombées qu'il peut y avoir, négatives et positives, les deux, elles sont problématiques. Négatives, ça va être des menaces de mort, ça va être l'extrême droite. Ouais, voilà.
Julien:
Sur les réseaux ?
Féris Barkat:
Mais pas que sur les réseaux. En réalité, même la boîte mail de Banlieue Climat, c'est parti très loin récemment. Donc ça va... Carrément, moi, j'avais peur. Je me suis dit... Enfin, moi, personnellement, je m'en fous. Mais pour mon entourage, pour la Sorbonne, comment ils vont prendre les choses ? Enfin, je rentre dans une parano. Qu'il faut apprendre à gérer, c'est le revers du truc, mais d'un point de vue négatif, il peut y avoir des critiques qu'il faut savoir encaisser. Mais la réalité, c'est que moi, ce qui me dérange le plus, c'est les critiques positives. C'est que quand tu commences à incarner un espoir que tu n'avais pas du tout prévu d'incarner, et que tu reçois des messages par centaines et par centaines par jour, des gens qui disent « mais tu représentes les Arabes de France », ben non, en fait, comment ça, je représente les... Ça veut dire que du coup, il y a un poids sur tes épaules d'incarnation parce que quand il y a un blanc qui prend la parole tous les blancs ne se sentent pas représentés par lui par contre quand il y a quelqu'un qui suit une minorité il y en a tellement trop peu c'est tellement trop peu.
Féris Barkat:
Minime qu'il y a un enjeu, une exigence, une responsabilité que je ne voulais pas prendre, que je ne voulais pas avoir. Je me dis, je vais vous décevoir un jour ou l'autre. Je n'ai pas vocation à représenter tous les arabes de France. Ça ne marche pas comme ça. Donc, ces espoirs-là, ils m'ont très longtemps un peu terrifié. Maintenant, je commence à l'accepter. Je me dis, écoute, le jour où je serai un peu moins pertinent, le jour où je serai plus bon, le jour où il y a un problème, je disparaîtrai, je ne vais pas forcer le truc. Donc aujourd'hui, il faut accepter la casquette qu'on m'a un peu donnée sans que je demande grand-chose. Mais en même temps, j'ai accepté de jouer parce que quand tu rentres dans ces espaces-là, il fallait s'y attendre. Donc il ne faut pas être bête non plus.
Féris Barkat:
Et donc je suis dans une forme d'acceptation et donc d'exigence aussi envers moi-même. C'est-à-dire que la frontière entre carrière et mission, elle est très fine. Mais quand je suis sur un plateau, quand je suis sur un espace, il y a tellement trop peu de personnes qui ont accès à ça que je me dois déjà de 1. D'appeler tout mon entourage en disant là je vais faire ce plateau là qu'est-ce que je dois défendre, quelle posture, qu'est-ce que vous en pensez donc il faut savoir que quand moi je prends la parole, il y a au moins 10 autres personnes derrière qui vont parler avant et 2. Être en mesure de dire ok je ne ferai pas avoir par des tentations par des plateaux qui peuvent, me discréditer, par des choses peut-être que parfois qui peuvent être payées, des émissions télé qu'on m'a proposé que j'ai dû refuser parce que ça collait pas à mes valeurs, mais que j'aurais bien voulu faire en réalité. Mais ça aurait été servir une carrière plus qu'une mission. Et la frontière, elle est fine. Et le jour où je décide de trahir tout le monde et de partir pour ma carrière, je l'assumerai. Je dirai écoutez, là, ça m'a saoulé. Merci de m'avoir mis à cette place-là, mais je vais m'en servir pour tous vous la mettre envers. Ok, au moins je serai honnête, mais.
Féris Barkat:
Que j'ai la force, et pas tout seul, c'est parce que j'ai un collectif qui m'aide de rester concentré sur la mission. Et donc, ça veut dire qu'être en mission, c'est essayer d'être le plus juste possible, le plus calé possible, et de défendre les intérêts qui me paraissent.
Julien:
Tu représentes quelque chose, tu assumes de représenter quelque chose. Et tu parlais aussi de la nécessité de maîtriser les codes, les codes classiques ou les codes de l'élite de la bourgeoisie, peu importe le nom tout en essayant de garder ton identité et tu parlais de ça quand t'es dans tes études j'imagine que tu ressens ça aussi parce que quand t'arrives sur un plateau comme tu le disais en tant que représentant du banlieue d'origine sociale, d'origine arabe etc tu te dis que tu dois représenter tu ne représentes pas que toi comme tu le disais et donc tu te imagines que tu dois avoir une forme de pression est-ce qu'il n'y a pas une forme de schizophrénie qui est un peu épuisante qui va être un peu fatigante justement t'évoquais ça au début je voudrais que tu reviennes dessus pour dire comment ça va affecter ton énergie comment ça va affecter aussi ta vie personnelle cette tension qui peut y avoir entre les deux mondes je pense
Féris Barkat:
Que tous ces enjeux d'adaptation de réflexion font que, c'est très très épuisant mais je pense que les gens ne réalisent pas tous les questionnements de non récupération de il ne faut pas être l'arabe du plateau et en même temps il faut défendre ta parole et en même temps là j'ai un enjeu de subvention très rapide donc il faut que je sois visible pour pouvoir parler du projet de vélo parce qu'en fait on veut repartir à vélo l'année prochaine donc il faut que... Et donc en fait il y a tous ces trucs là qui viennent, où il faut ne pas se mentir, très peu de place en termes de subvention, très peu de place en termes de visibilité, beaucoup de critiques dans les deux sens. Donc, tu dois te placer correctement, tu dois être assez juste. En même temps, je n'ai pas la science infuse, il y a plein de choses que je ne maîtrise pas. Donc, il faut continuer à se former, en même temps, il faut être sur le terrain, en même temps, il ne faut pas être déconnecté. C'est tellement compliqué qu'à un moment donné, ça va me saouler, je vais partir.
Féris Barkat:
Il n'y a pas de débat, ça va juste me saouler et on va se retrouver tous les deux au Brésil à danser.
Féris Barkat:
Pour l'instant, je pense que je suis bien entouré, qu'il y a des gens qui savent ce que je ressens ou en tout cas qui essaient de se mettre à ma place et qui m'aident pour ça. Donc j'ai la chance d'être bien entouré et je pense que si je ne l'étais pas, je n'arriverais pas. Je ne me plains pas plus que ça. Après, il y a juste des trucs où parfois j'ai décidé de ne pas me poser de questions. Par exemple, sur le vestimentaire, je me suis dit, là, il n'y aura pas de questionnement je viens comme j'ai envie de me venir et si les gens ils pensent, que c'est pour jouer un rôle ou que c'est pour être insolent ou que c'est pour être, posez-vous toutes les questions que vous voulez peut-être un jour je vais venir en costard mais c'est pas parce que je vais m'adapter parce que j'ai envie de tester et que ça fait longtemps que j'ai pas testé ça je viens juste comme moi j'ai envie de venir, donc tout ce qui est du domaine de l'image j'ai arrêté de me poser des questions je fais ce que j'ai envie et je me pose des questions sur le reste.
Julien:
Mais alors, peut-être de manière théorique, on va dire, ou peut-être du vécu d'autres personnes, je trouve ça intéressant comme question de voir comment, en permanence, finalement, on est en train de se questionner, quand on vient d'une minorité, sur comment on doit se présenter, quel vocabulaire on doit avoir. Pas forcément ce que tu vis toi mais je trouve ça intéressant comme sujet parce que tu l'as amené parce que je pense que la plupart des gens qui écoutent ce podcast n'ont aucune idée de cette expérience là et je sais pas si tu veux en dire deux mots justement de ce que ça veut dire de naviguer entre différents mondes et de devoir s'adapter je
Féris Barkat:
Pense qu'il y a toujours cette question là à qui tu parles et le problème c'est que, toutes les positions se tiennent il faut juste que tu trouves toi, ta boussole et ton objectif, mais la position de dire Féris, tu dois être le plus présentable possible, parce qu'on a une chance et pas deux, parce que tu représentes, parce qu'il faut, tu peux pas, nous décrédibiliser, tu dois venir, tu dois être parfait, tu dois pas utiliser de mots qui vont te paraître vulgaires ou problématiques.
Féris Barkat:
Bah ça, c'est pour moi légitime, ça se tient, il y a des gens qui le font, il y a des gens dans l'espace public qui vont avoir cette posture là, toujours en costard, droit carré, Mais pour moi, ce n'est pas forcément la posture qui est la plus juste, parce qu'à qui je m'adresse ? Je ne m'adresse pas aux gens droits carrés. Je m'adresse à des gens qui vont peut-être s'habiller comme moi, qui vont avoir le même vocabulaire que moi, parce que c'est des jeunes à qui je m'adresse aussi souvent. Et c'est eux que je veux représenter. Ils ont suffisamment de représentants blancs, ou même pas forcément blancs, mais non blancs, qui vont être carrés, droits et bien habillés donc moi je n'ai pas à représenter toute la planète je viens descendre mon propos et mon propos je sais que je veux qu'il touche en priorité des jeunes qui me ressemblent. Ensuite si mon propos est suffisamment pertinent et j'espère qu'il va l'être et bien il va toucher tout le monde et là c'est à nouveau un travail et une lutte politique ça veut dire que le fond doit primer sur la forme. Peut-être que sur la forme vous n'aimez pas ce que je raconte, peut-être que sur la forme je ne m'exprime pas très bien Peut-être que sur la forme Il va y avoir un problème visuel avec moi Il n'y a pas de problème avec ça, je l'entends, je l'accepte Mais est-ce que le fond.
Féris Barkat:
Il était juste, oui ou non ? Et c'est juste ça que je veux créer. Donc, ces questionnements-là, effectivement, je pense que les gens ne se rendent pas compte comment ils peuvent venir polluer et créer des débats même entre nous, des débats où on ne va pas avoir la même vision, même dans ma propre famille. Ma tante qui va me dire, mais pourquoi tu ne viens pas tout propre, tout droit, tout truc ? Enfin, pas propre, mais en tout cas, je ne sais pas comment expliquer, tout carré. Et bien...
Féris Barkat:
Et donc, c'est ça, et ça va créer des tensions Parce qu'on n'a pas la même vision, nous, nos parents. Et si moi, je peux me permettre d'être comme ça, c'est parce que nos parents, avant, ils se sont fait discrets. Ils ont essayé de faire en sorte de bien s'adapter, de ne pas trop faire de vagues, de créer aussi peut-être un capital culturel, éducatif, symbolique, qui me permet aujourd'hui, moi, de venir être un peu plus insolent que la moyenne. Mais c'est parce qu'eux, ils ne l'ont pas été avant. Donc, il ne faut pas non plus être dans une forme d'arrogance totale en disant,
Féris Barkat:
j'ai la science infuse et ma manière de faire, c'est la meilleure. Aujourd'hui c'est ce qui me paraît le plus juste Peut-être que demain ce ne sera pas le cas Mais aujourd'hui je sais qui je veux attraper, je sais qui je veux toucher Et c'est à eux que je m'adresse Et ensuite, deuxième aspect, le fond d'imprimer sur la forme.
Julien:
C'est quoi le prix de la lucidité ? Comment cette conscience aiguë que tu as des enjeux, que ce soit écologiques ou sociaux, vient teinter ta vie quotidienne, tes relations ? Comment on tient psychiquement dans une époque qui secoue autant ?
Féris Barkat:
C'est une bonne question. Je pense que j'ai réussi à créer un équilibre avec les gens qui m'entourent. Ce qui fait que cette colère, cette conscience, elle se diffuse et donc du coup quand je suis pas tout seul je sais que moi j'ai beaucoup besoin de savoir que je suis pas tout seul ça me rassure, donc je me rassure un peu comme ça à travers le fait d'avoir un collectif un groupe maintenant ça change pas la réalité du truc que ça soit d'un point de vue social, environnemental politique avec l'extrême droite qui commence à prendre beaucoup de terrain en France.
Féris Barkat:
Donc ça change pas que c'est déprimant de voir Jordan monter dans les sondages et se dire qu'on va aller dans un pays où, où nos frères, nos sœurs ne vont plus être en sécurité, où il y aura un racisme décomplexé, où il y aura une injustice qui va s'accélérer, un système judiciaire qui va être de plus en plus répressif. C'est inquiétant, c'est inquiétant, c'est inquiétant. C'est pour ça que le truc que ça crée chez moi, le tout premier, c'est un sentiment d'urgence et d'impatience. Et ça, ça peut venir ensuite, comme tu as dit, influencer mon quotidien, mon intimité, mon rapport aux autres. Parce que je ne vais pas forcément prendre le temps d'être là toujours pour ma famille, je n'ai pas forcément le temps d'être là pour construire des relations amicales autour de moi. Je vais être dans cette forme d'urgence et d'immédiateté qui fait que malheureusement, je dois me réparer moi-même avant de réparer le monde. Je dois survivre à moi avant de survivre au monde, mais je préfère survivre au monde avant de survivre à moi-même. C'est un peu un truc de... On verra ce qui n'est pas réglé en mois plus tard. D'abord, je règle ce qu'il y a autour, sauf que c'est compliqué de régler ce qu'il y a autour sans que tu t'es réglé toi-même. Donc, on essaie de faire un peu un mouvement de dialogue entre les deux. Et c'est juste que ça doit se traduire avec une impatience et parfois le fait de ne pas forcément toujours prendre le temps là où il faut le prendre. J'essaie de travailler là-dessus.
Féris Barkat:
Mais oui, en termes d'impact, après, si tu veux des impacts concrets, ça a déjà pu, voilà ralentir pas mal de de, de choses enfin pas ralentir mais ça m'a, genre pris du temps avec mon père par exemple ou avec ma grand-mère ouais voilà tu vois ou même du coup ça va influencer les types de relations que je vais chercher ça veut dire je vais essayer de trouver des gens qui pensent un peu comme moi, ce qui veut dire que du coup tu te remets dans d'autres cercles et même dans ton intimité qui peuvent aussi te prendre la tête donc c'est compliqué en fait de gérer tout ça et il faudrait je pense que tu as un peu théorisé, l'intimité dans un monde qui meurt à quoi ça ressemble je n'ai pas forcément.
Julien:
Réfléchi à ça il y en a qui l'ont ouais il y en a qui l'ont un peu fait peut-être pas sur l'intime effectivement on est plus sur la psychologie mais effectivement toutes les tensions que ça crée avec qui tu peux parler de ces sujets avec qui tu peux pas en parler et comme il y a beaucoup de gens avec qui tu peux pas parler de ces sujets finalement tu te finis par peut-être t'en éloigner aussi, ou alors développer une forme de cynisme. Il y a plein de réactions. Mais d'une manière générale, je ne sais pas si tu la ressens, mais moi je ressens une grande fatigue dans les milieux activistes, activistes au sens large, et écolo en particulier, dans le monde associatif aussi, parce qu'on a l'impression de nager à compte courant, parce que les financements aussi se réduisent, donc on peut vite baisser les bras ou devenir cynique. Ce qui te fait tenir si je comprends bien c'est ton entourage et le fait que t'es en
Féris Barkat:
Mission moi ça va la fatigue ça va j'ai une fatigue personnelle parce que je me lève trop tard mais sinon j'ai tout ce qui est fatigue d'un point de vue action etc je trouve que.
Julien:
Tu trouves une satisfaction là-dedans ?
Féris Barkat:
Parce qu'il y a du concret. Les victoires sont faciles à avoir comparé aux autres. Les victoires, ce n'est pas d'interdire le mercure dans le ton auprès de Leclerc. C'est que des mamans ont décidé de se réunir pour parler du mercure dans le ton et d'aller lutter auprès de Leclerc. Et si le résultat n'est pas là, ce n'est pas grave. Mais le fait qu'elles se soient mises en route vers ça, qu'elles se sont conscientisées là-dessus, qu'elles ont construit un plaidoyer là-dessus, j'ai déjà gagné. C'est-à-dire que je suis déjà content. Donc le niveau de victoire je le je le place sur le niveau de conscientisation que j'arrive à créer autour de moi sur la masse que j'arrive à embarquer et il est là mon curseur il n'est pas dans le fait de demander à un état qui dans tous les cas ne nous écoute pas je sais pas quoi on va continuer à demander on va pas demander pour lui on va demander en disant peut-être que ça va passer, peut-être que ça va passer si on arrive à faire passer une loi pour interdire les PM1 trop coûts, on arrive à faire passer une loi pour faire en sorte qu'il y ait plus de repas gratuits ou de bio dans les cantines tant mieux, de sécurité sociale de l'alimentation tant mieux, tant mieux, tant mieux mais si on n'arrive pas, au moins dans le processus d'écriture de la loi dans le processus.
Féris Barkat:
De conscientisation de l'importance de cette loi dans le processus d'installation dans nos têtes de l'importance de ce sujet-là, au moins là, j'aurais gagné, parce que j'aurais embarqué de plus en plus de monde qui vont se sentir un peu, puissants, ou en tout cas, moins dépossédés de leur capacité politique à interagir avec les institutions et avec les autres. Et c'est là où les groupes, ils se forment, ils se forment, ils se forment, et après, ils ont les outils législatifs, culturels, éducatifs, tout ce que tu veux pour s'organiser, s'auto-organiser et potentiellement, peut-être demain, aller prendre une mairie, après demain devenir député, après après demain faire la révolution après après après demain diriger le pays peu importe ce qu'ils font, c'est pas ça mon problème mon problème c'est juste d'abord donner les outils et après on verra.
Julien:
Et ton approche pour créer du lien, qu'est-ce qui marche le mieux ?
Féris Barkat:
C'est déjà venir comprendre le terrain. Ça veut dire que chaque territoire a sa spécificité. Donc nous, quand on va à Laval, on reste pendant 2-3 jours, on comprend ce qui se passe. Quand on va à la paillade à Montpellier, on comprend ce qui se passe aussi. Donc vraiment prendre le temps de comprendre les spécificités. Et ensuite, nous, on crée du lien assez naturellement avec les gens. C'est comme je te dis avant, tu viens avec la bonne IA. Ça fonctionne bien, ça fonctionne vite. Et ensuite, on vient s'appuyer sur des figures qui, localement, sont en capacité de mobiliser, sont en capacité de faire du lien eux-mêmes. Parce que moi, je ne vais pas m'approprier un territoire. On m'a déjà parfois proposé des trucs, des circonscriptions pour aller me présenter en tant que... Mais jamais de la vie. Déjà parce que ça ne m'intéresse pas. Et les deux, parce que je ne vais pas aller sur un territoire que je ne connais pas. Donc on va sur les territoires où les gens sont déjà connus et reconnus. Nous modestement on apporte peut-être parfois de la visibilité peut-être parfois des outils, culturels ou éducatifs peu importe, on apporte ce qu'on peut apporter et ensuite c'est à eux de se l'approprier de se le réapproprier et de mobiliser et de créer du lien moi nous on vient un peu, en sorte d'étincelle mais après le feu c'est à eux de l'allumer et de l'entretenir.
Julien:
C'est quoi ton feu à toi ? Le truc vraiment qui te porte, qui te donne de l'énergie, le sens que tu cherches ?
Féris Barkat:
C'est une bonne question, ça. Je pense que le feu, ça reste à la base la colère. Mais c'est une colère qui, au fur et à mesure, se transforme, en amour, en vrai. Ce n'est pas des mots que je pensais utiliser. Parce que je trouve ça... Il y a un des cofondateurs de Banlieue Climat qui s'appelle Abdali qui parle beaucoup d'amour tout le temps. Je me disais, ah frère, l'amour, ça y est, on s'en fout. Et puis, en fait, j'ai constaté que c'était ça qui touchait les gens, c'était ça qui retransparaissait de nos relations, de nos discussions, de nos vies. Donc, c'est un peu tout ce schéma-là de haussier entre amour et colère tous les jours.
Féris Barkat:
Et c'est ça qui me motive, en fait. parce que la colère elle va me mettre en action, et cette action là je vais la traduire en mode comment on fait pour envoyer de l'amour ensuite à mes gens, l'amour je le ressens mais je suis en mode comment on peut essayer d'en donner plus aux autres ah mais en fait c'est pas possible parce que, il y a telle ou telle communauté qui est en train d'être victime de ça donc c'est reparti dans la colère et un peu aussi entre les deux c'est j'ai l'impression un peu ce qui m'anime, à chaque fois quoi.
Julien:
Comment on fait ça à l'échelle nationale ? Accélérer la création de liens dans ce contexte médiatique, dans ce contexte... C'est pas une vraie question, c'est bien sûr que je me pose. Je sais pas si t'as une piste, mais j'imagine que tu te la poses aussi.
Féris Barkat:
En plus, on se demande s'il ne faudrait pas qu'on raconte plus ce qu'on fait, ce qu'on vit dans d'autres formats, dans d'autres manières de raconter les choses. Je pense qu'il faut être créatif. Il y a tellement de moyens de lutte qui ont été pré-établis, pré-conçus, qui sont plus surprenants du tout, en fait. « Ah, venez, on fait une pétition à 2 millions pour la loi du plomb.
Féris Barkat:
Vas-y, ça marche. Ça a marché ? » Non, ça n'a pas marché, en fait, non. Mais du coup, ça ne sert plus à grand-chose dans le sens où il y a tellement un manque de créativité, que j'ai l'impression qu'il faut imaginer d'autres manières de raconter, d'autres manières de se montrer d'autres histoires. Donc c'est pour ça, d'où la culture.
Julien:
Est-ce que tu as un conseil pour celles et ceux qui nous écoutent par rapport à tout ce qu'on s'est raconté ? Comment se mettre en mouvement ? Comment s'intéresser ? Comment on peut t'aider ?
Féris Barkat:
Des conseils, des aides, des trucs ?
Julien:
Je pose cette question de plus en plus parce que souvent, on parle de choses qui peuvent être assez théoriques. Parfois je me dis que ceux qui nous écoutent ne savent pas forcément trop quoi en faire donc parfois il peut y avoir une idée qu'est-ce qu'on fait qu'est-ce qu'on fait de tout ça c'est un peu la question moi
Féris Barkat:
Je sais que j'ai beaucoup des conseils qui sont toujours liés au moment de ma vie c'est-à-dire qu'en ce moment ce qui me parle de plus en plus c'est l'instinct, Donc ce que je vais conseiller aux gens, c'est écoutez-vous un maximum. Si vous n'êtes pas à votre place à un endroit, c'est justement à ce moment-là que c'est bon. Si vous n'êtes pas à votre place à l'école, dans l'université, dans votre travail, dans votre vie tout simplement, c'est que là il faut s'écouter, c'est qu'à ce moment-là il y a un truc qui cloche. C'est à ce moment-là qu'il faut monter un projet sur le fait que vous n'êtes pas à votre place à cet endroit-là. Parce que peut-être que d'autres ne sont pas à leur place aussi. Donc avec plein de gens qui ne sont pas à leur place, on peut créer des groupes. De plus en plus en ce moment je suis dans un délire de s'écouter d'instinct parce que j'estime qu'on perd ça aussi de plus en plus avec les nouvelles générations je sais pas si t'as un peu vu sur TikTok et sur les réseaux il y a beaucoup ce truc, à travers des concepts en mode quelqu'un va faire quelque chose et quelqu'un va répondre ah c'est trop gênant, et le côté gênant, le côté soyez plus trop vous même, vous exprimez pas trop ça fait que du coup les gens ils se trouvent pas eux même parce qu'à force d'avoir peur d'être gênant tu vas jamais connaître.
Julien:
Il y a l'énorme pression sociale sur ta génération, j'ai l'impression qu'il y a un truc qu'on avait beaucoup moins
Féris Barkat:
Et moi vu que mon point d'arriver c'est que les gens se réunissent, si le point de départ c'est de se trouver tous un peu gênant les gens ils vont pas réussir à exprimer ce qu'il y a au fond d'eux-mêmes donc ils vont pas connecter avec les bonnes personnes ils vont jamais être eux-mêmes en soi et donc ils vont jamais se trouver ni eux ni les autres et là ça c'est le point de départ, au fait qu'on n'arrive jamais à mon point d'arrivée. Parce que c'est ce point de départ-là qui fait que... Mais c'est encore plus compliqué de faire collectif, de faire groupe et d'aller lutter ensemble, en fait. S'ils sont en train de détruire notre capacité à se connecter entre nous, c'est déjà le cas avec la polarisation, avec les réseaux, avec la stigmatisation, avec le racisme, c'est déjà le cas. Mais on passe une nouvelle étape qui fait que peu importe ta couleur de peau, peu importe si on était censé être les meilleurs amis du monde, parce que, attention, il ne faut pas trop prendre de place trop exister, trop être gênant mais je le vois avec des petites de 13-14 ans qui ont ce mot-là à la bouche alors parce que c'est juste une trend et que c'est un moment et que ça va me passer, mais j'ai l'impression que ça s'installe de plus en plus.
Julien:
La notion de honte, qui est extrêmement présente,
Féris Barkat:
Se généralise. Comme si l'auto-censure n'était pas déjà assez forte sur plein d'autres aspects, maintenant ça va aller sur le côté caractériel des êtres humains. C'est-à-dire que même ton caractère, tu devrais d'avoir en avoir honte. Donc bonne chance ensuite pour aller créer des groupes, des collectifs et se réunir. Je pense que tout ce qui entrave votre capacité à vous réunir avec d'autres, enlevez-le. Si c'est le fait d'avoir honte de soi, le fait d'avoir des a priori, le fait d'avoir peur, aller vers les gens pour ce qu'ils sont aller vers les gens pour ce qu'ils font et ça va bien se passer.
Julien:
Dernière question que je posais à peu près à tout le monde quand tu regardes le monde ou peu importe l'échelle la société qu'est-ce qui te fait peur et au contraire qu'est-ce qui te donne espoir qu'est-ce qui
Féris Barkat:
Me fait peur c'est, le fait de pas aller assez vite, vis-à-vis de la temporalité que ce soit climatique, la temporalité politique la temporalité juste sociale tout court et dans un moment où en fait on n'aura pas réussi à convertir assez de personnes pour faire, advenir des changements que vraiment il y a un truc concret qui se passe parce que dans l'histoire il y a déjà eu des périodes où les gens n'ont pas résisté à temps, et ce qui me donne de l'espoir c'est.
Féris Barkat:
Ça va être un peu prétentieux encore, mais c'est nous, c'est ce qu'on fait nous. Il n'y a pas grand-chose qui me... Après, je ne passe pas trop de temps à regarder ce qui se fait, donc peut-être que c'est aussi ça le problème. Mais à part... Là, je ressors du Brésil et voir comment c'est intégré aux Brésiliens, voir ce qui s'est passé, voir la dynamique, voir le fait que tout le Brésil veut venir en France maintenant. C'était incroyable. C'est ça qui me donne espoir, c'est me dire qu'en fait, on a encore la capacité d'aller connecter avec les gens, et on l'a partout sur terre on l'a partout partout sur terre et avant je pensais qu'on l'avait qu'en France on est allé un peu en Allemagne, en Italie, au Maroc ça fonctionnait bien mais je me suis dit bref le Brésil, c'est loin quand même le Brésil frérot et là je vois que ça fonctionne aussi donc c'est ça qui me donne l'espoir.
Julien:
Oui, que quelle que soit la culture, tu as des codes partagés.
Féris Barkat:
Oui, c'est ça, à réussir à créer. Mais en plus, c'est des codes qu'on base sur des blessures. C'est une connexion qui ne se base pas sur... C'est vraiment, on connecte avec la blessure de l'autre et eux avec la nôtre aussi. Et c'est comme ça qu'on est encore plus forts parce que c'est comme ça que tu as envie de te réparer collectivement. Mais je pense que réussir à connecter avec les blessures des autres, c'est ça qui manque. Mais parce qu'il faut se mettre dans une posture d'empathie que parfois on perd, que parfois on n'a pas le temps de l'avoir. Me dire que nous, en tout cas, on prend encore le temps de faire ça, ça me réjouit un peu, je me dis qu'il y a encore des trucs à faire. Et puis après, j'ai espoir, moi je pense... Enfin, c'est pas le mot espoir, mais j'ai confiance. J'ai confiance dans ce qu'on fait, dans notre karaté, dans le fait qu'on va y arriver.
Julien:
Dernière question, on repart un peu dans la tête. Deux livres à lire, absolument.
Féris Barkat:
Je pose la question à la très très mauvaise personne. Je ne lis quasiment pas. Là, j'étais sur Peau Noir, Masque Blanc de Frantz Fanon que je peux directement conseiller. Sinon, pas facile mais passionnant, et sinon je suis beaucoup en ce moment sur Sarah Kane mais c'est pas des livres, je lis des articles peut-être qu'il y a des livres sur ces pièces de théâtre c'est une dramaturge anglaise qui est morte à 29 ans, qui s'est suicidée, qui a fait 5 pièces et que des pièces de, malade mental, vraiment c'est une folie elle se pose la question de comment représenter la violence dans le théâtre, mais dans une forme qui est elle-même très violente et qu'est-ce que ça crée chez des spectateurs qui n'ont pas l'habitude de côtoyer cette violence et qui du coup dans sa première pièce à Londres qu'elle a jouée en 85.
Féris Barkat:
Sa première pièce Blasted l'a fait et tout le monde part choqué en mode que des critiques mauvaises mais qu'est-ce que c'est que ça il y a des gens qui sont en train de s'arracher les testicules sur scène pourquoi ? Et donc il n'y a que des trucs qui sont d'une violence inouïe mais une violence qui est connectée à l'intime et en même temps aux politiques c'est ça qui m'intéresse beaucoup c'est-à-dire qu'elle décrit des scènes de violence, dans une chambre d'hôtel entre un homme et une femme et ensuite d'un coup la chambre de l'hôtel explose parce qu'en fait il y a une guerre qui s'installe, en Boston à ce moment-là enfin c'est n'importe quoi, mais moi ça me parle beaucoup toute sa manière dont elle essaie de représenter la violence dont elle essaie d'en parler, à la fin de ses oeuvres les personnages dans ces pièces n'ont même plus de prénom c'est des lettres donc A, B, C et Q il n'y a plus aucune logique, elle détruit tout et j'aime trop donc en ce moment c'est Sarah Cahine qui me passionne je l'ai même fait étudier à mes étudiants, ils ont eu un devoir sur table les pauvres, c'était une interview de Sarah Cahine où ils devaient expliquer, comment les tentatives de Sarah Kane d'expliquer et de visibiliser une violence ont été restreintes par la forme théâtrale et les médias.
Féris Barkat:
Et donc c'est passionnant. Sarah Kane.
Julien:
Merci à toi. Merci pour ton temps. Voilà, cet épisode est terminé. J'espère qu'il vous a plu. Si c'est le cas et que vous souhaitez me soutenir pour m'aider à continuer, vous avez trois moyens de le faire. Le premier, c'est de laisser une note ou un avis sur la plateforme de podcast où vous m'écoutez. Le deuxième, c'est de partager le podcast autour de vous via vos réseaux sociaux ou simplement en en parlant. Et enfin, le troisième moyen, c'est de me faire un don sur Patreon ou Tipeee. Les liens sont sur le site ou dans la description de l'épisode. Je vous invite aussi à rejoindre la communauté Dégrandissante des auditeurs sur le serveur Discord, nous sommes déjà plus de 1000 à discuter au quotidien de tous ces sujets essentiels. A très vite, merci. Changer le monde ! Quelle drôle d'idée ! Il est très bien comme ça le monde, pourquoi changer ?
Soutenez Sismique
Sismique existe grâce à ses donateurs. Aidez-moi à poursuivre cette enquête en toute indépendance.
Merci pour votre générosité ❤️
Suggestion d'autres épisodes à écouter :
Retour sur l'interview de Rokhaya Diallo
Retour sur la conversation avec Rokhaya Diallo
La pureté militante : une nécessité ?
Radicalité, compromission, récupération... Ce que le système fait de nos engagements
La pureté militante : le piège de la vertu ?
Militer sans se perdre. Bourdieu, Lénine, Malcolm X et les autres : les luttes vues d’en haut.
Comment tenir quand rien ne tient ?
Repenser l'engagement à l'heure des ruptures civilisationnelles
Les boniments du capitalisme ?
De l’importance de prendre du recul sur les mots et concepts dominants. Une critique du capitalisme et de ses “boniments”
Race, genre, pouvoir : face aux discriminations
Féminisme, racisme structurel, intersectionnalité : Rokhaya Diallo expose et défend une autre lecture de la société.