Après la diabolisation : Patronat, médias, RN, cartographie d’une porosité
Un face-à-face sur un angle brûlant de la vie publique française: le rapprochement entre une partie des milieux d’affaires et le Rassemblement National.
À partir de son enquête « Collaboration », Laurent Mauduit, cofondateur de Mediapart, retrace la fin progressive du barrage républicain, l’influence des médias détenus par de grands groupes, et les calculs d’intérêt qui redessinent les liens entre pouvoir politique, patronat et opinion. On questionne la compatibilité réelle du RN avec un agenda pro business, les parallèles utiles et les limites avec les années 1930, le poids des acteurs médiatiques, et les garde-fous encore opérationnels en France et en Europe.
Thèse et intention
Une partie des milieux d’affaires français a rompu avec le « barrage républicain » et se rapproche du RN ; 2024 marque une accélération qualitative de cette porosité.
Le livre vise d’abord à documenter des faits (rencontres, décisions, réseaux), l’alerte démocratique découle des preuves réunies, pas l’inverse.
Méthode et position de l’auteur
Journalisme “citoyen”, ancré dans une longue fréquentation des arcanes économiques et patronaux, avec priorité aux pièces vérifiables et au recoupement.
Posture : la presse doit enquêter sur l’extrême droite plutôt que la normaliser par des débats d’opinion.
Institutions françaises, vulnérabilité démocratique
La Ve République favorise un pouvoir personnel fort et des contre-pouvoirs affaiblis, ce qui rend un basculement illibéral plus risqué qu’en régime parlementaire.
La crise démocratique se reflète aussi dans la concentration médiatique et la proximité entre fortunes et médias.
Patronat : logiques, fractures et évolutions
Le “patronat” est hétérogène (CAC 40 mondialisé, ETI/PME, secteurs régulés), mais un fil commun émerge : recherche de prévisibilité pro-business.
Du capitalisme “arbitre” (Trente Glorieuses) au néolibéralisme financier, le PDG devient relais des actionnaires ; depuis 2008, certains regardent des solutions plus dures.
RN : mutation et compatibilité pro-business
Abandon progressif des positions Frexit/anti-UE et multiplication de gages au monde économique (opposition à la “taxe Zucman”, C3S, etc.).
Tension stratégique : discours social vis-à-vis des classes populaires, mais signaux fiscaux et réglementaires favorables aux grands intérêts.
Médias et agenda public
Chez Bolloré, la séquence décrite va au-delà d’une “pluralité” : prises de contrôle, nominations, transformation de chaînes d’info en plateaux d’opinion, et déport de l’agenda.
Effet d’entraînement : des médias publics/privés reprennent thèmes et formats, diluant les faits au profit du commentaire conflictuel.
Cas et figures
Bolloré : stratégie d’emprise médiatique et éditoriale, précédents et liens avec d’autres groupes.
P.-É. Stérin : plan Périclès, financement d’écosystèmes d’influence, registre idéologique assumé.
Bernard Arnault : proximités, gestes publics (publicité, relations US), tropisme pro-business.
Comparaisons historiques et limites
Parallèle Chapoutot : en 1932-33, l’alliance des milieux d’affaires et d’un appareil médiatique hostile a “donné” le pouvoir ; similitudes d’architecture, contexte différent.
Angle manquant souligné par Mauduit : rôle des divisions de la gauche dans le risque démocratique, hier comme aujourd’hui.
Europe et contraintes extérieures
L’UE/BCE et les marchés sont des garde-fous imparfaits : ils peuvent contraindre, mais l’onde illibérale européenne les fragilise et des contournements sont possibles.
Si le RN gouvernait : frictions attendues
Court terme : normes, fiscalité de production, droit du travail, climat médiatique et judiciaire, image internationale et talents.
Contradiction probable entre attentes sociales de l’électorat populaire et cadeaux pro-business.
Pistes et garde-fous
Coalition des forces démocratiques, anti-concentration et garanties d’indépendance éditoriale, transparence des liens pouvoir-affaires, encadrement des cabinets d’influence.
Réarmer la presse d’enquête et la démocratie sociale pour restaurer des contre-pouvoirs effectifs.
Ouvertures intellectuelles
Dépasser le face-à-face État/marché par la logique des biens communs et un contrôle citoyen réel.
Revenir aux classiques (Hugo, Marx) et aux analyses contemporaines pour penser les liens capital/pouvoir dans des institutions adaptées.
Julien Devaureix :
Bonjour Laurent.
Laurent Mauduit :
Bonjour.
Julien Devaureix :
Monsieur Mauduit, pardon.
Est-ce que vous pouvez vous présenter brièvement, me parler de votre parcours, et m’expliquer quelles sont, selon vous, les lunettes avec lesquelles vous regardez le monde, comment elles sont teintées par votre parcours ?
Laurent Mauduit :
Moi je commence à prendre de l’âge, donc je suis d’une génération juste post-68. Quand j’avais 20 ans, je rêvais de changer le monde, et puis comme le monde n’a pas changé comme je l’espérais, je me suis dit que le journalisme était une bonne façon, à défaut de transformer le monde, de l’observer et de le décrypter pour les citoyens.
Je me suis dit que c’était une façon de garder les yeux ouverts et de garder mes valeurs. J’ai été journaliste dans un nombre considérable de quotidiens : j’étais au Quotidien de Paris à sa naissance, j’ai travaillé dans une agence de presse, ensuite j’ai été à la fondation de La Tribune, qui s’appelait à l’époque La Tribune de l’économie. Puis j’ai été à Libération, où j’ai été chef du service économique.
Ensuite, je suis rentré au Monde. C’était un peu mon idéal professionnel à l’époque. J’y ai été responsable de la politique économique française, puis rédacteur en chef des pages « Entreprises », puis directeur adjoint de la rédaction, avec comme patron de la rédaction Edwy Plenel. Ensuite éditorialiste.
J’étais très inquiet de l’entrée du groupe Lagardère au capital du Monde. Je trouvais que c’était une rupture dans l’histoire du journal, dans son indépendance. J’ai donc appelé les salariés actionnaires du journal à voter contre. Ceux qui défendaient cette position-là n’ont pas été entendus. J’avais dit que le risque, c’était que de la normalisation économique découle une normalisation éditoriale.
Moi-même, j’ai été victime de ça, j’ai été censuré. Quand j’ai été censuré, j’ai décidé de quitter Le Monde. Ça a été ensuite le début de l’aventure de Mediapart.
Par ailleurs, j’ai toujours eu une activité d’écrivain, parce que je trouve que ça prolonge bien l’activité de journaliste : parfois, on a envie de mettre en récit, en perspective. Donc j’ai cette double activité, journaliste et écrivain.
Julien Devaureix :
Et l’héritage, on va dire, politique, qui vient teinter votre regard de journaliste sur l’actualité en général ? Comment vous vous positionnez ?
Laurent Mauduit :
J’ai toujours considéré que le journalisme est un journalisme citoyen, au service des citoyens. Vous connaissez le formidable discours de Victor Hugo du 11 septembre 1848 : le droit de vote et la liberté de la presse sont deux valeurs consubstantielles, liées. Hugo dit dans ce discours : « Attenter à l’un, c’est attenter à l’autre. »
Pour une raison simple : pour exercer son droit de vote, il faut être un citoyen éclairé, éclairé donc par une presse libre. Ça a été mon fil à plomb : un journalisme radicalement démocratique.
Julien Devaureix :
Combien de livres avez-vous écrits ? Ça fait pas mal déjà.
Laurent Mauduit :
Celui-ci, c’est le vingtième.
Julien Devaureix :
Sur les derniers livres, il y a une question qui me semble traverser un peu votre travail : qui décide réellement, et au bénéfice de qui ? Est-ce que c’est quelque chose qui peut résumer vos préoccupations dans vos dernières enquêtes ?
Laurent Mauduit :
Oui. J’ai toujours eu le sentiment qu’on était, en France, dans une démocratie un peu à part par rapport aux grandes démocraties, notamment européennes. Par habitude, on qualifie notre système de « monarchie républicaine », et j’ai toujours trouvé que c’était un oxymore qui ne disait pas la vérité. Monarchie, oui ; républicaine, de moins en moins.
On est le seul grand pays en Europe qui a un système de pouvoir personnel très affirmé. Présidentialisme, moi j’ai envie de dire bonapartisme : un système dont la singularité est qu’un seul homme peut imposer sa volonté à tout un peuple, avec des contre-pouvoirs très faibles ou inexistants.
Dans mes recherches journalistiques, dans mes enquêtes, j’ai toujours ce souci-là : mettre en scène, décrypter ce système d’une démocratie anémiée. L’historien Pierre Rosanvallon parle d’illibéralisme. Je trouve que la France est vraiment un régime à démocratie très illibérale.
Julien Devaureix :
Et ça, c’est du fait du fonctionnement de la Ve République ?
Laurent Mauduit :
Oui, c’est le legs de l’Empire, du Second Empire, et de la Ve République, ce que Mitterrand appelle en 1964, dans son petit opuscule, Le Coup d’État permanent. Nous sommes toujours, même s’il y a eu des réformes constitutionnelles, dans ce système.
Ce que l’on vit aujourd’hui avec la fin du second quinquennat d’Emmanuel Macron incarne bien le pouvoir d’un homme seul. C’est d’ailleurs un peu le drame d’Emmanuel Macron : au début, ça a été pour lui une force, maintenant c’est une extrême faiblesse.
Julien Devaureix :
On voit aussi la difficulté liée à l’absence de culture du compromis, culture qui existe dans d’autres pays, du fait du fonctionnement du Parlement. Et on voit aujourd’hui ce que ça crée.
Laurent Mauduit :
Bien sûr.
Julien Devaureix :
Avec tout ce qu’on ne voit pas, les négociations en coulisses…
Laurent Mauduit :
L’absence de démocratie se diffuse à tous les secteurs de la vie publique. La situation dans laquelle se trouve la presse française est très révélatrice de cette démocratie anémiée.
La presse a été prise en main par des milliardaires dont la presse n’est pas le métier. On n’a pas connu ce qu’a été par exemple la situation de la presse allemande avec le groupe Bertelsmann : logique capitaliste de concentration, mais ce sont des industriels de la presse.
En France, qui contrôle la presse ? Un milliardaire du luxe, un milliardaire du BTP… C’est un système qui ressemble beaucoup à ce qu’on a vécu sous le Second Empire. Qui contrôle la presse au moment du Second Empire ? Le duc de Morny, demi-frère de l’Empereur, et un spéculateur, Jules Mirès. À l’époque, on spécule sur les chemins de fer en construction. Ils spéculent grâce à leurs journaux et mettent leurs journaux au service de l’Empereur.
Nous sommes dans un système assez voisin. Regardez ce que j’avais qualifié à l’époque de « capitalisme du Fouquet’s » : les grands patrons qui sont, le soir de la victoire électorale de Sarkozy, au Fouquet’s. Ce sont ces mêmes milliardaires-là qui sont maintenant les grands patrons de presse. C’est l’une des manifestations de cette démocratie de très faible intensité.
Julien Devaureix :
Donc « qui décide, qui influence, qui gouverne au final ? », c’est aussi le travail que vous avez fait dans votre dernier livre, qui s’appelle Collaboration, enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires.
La thèse peut se résumer comme cela, et je lis le début de la présentation du livre :
« Une partie des élites économiques françaises tisse depuis quelques années des liens avec l’extrême droite, jusqu’à s’y rallier parfois ouvertement. Depuis la dissolution de l’Assemblée en juin 2024, ce mouvement s’accélère : des chefs d’entreprise, grands et petits, renoncent au barrage républicain et se préparent à collaborer avec le RN et ses alliés. »
Votre enquête consiste à établir ce rapprochement, notamment parce qu’il n’est pas assumé au grand jour, et à le documenter pour réfléchir à ce qu’on en fait. On va essayer de poser tout ça, de dérouler la pelote.
Laurent Mauduit :
De poser tout ça, ressort par ressort, oui. Je voudrais juste m’arrêter sur un mot que vous avez prononcé : « enquête ». C’est le fil à plomb de mon travail. Ce n’est pas un livre de dénonciation : ensuite, les citoyens réagissent comme ils l’entendent à la lecture du livre.
Mais j’ai d’abord essayé, et j’espère qu’on m’en donnera crédit, de fournir des faits pour faire réfléchir les citoyens. À partir de ces faits, j’ai sans doute une morale dont on pourra parler, mais j’ai d’abord essayé de documenter ces collaborations dont je parle.
Julien Devaureix :
C’est intéressant, vous pouvez dire deux mots sur la méthode, pour qu’on comprenne par quel bout vous prenez les choses et pourquoi vous parlez d’« enquête » ?
Laurent Mauduit :
J’avais à l’esprit un enseignement de l’histoire qui est très important : l’extrême droite n’a jamais accédé au pouvoir dans le monde sans l’appui ou le consentement des milieux financiers.
L’Italie, Mussolini en 1922 : les puissances financières sont de son côté. Même chose pour les nazis en 1933 en Allemagne : ils n’accèdent au pouvoir que parce qu’ils ont tous les grands conglomérats industriels et financiers derrière eux. Plus récemment, le Chili, le coup d’État de Pinochet.
En voyant la montée progressive du Front National, devenu ensuite Rassemblement National, et avec l’alerte sur la fin du barrage républicain, je me suis demandé, au moment des élections législatives de juillet 2024 : est-ce que la jonction n’est pas précisément en train de se faire ? Et si c’est le cas, il faut la documenter.
Comment j’ai fait ? D’abord avec ma mémoire, parce que j’arpente depuis près de 40 ans les arcanes souvent obscures du capitalisme parisien, des grands groupes du CAC 40. Je savais déjà beaucoup de choses. Mais il fallait enquêter pour voir.
À l’époque, en juillet 2024, la presse s’emballe : « Les patrons sont-ils en train de se rapprocher du RN ? » Et la « preuve » avancée partout est la même : dans un grand restaurant parisien, un ancien grand patron, Henri Proglio, ex-patron de Veolia et d’EDF, a été vu déjeunant avec Marine Le Pen.
Je me suis dit : si c’est le seul indice, il est fragile. Proglio n’est déjà plus qu’un ancien grand patron, il n’a plus de fonction opérationnelle. À l’époque, il postulait pour être patron de Thales, mais ne l’était pas. Donc si la jonction se fait, il faut trouver d’autres indices.
Je me suis adossé à ma mémoire et j’ai commencé l’enquête.
Julien Devaureix :
Je voudrais commencer par le titre, Collaboration, puisque c’est évidemment un mot fort et connoté, en référence à la collaboration avec Vichy et l’Allemagne nazie. En creux, il y a l’idée que l’extrême droite et le RN en particulier seraient non républicains, voire fascistes.
On l’entend parfois, il y a eu des thèses là-dessus, d’autres enquêtes. Moi-même, j’ai fait des contenus en lien avec ça, pas directement sur le RN, mais sur l’extrême droite américaine.
C’est important de commencer par là, parce que ça vient teinter ce dont on va parler ensuite. Pourquoi, selon vous, le RN ne serait pas un parti acceptable, et pourquoi considère-t-on qu’il mettrait en danger l’État de droit ? Le RN se dit partie prenante de l’arc républicain, mais en face, on parle de barrage républicain.
On a vu à plusieurs élections que c’est entre autres pour ça que le RN a perdu, parce qu’en face de lui il y avait une coalition, notamment au second tour, qui a permis l’élection de Macron. Et on voit que ce barrage est en train de se fissurer, que cet argument pèse de moins en moins.
Le fait de désigner le RN comme fasciste ou non républicain ne semble plus faire peur à une grande partie des Français. Donc commençons par là : selon vous, quels sont les critères précis pour juger que le RN est non républicain ou mettrait fin, s’il arrivait au pouvoir, à l’État de droit, franchirait certaines lignes rouges, etc. ?
Laurent Mauduit :
D’abord, il faut avoir à l’esprit son histoire. Rappeler aux plus jeunes, qui n’ont pas forcément la connaissance de toute cette histoire, que c’est un parti fondé à l’origine par un tortionnaire de la guerre d’Algérie, Jean-Marie Le Pen, avec un ancien Waffen-SS, Pierre Bousquet. Les origines sont totalement en dehors de la République.
Ensuite, il ne faut pas tomber dans le piège de la communication de ce parti, qui répète depuis des années qu’il a fait sa « mue républicaine ». Si vous faites un travail de journaliste honnête, vous vous rendez compte assez vite que la fameuse « dédiabolisation » du Front National, devenu Rassemblement National, est une imposture.
Mediapart, dont je suis l’un des cofondateurs, documente sans arrêt cette question. Il y a un dossier sur la « dédiabolisation » avec une quarantaine d’articles. Vous les lisez, vous êtes impressionné par l’écart entre les effets de vitrine et ce qu’il y a dans les arrière-cuisines, qui montre qu’ils n’ont pas changé.
Le dernier article en date, il y a quelques mois, porte sur Caroline Parmentier, qui a été la responsable de la communication de Marine Le Pen pendant des années. Mediapart a retrouvé des prises de position écrites de sa part, sur de nombreuses années, racistes, xénophobes, antisémites, pétainistes. Et c’était elle qui, au sein du RN, avait la charge de la communication sur la « dédiabolisation ». Un paradoxe absolu.
Ce qui m’a importé aussi, c’est que cette position – dire qu’ils n’ont pas changé – a longtemps été celle de l’une des dirigeantes du MEDEF, Laurence Parisot. Je rappelle dans le livre qu’elle publie à la fin des années 2000 un petit ouvrage qui s’appelle Un piège bleu Marine, dans lequel elle justifie la position du patronat, le barrage républicain.
Elle y dit : il faut le faire parce qu’ils n’ont pas changé. Et je trouve que maintenant, il y a tellement de preuves sur la table que si, au sein du patronat, on pense que Laurence Parisot n’a pas dit vrai, il faudrait le documenter. Or la seule documentation disponible atteste que la « dédiabolisation » est une opération de communication.
Les dérapages sont permanents, qui montrent la réalité d’un parti qui reste xénophobe, islamophobe, qui désigne l’étranger comme bouc émissaire, et remet sans arrêt en cause le principe d’égalité, qui est l’article 1er de notre Constitution, la valeur la plus forte du pacte républicain.
La démonstration du caractère dangereux de ce parti est quotidienne.
Julien Devaureix :
C’est toujours compliqué, parce qu’il faut prendre le temps d’aller dans le détail, d’aller regarder ces articles et ces déclarations. On ne va pas faire l’épisode autour de ça, mais c’est important de poser ce postulat de départ.
Peut-être aussi par rapport aux menaces sur l’État de droit, à partir de choses qui ont été prononcées par certains… Donc le côté « non républicain », entre guillemets.
Laurent Mauduit :
Vous savez, il y a eu dans la presse, pendant très longtemps, une position de principe très forte, qui a malheureusement été abandonnée par beaucoup de journaux : l’extrême droite n’est pas un objet de débat, c’est un objet d’enquête.
Donc il faut documenter, aller chercher, aller voir ce qui se passe dans les arrière-cuisines, les relations avec les banques russes, la proximité éventuelle avec Poutine. C’était la position du Monde à l’époque où j’y travaillais : on ne discute pas avec le racisme, le racisme n’est pas un objet de débat, c’est un délit. Donc on enquête.
Cette position s’est progressivement fissurée. Le paradoxe, c’est que ce sont maintenant les médias d’extrême droite qui tiennent pour l’essentiel l’agenda du débat public. On débat sans arrêt des thématiques de l’extrême droite. On les prend au sérieux.
Prenez la thématique raciste et xénophobe du « grand remplacement », de la « submersion » par l’islam. C’est devenu un objet de débat, alors qu’avant, il n’y avait que quelques intégristes d’extrême droite pour défendre cette théorie absolument anti-scientifique. Désormais, même l’audiovisuel public, sur France Info, organise des débats sur le « grand remplacement ».
Julien Devaureix :
On pourra y revenir après, sur les stratégies médiatiques. J’ai une autre question qui m’a tracassé. Puisqu’on va discuter des liens spécifiquement entre le patronat et l’extrême droite, sujet du livre, j’aimerais votre avis sur ce point.
J’ai du mal à comprendre la grille de lecture gauche/droite, voire républicain/non républicain, quand on parle du patronat. C’est quoi un patron républicain ? C’est quoi un patron de gauche ?
Quand un patron, notamment d’une grosse boîte ou d’un grand groupe coté, fait son travail, sa préoccupation va être de faire en sorte que sa boîte tourne et de faire du profit. Donc quelque part, la politique ou la morale n’a pas vraiment sa place, c’est plutôt un milieu amoral.
C’est parfaitement illustré aujourd’hui aux États-Unis : dès qu’on comprend que le pouvoir a tourné, que Trump a les moyens de peser, on prête allégeance. Dans toutes les boîtes tech, il y a cette réunion avec toutes les GAFAM autour de la table qui complimentent allègrement le président.
Donc la préoccupation, c’est de continuer à faire tourner le business, peu importe républicain ou pas, tant qu’on peut faire son job. Est-ce que l’objectif des grands patrons ce n’est pas, d’une part, de se mettre bien avec le pouvoir en place, quel qu’il soit, et dans certains cas de pousser le pouvoir dans un sens qui les arrange ? Et est-ce que ça n’a pas toujours été le cas ?
Laurent Mauduit :
Votre questionnement est légitime. On ne peut pas y répondre de manière satisfaisante sans observer comment le capitalisme bouge. Le capitalisme n’est pas immuable, il y a différentes formes d’organisation.
Si vous prenez les formes récentes d’évolution du capitalisme en Europe continentale, il y a d’abord, après la Libération et pendant les Trente Glorieuses, ce capitalisme des Trente Glorieuses. Le rôle d’un grand patron dans les entreprises, à cette époque, c’est une sorte de Bonaparte ou d’arbitre, qui arbitre entre des intérêts différents :
ses salariés, qui veulent plus de salaire,
ses clients, qui veulent des produits de qualité au prix le plus faible possible,
ses actionnaires, qui veulent des dividendes.
Selon le climat politique du moment, le rapport de force du moment, l’arbitrage se fait dans un sens ou dans l’autre. C’est une époque particulière, où il y a des formes de compromis entre le capital et le travail.
Julien Devaureix :
Avec un rapport de force où les syndicats sont forts.
Laurent Mauduit :
Bien sûr. C’est l’époque où le vieux syndicaliste de Force ouvrière, André Bergeron, dit qu’il y a « du grain à moudre ». Il y a encore une démocratie sociale, un dialogue entre employeurs et employés, et de la croissance.
Du coup, c’est une époque où certains patrons, dans ce jeu de forces, ont une forme de latitude. Il y a des patrons, tout patrons qu’ils soient, qui se disent « de gauche ». On peut contester, dire que c’est une gauche particulière, mais si vous regardez l’entourage patronal de François Mitterrand dans les années 80, il y a toute une galaxie de patrons, pas seulement dans le secteur public.
Seydoux, le patron de Pathé, Jean Peyrelevade, et d’autres. Ce sont ceux qui vont aider à l’émergence de la Fondation Saint-Simon, par exemple, un courant proche de la CFDT.
Julien Devaureix :
Ce que je veux dire, c’est que ça reste extrêmement marginal. Même si un patron vote une époque pour le Parti socialiste, ce qu’on lui demande, c’est de faire en sorte que l’entreprise fonctionne, parfois en jouant des rapports de force pour que les usines continuent à tourner.
Laurent Mauduit :
Certes, mais la souplesse du capitalisme des Trente Glorieuses permet ce type de comportement. Si vous regardez ensuite le capitalisme néolibéral, qui commence à prendre forme en Europe à partir du milieu des années 80, j’ai observé, en tant que journaliste, qu’il n’y a plus ce jeu de force entre salariés, actionnaires et clients.
Le PDG devient le représentant exclusif des actionnaires. Et ce qui a été spectaculaire, c’est la façon dont ce système a conduit tous les grands patrons à dire publiquement ce que les marchés financiers attendaient d’eux. Ils sont devenus des perroquets du CAC 40, répétant les mêmes évidences, ou les mêmes fausses évidences.
Il n’y a plus eu de patrons se revendiquant de la gauche, progressivement tous les grands patrons ont dit les mêmes choses, et en plus ils devenaient inaccessibles, protégés par des armadas de communicants. Il y a eu une forme de tyrannie des marchés financiers, le « There Is No Alternative » de Thatcher.
Julien Devaureix :
Ce que je veux mettre en avant, c’est que, de tout temps, à l’intérieur du système capitaliste, plus ou moins libéralisé et plus ou moins équilibré, il y a cette préoccupation : faire en sorte que le business tourne.
Dans un monde où la priorité est donnée au capital, aux actionnaires, il paraît logique de se tourner vers ceux qui vont être à notre avantage : forces du marché, décideurs politiques. C’était le cas dans les années 30 en Allemagne : on s’est demandé quel parti allait permettre de continuer à faire du business, on a eu peur des communistes qui menaçaient la propriété privée, on s’est tourné vers les nazis.
Aujourd’hui, on pourrait dire qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que les patrons se rapprochent du premier parti de France.
Laurent Mauduit :
Oui. Ce que vous dites est exact. Et il faut ajouter que le néolibéralisme est entré en crise à partir de 2008–2010, qu’il ne génère pas les profits espérés.
Dans certains milieux financiers, surtout aux États-Unis, il y a alors l’idée d’une accélération de la déréglementation commencée avec le néolibéralisme, sur tous les plans : fiscal, social, boursier. Vous connaissez ce qu’a été la politique économique française, menée par la gauche comme par la droite.
Et là, surgit une réflexion : la liberté totale. Dans la conception française de la démocratie, celle des Lumières, le principe est la liberté, mais ensuite la loi fixe les limites de cette liberté. Prenez la liberté de la presse, la loi du 29 juillet 1881 : l’article 1 est très libéral, « l’imprimerie et la librairie sont libres », et les articles suivants fixent les limites : injure, diffamation, racisme, antisémitisme, etc.
Ce qui commence à émerger aux États-Unis au moment de la crise financière, c’est : liberté totale, plus de freins. Le libertarianisme.
Julien Devaureix :
Libertariens, oui.
Laurent Mauduit :
Libertariens, qui n’étaient pas forcément au départ une idéologie d’extrême droite, il y a plusieurs courants, certains presque anarchistes. Mais ce libertarianisme-là prend une tournure ultra-réactionnaire.
On pourra revenir sur ses conséquences : franchir un pas de plus dans la dérégulation, y compris sociale. Certains grands patrons en viennent à se dire qu’il faudra peut-être sortir des règles de la démocratie, parce que la démocratie freine l’accumulation du capital. Ce sera peut-être socialement très impopulaire, il faudra peut-être des gouvernements autoritaires. Ça se rajoute à ce que vous décriviez.
Julien Devaureix :
C’est intéressant de poser le cadre. Je voulais y revenir plutôt à la fin, mais allons-y, et on reviendra ensuite au RN.
Parce qu’autour de cette tension libertés/démocratie, il y a cette phrase de Peter Thiel qui se pose la question de savoir si la démocratie ne serait pas un frein à la liberté, en tout cas à la liberté d’entreprendre.
Laurent Mauduit :
Je le dis dans le livre, et j’en donne les références : il écrit dans un billet de blog, il y a plus de vingt ans, qu’il est arrivé à la conviction que la liberté, au sens où lui l’entend, est devenue incompatible avec la démocratie.
Je prolonge cette réflexion en citant un blogueur californien qui l’a beaucoup inspiré, Curtis Yarvin, qui va jusqu’à dire que la démocratie est proche, en réalité, du nazisme. Il y a là tout un bouillonnement ultra-réactionnaire qui émerge aux États-Unis à cette époque. Vu de France et d’Europe, on n’y prend pas garde, on pense que la tech californienne, ce sont des milieux progressistes proches du Parti démocrate.
Et puis, tout à coup, on découvre avec stupéfaction le salut hitlérien de Musk le jour de l’investiture de Trump, en se disant que c’est le geste d’un bouffon dangereux. Mais c’est beaucoup plus que ça : c’est l’aboutissement d’une histoire, d’une genèse intellectuelle.
Julien Devaureix :
Qui mène à ce qu’on a aujourd’hui : Trump, Peter Thiel, la « PayPal Mafia », etc. Je renvoie aux autres épisodes de Sismique sur le sujet.
C’est intéressant de rester sur ce cadre idéologique, plutôt américain, qui influence aussi l’Europe, notamment via des financements, via un soutien. On voit à quel point Musk et d’autres viennent faire des déclarations en Europe, interviennent, poussent certains partis. Steve Bannon le dit explicitement : « On rencontre les Le Pen, les Milei, les Orbán, etc. »
Laurent Mauduit :
Oui, c’est le tour d’Europe d’Elon Musk pour rencontrer les partis d’extrême droite, essayer de les fédérer et de les consolider.
Julien Devaureix :
Ce qui est intéressant dans la déclaration de Peter Thiel, c’est que ça illustre une problématique absolument pas nouvelle. Le débat liberté/démocratie était déjà là pendant la Convention, après la Révolution.
Marx, par exemple, pointe une contradiction centrale dans les démocraties libérales : en temps de crise, le choix se fait entre propriété privée et souveraineté populaire, et généralement, c’est la propriété privée qui gagne. Cela explique que pendant les crises, comme dans les années 30, la propriété l’emporte au détriment du peuple, etc.
Ce débat réémerge à chaque fois qu’il y a des crises économiques, et ça peut expliquer pourquoi l’extrême droite américaine prend le pas, et pourquoi on commence à se dire : ce qui va compter, c’est le pouvoir d’achat, quitte à perdre quelques libertés. Ce discours est instrumentalisé.
Vous pouvez réagir à ça. Et sur le libertarianisme, il est intéressant de constater que le RN ne s’en réclame pas. Quand on les interroge sur cette idéologie, ils disent plutôt : « Nous sommes un parti qui va s’occuper du peuple, des petites gens, notre programme n’est pas de tout déréguler. »
Laurent Mauduit :
Oui, mais il faut observer qu’ils bougent. Depuis 2022, et même avant, ils ont compris qu’ils ne gagneraient jamais s’ils restaient sur une posture étatiste, souverainiste, anti-européenne, et du même coup un peu anti-grand patron.
Ils ont beaucoup bougé. Ils ont bien observé Éric Zemmour en 2022 : il est partisan de la théorie raciste du grand remplacement, ça ne choque pas certains grands patrons qui vont le rencontrer, parce qu’il est très libéral en économie, à la différence du RN.
Jusqu’à cette époque-là, le RN est pour le Frexit, il fait peur aux grands patrons en disant « on va sortir de l’euro, on va sortir de l’Europe ». On se souvient du débat avec Macron. Le RN ne répond pas aux deux exigences des patrons vis-à-vis des politiques : être pro-Europe et pro-business.
Et le RN fait bien comprendre qu’il va bouger. Vous pouvez observer que depuis la sortie de mon livre, les choses se sont encore accentuées. La mutation s’est prolongée. Regardez la position de Bardella vis-à-vis des grands patrons : il n’arrête pas d’avoir une posture de courtisan.
Ils s’engagent très nettement contre la taxe Zucman, dont ne veulent pas Bernard Arnault et les grands patrons du CAC 40. Ils ont fait voter un amendement, dans le cadre du débat budgétaire, pour la suppression d’une taxe, la contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S). C’est une taxe que paient les entreprises qui font plus de 18 millions de chiffre d’affaires, donc ça ne concerne pas les PME, uniquement les grandes, et qui rapporte environ 5 milliards d’euros. Ils ont fait voter un amendement pour la supprimer.
Ils n’arrêtent pas de donner des gages. Ils tombent le masque. Ce qui leur causera sans doute, dans leurs troupes, quelques problèmes, parce que certains électeurs populaires ne comprendront pas pourquoi on fait autant de cadeaux fiscaux aux grands patrons.
Julien Devaureix :
C’est intéressant de préciser ça, si vous avez les éléments en tête, parce que pour l’instant, c’est plutôt discret. Le discours du RN se concentre sur des propositions populaires, voire populistes, en direction des petites gens, ceux qui ont de petits revenus, qui galèrent, souvent sur des territoires anciennement communistes.
Ils disent : « On ne va surtout pas voter la réforme des retraites », ils ont un programme très généreux, au risque de creuser la dette. Ce que vous dites, c’est qu’en coulisses, il y a des discussions qui se font avec le patronat. Les patrons sont écoutés pour exprimer leurs souhaits, en échange de leur soutien.
Mais pour l’instant, c’est discret : pas d’affichage massif. On ne voit que très peu ces liens.
Laurent Mauduit :
Oui, mais là, c’est précisément pour ça que je dis qu’ils tombent le masque. L’aspect le plus spectaculaire, c’est la position du RN sur la taxe Zucman. Tout le débat politique de cette rentrée 2025 se concentre là-dessus.
Tout le monde comprend que c’est une taxe qui frappe une catégorie minuscule, les ultra-riches, environ 1 600 personnes. La démonstration est spectaculaire : ils se sont tellement enrichis qu’on ne reprendrait qu’une toute petite partie de l’enrichissement des dix dernières années.
Le RN entre dans le débat et se fait le protecteur des ultra-riches. C’est un message totalement inverse à celui qu’ils adressent « aux petites gens », dans leur langage. C’est très symbolique.
Julien Devaureix :
Est-ce qu’en réalité, ce n’est pas simplement la gauche, et en particulier l’extrême gauche et La France insoumise, qui fait peur au milieu d’affaires et qui pousse l’ensemble du milieu d’affaires à se dire « tout sauf la gauche » ?
Je sais bien qu’il y a des personnes qui sont réellement à l’agenda du RN, on va y revenir, mais l’ensemble du patronat serait plutôt opportuniste, en disant : tout sauf la gauche.
Laurent Mauduit :
C’est très intéressant de se replonger dans les années 30. Le programme du Front populaire n’est pas révolutionnaire. Léon Blum le répète sans arrêt : il ne veut pas la révolution, il veut des réformes. Il est même, sur certaines réformes, assez timide, et très précautionneux au plan international, par exemple sur la guerre d’Espagne.
Il donne des gages pour rassurer. À l’époque, ce ne sont pas les « milieux financiers », on parle des 200 familles. Mais si vous lisez la presse patronale, ou plutôt la presse de l’époque, qui est la plus corrompue que la France ait connue, on lit : « ce sont les soviets qui arrivent ».
Blum se bat en répétant : « Ce n’est pas la révolution. »
On a souvent cité une phrase attribuée au patronat : « Plutôt Hitler que le Front populaire. » La formule n’est pas attestée historiquement comme telle. On la trouve dans une lettre du parti communiste allemand adressée à Maurice Thorez, dans laquelle elle est rapportée, sans qu’on sache exactement à qui elle est attribuée. Mais elle résume bien la philosophie de l’époque :
Ils ne veulent pas de la gauche. Ils sont terrorisés par la gauche ou par le mouvement social, ou bien ils les haïssent. Et cette réaction va enclencher une dynamique poussant le patronat, très composite, vers la droite, puis la droite de la droite, puis l’extrême droite, et finalement jusqu’à Vichy.
Je trouve que la comparaison est éclairante. Si vous regardez le programme du Nouveau Front populaire de juillet 2024, vous pouvez ne pas être d’accord avec ce programme, mais ça reste un programme réformiste.
Demandez-vous : est-il plus radical que le programme socialiste de 1981, celui des 110 propositions ? Il est beaucoup moins radical, il n’y a pas de nationalisations. C’est un programme de redistribution par l’impôt, une vieille tradition de la gauche.
Julien Devaureix :
Donc il n’en faut pas beaucoup, finalement, pour faire office de repoussoir.
Laurent Mauduit :
Oui, et il faut nuancer les choses : Mélenchon a été sénateur socialiste pendant vingt ans. Parler « d’ultra-gauche », c’est ignorer ce qu’est vraiment l’ultra-gauche. Si l’on veut utiliser ce mot, il faut dire quelles mesures sont « ultra ».
Ça dit quelque chose de l’air du temps : on jongle avec des mots qui n’ont plus de sens.
Regardez la position de Bernard Arnault dans ce débat sur la taxe Zucman : il qualifie Gabriel Zucman de « pseudo-universitaire ». Il y a beaucoup de morgue dans cette formule, alors qu’il est professeur à Berkeley et à l’École normale supérieure, deux pôles d’excellence en économie. Il y a un aspect presque trumpiste dans cette posture patronale, chez certains grands patrons.
Julien Devaureix :
On va aller dans le détail pour parler des liens concrets, parce que le livre est dense là-dessus. On a passé du temps à poser ces questions de fond, mais il y a des liens concrets entre certains patrons et le RN, et une évolution de ces liens.
En distinguant deux types de motivations, peut-être :
ceux qui, parmi les grandes fortunes ou les grands patrons, soutiennent vraiment activement la montée du RN, par idéologie ;
ceux qui le font par intérêt, ou parce que le vent tourne, ou en tout cas qui ne s’y opposent plus.
On peut peut-être commencer par les seconds, parce que, selon vous, concernant la relation entre patronat et extrême droite, on a une évolution. Vous avez déjà parlé de la fin du barrage républicain, qui s’est faite progressivement, avec notamment le livre de Laurence Parisot, puis ce moment 2024 où vous dites que les masques tombent.
Est-ce que vous pouvez raconter ce basculement, en citant des éléments de votre enquête qui montrent que, clairement, il y a plus de liens qu’on ne le pense, que ça discute, que ça négocie, même si c’est discret ?
Laurent Mauduit :
Il y a une mutation assez lente. Ce qu’il faut avoir à l’esprit, et ce que je documente dans le livre, c’est qu’il y a toujours eu, au sein du patronat français, des tendances très réactionnaires.
Je cite les années 60 : à un moment donné, tous les dirigeants du CNPF, l’ancêtre du MEDEF, sont quasiment tous monarchistes. Je donne d’innombrables exemples.
Mais dans ces années 60, 70, même 80, l’affirmation d’une proximité avec l’extrême droite ne se fait pas au grand jour. Il y a un racisme social : pour les grands patrons, les gens de l’extrême droite sont des ploucs, ce n’est pas le même monde. Ils se tiennent à distance.
Et surtout, on n’affiche pas une proximité. Les dirigeants du Front National puis du RN sont considérés comme infréquentables à cause du passé, de Vichy. On ne s’affiche pas avec eux. Il peut y avoir des rencontres, mais elles sont secrètes.
La position officielle, c’est le barrage républicain. En 2002, le président du MEDEF Ernest-Antoine Seillière appelle à voter Chirac, comme le font tous les grands patrons connus de la place de Paris à l’époque : Maurice Lévy, patron de Publicis, Michel Pébereau, patron de BNP Paribas, etc.
En 2012, Laurence Parisot poursuit cette ligne, de manière encore plus radicale puisqu’elle la documente par un livre. Puis ça se fissure. Et le barrage républicain s’effondre en juillet 2024.
Julien Devaureix :
Vous pensez que dans les années 2000–2010, c’est une question d’éthique, de valeurs morales, ou que c’est parce qu’à cette époque-là le programme du RN n’est absolument pas en faveur du patronat et que ceux qui sont au pouvoir leur conviennent ?
Laurent Mauduit :
Les deux se conjuguent.
En 2024, il y a une accélération d’autant plus facile que le RN bouge. Le RN abandonne la posture souverainiste, pro-Frexit, etc. Chacun fait un pas vers l’autre, et ça devient possible.
Je pense que la force de ma démonstration, c’est qu’au-delà de la fin du barrage républicain, on arrive à un système de rapprochement, de connexions. Le monde devient poreux. Ce ne sont pas quelques passerelles, c’est beaucoup plus que ça.
Je le documente précisément. Je peux donner beaucoup d’illustrations de cette cohabitation, de ces collaborations, avec un « s ».
Il y a par exemple un patron d’extrême droite, dont on parlera peut-être tout à l’heure, qui est Pierre-Édouard Stérin, une sorte de Bolloré en plus jeune. Il est très connu comme patron d’extrême droite, puisqu’il a un plan pour faire gagner l’extrême droite, un plan financier.
S’il a des problèmes de financement, il peut s’adosser à Eurazeo, le plus grand fonds d’investissement français, créé à l’origine par la banque Lazard, la banque la plus chic du capitalisme parisien. Il est aussi accompagné dans certaines opérations par la Banque publique d’investissement. La BPI, cogérée par la direction du Trésor et la Caisse des dépôts.
Autre exemple : une femme qui a un rôle dans la vie patronale, Sophie de Menthon, qui dirige un mouvement patronal qui s’appelle Ethic, créé à l’origine par Yvon Gattaz, ancien président du MEDEF.
Elle s’est fait la spécialité, depuis un an et demi ou deux ans, de ramener, de rabattre des grands patrons vers Marine Le Pen. D’être une sorte d’intercesseuse – j’ai employé le terme d’entremetteuse, elle a répondu : « j’assume ».
Elle est connue comme étant d’extrême droite. Son bras droit, jusqu’à sa mort il y a quelques mois, était Loïk Le Floch-Prigent, patron sulfureux d’Elf, condamné dans le scandale Elf, qui a ensuite viré à l’extrême droite et a été conseiller politique d’Éric Zemmour.
Pour jouer ce rôle de rabatteuse, elle doit avoir une crédibilité sur la place de Paris. Comment l’a-t-elle obtenue ? En tenant, une fois par mois, un grand colloque dans un lieu très chic de la capitale, le Cercle de l’Union interalliée, place de la Concorde, où elle fait défiler des orateurs très connus : un jour le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, le lendemain Patrick Pouyanné, le patron de TotalEnergies…
Les gens savent qu’elle est d’extrême droite, mais ils viennent quand même. Cette porosité est très révélatrice.
Julien Devaureix :
Il n’y a plus de diabolisation.
Laurent Mauduit :
Il n’y a plus de diabolisation dans ces milieux.
Finalement, à partir du moment où le RN est le premier parti de France, et où beaucoup se disent : « est-il vraiment républicain ou pas, on ne sait pas trop », il n’est plus diabolisé, notamment sous l’effet d’un travail médiatique. Bon, on parle avec l’extrême gauche, on parle avec la gauche, on parle avec la droite, on parle aussi avec le RN.
Le barrage s’est effondré, on ne met plus de distance. Vous évoquez aussi, dans le livre, la rencontre entre Patrick Martin, président du MEDEF, et Marine Le Pen, qui est l’un des seuls à avoir accepté de vous en parler. Qu’est-ce qui s’y est dit ?
PARTIE 2
Julien Devaureix :
Ceci est la deuxième partie d’une conversation avec Laurent Mauduit, journaliste, cofondateur de Mediapart, sur le rapprochement entre une partie des milieux d’affaires et le RN.
Si vous avez raté la première partie, je vous conseille évidemment de commencer par là. Bonne écoute.
On en était à cette idée que, dès lors que le RN est le premier parti de France, qu’il n’est plus vraiment diabolisé, que certains se disent qu’il sera peut-être « républicain », les barrières tombent. « Je parle à l’extrême gauche, à la gauche, à la droite, je parle aussi au RN. »
Vous parlez aussi, dans le livre, de cette rencontre entre Patrick Martin et Marine Le Pen, et vous dites que c’est un des seuls qui a accepté de vous raconter cela. Qu’est-ce qu’il s’est dit ?
Laurent Mauduit :
Quand je commence le livre, beaucoup de gens refusent de me parler, il y a un barrage anti-enquête. Le président du MEDEF, lui, accepte de me rencontrer.
Je lui fais dire, parce que j’avais eu une intuition, qu’alors qu’il réunit le 1er juillet au soir, après le premier tour des législatives, ses troupes pour débattre de la position à prendre pour le second tour – faut-il, ou non, rencontrer les dirigeants du RN ? – il y a en fait déjà quelqu’un au MEDEF, Éric Trappier, président de la Fédération de la métallurgie et patron de Dassault Aviation, qui mène la bataille depuis plusieurs mois en disant : « Il faut aller au contact du RN, il faut les connaître. »
Le débat officiel de ce soir-là, au comité exécutif du MEDEF, c’est : « Faut-il rencontrer les dirigeants du RN ? » Or je révèle que Patrick Martin, lui, a déjà répondu pour lui-même, en secret, à la question, puisqu’il a déjà rencontré Marine Le Pen.
À l’époque, c’était le début de mon enquête.
Julien Devaureix :
Et ils se sont dit quoi, en fait ? C’est aussi pour comprendre, en une phrase, le deal implicite, s’il y en a un, entre les dirigeants du RN et le patronat.
Laurent Mauduit :
Je ne sais pas. Il n’a pas voulu me dire ce qu’ils s’étaient dit. Il a fait courir le bruit que la rencontre s’était mal passée, ce qui est à mon avis une posture habile.
Mais je pense que le début des conversations qui commencent alors, puisque les contacts vont se multiplier, tient à un sentiment qui domine chez beaucoup de grands patrons :
Avec la gauche, en l’occurrence le Nouveau Front populaire, il y a un programme assez arrêté. Ils ont un programme, ils ne bougeront pas, donc avec eux on ne pourra rien faire. Tandis que le RN, qui est en train de muer, on peut peut-être l’accompagner et le pousser dans le « bon sens ». C’est, en tout cas, le sentiment qui domine.
Julien Devaureix :
Quand on parle du patronat, c’est intéressant de définir ce que ça englobe : il y a les grands patrons milliardaires, les patrons du CAC 40, qui ne sont pas tous ultra-riches, il y a les ETI, les PME, le MEDEF…
Comment vous évaluez la dynamique au sein de ces différentes composantes ?
Laurent Mauduit :
C’est une couche sociale très hétérogène. C’était déjà le cas au moment du Front populaire.
Je rappelle dans le livre que les 200 familles sont emmenées par le régent de la Banque de France, François de Wendel. Après les grèves de mai-juin 1936, qui précèdent même l’arrivée au pouvoir du Front populaire, il est pour pactiser avec le mouvement social et signer les accords de Matignon.
Le petit patronat, lui, vit cela comme une trahison : « il ne fallait pas accepter les congés payés, ça va mettre les entreprises par terre ». Il y a une guerre fratricide au sein du patronat.
Aujourd’hui, on n’en est pas encore à ce stade-là, mais on voit bien que dans le patronat, il y a les ultra-riches, les très grands patrons – essentiellement ceux du CAC 40 – très internationalisés, qui ont des filiales aux États-Unis, qui ont très fortement profité des baisses d’impôts de Trump. Et puis il y a un petit patronat qui reste dans une tradition, disons, très colérique parfois.
Mais entre ces différentes fractions du patronat, il y a le même trait d’union qu’à l’époque du Front populaire : avec l’extrême droite, on peut peut-être s’arranger, s’accommoder. Pour certains, il s’agit de se résigner à essayer de limiter la casse. Pour d’autres, ce n’est pas sans enthousiasme.
Julien Devaureix :
Avec la peur de la crise économique, de la dette, etc.
Je voudrais qu’on parle de Vincent Bolloré, qui est un personnage central dans cette histoire. Lui, pour le coup, n’est pas vraiment méconnu ni caché, il y a beaucoup d’enquêtes à son sujet, vous en parlez.
Expliquez-moi ce que vous avez compris de sa stratégie, de son idéologie, ce qui la sous-tend. Si je comprends bien, ce n’est pas uniquement par intérêt économique. Et quel rôle joue-t-il dans les médias, et plus largement dans ce qui se passe sur le traitement de l’information et des sujets dont on parle depuis tout à l’heure, qui participent à la banalisation et à la normalisation de l’extrême droite ?
Laurent Mauduit :
Je pense que beaucoup de journaux – je m’englobe aussi là-dedans – ont manqué de vigilance.
Vincent Bolloré a toujours eu une posture publique rassurante : « Je suis peut-être un raider, les raids peuvent être énergiques ou chaotiques, il y a des fâchés, des trahis, mais je suis démocrate-chrétien », il le répète, y compris devant deux commissions d’enquête parlementaires ces dernières années.
En réalité, il y a beaucoup de signes qui suggèrent qu’il fait sa mue depuis longtemps. Il y a une obsession : prendre d’assaut des grands médias. On a oublié qu’il fait un raid sur le groupe Bouygues en 1996, avec une obsession : TF1, la filiale, la pépite. Il ne va pas y arriver. Ensuite, il y aura l’obsession : comment rebondir ?
On connaît la suite : prise de contrôle progressive de Vivendi, puis, via Vivendi, prise de contrôle de Canal+ et d’iTélé, qu’il rebaptise CNews.
Il y a un manque de vigilance sur la prise de contrôle d’iTélé. Quand iTélé passe sous sa coupe, il nomme comme responsable de la rédaction un jeune homme qui n’a pas beaucoup d’expérience, mais qui a un nom : Guillaume Zeller. Petit-fils du général André Zeller, l’un des putschistes de la guerre d’Algérie.
On ne s’en inquiète pas assez. Vous pourriez me dire : « Le petit-fils n’est pas responsable de ce qu’a fait le grand-père. » Sauf que le petit-fils revendique l’héritage intellectuel et politique du grand-père. Il écrit des billets de blog sur Boulevard Voltaire, le site d’extrême droite de Robert Ménard, notamment un texte de réhabilitation de Paul Aussaresses, le général qui a théorisé la torture en Algérie.
Il nomme donc comme responsable de la rédaction quelqu’un qui est notoirement ancré à l’extrême droite, à la vieille extrême droite pro-OAS. C’est un signe très fort.
Il installe ce jeune homme contre la rédaction, qui entre alors en grève, une grève très courageuse. Mais personne n’aide cette rédaction, et surtout pas la puissance publique.
C’est le début de l’histoire. Ensuite, il va construire un groupe de médias de plus en plus important : OPA sur le groupe Lagardère, prise de contrôle de Paris Match, du Journal du Dimanche et d’Europe 1, constitution d’un conglomérat gigantesque. Sans parler d’Hachette, géant mondial de l’édition.
Il franchit un pas sans précédent depuis l’entre-deux-guerres dans la prédation de la presse. Pendant vingt ans, on a connu des milliardaires qui rachetaient des journaux, y compris de presse indépendante : Le Monde, Libération, etc. Là, ce n’est pas juste un milliardaire qui s’achète une danseuse, c’est autre chose.
C’est la mise au service d’un groupe de médias pour faire la campagne de l’extrême droite. CNews commence à le faire, puis d’autres médias s’agrègent, souvent avec violence. Le Journal du Dimanche : rédaction purgée, nomination de Geoffroy Lejeune, ancien directeur de Valeurs actuelles et proche d’Éric Zemmour, à la tête du journal. Partout, des rédactions chassées, et partout des campagnes xénophobes, racistes.
Le seul précédent, dans l’histoire française contemporaine, c’est François Coty, parfumeur fasciste, admirateur de Mussolini, qui rachète Le Figaro en 1922, crée ensuite une ligue d’extrême droite, Solidarité française, et met Le Figaro au service de sa ligue.
Ce qui est choquant aujourd’hui, c’est d’abord la mise en cause d’un droit fondamental des citoyens : le droit de savoir, le droit à une information libre. Ensuite, ils piétinent la loi, parce que la fréquence dont profite CNews est une fréquence publique, adossée à un cahier des charges qui prévoit explicitement qu’il n’y a pas de « chaîne d’opinion » : ce sont des chaînes d’information soumises à une obligation de pluralisme. Or ce pluralisme est bafoué quotidiennement, sans réaction réellement ferme de la puissance publique.
Julien Devaureix :
Est-ce que vous pouvez nous parler de cette stratégie de prise de contrôle ? Il n’y a pas un document qui aurait fuité, qui établirait qu’il y a un plan écrit noir sur blanc, c’est plutôt qu’on constate des prises de contrôle agressives, qu’on met à la tête de ces rédactions des gens d’extrême droite ou de droite radicale, qui parfois s’en revendiquent ouvertement.
Au niveau du traitement éditorial, des programmes, des stratégies médiatiques, qu’est-ce qui, selon vous, apporte la preuve de cet agenda, de cette ambition de faire monter l’extrême droite ?
Laurent Mauduit :
Il suffit de se mettre devant CNews et de regarder.
Le principe du journalisme, c’est de produire des faits, de les mettre sous les yeux des citoyens pour qu’ils se forgent leur opinion. Là, il n’y a plus de faits. On bascule dans le commentaire, dans l’opinion.
L’opinion tue l’information. On discute de tout, y compris des choses les plus abominables. C’est un renversement de ce qu’est la presse et de sa mission démocratique.
Il y a une jurisprudence européenne établie à la Cour européenne des droits de l’homme, dans un arrêt concernant The Guardian, qui définit la presse comme le « watchdog » de la démocratie, le chien de garde. L’expression n’est pas élégante, mais elle dit bien ce qu’elle veut dire : la mission de la presse est d’alerter les citoyens, de les informer, donc de produire des faits.
Prenons un exemple : la condamnation récente de Nicolas Sarkozy. Les faits sont très documentés, il suffit de lire la décision de justice. On vous explique dans le détail pourquoi il est condamné pour association de malfaiteurs, au motif qu’il a envoyé ses deux principaux collaborateurs, Brice Hortefeux et Claude Guéant, négocier avec un terroriste, Kadhafiste, condamné en France à la perpétuité pour l’attentat contre le DC-10 d’UTA, qui a fait 170 morts, dont 54 Français.
C’est gravissime, sans précédent. Or, regardez le comportement de la presse Bolloré, et derrière elle d’une partie de la presse mainstream : les faits disparaissent. Ne reste que la question : « Quelle injustice pour Sarkozy ! »
Les faits ne sont pas rappelés. Et on voit une campagne très orchestrée par CNews, qui met en cause les deux piliers fondamentaux de la démocratie que sont la presse et la justice.
C’est pour ça que je dis que c’est un danger démocratique. Il suffit de les écouter quotidiennement pour voir l’aspect dangereux, pernicieux, violent.
Et ce n’est pas seulement le groupe Bolloré : il détient un pouvoir formidable, celui de tenir l’agenda du débat public. Par contamination, d’autres médias, que l’on croyait à l’abri de ces pressions, suivent le rythme.
Regardez par exemple France Info, service public. Ils ont embauché deux chroniqueurs de CNews et organisent des débats sur le « grand remplacement ».
Regardez Guillaume Erner, présentateur des matins de France Culture, qui fait un éditorial il y a quelques semaines intitulé « Je suis Charlie Kirk ». Qu’on condamne un assassinat, cela va de soi. Mais revendiquer ainsi la posture d’un idéologue comme Charlie Kirk, c’est problématique. Ça montre la dégradation de tout le paysage médiatique du fait de cette offensive.
Julien Devaureix :
Je pose cette question parce que c’est intéressant de regarder la tactique. On remplace l’information par le commentaire, c’est évident sur CNews : on a décidé de ne plus faire de l’information, mais de donner la place à des émissions d’opinion, orientées. Stratégie employée par Fox News depuis longtemps : ça coûte moins cher, ça fait de l’audience, ça crée du clash, ça oblige les autres à réagir à des commentaires, etc.
C’est cette stratégie dans la manière de « parler de l’information » qui est intéressante à mettre en avant.
Laurent Mauduit :
Vous voyez bien à quel point c’est un changement pour la presse. La position qu’on avait au Monde, je l’ai déjà dit : l’extrême droite n’est pas un objet de débat, c’est un objet d’enquête.
Aujourd’hui, beaucoup de journaux ont cessé d’enquêter sur l’extrême droite, et ce sont les débats de l’extrême droite qui occupent tout l’espace.
Julien Devaureix :
On peut dire un mot du Figaro et du groupe Dassault.
Laurent Mauduit :
Oui. On n’y prend pas assez garde. Beaucoup des hiérarques du Figaro sont, par ailleurs, chroniqueurs soit sur Europe 1, soit sur CNews.
C’est une histoire intéressante : un groupe qui a des liens innombrables avec l’extrême droite, auxquels on ne prête pas assez attention.
D’abord, ce n’était pas le cas du fondateur, Marcel Bloch, devenu Marcel Dassault, l’un des rares patrons partisans du Front populaire, qui ira en camp de concentration à Buchenwald. Lui est totalement irréprochable.
Ce sont ensuite ses descendants qui vont nouer des liens avec l’extrême droite : Serge Dassault, le plus connu, met sur sa liste municipale dans l’Essonne quatre représentants du Front National, ce qui fait scandale.
Et il organise en 2011–2012 un changement éditorial au Figaro, assez peu commenté à l’époque, où il fait venir toute une génération de journalistes d’extrême droite au Figaro et au Figaro Magazine, et leur donne les clés.
Le principal d’entre eux est Alexis Brézet, directeur des rédactions du Figaro, qui vient de Valeurs actuelles, donc de l’extrême droite. Selon le récit d’Ariane Chemin, journaliste au Monde, il a tenu la plume, secrètement, d’un livre de Jean-Marie Le Chevallier, ancien maire Front national de Toulon.
C’est lui qui, au moment des législatives de juillet 2024, mène au plan éditorial la charge pour « l’union des droites » : il faut « l’union du RN et de la droite la plus droitière des Républicains », en clair l’alliance Ciotti–Le Pen.
Et dans le même mouvement, le patron de Dassault Aviation, Éric Trappier, que je citais, mène la bataille au sein du MEDEF pour qu’on en finisse avec le barrage républicain.
C’est un groupe central, très important, qui mène la même campagne que Bolloré. Ils sont liés : Vincent Bolloré a pour ami Laurent Dassault, l’un des héritiers, qu’il a coopté au conseil de surveillance de Vivendi. Bolloré rêve d’un jour mettre la main sur Le Figaro, si la famille, très divisée, finit par se mettre d’accord.
Julien Devaureix :
Revenons à Stérin et à ce « plan Périclès », assez méconnu, au personnage et au plan lui-même, qui a fuité et dont certains éléments sont désormais connus. Où en est-on ?
Laurent Mauduit :
C’est le seul grand patron qui se revendique libertarien en France, et comme beaucoup de libertariens américains, il a des convictions religieuses très fortes.
C’est un personnage curieux : catholique ultra-pratiquant, il rêve – il le dit souvent dans ses interviews – de devenir saint. C’est l’ambition privée de sa vie.
Pour ceux qui ne le connaissent pas : c’est un jeune patron qui a fait fortune avec les Smartbox. Il réalise une première galipette financière avec ça. Ensuite, il achète La Fourchette (The Fork), système de réservation de restaurants, qu’il revend en faisant à nouveau une galipette formidable. Sa fortune est évaluée à environ 1,5 milliard d’euros.
Il est l’un des principaux financeurs de la tech parisienne. Il finance énormément de projets. Il a deux grandes activités :
son activité financière autour de son fonds d’investissement Autium Capital,
et un fonds qu’il a appelé le Fonds du Bien Commun, avec lequel il finance des activités de « bienfaisance » très particulières.
Par ailleurs, son bras droit, Guillaume de Durfort (Durvie dans mon livre), est l’un des conseillers très proches de Marine Le Pen. C’est dans le château de Durfort que Marine Le Pen a préparé le débat d’entre-deux-tours de la dernière présidentielle. Ils sont donc très proches, très croyants.
Stérin a mis au point un plan révélé par L’Humanité, le plan baptisé « Périclès », doté de 150 millions d’euros, pour aider l’extrême droite à prendre le pouvoir en s’alliant si possible avec des éléments de droite.
Ce plan sert à financer des centres de formation de futurs élus municipaux, des activités de débat, des colloques. La loi interdit le financement direct des partis, donc ils contournent en finançant ce qui est autour. C’est une force de frappe intellectuelle, médiatique, d’opinion, pour faire gagner l’extrême droite.
Par ailleurs, son Fonds du Bien Commun mène des campagnes contre l’IVG, pour que les femmes restent au foyer, etc. Des thématiques d’ultra-réaction. Là, on n’est pas sur un choix d’intérêt économique, on est sur un choix idéologique très clair.
Julien Devaureix :
Pour l’anecdote, un autre nom : Bernard Arnault. C’est quand même la personne la plus riche de France, parfois du monde selon le cours de bourse. Comment se positionne-t-il par rapport à tout ça ? Vous avez évoqué son nom.
Laurent Mauduit :
Il est doublement attaché à l’extrême droite. D’une part, il est proche de Vincent Bolloré.
Quand Bolloré prend le contrôle du Journal du Dimanche, cela fait débat dans le pays, parce qu’il le fait avec violence, en chassant la rédaction. Certains grands patrons, dont les groupes faisaient de la publicité dans le JDD, décident de se retirer pour ne pas ternir leur image.
Arnault est le seul qui donne instruction pour que LVMH continue d’acheter des pages de publicité dans le JDD. Si vous lisez le supplément créé, JDD News, ce ne sont presque que des publicités de marques de LVMH.
C’est le premier lien. L’amitié se manifeste aussi autrement : Bolloré sait qu’Arnault aurait aimé mettre la main sur Paris Match, il le lui vend, certes cinq fois son prix, environ 130 millions d’euros, mais pour Arnault ce n’est pas un problème.
L’autre lien d’Arnault, c’est l’extrême droite américaine. Il est très proche de Trump. Ils se connaissent depuis que Bernard Arnault a fui la France en 1981, convaincu que l’arrivée de la gauche allait conduire les chars soviétiques sur les Champs-Élysées. Je caricature à peine.
Il part faire de la promotion immobilière à New York et y fait la connaissance de Trump, auquel il se lie. Mais ce n’est pas seulement Trump : il est aussi proche d’Elon Musk.
Quand il revient de l’investiture de Trump, il déclare : « Un vent de liberté souffle dans ce pays. » Quand Trump annonce la hausse des tarifs douaniers, il continue à afficher la même sympathie.
Dans un entretien, il a même une formule assez révélatrice : « Quand est-ce qu’en France on suivra cet exemple, quand est-ce qu’on commencera à slasher l’administration ? », allusion à la tronçonneuse de Milei en Argentine.
On est là plus proche de l’imaginaire libertarien, anti-État, même s’il y a évidemment des réformes nécessaires en France. L’idée n’est pas de dire que tout va bien, qu’il n’y a pas de blocages. Mais ce qui vous inquiète, c’est que, selon vous, il y a un danger avec l’accession au pouvoir du RN, d’une nature différente.
Julien Devaureix :
Ce qui est intéressant, c’est d’essayer de se projeter : dans le cas d’une accession au pouvoir du RN, qu’est-ce qui se passerait, qui pourrait mettre en évidence ces accords avec le patronat ? Qu’est-ce qui est attendu par les patrons ?
On peut imaginer moins d’impôts pour les entreprises, peut-être un recul de l’âge de départ à la retraite, etc. Est-ce qu’il y a des demandes explicites, qui auraient fuité, ou que vous voyez venir de manière concrète ?
Laurent Mauduit :
Là, j’ai du mal à répondre, parce que l’histoire n’est pas écrite.
Mais le deal proposé par le patronat est simple : être pro-business. Ce sera donc moins d’impôts, ou la suppression de certains impôts, comme les impôts de production.
À mes yeux, le débat important n’est pas là. Le débat important, c’est le débat démocratique : si un pacte affiché, une jonction claire, se noue entre patronat et extrême droite, où cela va-t-il nous conduire ? C’est ça, le vrai enjeu : est-ce qu’on se dirige, oui ou non, vers une catastrophe démocratique ?
Julien Devaureix :
On revient à ce propos de Peter Thiel : une partie du patronat s’accommode très bien de moins de démocratie, quelque part.
Laurent Mauduit :
Oui. C’est le cas.
Je trouve que ce débat est d’autant plus important que la France n’est pas l’Italie.
Julien Devaureix :
On vous rétorque souvent : « Regardez Meloni, il n’y a pas eu la catastrophe démocratique annoncée. »
Laurent Mauduit :
Oui, on objecte souvent cela : « Pourquoi sonner le tocsin ? Avec Meloni, il n’y a pas eu la catastrophe. Elle a mis de l’eau dans son vin, l’Italie n’est pas devenue un pays fasciste. »
Ce qui est exact. Mais l’objection ne tient pas pour une raison simple : l’Italie est un régime parlementaire. Il faut y trouver des compromis, passer par le Parlement.
Nous, nous ne sommes pas dans un régime parlementaire. Nous sommes dans un régime issu du « coup d’État permanent » que Mitterrand dénonçait avant de s’y rallier : la Ve République donne à un homme seul des pouvoirs considérables, qui lui permettent d’imposer sa volonté à tout le pays.
C’est ce qu’on a vécu ces derniers mois avec l’entêtement de Macron, et ce sont les institutions qui lui ont donné le pouvoir de s’entêter.
Penser que des institutions aussi dangereuses puissent garantir un pouvoir sans partage à l’extrême droite, c’est mettre le pays dans une aventure très périlleuse.
Julien Devaureix :
Quid des garde-fous européens ? On n’a pas toujours bien en tête à quel point énormément de choses se jouent désormais au niveau réglementaire européen, et qu’il n’y a pas une marge de manœuvre infinie en France. Est-ce que l’Union européenne ne garantit pas une forme de protection de l’État de droit, et ne limite pas la capacité d’action ?
Laurent Mauduit :
Vous voyez bien la situation actuelle de l’extrême droite en Europe. Dans un certain nombre de pays, soit elle est au pouvoir, soit elle participe à des coalitions, soit elle soutient des gouvernements minoritaires. L’Europe est très fragmentée, avec une montée en puissance de l’extrême droite.
Regardez Viktor Orbán : il fait à peu près ce qu’il veut.
Il y a encore deux grandes démocraties au cœur de ce système : l’Allemagne et la France. Vous connaissez le débat en Allemagne : l’AfD est très puissante, mais le patronat n’a pas cédé comme l’a fait le patronat français.
On peut craindre que le barrage que représente l’Union européenne ne tienne pas durablement.
Julien Devaureix :
Qu’est-ce qu’on peut faire, sans naïveté ? Est-ce qu’il y a des garde-fous institutionnels simples qu’il faudrait renforcer ? Vous parlez d’union de la gauche, vous vous demandez si cela pourrait peser réellement, ou au contraire accélérer le processus. Comment voyez-vous les choses ?
Laurent Mauduit :
Je pense qu’il y a une urgence à défendre la démocratie. Toutes les forces attachées à la démocratie devraient se coaliser pour empêcher ces catastrophes-là.
Déjà, il faut comprendre le danger potentiel, tel que je le décris, danger sur lequel beaucoup de gens ne sont pas d’accord aujourd’hui.
Julien Devaureix :
Vous citez un ouvrage de Johan Chapoutot, Les Irresponsables, qui vous a beaucoup intéressé.
Laurent Mauduit :
Oui. Chapoutot fait un va-et-vient impressionnant, très documenté, pour montrer que la situation de l’Allemagne en décembre 1932–janvier 1933 est assez comparable à la situation de la France d’aujourd’hui, toutes choses égales par ailleurs – Marine Le Pen n’est pas Hitler.
Il raconte qu’Hitler n’a pas pris le pouvoir : on le lui a donné. Il raconte qu’en Allemagne, il y a deux dissolutions ratées, qu’un magnat de la presse tient presque toute la presse et fait campagne pour le parti nazi. Il raconte que le patronat a fait corps avec le parti nazi avant même son accession au pouvoir.
Il documente et fait un aller-retour très convaincant. Attention, nous sommes dans une situation qui présente des ressemblances.
Je lui ai dit que, selon moi, sa comparaison aurait dû être prolongée sur un autre aspect : la situation de la gauche. En Allemagne hier, et en France aujourd’hui.
En Allemagne, à l’époque, il y a deux partis de gauche très forts : le SPD (sociaux-démocrates) et le KPD (communistes). Ils se déchirent avec violence. Le SPD a des pages sombres, ses dirigeants ont du sang sur les mains, puisqu’ils ont contribué à l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht douze ans plus tôt. Le KPD est le parti le plus stalinien d’Europe, qui, sous les ordres de Staline, décide que l’ennemi principal, ce n’est pas le parti nazi, mais le SPD.
Ils font campagne contre les « socio-fascistes », les « socio-traîtres ». Et le paradoxe invraisemblable, c’est que ces deux partis, les plus puissants que la gauche ait connus, ne font rien pour empêcher l’accession d’Hitler au pouvoir.
Je trouve qu’il y a un parallélisme avec la situation d’aujourd’hui : sans unité de toutes les forces démocratiques, et notamment de la gauche, cela contribuera à une victoire possible du RN.
J’observe avec consternation que, de temps en temps, il y a des alliances style Nouveau Front populaire, mais ça dure cinq ou six semaines, et ça vole en éclats.
Julien Devaureix :
Il me semble que dans le bouquin de Chapoutot, il parle quand même de la désunion des gauches, mais il place ça dans une hiérarchie de facteurs.
Pour moi, il y a une raison fondamentale au fait que cette union ne se fasse pas : d’un côté, un parti communiste fondamentalement anticapitaliste ; de l’autre, un parti socialiste qui ne l’est pas. Aujourd’hui encore, on voit bien cette fracture : un camp anticapitaliste et un camp qui s’accommode du capitalisme. Il y a quelque chose de difficilement réconciliable au niveau idéologique.
Laurent Mauduit :
J’entends bien. C’est un argument qu’on entend souvent dans le débat public. Mais au regard du danger qui vient, je trouve que l’argument ne vaut pas.
Est-ce qu’au moins il y a une conviction commune qui est la défense de la démocratie ? Est-ce que ce n’est pas le socle minimal qui devrait souder tout le pays ? Ensuite, à l’intérieur de ce cadre commun, on peut avoir des débats fraternels.
Je le dis aussi aux responsables de la France insoumise : j’ai des désaccords très profonds avec le Parti socialiste et avec ce qu’il fait aujourd’hui. Mais ce ne sont pas mes ennemis. Nous devons avoir en commun la défense de la démocratie, et ensuite chacun défend ses positions.
Julien Devaureix :
Je parlais plutôt des années 30, où on peut se demander si le parti communiste de l’époque était vraiment démocratique, vu ce que vous disiez de son stalinisme.
Aujourd’hui, je comprends l’idée, en théorie, de dire « tous contre le RN ». On voit que ça a fonctionné en partie lors des dernières élections.
Mais on voit aussi que cela fait « petit » très vite. Il y a un passif qui rend cette stratégie peu crédible pour beaucoup de gens : vous allez faire front, vous allez vous mettre d’accord, mais derrière, vous serez incapables de gouverner ensemble, parce que vous n’êtes pas d’accord sur ce qu’il faut faire.
On risque de se retrouver à nouveau dans des situations de blocage. Comment vous résolvez cet état de fait ?
Laurent Mauduit :
Il y a des moments où la gauche contemporaine est parvenue à faire un programme. Il y a eu le programme du Nouveau Front populaire : ils l’ont fait en quelques jours. La preuve est qu’ils peuvent.
Qu’ensuite ça s’écroule au bout de quelques mois, parce qu’il y a des divisions profondes, oui. Mais je pense qu’il y a un corps de doctrine commun qui est le réformisme : utiliser l’impôt pour corriger les inégalités, défendre les services publics, etc.
Il faut bien mesurer que si les partis se divisent au sommet, dans le pays il y a un attachement démocratique. Quand on appelle à manifester contre l’extrême droite, il y a du monde dans les rues. Il y a un bouillonnement, notamment dans la jeunesse.
Il y a plein de collectifs, comme « Stop Bolloré ». À mon avis, il y a une attente dans le pays. Ça me fait penser à une autre situation historique : le 6 février 1934, les ligues manifestent pour essayer de renverser la République, place de la Concorde.
Puis il y a un sursaut. Six jours après, le 12 février, une manifestation de la gauche, SFIO et PC. Les services d’ordre ont prévu des cortèges séparés, mais la foule déborde les consignes, les cortèges se mélangent.
Cette submersion imposée dans la rue, contre les appareils politiques, va conduire le pays à une autre histoire, celle du Front populaire.
Je pense que les partis peuvent se déchirer au sommet, mais dans le pays il y a un attachement démocratique qui est la seule vraie garantie.
Julien Devaureix :
Je me fais l’avocat du diable : est-ce que vous ne pensez pas qu’il existe, vu la situation, une tentation du renoncement démocratique en échange de plus d’ordre et d’une situation économique clarifiée, dans une partie de la population ?
Avec l’inquiétude autour de l’économie, des questions sécuritaires, la médiatisation, le tabassage médiatique depuis des années, est-ce qu’on n’est pas arrivé à ce point-là ?
Et qu’est-ce que vous auriez envie de dire à des électeurs du RN, ou à ceux qui sont tentés par ce vote parce qu’il y a cette fatigue, cet argument du « on ne les a pas essayés » ?
Laurent Mauduit :
Les deux arguments coulent de source.
Un : c’est un parti qui a récemment tombé le masque, qui est désormais un parti pour les puissances d’argent, favorable aux puissances d’argent, qui va se coaliser avec elles. Je pense que les familles modestes, les gens modestes, n’ont pas grand-chose à attendre de ce parti-là.
Deux : il faut avoir à l’esprit l’histoire, le cheminement, les convictions de ces gens-là à l’égard de la démocratie. Nous avons tous en partage cette démocratie.
Donc il y a un argument démocratique et un argument social. Ce sont, pour moi, les deux arguments majeurs pour convaincre et dire : attention, danger.
Julien Devaureix :
Ce qui implique de creuser un peu plus que ce qu’on prend généralement le temps de faire, au-delà des discours de surface.
Laurent Mauduit :
Oui. Prenez les grandes confédérations syndicales : la CGT, évidemment, mais aussi la CFDT. Elles documentent très précisément ce que sont ces forces politiques d’extrême droite, leurs programmes, le caractère très anti-ouvrier ou anti-populaire de leurs dispositifs.
Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui ont essayé de faire cette pédagogie démocratique et sociale, notamment à destination des jeunes. Il y a beaucoup de forces disponibles pour organiser un barrage.
Julien Devaureix :
Et un message aux patrons, aux investisseurs, à ceux qui tiennent les cordons de la bourse, mais qui sont tentés par le RN ou qui ne s’en inquiètent pas ?
Laurent Mauduit :
J’ai une interpellation simple : regardez la position du patronat allemand.
Je rappelle dans le livre que les 24 ou 25 plus grands patrons allemands ont publié, en 2024, un texte commun dont le titre dit tout : « Debout pour nos valeurs ». Un texte radicalement hostile à l’AfD.
Il y a une explication, je ne suis pas naïf : les patrons allemands manquaient de main-d’œuvre et ont adhéré à la politique pro-immigration de Merkel dans les années 2015–2017. Mais on peut aussi penser que l’Allemagne a eu une capacité beaucoup plus forte que la France à regarder son passé, qu’elle a très tôt tiré les leçons du nazisme, et qu’il y a une fibre démocratique qui est restée dans le patronat allemand.
Le patronat français, lui, risque de la perdre aujourd’hui.
Moi, j’aimerais interpeller les patrons français : pourquoi ne faites-vous pas comme les patrons allemands ?
Julien Devaureix :
Replacer un peu d’éthique, en somme.
Laurent Mauduit :
Oui, d’éthique.
On oublie les débats de fond. Je regrette de ne pas avoir cité dans mon livre un autre livre important : Fascisme et grand capital de Daniel Guérin, en 1936. C’est le premier intellectuel qui pointe l’alliance possible entre l’extrême droite et les milieux financiers. Il montre qu’il y a souvent ce moment de bascule.
On a oublié ces grands textes, c’est bien de s’y replonger.
Julien Devaureix :
On arrive à la fin. Deux dernières questions.
D’une manière générale, quand vous observez le monde, même au-delà de la société française, quel est votre principal sujet de préoccupation, d’inquiétude, et en miroir, votre source d’espoir ?
Laurent Mauduit :
C’est peut-être la même notion qui rassemble les deux.
Je trouve que, dans le débat intellectuel, les choses se sont figées. La gauche elle-même s’est figée ; il y a souvent des convictions qui relèvent du monde ancien, et peu de réflexion sur le monde nouveau à venir.
Si vous regardez le programme de la gauche aujourd’hui, celui de la France insoumise par exemple, c’est un programme réformiste classique qui ne pose pas la question du moteur du capitalisme.
Je pense qu’on ne défendra pas la démocratie sans se poser la question du fonctionnement de ce capitalisme-là. Et il y a une thématique très forte, en économie et pas seulement, qui m’intéresse beaucoup : celle des communs.
N’y a-t-il pas des choses en partage, qui appartiennent à l’humanité, qui sont des biens inaliénables ? Évidemment la terre, l’eau, mais pas seulement. C’est une thématique très belle, qui pourrait renouveler de manière fondamentale la grille de lecture du fonctionnement du monde et, en même temps, le fonctionnement de la démocratie.
Les deux débats, économique et démocratique, sont liés.
Il y a quelques intellectuels qui travaillent sur la question des communs : des philosophes, des sociologues. Il s’agit de savoir ce qu’on sort du marché, ce qu’on protège.
En France, la gauche a longtemps pensé en termes d’opposition marché/État : l’État vertueux contre le marché. Mais si vous regardez le pilotage des entreprises, l’État a autant dysfonctionné que le marché. Les entreprises publiques ont commis autant d’erreurs.
La singularité de notre histoire, c’est que, pour moi, il n’y a pas de nationalisation vertueuse. En France, la nationalisation a toujours rimé avec étatisation : on a privé les citoyens du contrôle des biens qui leur appartenaient, et qui auraient pu être des biens communs.
C’est vrai pour les entreprises, c’est vrai aussi pour des éléments de la protection sociale. La Sécurité sociale relevait du paritarisme, de la gestion paritaire, donc de la démocratie sociale. On a tué cette démocratie sociale en étatisant la Sécurité sociale.
Est-ce qu’il n’y a pas des systèmes à inventer, dans lesquels les citoyens reprennent possession de leurs biens ? C’est cette perspective-là qui me fait rêver.
Julien Devaureix :
Deux livres à lire absolument dans sa vie. Pas forcément sur ce sujet, d’ailleurs.
Laurent Mauduit :
Un livre très court, je l’ai déjà cité, mais ce n’est pas « dans sa vie », c’est « en ce moment » : Chapoutot, Les Irresponsables. Il faut le lire : ça fait peur, c’est très documenté.
Et sinon, un livre fondamental : il faut lire Victor Hugo. Il y a la poésie, mais aussi l’esprit. Lisez Napoléon le Petit par exemple, pour comprendre le système dans lequel nous sommes en France : le bonapartisme antiparlementaire, le système vertical.
Et il y a un deuxième livre qui dit la même chose dans un autre langage : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, de Marx. Ils disent la même chose, dans des termes différents. Marx méprise un peu Hugo à tort, mais ce sont deux livres formidables sur la raison fondamentale pour laquelle la France a toujours été une démocratie de bas étage.
Julien Devaureix :
Merci beaucoup, Laurent Mauduit.
Laurent Mauduit :
Merci à vous.
Soutenez Sismique
Sismique existe grâce à ses donateurs. Aidez-moi à poursuivre cette enquête en toute indépendance.
Merci pour votre générosité ❤️
Nouveaux podcasts
Vivant : l’étendue de notre ignorance et la magie des nouvelles découvertes
ADN environnemental : quand l'invisible laisse des traces et nous révèle un monde inconnu.
Les grands patrons et l'extrême droite. Enquête
Après la diabolisation : Patronat, médias, RN, cartographie d’une porosité
Géoconscience et poésie littorale
Dialogue entre science, imagination et art autour du pouvoir sensible des cartes
Violence sur nos écrans : la banalisation du mal
Pourquoi la violence ne nous choque plus comme avant ? Quelles conséquences pour la société ? Enquête sur l’usure émotionnelle des images et la banalisation de la violence
France, Europe, Big Tech : Le prix du renoncement
Thierry Breton raconte les erreurs du passé et les rapports de force d’aujourd’hui.
L’envers de la carte. Entre information, narration et pouvoir
Comprendre les choix derrière chaque carte et infographie, avec Clara Dealberto
STEVE BANNON : Le plan du stratège du populisme mondial
Au cœur de la vision illibérale qui redessine le monde occidental
Cartographie, pouvoir et dépendance numérique
La carte comme bien commun. Comment penser une géographie souveraine, ouverte et partagée, avec Sébastien Soriano patron de l’IGN