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La pureté militante : une nécessité ?

Radicalité, compromission, récupération... Ce que le système fait de nos engagements

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La pureté militante : une nécessité ?

Second épisode sur le militantisme

Alors que les crises s'accumulent, que les limites planétaires sont franchies, et que les injustices se creusent, la tentation de l'engagement est partout. Mais comment s’engager sans devenir cynique ? Sans se compromettre ? Ou à l’inverse, sans s’enfermer dans une posture de pureté qui isole et fragilise ?

Dans ce second épisode, on prolonge la réflexion amorcée précédemment sur les tensions entre radicalité et compromis, entre lucidité et efficacité. Car au fond, une question persiste : face à un système qui digère ses critiques, comment ne pas devenir complice malgré soi ?

En prenant appui sur les grands penseurs de la critique sociale contemporaine – de Naomi Klein à Mark Fisher –, cet épisode explore la manière dont le capitalisme moderne absorbe les révoltes, neutralise la contestation, transforme la résistance en produit. Il interroge aussi la validité des formes d’actions plus intransigeantes, parfois disqualifiées trop vite comme “extrêmes”, alors qu’elles sont peut-être les seules à prendre la situation au sérieux.

Un épisode pour celles et ceux qui cherchent, doutent, questionnent – et refusent de trancher trop vite entre le radical et le réformiste, le dedans et le dehors, la loyauté et la rupture.

Concepts et idées clés

  • Radicalité lucide vs purisme idéologique : Toutes les radicalités ne se valent pas. Certaines sont fondées sur l’analyse rigoureuse et la fidélité aux faits (ex. Greta Thunberg), d'autres relèvent davantage du rejet réflexe et stérile. La nuance est essentielle.

  • La rhétorique du "pur" comme disqualification : Le terme de "pureté militante" est souvent utilisé pour esquiver les critiques légitimes. Plutôt que de répondre au fond, on attaque la forme ou l’attitude.

  • La capture cognitive : Le système a la capacité de détourner les intentions de transformation vers des formes compatibles, inoffensives. L’indignation devient branding, l’impact devient storytelling.

  • La critique comme carburant du capitalisme : Marcuse, Fisher, Boltanski & Chiapello, Debord… Tous analysent cette capacité du capitalisme à intégrer sa propre critique pour se réinventer, neutraliser les conflits et se renforcer.

  • La radicalité face à l’urgence climatique : Il y a des domaines (comme le climat ou la biodiversité) où les compromis et les transitions progressives peuvent devenir complices de l’inaction, voire de l’effondrement. L’urgence redonne sens à certaines formes de radicalité.


Controverses et tensions

  • Compromission ou stratégie ? : Coopérer avec des institutions, faire des concessions, accepter les logiques du marché... pragmatisme ou renoncement ?

  • Retrait ou expérimentation ? : Créer des espaces alternatifs (écovillages, ZAD, communs...) peut être vu comme une voie de transformation ou comme une fuite de la conflictualité politique.

  • L’écologie des engagements : L’idée d’une complémentarité des postures militantes est séduisante, mais elle reste souvent théorique. Dans les faits, elle suppose coordination, confiance, écoute... donc un travail collectif rarement engagé.


Perspectives et prises de recul

  • L’importance de l’autocritique : Reconnaître que personne ne détient la formule magique du changement. Y compris les observateurs ou "commentateurs", qui ont parfois le privilège de la distance... sans la responsabilité du risque.

  • Agir sans certitude : L’humilité devient une posture politique. La maturité, c’est peut-être de continuer à avancer tout en restant lucide sur ses propres angles morts.

  • Le dilemme des outils du maître : Peut-on vraiment transformer un système avec ses propres outils ? Que faire quand toute critique est digérée, esthétisée ou cooptée ?

Concepts

  • Pureté militante : Refus des compromis considérés comme diluant la cause ou trahissant les valeurs.

  • Capture cognitive : Détournement progressif des intentions critiques vers des formes compatibles avec le système dominant.

  • Récupération : Processus par lequel le capitalisme absorbe et neutralise la critique en l’intégrant à sa logique.

  • Ecologie des engagements : Coexistence et articulation possible des postures radicales, réformistes et alternatives.


Personnes citées

  • Greta Thunberg : Figure de la radicalité lucide adossée aux faits scientifiques.

  • Andreas Malm : Défenseur d’une écologie offensive, auteur de Comment saboter un pipeline.

  • Ivan Illich : Penseur critique des institutions modernes, auteur de Une société sans école et Némésis médicale.

  • Guy Debord : Théoricien de la société du spectacle et de la récupération des critiques par l’image.

  • Mark Fisher : Auteur de Realism Capitalist, développe la thèse d’un capitalisme sans dehors.

  • Luc Boltanski & Ève Chiapello : Auteurs du Nouvel esprit du capitalisme, théorisent la récupération des critiques “artistes”.

  • Herbert Marcuse : Philosophe de l’École de Francfort, auteur de L’homme unidimensionnel.

  • Naomi Klein : Journaliste et essayiste, auteure de The Shock Doctrine, sur le capitalisme du désastre.

  • Audre Lorde : Militante féministe noire, auteure de la formule “les outils du maître…”.

Bonjour à toutes et à tous, c'est Julien.

Après avoir diffusé l'épisode sur la pureté militante, j'ai ressenti le besoin d'y revenir. En le réécoutant et après en avoir discuté avec mon épouse – qui, entre autre chose m'aide souvent à voir mes angles morts – j'ai réalisé que malgré mes tentatives de nuance, on pourrait croire que je dénigre toute forme de radicalité, que je suis à charge contre les militants dits "purs".

Ce n'était pas mon intention.

Et il me semble important d’y revenir brièvement parce que j’ai pu noter que je me suis rendu compte que le terme de "pureté militante" est devenu une arme rhétorique redoutable. Une façon de disqualifier un peu trop rapidement toute critique trop exigeante. Si tu refuses un compromis, si tu soulèves une incohérence, si tu dénonces un accaparement... on a vite fait te ranger dans la catégorie des "purs". Et le débat est clos. C’est bien pratique.

Je voudrais donc apporter quelques précisions importantes. Non pas pour me rétracter, pour invalider ma petite analyse précédente, mais pour compléter, nuancer, apporter quelques précision, approfondir quoi.

D’abord parce qu’il me semble que toutes les radicalités ne se valent pas et qu’il faut redire clairement qu’elle est sans doute nécessaire pour faire avancer le schimlblik comme aurait dit mon grand père, et aussi parce que parfois, la prétendue "modération" cache quelque chose de plus problématique encore. Comme toujours, c’est plus subtil qu’il n’y parait et ça dépend des cas et des circonstances.

I. Quand la "pureté" est en fait de la lucidité

Commençons par clarifier une chose essentielle : il existe une différence fondamentale entre la radicalité justifiée et l'extrémisme stérile. Entre celui qui refuse le compromis parce qu'il a fait le travail de fond, analysé la situation, et comprend que céder reviendrait à trahir l'essentiel, et celui qui s'oppose par principe, sans nuance ni réflexion. Vous allez me dire, c’est un peu subjectif. Dire qu’il y a le bon le radical et le mauvais radical, ça ne nous aide pas beaucouP

Mais pour comprendre, prenons à nouveau Greta Thunberg. On l'a donc souvent accusé accuse d'être excessive, intransigeante, "pure" au sens péjoratif. Il faudrait qu’elle comprenne que ce n’est pas si simple, qu’elle grandisse. Mais de quoi parle-t-elle exactement ? Du réchauffement climatique, des émissions de CO2, des trajectoires nécessaires pour rester sous les 1,5 degré. Elle ne sort pas ces chiffres de son imagination : elle se base sur les rapports du GIEC, sur la science. En tout cas c’est cette posture qui l’a faite connaitre.

Je me souviens de ma première réaction face à son discours à l'ONU. Cette jeune fille qui parlait de "vol de rêves et d'enfance". Sur le moment, j'avoue, ça m'a un peu agacé. Ce côté dramatique, cette accusation frontale. "Elle en fait trop", me suis-je dit. Et puis j'ai creusé. J'ai lu les rapports qu'elle cite. J'ai regardé les chiffres, les trajectoires, les scénarios. Et là, évidemment, tout change. Parce que ses "excès" rhétoriques ne sont que la traduction émotionnelle d'une réalité scientifique documentée. Quand on a quinze ans et qu'on réalise que les adultes sont en train de détruire les conditions de vie sur Terre, peut-être que la colère est la réaction la plus saine.

Alors, qui est "pur" dans cette histoire ? Celle qui rappelle ce que dit la science, ou ceux qui l'accusent d'excès pour éviter de remettre en question leur mode de vie ? Qui est dans l'idéologie : celle qui se base sur des faits, ou ceux qui préfèrent les discours rassurants sur la "transition progressive" puisqu’évidemment il est déraisonable de penser que l’on pourrait faire autrement que de continuer à accélérer l’économie ?

Cette dynamique, on la retrouve partout. Les lanceurs d'alerte sont systématiquement accusés de "purisme" par les institutions qu'ils dénoncent. Les scientifiques qui alertent sur l'effondrement de la biodiversité sont taxés d'alarmisme. Les économistes qui pointent les limites du système de croissance infinie sont marginalisés.

Car voilà le piège : utiliser l'accusation de "pureté militante" pour disqualifier ceux qui posent les bonnes questions. C'est une technique rhétorique que les Anglo-Saxons appellent le "tone policing" : au lieu de répondre sur le fond, on attaque la forme. Au lieu de débattre des arguments, on discrédite la personne ou sa posture.

"Tu es trop émotionnel", "tu es trop radical", "tu exagères", tu n’es pas réaliste – autant de façons de détourner l'attention du fond vers la forme, de l'argument vers la personne. Cette stratégie a été utilisée contre de nombreux mouvements aujourd'hui considérés comme légitimes. Les suffragettes britanniques au début du 20e siècle étaient qualifiées d'hystériques et de fanatiques. Nelson Mandela et l'ANC ont longtemps été étiquetés comme "terroristes" et "extrémistes".

Andreas Malm, théoricien de l'écologie politique peut nous éclairer là-dessus. Dans son livre "Comment saboter un pipeline", il pose cette question qui titille : est-ce qu'on peut encore se permettre d'être sages ? Est-ce que les modes d'action classiques suffisent, face à l'ampleur du désastre climatique ?

Malm ne dit pas qu'il faut tout casser. Il dit qu'on ne peut pas continuer à attendre. Que les stratégies d'influence, les négociations, les discours calibrés, ont montré leurs limites face à l'urgence.

Il y a des moments où le temps joue contre nous. Où chaque compromis retarde une bascule nécessaire. C'est là peut-être que la radicalité devient lucidité.

Par ailleurs, et c’est important de le souligner, tous les sujets de militantisme ne sont pas égaux. Il y a des luttes où on peut se permettre la gradualité, la patience, les compromis de long terme. Et il y a des sujets où existent des points de non-retour. Des seuils irréversibles.

Si on se rate sur le climat, si on dépasse les 1,5 degrés de réchauffement et à fortiori les 2 degres, si on continue la sixième extinction de masse, si on continue de faire comme si de rien et de dépasser allègrement tous les seuils de stabilité du système terre, ce n'est pas comme rater une réforme démocratique. On ne pourra pas "rattraper le coup" dans vingt ans, parce qu’on aura dépassé des points de bascule, mis en branle des dynamiques, des boucles de retroactions positives hors de notre controle. Les lois de la physique et de la biologie ne se négocient pas. Et en réalité, beaucoup de ces dynamiques sont déjà amorcées, il y a urgence absolue. On ne s’en rend pas compte, parce que notre quotidien lui ne change pas ou très peu, parce qu’à notre échelle de conscience, c’est trop lent. Pourtant la science est très claire là-dessus, pour peu qu’on lui fasse confiance évidemment, ce qui est un autre sujet

II. L'illusion de l'action : quand le compromis neutralise le changement

Alors, j’ai essayé d’être juste, mais le fait est que j’ai pas mal tapé sur la pureté dans l’épisode précédent, parce que oui, lorsque la radicalité devient idéologie ou aveuglement ça peut devenir contre productif. Mais je souhaite rééquilibrer un peu en précisant que la stratégie du vernis, de la façade est elle aussi dangereuse, surtout sur les sujets les plus préssants.

Parfois, l'engagement est devenu un argument de vente. On peut être dans l'impact et ne rien changer du tout. On peut être un activiste professionnel. Un consultant en transformation. Un entrepreneur "purpose driven". Et continuer, sans le vouloir, à consolider les structures qu'on prétend remettre en cause.

J'ai rencontré des dizaines de personnes qui disent travailler "dans l'impact". Des profils brillants, souvent sincères, qui ont créé des startups sociales, rejoint des fonds d'investissement à impact, monté des ONG. Ils parlent avec passion de leur mission, de leur volonté de "changer le monde".

Mais quand on creuse un peu leurs projets, quelque chose cloche. Non pas qu'ils soient malhonnêtes ou opportunistes. C'est plus subtil. C'est que certains n'ont jamais vraiment pris le temps d'analyser en profondeur ce qui pose problème dans notre système. Ou jamais pris le temps de comprendre les blocages structurels.

On a besoin d’agir, il y a des opportunités business, ou des causes à défendre dont on est convaincu que ce sont les bonnes, alors on agit, et on verra bien.

Ca m’évoque parfois le mantra de la sillicon valley "move fast and break things". Bouge vite et casse tout.

Il ne s’agit pas ici de condamner, ni de juger trop durement, c’est tout à fait humain de vouloir prendre un sujet et de se lancer, même si on n’a pas tout compris, même si ce n’est pas parfait.

Deux motivations nous poussent, deux injonctions : l'action immédiate et la quête de profit. Il faut faire, il faut bouger, il faut avoir un impact, et si en plus on peut lever des fonds et trouver un modèle rentable pourquoi se priver.

Passer du temps à comprendre, à analyser, à réfléchir, c'est parfois perçu comme de l'inaction. "Si on passe notre temps à réfléchir, on ne fait rien, on n'avance pas."

Résultat : on multiplie les initiatives, les applications, les solutions technologiques, parce que c’est ce qu’on sait faire de mieux.

On organise des événements, on fait du networking, on lève de l’argent, parce que c’est comme ça que ça marche.

Mais les structures profondes ne bougent pas, évidemment.

Et surtout toute cette agitation donne l'illusion que ça bouge, que le système se transforme, alors que non.

Ivan Illich, penseur radical des institutions, a brillamment analysé ce phénomène. Il parlait de "contre-productivités paradoxales" : des actions qui produisent l'inverse de leur intention affichée.

En cherchant à améliorer une institution sans questionner ses fondements, on peut la légitimer et la perpétuer.

Prenons l'exemple de l'éducation. Dans son livre “une société sans école”, Illich montre comment certaines réformes éducatives, en cherchant à rendre l'école plus inclusive ou plus efficace, renforcent en réalité le monopole de l'institution scolaire sur l'apprentissage et dévaluent toutes les formes d'apprentissage qui se produisent en dehors d'elle. Les institutions, en prétendant "aider", capturent une fonction humaine naturelle (apprendre) pour la rediriger à travers des protocoles standardisés, créant ainsi une illusion d’efficacité... au prix de l’appauvrissement de nos capacités collectives.

Autre exemple marquant chez Illich concerne la médecine – et plus précisément, la médicalisation de la vie. Il développe cette idée dans son ouvrage Némésis médicale, où il soutient que le système médical moderne, tout en prétendant nous soigner, finit souvent par nous déposséder de notre capacité à prendre soin de nous-mêmes.

Et aujourd’hui, on peut littéralement faire carrière dans l’illusion du changement. Être invité à des conférences internationales, brandir le badge de “change maker”, intervenir dans des panels sur la transition écologique ou sociale, ou même être convié à Davos pour parler… de transformation du capitalisme. Le tout sans jamais remettre en cause les logiques profondes de ce système. Parfois même en en vivant très confortablement. Forcément c’est très tentant, c’est du win-win. La caricature de ce phénomène, c’est Jeff Bezos, fondateur d’Amazon et de Blue Origin qui fait du tourisme spatial, qui est invité à la COP pour nous enjoindre à sauver le climat.

Alors ce n’est pas nouveau tout ça.

Dans l’épisode précédent, je citais Guy Debord, qui voyait déjà dans La Société du Spectacle cette tendance du capitalisme à transformer tout en image, y compris sa propre critique. Mais d’autres ont prolongé ce diagnostic, avec des nuances importantes.

Mark Fisher, dans Capitalist Realism, montre que le capitalisme contemporain ne se contente pas d’imager sa critique – il l’intègre et la neutralise. La radicalité devient un look. L’engagement, une posture. L’indignation, un produit culturel. Il appelle cela le “réalisme capitaliste” : l’idée que, même si le système est profondément dysfonctionnel, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Parce que ce système est capable d'absorber toute alternative potentielle, en la vidant de sa force politique.

On retrouve une autre version de ce mécanisme chez Luc Boltanski et Ève Chiapello, dans Le Nouvel Esprit du Capitalisme. Ils montrent comment le capitalisme a su digérer les critiques portées par les mouvements sociaux des années 60–70, en particulier les critiques dites "artistes" : la dénonciation de l’autorité, du conformisme, du manque de sens. Plutôt que de les rejeter, le système les a récupérées pour se réinventer : management horizontal, valorisation de la créativité, flexibilité, développement personnel… L'entreprise devient cool, le patron devient mentor, et le travail reste capitaliste. La critique devient carburant.

Enfin, Herbert Marcuse, dans L’homme unidimensionnel, analysait déjà dès les années 1960 cette capacité du système à absorber ce qui aurait dû le subvertir. Pour lui, la technique, la consommation, les loisirs même, sont des outils de domestication de la pensée critique. Ce qui devait libérer, émanciper, devient ce qui nous adapte toujours mieux à l’ordre existant.

Et ce processus n’est pas forcément cynique. Il est souvent inconscient. On pourrait appeller ça la capture cognitive : cette capacité du système à rediriger nos désirs de transformation vers des formes inoffensives, compatibles, absorbables.

Même ceux qui veulent sincèrement changer les choses peuvent se retrouver à reproduire ce qu’ils voulaient dépasser. L’alternative devient une niche de marché. L’utopie, une innovation sociale labellisée. La résistance, une esthétique dans l’économie de l’attention.

Naomi Klein, dans The Shock Doctrine, ajoute une dimension structurelle à tout ça : la récupération des crises. Les catastrophes deviennent des opportunités pour les élites – privatisations, dérégulations, capitalisme du désastre. Et aujourd’hui, même l’“impact” donc devient un business. La “transition”, un storytelling. La “cause”, un personal branding.

La question, ce n’est donc pas seulement : faut-il être plus radical ?

C’est : comment ne pas être digéré ?

III. Les limites de l'entre-soi et du retrait

Mais à force de dénoncer les compromis, de pointer la récupération, de douter de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une stratégie “acceptable”… on peut finir par se dire : à quoi bon ? Si tout est digéré, neutralisé, absorbé… alors autant se retirer. Refuser le jeu. Ne plus participer. Construire autre chose, à côté.

Et franchement, je comprends cette tentation. Quand on ne croit plus à la possibilité de transformer le système de l’intérieur, quand on a l’impression que chaque geste est immédiatement récupéré, il reste une option : partir. Créer des zones à défendre, des lieux de vie, des bulles cohérentes. Des endroits où vivre selon ses valeurs, sans se trahir.

Parfois, ça donne des choses magnifiques. Des laboratoires d'expérimentation, des preuves qu'autre chose est possible.

Mais cette voie aussi a ses limites.

Ces communautés qui développent leurs propres codes, leur propre langage, leurs propres références. Qui finissent par se couper du reste de la société. L'écueil, c'est de confondre expérimentation et fuite. De penser qu'en construisant un îlot parfait, on va transformer le monde par la seule force de l'exemple.

L'exemple des écovillages contemporains illustre ce dilemme. Certains ont développé des pratiques écologiques innovantes (permaculture, construction durable, énergies renouvelables) et expérimentent de nouvelles manières de vivre ensemble, mais restent largement méconnus du grand public et ont peu d'influence sur les politiques publiques. D'autres, comme le mouvement des Transition Towns initié par Rob Hopkins, ont choisi de s'engager davantage avec les institutions locales, sacrifiant une partie de leur radicalité mais gagnant en impact.

Audre Lorde, poétesse et militante féministe, a formulé ce dilemme avec une phrase devenue célèbre : "Les outils du maître ne démoliront jamais la maison du maître." Cette phrase souligne l'impossibilité de transformer un système en utilisant ses propres logiques, ses propres institutions, ses propres valeurs. Mais elle pose aussi une question vertigineuse : comment alors transformer ce système ? Avec quels outils ? Depuis quelle position ?

Conclusion

Alors, que fait-on de tout ça ? De cette tension entre pureté et compromission, entre retrait et participation, entre radicalité et pragmatisme ? Faut-il être radical, viser la pureté, ne jamais accepter de travailler avec le système qui risque de nous récupérer, pointer du doigts ceux dont on juge qu’ils se compromettent dans le but de rappeler qu’il y a urgence, qu’il n’est plus le temps de bricoler et qu’il faut se politiser, vraiment se réveiller, s’insurger contre ces trajectoires mortifaires, faire ça au risque de diviser, de fissurer un front ? Faut-il au contraire, faire preuve de pragmatisme comme certains disent, accepter les compromis, parce que le monde n’est pas parfait, qu’on n’a pas de plan clair pour renverser les tables, qu’on est bien obligés de faire avec le système en place, et parce qu’il faut bien manger ?

Dans le précédent épisode, je parlais d’écologie des engagements. De la possibilité de voir toutes ces postures comme complémentaires, agissant à différents niveaux d’un même système. Les radicaux qui alertent, les modérés qui négocient, les bâtisseurs qui incarnent d’autres possibles. Une forme d’intelligence collective de la lutte.

Et je continue à croire que cette diversité peut être une force. Mais j’en mesure mieux aujourd’hui les limites.

Parce qu’en réalité, cette écologie-là n’est pas naturelle. Elle ne se produit pas spontanément. Elle demande de la coordination, de l’écoute, une volonté d’articuler des stratégies souvent opposées, des visions du monde parfois incompatibles. Et ça, c’est rare. Très rare.

La plupart du temps, chacun agit dans son couloir, avec ses outils, ses croyances, ses frustrations. Les militants radicaux méprisent les institutionnels, qu’ils jugent vendus. Les institutionnels accusent les radicaux d’irréalisme. Les alternatifs hors-système se replient sur leur communauté. Et au milieu, les critiques, les observateurs, ceux qui commentent les mouvements sans y participer vraiment, essaient de faire le lien. Ou de comprendre pourquoi ça ne prend pas.

C’est là que je dois faire un aveu.

Dans tout cela, ma propre position n’est pas très héroïque... Je suis un commentateur. J'observe, j'analyse, je pontifie parfois. Mais je ne prends pas de risques majeurs. Je ne vais pas au clash. Je ne monte pas d'entreprise à impact. Je ne crée pas d'alternative radicale.

C'est assez facile, cette posture un peu haute. C’est confortable cette capacité à décortiquer les contradictions des uns et des autres sans s'exposer soi-même. À critiquer les compromissions sans avoir à en faire. À pointer les limites de chaque stratégie sans en proposer de parfaite. Et pour être honnête pour l’instant c’est une posture qui me va bien, c’est pour l’instant ce que je veux vivre et qui je veux être, pour plein de raisons sur lesquels je ne m’étends pas.

Mais ce soit clair à nouveau je ne donne donc de leçons à personne ici. Ce que j'essaie de faire, c'est d'aider à réfléchir à nos postures. À comprendre les tensions qui traversent tous ceux qui veulent changer les choses. À éviter les jugements trop rapides, les étiquetages simplistes, à inviter au dialogue et à l’écoute aussi, comme toujours.

Parce qu’au fond, personne ne sait vraiment comment changer le système. Comment faire bifurquer nos trajectoires collectives. Comment concilier l'urgence écologique avec la lenteur démocratique, comment arrêter ces trajectoires mortifères. Comment transformer des structures qui ont des siècles d'avance sur nous, comment nous mettre d’accord à l’heure de la post-vérité.

Nous sommes tous pris dans quelque chose qui nous dépasse un peu. Un système complexe, aux multiples facettes, qui résiste autant qu'il s'adapte. Et face à cette complexité, chacun fait comme il peut. Avec ses moyens, ses convictions, ses obligations, ses limites.

L'important, peut-être, c'est de garder cette lucidité. De ne pas se mentir sur l'efficacité de nos actions. De ne pas confondre agitation et transformation. De ne pas prendre nos postures pour des solutions.

Et surtout, de continuer à se questionner. Sur nos motivations, nos méthodes, nos résultats. Sur ce qui nous pousse à agir et ce qui nous pousse à critiquer. Sur l'écart entre nos intentions et leurs conséquences.

Je me répète peut-être un peu, je radote, mais c'est peut-être ça, la vraie maturité politique : accepter l'incertitude. Agir sans garantie de résultat. S'engager sans certitude absolue. Et garder assez d'humilité pour remettre en question ses propres convictions.

L'histoire continuera de s'écrire avec ou sans nous. Mais elle s'écrira différemment selon les choix que nous faisons. Alors autant les faire en conscience, avec lucidité, sans se raconter d'histoires et en acceptant la critique pour grandir et préserver les liens, parce que personne n’est parfait et que tout le monde est plus ou moins paumé dans cette époque de fou, même ceux qui jouent à ne pas l’être.

Voilà, c’est à peu près tout. Et même si je me réveille demain avec une nouvelle idée sur le sujet, je ne ferai pas d’épisode 3 là-dessus.

Je vous laisse avec une citation de Nietsczhe pour méditer :

« Ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou. » - Nietzsche

Merci et à très vite.

Alors, que fait-on de tout ça ? De cette tension entre pureté et compromission, entre retrait et participation, entre radicalité et pragmatisme ? Faut-il être radical, viser la pureté, ne jamais accepter de travailler avec le système qui risque de nous récupérer, pointer du doigts ceux dont on juge qu’ils se compromettent dans le but de rappeler qu’il y a urgence, qu’il n’est plus le temps de bricoler et qu’il faut se politiser, vraiment se réveiller, s’insurger contre ces trajectoires mortifaires, faire ça au risque de diviser, de fissurer un front ? Faut-il au contraire, faire preuve de pragmatisme comme certains disent, accepter les compromis, parce que le monde n’est pas parfait, qu’on n’a pas de plan clair pour renverser les tables, qu’on est bien obligés de faire avec le système en place, et parce qu’il faut bien manger ?

Dans le précédent épisode, je parlais d’écologie des engagements. De la possibilité de voir toutes ces postures comme complémentaires, agissant à différents niveaux d’un même système. Les radicaux qui alertent, les modérés qui négocient, les bâtisseurs qui incarnent d’autres possibles. Une forme d’intelligence collective de la lutte.

Et je continue à croire que cette diversité peut être une force. Mais j’en mesure mieux aujourd’hui les limites.

Parce qu’en réalité, cette écologie-là n’est pas naturelle. Elle ne se produit pas spontanément. Elle demande de la coordination, de l’écoute, une volonté d’articuler des stratégies souvent opposées, des visions du monde parfois incompatibles. Et ça, c’est rare. Très rare.

La plupart du temps, chacun agit dans son couloir, avec ses outils, ses croyances, ses frustrations. Les militants radicaux méprisent les institutionnels, qu’ils jugent vendus. Les institutionnels accusent les radicaux d’irréalisme. Les alternatifs hors-système se replient sur leur communauté. Et au milieu, les critiques, les observateurs, ceux qui commentent les mouvements sans y participer vraiment, essaient de faire le lien. Ou de comprendre pourquoi ça ne prend pas.

C’est là que je dois faire un aveu.

Dans tout cela, ma propre position n’est pas très héroïque... Je suis un commentateur. J'observe, j'analyse, je pontifie parfois. Mais je ne prends pas de risques majeurs. Je ne vais pas au clash. Je ne monte pas d'entreprise à impact. Je ne crée pas d'alternative radicale.

C'est assez facile, cette posture un peu haute. C’est confortable cette capacité à décortiquer les contradictions des uns et des autres sans s'exposer soi-même. À critiquer les compromissions sans avoir à en faire. À pointer les limites de chaque stratégie sans en proposer de parfaite. Et pour être honnête pour l’instant c’est une posture qui me va bien, c’est pour l’instant ce que je veux vivre et qui je veux être, pour plein de raisons sur lesquels je ne m’étends pas.

Mais je suis bien content malgré tout quand d’autres font le boulot de nous rappeler l’urgence de certaines causes, font le boulot de dénoncer certains paradoxes, de denoncer les différentes sortes de washing, les compromissions problématiques, voir clairement des abus de confiance. On est tellement endormis par notre quotidien, c’est saint de se faire secouer parfois, même si ça gratte un peu.

Que ce soit clair à nouveau je ne donne donc de leçons à personne ici. Ce que j'essaie de faire, c'est d'aider à réfléchir à nos postures. À comprendre les tensions qui traversent tous ceux qui veulent changer les choses. À éviter les jugements trop rapides, les étiquetages simplistes, à inviter au dialogue et à l’écoute aussi, comme toujours.

Parce qu’au fond, personne ne sait vraiment comment changer le système. Comment faire bifurquer nos trajectoires collectives. Comment concilier l'urgence écologique avec la lenteur démocratique, comment arrêter ces trajectoires mortifères. Comment transformer des structures qui ont des siècles d'avance sur nous, comment nous mettre d’accord à l’heure de la post-vérité.

Nous sommes tous pris dans quelque chose qui nous dépasse un peu. Un système complexe, aux multiples facettes, qui résiste autant qu'il s'adapte. Et face à cette complexité, chacun fait comme il peut. Avec ses moyens, ses convictions, ses obligations, ses limites.

L'important, peut-être, c'est de garder cette lucidité. De ne pas se mentir sur l'efficacité de nos actions. De ne pas confondre agitation et transformation. De ne pas prendre nos postures pour des solutions.

Et surtout, de continuer à se questionner. Sur nos motivations, nos méthodes, nos résultats. Sur ce qui nous pousse à agir et ce qui nous pousse à critiquer. Sur l'écart entre nos intentions et leurs conséquences.

Je me répète peut-être un peu, je radote, mais c'est peut-être ça, la vraie maturité politique : accepter l'incertitude. Agir sans garantie de résultat. S'engager sans certitude absolue. Et garder assez d'humilité pour remettre en question ses propres convictions.

L'histoire continuera de s'écrire avec ou sans nous. Mais elle s'écrira différemment selon les choix que nous faisons. Alors autant les faire en conscience, avec lucidité, sans se raconter d'histoires et en acceptant la critique pour grandir et préserver les liens, parce que personne n’est parfait et que tout le monde est plus ou moins paumé dans cette époque de fou, même ceux qui jouent à ne pas l’être.

Voilà, c’est à peu près tout. Et même si je me réveille demain avec une nouvelle idée sur le sujet, je ne ferai pas d’épisode 3 là-dessus.

Je vous laisse avec une citation de Nietsczhe pour méditer :

« Ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou. » - Nietzsche

Merci et à très vite.

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