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Cynisme et canicule

La chaleur, l’impuissance et la tentation de rire du désastre

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Cynisme et canicule

Une canicule historique traverse l’Europe, les cartes météo virent au rouge, les alertes se multiplient… et pourtant, très vite, nous passons à autre chose.

Dans cet épisode, Julien explore ce mélange étrange de lucidité, d’impuissance et de cynisme qui nous saisit face aux crises en cours. Pourquoi savons-nous autant sans parvenir à changer vraiment ? Comment rester sensibles sans devenir secs ? Et que faire de ce rire un peu noir qui nous protège du désastre autant qu’il nous en éloigne ?

Bonjour à toutes et à tous, c’est Julien.

J’ai chaud.

Voilà. Grande analyse géopolitique du jour : il fait chaud. On est le 27 mai en Europe de l’Ouest et on est en mode canicule estivale.

Très chaud donc.

Une chaleur qui colle, qui fatigue, qui rend les nuits bizarres, les villes étouffantes, les corps plus lents. Une chaleur qui transforme un simple trajet à pied en petite expédition de survie urbaine pour certains.

Et comme à chaque fois maintenant, les cartes météo virent au rouge sombre. On nous dit de boire de l’eau, de fermer les volets, d’éviter les efforts, de prendre des nouvelles des personnes fragiles. Ce qui est évidemment indispensable. On est en mai et doit dire à mamie de penser à s’hydrater pour ne pas finir en petite frite desséchée toute seule dans son appartement sous le toits. Pour etre honnête la mienne n’a plus ce problème, elle est déjà évaporée depuis quelques temps. Mémé, si tu m’écoute, cet épisode est pour toi.

Donc canicule printannière. Evidemment totalement hors norme, évidemment liée au réchauffement climatique, évidemment attendue par les experts, quoi qu’eux-même disent que c'était plutôt prévu pour les années 30.

Certains s’alarment donc, les lanceurs d’alertes alertent, dédicace notamment à l’ami Serge Zaka qui continue de précher avec son chapeau et son baton de pelerin en se prenant des menaces de mort.

Et presque immédiatement, la petite mécanique se met en route.

On parle des plages ouvertes plus tôt, des enfants qui devraient apprendre à nager, des brumisateurs en terrasse, des jeux d’eau à l’école, des ventilateurs en rupture de stock, des clims qu’on installe “au cas où”. Au cas où l’an prochain ça recommence.

Spoiler : ça recommencera.

Et puis les discours attendus de la part des climato sceptiques de service sur RMC et Cnews

*Extrait Pascal Praud issu de : https://youtu.be/FPZsh9VKyAg?si=X6vhmeB2fl8AqCAL*

Et quand les températures baisseront, on respirera. On se dira que finalement, c’était supportable. Un peu rude, oui. Mais supportable. Et on va passer à autre chose.

L’Iran. Trump. Un virus. Une polémique. Une vidéo générée par IA. La Coupe du monde. Le monde nous sert chaque matin son petit buffet d’angoisses, et on picore ce qu’on peut.

C’est peut-être ça le plus troublant. Pas seulement la chaleur. Pas seulement le climat qui dérive. Mais le fait que tout cela soit devenu prévisible. Presque ritualisé et qu’on s’en foute.

On connaît déjà le scénario. L’alerte. Les cartes rouges. Les experts. Les conseils pratiques. Les images de plages. Les posts indignés. Les débats sur les mots. Puis l’oubli.

Jusqu’à la prochaine fois. Et la prochaine fois sera un peu plus intense.

Les cartes deviendront de plus en plus foncées, jusqu’au jour où il faudra changer les couleurs. Parce que si tout est rouge tout le temps, le rouge ne veut plus rien dire. Donc le rouge deviendra simplement jaune, la nouvelle norme.

Et nous, on s’habituera. Ne serait-ce que parce qu’on aura mis la clim partout, comme dans pays tropical. Une clim qui pour rappel refroidit dedans mais rechauffe dehors tout en consommant au passage un paquet d’énergie. Une clim c’est un frigo avec une porte ouverte si vous ne savez pas comment ça fonctionne. Mais je m’égare.

Mais c’est peut-être ça le plus délirant : nous sommes capables de nous habituer à presque tout.

À des étés invivables. À des nuits tropicales. À des forêts qui brûlent. À des nappes phréatiques sous tension. À des fleuves trop bas. À des espèces qui disparaissent.

Et puis bon, faudrait voir à arrêter de se plaindre hein. C’est pas non plus la mer à boire ces petites chaleurs. Bande de fragiles.

*Extrait Daniel Riolo issu de : https://youtube.com/shorts/MlUriJbg4q8?si=EuGIPZ74uUvThwFp*

Et c’est vrai que l’adaptation est une force extraordinaire. C’est même une des grandes forces du vivant.

Mais chez nous, aujourd’hui, elle a quelque chose d’inquiétant. Parce que nous ne nous adaptons pas seulement pour survivre. Nous nous adaptons aussi pour continuer pareil.

C’est un peu comme repeindre le salon pendant que la maison prend feu.

Ce qui, je vous l’accorde, peut donner un intérieur très chaleureux...

Mais c’est pas vraiment de ça donc je veux vous parler aujourd’hui, je ne veux pas essayer de prouver pourquoi on se plante quand on considère ces canicules comme de simples épisodes anecdotiques auxquels on peut s’habituer avec une piscine, une clim ou un peu de patience.

Je voulais chouiner comme dirait l’autre. Partager ce que je ressens, pas ce que j’analyse.

Je ressens une fatigue. Pas seulement une fatigue physique. Pas seulement la fatigue de la chaleur, du travail, des enfants, des notifications, du prix de l’essence, des petites contrariétés modernes qui font de nous des primates très équipés mais assez rarement apaisés.

Non. Une fatigue plus profonde.

La fatigue de voir. De savoir. De comprendre un peu. Pas tout, évidemment. Mais assez pour ne plus pouvoir faire comme si.

Et en même temps, pas assez pour avoir l’impression de pouvoir vraiment peser.

C’est cette sensation que j’aimerais explorer aujourd’hui, parce que je crois que nous sommes quelques-uns à la partager.

Cette impression d’être au courant de l’accident. De voir la voiture partir dans le décor, de connaître à peu près la vitesse, la trajectoire, l’état des freins, les angles morts du conducteur et ce qu’il a bu. Et pourtant, d’être assis à l’arrière, ceinture bouclée, à se demander s’il est encore utile de crier.

À quoi bon ?

À quoi bon refaire un épisode sur le climat, sur le système sur les énergies fossiles, sur l’IA, sur la géopolitique, sur les structures qui nous dépassent ? À quoi bon ajouter des mots à une époque déjà saturée de mots ?

Je crois que beaucoup d’entre nous vivent avec cette question-là. Parfois clairement. Parfois en sourdine.

Nous sommes assez informés pour être inquiets. Mais pas assez puissants pour être sereins.

Et c’est une position très inconfortable.

Nous savons que le climat dérive. Nous savons que notre économie repose encore largement sur les énergies fossiles. Nous savons que le système a besoin de croître pour tenir. Nous savons que nos infrastructures sont lourdes, lentes, dépendantes, imbriquées. Nous savons aussi que nos gestes individuels comptent parfois, ne serait-ce que pour le symbole, mais qu’ils sont insignifiants face aux ordres de grandeur. Qu’est-ce que que ça change si je choisis une brosse à dent en bois, si je ne prends cet avion qui de toute façon volera, même à vide comme on l’a vu pendant le covid, ou dans un autre registre si je signe cette pétition, si je prive ma fille de portable et qu’elle reste seule dans la cours face à des zombies, si je m’insurge sur les réseaux contre je ne sais qui ou je ne sais quoi.

Alors on oscille.

Un jour, on veut tout changer. Le lendemain, on veut juste boire une bière fraîche avec des amis et se faire un gros steak. C’est humain.

Entre les deux, on scrolle.

Une carte de chaleur. Une guerre. Un robot-chien. Une vidéo sur l’IA qui va remplacer tout le monde. Une recette de pâtes. Une analyse sur la fin de la démocratie américaine. Un chat qui tombe d’une étagère.

On scrolle, ou on coupe tout. Plus de la moitié des français se coupent désormais des informations. Trop anxiogène, trop flou, trop de bruit.

Et quelque part, notre cerveau essaie de faire une synthèse ou de retrouver une activité normale comme disait PPDA aux guignols (oui je commence ne plus être tout jeune…)

Bon courage.

Le problème, ce n’est pas seulement que les crises s’accumulent. C’est qu’elles s’accumulent à une vitesse folle. Tout semble accélérer.

Nous sommes pris dans une époque qui donne l’impression d’avoir appuyé sur la pédale de droite, sans vraiment savoir qui tient le volant, et encore moins où se trouve le frein.

Dans mon livre, j’avais essayé de décrire cette dynamique : la grande accélération, et cette chose étrange que j’appelais les déconnexions des connexions. Nous n’avons jamais été aussi reliés, aussi informés, aussi équipés pour voir le monde. Et pourtant, nous sommes souvent coupés de ce qui nous permettrait de l’habiter vraiment.

Coupés du monde physique, d’abord.

L’eau arrive au robinet. L’électricité sort de la prise. Les fruits arrivent au supermarché. Les serveurs font tourner nos vies numériques. Les déchets disparaissent. Le pétrole se cache dans les transports, les plastiques, l’agriculture, les chaînes logistiques. Et de la réalité du fonctionnement du monde naturel évidemment.

Tout cela fonctionne en arrière-plan. Jusqu’à ce que la sécheresse, une guerre, une panne, une facture d’énergie ou des récoltes perdues nous rappellent que le réel existe.

Et qu’il n’est pas une opinion.

Nous sommes de plus en plus coupés des autres, aussi.

Nous sommes connectés en permanence, mais souvent seuls. Exposés à des milliers de vies, de colères, de drames, d’opinions, mais pas forcément reliés. Le fil d’actualité donne une impression de monde commun. Mais ce n’est pas toujours un monde commun. Parfois, c’est juste une salle d’attente anxiogène où chacun crie dans son casque.

Et puis coupés de nous-mêmes. De notre attention. De notre rythme. De notre capacité à savoir ce qui compte vraiment pour nous.

Notre attention est devenue un territoire disputé. Tout le monde veut une part de notre esprit, parce que c’est de l’argent.

Et quand votre attention n’est plus vraiment à vous, votre vie commence doucement à ne plus l’être non plus.

Je voudrais introduire un mot, un concept qui me parait utile ici : l’agentivité.

Je ne vais vous parler d’un agent IA rassurez.

L'agentivité désigne la capacité d'un individu ou d'un groupe à agir intentionnellement sur le monde, à initier des changements et à être le véritable auteur de ses propres choix, plutôt qu'un simple spectateur ou sujet passif de son environnement

L’agentivité, c’est le sentiment qu’une partie de votre vie vous appartient encore. Que votre temps n’est pas entièrement avalé. Que votre attention n’est pas totalement capturée. Que vos choix ont un lien avec le réel. Que ce que vous faites peut produire un effet, même petit.

Et je crois que beaucoup d’entre nous perdent ce sentiment. Pas tous les jours. Pas complètement. Mais suffisamment pour ressentir une forme de flottement.

Nous voyons beaucoup. Mais on ne sait plus où poser les mains.

C’est un des paradoxes de notre époque : nous sommes exposés à une quantité gigantesque d’informations, mais cette information ne se transforme pas automatiquement en puissance d’agir.

Parfois, elle fait même l’inverse.

Elle pèse.

Une guerre ici. Une démocratie qui vacille. Une IA qui franchit un seuil inquiétant. Une espèce qui disparaît. Un rapport de plus. Une courbe de plus. Une alerte de plus.

Et nous, au milieu, on doit assurer notre quotidien. On doit quand même faire les courses, payer le loyer, rappeler notre mère, finir une présentation, prendre rendez-vous chez le dentiste.

Le cerveau dit : “urgence civilisationnelle”. L’agenda partagé dit : “point budget à 14h”. Et la notif whatsapp : “n’oublie pas d’aller chercher les enfants au judo”.

Ce décalage est violent. Et je crois que nous le sous-estimons.

On parle souvent de déni climatique, de déni écologique, de déni démocratique. Et bien sûr, le déni existe. Mais il y a autre chose.

Il y a des gens qui ne nient pas. Ils savent, ils voient, ils comprennent assez bien parfois. Mais ils ne savent pas quoi faire de ce qu’ils savent.

Et cette différence est importante.

Parce que si on réduit l’inaction à un manque d’information ou à un manque de morale, on passe à côté d’une grande partie du problème.

Le problème, ce n’est pas seulement que nous ne savons pas. Nous savons beaucoup, en tout cas si vous être ici à m’écouter. Le problème, c’est que nous ne savons pas forcément comment transformer ce savoir en capacité d’action.

Et quand la conscience augmente sans capacité d’action, ça se bloque. On devient anxieux, cynique, dur, pur, fatigué. On se met à commenter le désastre, à chercher les coupables, à afficher son camp, ou au contraire à se retirer complètement.

On peut devenir hyperconscient et immobile.

C’est une drôle de maladie moderne.

Tout voir. Tout ressentir. Tout recevoir. Et ne plus bouger. Après tout, on est plutôt bien à scroller, non ?

Hartmut Rosa, le sociologue allemand, aide à comprendre cela avec son idée d’accélération. Pour lui, nos sociétés ne vont pas seulement plus vite : elles ont besoin d’aller plus vite pour tenir debout. Une entreprise doit croître. Un État doit rester compétitif. Un individu doit s’adapter. Une plateforme doit capter plus d’attention.

Tout le monde court. Et souvent, on ne court même plus pour aller quelque part. On court pour ne pas tomber. C’est la fameuse métaphore de la Reine Rouge.

Rosa oppose à cette accélération une idée que je trouve très belle : la résonance.

La résonance, ce n’est pas contrôler le monde. C’est sentir que le monde nous touche, et que nous pouvons lui répondre. Quelque chose nous appelle, nous affecte, nous transforme, et nous répondons.

C’est ça qui se dégrade je crois, cette capacité à entrer en résonance.

Le monde nous touche encore, oui. Mais sous forme de divertissement ou en ce qui nous concerne ici d’alerte.

Le monde ne nous parle plus vraiment. Il nous alarme. En rouge, avec des gros bandeaux et des titres putaclic, parce que si ça ne choque pas, on zappe, on scroll.

Et quand une alarme sonne trop longtemps, on finit par ne plus l’entendre. Au début, l’alerte nous saisit. Puis elle nous fatigue. Puis elle devient un bruit de fond. Puis elle devient le décor.

Et c’est un danger. Parce qu’une société qui ne sait plus être affectée par ce qui la menace devient très difficile à déplacer.

Ca ne veut pas dire qu’on s’en moque, ça veut dire qu’on sature. Saturation d’informations, d’injonctions, de contradictions. Beaucoup en on marre.

On leur dit de changer, mais tout autour d’eux est organisé pour continuer.

On leur dit de consommer moins, mais l’économie a besoin qu’ils consomment.

On leur dit de prendre le train, mais l’avion est parfois moins cher.

On leur dit de manger mieux, mais la nourriture industrielle est partout.

On leur dit d’éteindre la lumière, pendant que les data centers, les SUV, les jets privés et les chaînes logistiques mondiales tournent à plein régime.

On leur dit d’être responsables d’un monde qu’ils ne pilotent pas.

Forcément, ça crée un bug. Et ce bug, c’est l’impuissance.

Et l’impuissance peut aussi mener à l’agacement. Quand on commence à voir les mécanismes, quand on lit les rapports, quand on comprend un peu mieux les ordres de grandeur, il peut y avoir une tentation assez forte : regarder les autres avec agacement.

Ceux qui ne veulent pas savoir. Ceux qui continuent comme avant. Ceux qui ne font pas les efforts que nous on fait, ceux qui disent simplement : “ça va, on a toujours connu des étés chauds. ” ou alors “mais arrêtez de nous saouler avec vos causes”.

On peut vite devenir dur. Méprisant même. On peut se dire : mais enfin, comment est-ce qu’ils ne voient pas ? Comment est-ce qu’ils ne comprennent pas ? Comment peuvent-ils continuer ?

Et puis, si l’on est un minimum honnête, on tombe sur un petit problème : nous aussi, nous continuons.

Moi aussi, je continue.

Je continue de prendre parfois l’avion. Je continue de profiter d’un monde que je critique. Je continue d’avoir des réflexes, des désirs, des habitudes qui appartiennent pleinement à ce système. Je peux les rationaliser, bien sûr. C’est pour le travail, c’est pas si souvent, d’autres font pire, l’impact marginal est faible, le vrai sujet est politique. Tout cela peut être partiellement vrai. Mais ça reste aussi très pratique.

Et c’est précisément ça qui m’intéresse.

Pourquoi est-ce si difficile de changer, même quand on sait ?

Pourquoi le savoir ne suffit pas ?

Je crois qu’il faut arrêter de répondre à cette question uniquement par la morale. Bien sûr, il y a des choix individuels. Bien sûr, il y a des responsabilités. Mais nos comportements ne flottent pas dans le vide. Ils sont pris dans des structures : des prix, des horaires, des infrastructures, des métiers, des statuts sociaux, des imaginaires, des désirs fabriqués, des obligations familiales, des peurs très concrètes.

On ne choisit pas chaque matin de vivre dans une société fossile. On se réveille dedans.

Le pétrole est déjà dans les transports, dans les objets, dans l’agriculture, partout.

Changer, ce n’est donc pas simplement “faire un effort”. C’est parfois renoncer à du confort, à du statut, à de la liberté apparente, à des moments de joie, à des liens familiaux, à des opportunités professionnelles.

Et le coût personnel est immédiat, très concret, alors que le bénéfice est diffus, collectif, lointain, presque invisible.

Voilà pourquoi l’injonction individuelle est souvent si violente. Elle dit : “change”, dans un monde qui continue de tout organiser pour que vous ne changiez pas.

Et quand vous échouez, elle ajoute : “ah tu vois bien, tu es incohérent.” “Bah alors Julien, tu manges un steak ? Je croyais qu’il fallait se soucier du climat ?”. Sous-entendu évident : arrête de nous saouler.

Et évidemment nos bons amis qui ne s’intéressent pas nos sujets, qui ne font absolument rien pour changer quoi que ce soit et que l’on agace avec nos petites remarques, ces amis là ne manquent jamais de relever chaque petite incohérence. C’est bien pratique pour balayer les petites culpabilités qui peut-être commençaient à naitre dans leur esprit. Paradoxalement on devient leur caution morale : si même lui qui s’intéresse au sujet n’est pas parfait, je ne vois pas pourquoi moi je me fatiguerais à remettre en question mon mode de vie.”

Mais l’incohérence n’est pas seulement un défaut personnel ou un manque de volonté, même si soyons clair ça l’est parfois un peu. L’incohérnece c’est presque la condition normale d’un individu lucide dans un système contradictoire.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Mais peut-être que cela devrait nous rendre un peu plus doux. Pas mous. Pas complaisants. Doux.

Doux avec ceux qui ne comprennent pas encore. Doux avec ceux qui n’y arrivent pas. Doux avec ceux qui se coupent parce que regarder en face est trop coûteux. Doux, aussi, avec nous-mêmes, quand nous découvrons que nous ne sommes pas les héros moraux que nous aimerions être.

Parce qu’on ne transformera pas une société en demandant à chacun d’être héroïque tous les matins. On la transformera quand les règles du jeu rendront les comportements souhaitables plus faciles, plus évidents, plus désirables, moins coûteux.

Albert Bandura peut nous aider ici. Bandura, psychologue canadien, a beaucoup travaillé sur ce qu’il appelle le sentiment d’efficacité personnelle : la conviction que l’on peut produire un effet sur ce qui nous arrive.

Selon lui c’est une condition très concrète de l’action. Si je pense que mes gestes ne changent rien, je finis par ne plus essayer.

Si, au contraire, j’expérimente que mon action produit un effet, même petit, alors je peux recommencer, apprendre, m’engager davantage.

C’est pour ça que c’est si difficile de tenir quand on s’engage pour une cause quelle qu’elle soit. En s’intéressant à un sujet, on augmente notre conscience des problèmes, mais on abîme souvent notre sentiment d’efficacité. Nous voyons plus grand, mais nous nous sentons plus petits.

Vous signez une pétition : rien. Vous votez : pas grand-chose ne change. Vous changez de banque : difficile de voir l’effet. Vous réduisez l’avion : les jets privés décollent. Vous triez vos déchets : les poubelles sont mélangées à l’arrivée pendant qu’une multinationale produit plus de plastique. Vous expliquez le climat à table : votre oncle vous répond que de toute façon, au Moyen Âge aussi il faisait chaud, arrête de nous donner des leçons et de chouiner.

À force, le corps apprend.

Il apprend que l’action coûte. Qu’elle fatigue. Qu’elle expose. Et qu’en face, le monde ne répond pas.

Alors on se protège.

On ironise. On se radicalise. On se replie. On devient cynique. Ou bien on devient très occupé, ce qui est une manière socialement acceptable de ne pas trop sentir.

Le cynisme, surtout, je le connais. Il a quelque chose de confortable. Dire “je vous l’avais bien dit” donne une petite impression de supériorité. C’est la victoire minable du spectateur lucide.

Et puis, il faut être honnête : le cynisme peut être brillant. Il peut être drôle. Élégant. Très convaincant.

Récemment j’ai lu Cioran. Cioran, c’est un peu le grand maître du désespoir stylé. Il a cette manière de formuler le dégoût, la fatigue d’exister, l’absurdité humaine, qui peut être à la fois violente, magnifique, et dangereusement séduisante.

Le lire, parfois, c’est délicieux.

Et c’est bien le problème.

Parce qu’on peut se délecter de cette posture. On peut s’y installer. Le cynisme donne une forme d’abri : celui qui n’espère plus ne peut plus être déçu. Celui qui ricane semble toujours moins naïf que celui qui tente quelque chose et espère.

Je vous lis quelques extraits de son “précis de décomposition”

“Tous s’efforcent de remédier à la vie de tous : les mendiants, les incurables même y aspirent : les trottoirs du monde et les hôpitaux débordent de réformateurs. L’envie de devenir source d’événements agit sur chacun comme un désordre mental ou comme une malédiction voulue. La société, – un enfer de sauveurs ! Ce qu’y cherchait Diogène avec sa lanterne, c’était un indifférent… Il me suffit d’entendre quelqu’un parler sincèrement d’idéal, d’avenir, de philosophie, de l’entendre dire « nous » avec une inflexion d’assurance, d’invoquer les « autres », et s’en estimer l’interprète, – pour que je le considère mon ennemi. J’y vois un tyran manqué, un bourreau approximatif, aussi haïssable que les tyrans, que les bourreaux de grande classe. C’est que toute foi exerce une forme de terreur, d’autant plus effroyable que les « purs » en sont les agents. “

“Il y a plus de sagesse à se laisser emporter par les flots qu’à se débattre contre eux.”

“C’est qu’il n’y a de vie que dans l’inattention à la vie.”

Le cynisme donc.

Je le trouve puissant.

Et je comprends cette tentation. Vraiment.

Il y a des jours où le cynisme paraît presque raisonnable. Pas seulement comme humeur. Comme position philosophique. Comme manière de regarder l’histoire humaine sans se raconter trop d’histoires.

Et c’est pour ça que Cioran est si difficile à balayer d’un revers de main. On ne peut pas simplement dire : “il exagère”, “il est trop noir”, “il faut garder espoir”, et passer à autre chose. Ce serait trop facile. Et franchement, assez faible.

Cioran voit quelque chose.

Il voit la vanité des grands discours. La violence cachée dans les idéaux. Le ridicule de ceux qui veulent sauver l’humanité malgré elle. La manière dont les convictions les plus pures peuvent devenir des machines à broyer. Il voit aussi notre goût étrange pour le désastre, notre attirance pour les tyrans, notre capacité infinie à transformer nos idées en armes.

Et quand on regarde l’histoire, ou même l’actualité, il faut bien reconnaître qu’il a quelques arguments.

Quelques bons arguments.

Des arguments assez massifs, même.

C’est peut-être ça qui rend cette pensée si tentante : elle est très difficile à prendre en défaut. Elle a toujours un coup d’avance. Chaque catastrophe semble lui donner raison. Chaque illusion qui se fracasse vient renforcer son dossier. Chaque sauveur qui devient oppresseur, chaque idéal qui tourne à la police morale, chaque promesse politique qui finit en bureaucratie, en violence ou en ridicule, ajoute une pièce au procès.

Le cynisme a cette force terrible : il est rarement surpris.

Quand le pire arrive, il peut simplement dire : “évidemment”.

Et il y a un confort là-dedans. Un confort sombre, mais réel. Celui qui n’attend rien ne tombe jamais de haut. Celui qui a renoncé peut même se donner l’élégance de la lucidité.

C’est une position presque indéboulonnable.

Mais voilà : ce n’est pas parce qu’une position est difficile à réfuter qu’elle est vivable.

Ou en tout cas, qu’elle est vivable pour moi, aujourd’hui.

Je ne dis pas que Cioran a tort.

Je dis que je ne sais pas quoi faire de cette vérité-là.

Ou plutôt : je vois trop bien ce qu’elle peut faire de moi.

Elle peut me rendre plus intelligent, peut-être. Plus drôle, parfois. Plus lucide, sans doute. Mais elle ne me rend pas forcément plus disponible, plus courageux, plus relié, plus capable d’aimer, de construire, de transmettre, d’aider.

À un moment, la question n’est plus seulement : est-ce que c’est vrai ?

La question devient : qu’est-ce que cette vérité produit en moi ?

Est-ce qu’elle m’ouvre ou est-ce qu’elle me ferme ? Est-ce qu’elle me rend plus vivant ou plus sec ? Est-ce qu’elle m’aide à répondre au monde, ou est-ce qu’elle m’autorise à ne plus répondre ?

Et c’est là que je m’en méfie.

Parce que le cynisme transforme vite la lucidité en position esthétique. On ne cherche plus à répondre au monde. On commente son effondrement avec style.

Et commenter l’effondrement avec style, c’est peut-être agréable cinq minutes. Mais ça ne donne pas à boire aux arbres, ça ne protège personne de la chaleur, ça ne reconstruit aucun lien, ça ne déplace aucune règle du jeu.

Quand j’écris “bonne canicule à tous”, je sais bien ce que je fais. Je pique. Je mets à distance. Je transforme une tristesse en ironie.

Mais derrière l’ironie, il y a autre chose.

Il y a de la peine.

De la peine pour les arbres qui grillent sur place. Pour les oiseaux qui cherchent de l’eau. Pour les agriculteurs qui regardent leurs cultures souffrir. Pour les anciens qui suffoquent dans des appartements mal isolés. Pour les enfants qui grandissent avec des étés qui ne ressemblent déjà plus à ceux de notre enfance. Pour les pays du Sud qui prennent de plein fouet une crise qu’ils ont peu causée. Pour toutes ces formes de vie que nos tableaux Excel ne savent pas compter.

Et il y a aussi, je crois, de l’amour.

C’est peut-être un peu grandiloquent.

Franchement tant pis.

Si nous étions vraiment indifférents, nous ne serions pas fatigués. Nous ne serions pas en colère. Nous ne serions pas cyniques. Nous ne chercherions pas à comprendre.

L’impuissance fait mal parce qu’il y a encore de l’attachement.

Et c’est je crois là qu’il faut repartir.

Pas de la certitude qu’on va gagner. Pas de l’idée absurde que chacun, dans son coin, va sauver le climat avec une gourde en inox et trois lentilles bio. Mais de l’attachement à ce qui vit, à ce qui compte, à ce qui mérite qu’on ne devienne pas totalement sec.

On se contente trop souvent de cette question: que faire ?

Mais il y en d’autres : comment rester capable de répondre ?

Comment rester touché sans être détruit ? Comment rester lucide sans devenir cynique ? Comment regarder les cartes rouges sans que notre cœur devienne une pierre ? Comment retrouver un peu d’agentivité dans un monde qui nous donne sans cesse l’impression que tout se joue ailleurs, trop haut, trop loin, trop vite ?

Comme d’habitude je n’ai pas de réponse simple. Au cas où vous ne l’auriez pas encore compris je ne suis pas un prêcheur, que ça vous plaise ou non, je suis comme la plupart d’entre vous, je ne sais pas comment traverser tout ça, comme vivre cette époque sereinement, justement, éthiquement, efficacement. J’ai des pistes, certes, jusqu’à ce que mon quotidien m’en fasse dévier et que je me retrouve à manger des chips devant une série Netflix.

Mais bon j’ai des pistes, et c’est à défaut de pouvoir partager mes chips avec vous, j’en partage au moins une: retrouver des prises.

Des prises sur notre attention. Sur nos journées. Sur nos liens. Sur nos lieux. Sur ce que nous acceptons de considérer comme normal. Et aussi sur les règles du jeu, dès qu’on le peut : dans nos entreprises, nos communes, nos métiers, nos collectifs, nos institutions.

Comment devenir individuellement irréprochable ? est une question piégeuse.

J’en propose une autre : où pouvons-nous déplacer les conditions du changement, pour que ce qui est souhaitable devienne plus facile à faire ?

C’est moins spectaculaire qu’un grand appel à la révolution intérieure. Mais probablement plus juste, en tout cas plus actionnable. Et ça commence peut-être par des choses très concrètes : repérer les endroits où l’on peut encore dire non.

Refuser, parfois, c’est maintenir vivant un autre rapport au réel.

Dire : ceci n’est pas normal.

Dire : je ne veux pas m’habituer trop vite.

Dire : je ne peux pas tout, mais je ne suis pas rien. Et désolé ma fille, tu n’auras pas de smartphone avant tes 16 ans, parce que meme si tous tes amis en ont, ça te crame la tête, ça te sépare du monde et des autres à un âge où tu es sensé te construire. Désolé, petit sujet flippant pour moi alors que dans mon foyer l’adolescence approche.

Je ne suis pas rien et je ne peux pas rien.

Cette phrase me semble importante.

Elle ne dit pas : je suis tout-puissant. Elle ne dit pas : mes gestes suffisent. Elle ne dit pas : l’histoire dépend de moi. Elle dit simplement : je fais partie du système, donc je fais aussi partie de ses possibles bifurcations.

Une fourmi ne décide pas seule du destin de la fourmilière. Mais la fourmilière n’existe pas sans les fourmis. Et parfois, dans les systèmes vivants, des changements locaux produisent des formes nouvelles. C’est rare, fragile, imprévisible. Mais c’est aussi comme ça que le monde bouge.

Alors à quoi bon parler ?

Peut-être pas pour convaincre tout le monde. Peut-être pas pour déclencher le grand réveil, cette vieille fiction où l’humanité ouvrirait soudain les yeux comme dans une pub.

Je parle pour maintenir des lignes de vie. Pour nommer ce que nous vivons. Pour ne pas devenir fous seul dans mon coin. Pour transformer l’angoisse diffuse en compréhension partagée. Pour que certains se sentent moins seuls. Pour que l’ironie laisse passer la peine. Et que la peine laisse passer l’action.

Parler ne suffit pas.

Bien sûr.

Mais se taire laisse le récit à ceux qui veulent que rien ne change, ou à ceux qui veulent que tout change dans la brutalité.

Alors on parle. Puis on cherche où agir. Puis on agit un peu. Puis on recommence.

Sans garantie.

C’est peut-être ça, rester humain dans une époque qui nous dépasse : ne pas confondre l’absence de garantie avec l’absence de sens.

Il fait chaud.

Très chaud. Il est tard. Et je crois que je vais m’arrêter là, avant de faire semblant de savoir où tout ça mène.

Je pourrais finir sur l’espoir, sur l’action, sur la nécessité de ne pas renoncer. Ce serait propre. Ça rassurerait tout le monde, moi le premier.

Mais aujourd’hui, ce ne serait pas très honnête. Et si vous voulez cresuer, je vous renvoie vers mes épisodes précédents en lien avec tout ça : sisyphe, le rocher dans la rivière, de l’espoir… Ce n’est pas la première fois que je me permets d’étaler mes etats d’ame dans vos oreilles.

Je reste cette fois avec ce truc un peu bancal : je vois, je comprends un peu, je participe quand même, je juge parfois, je me contredis souvent, et certains jours je ricane parce que c’est plus simple que d’avoir mal.

Ce n’est pas une position très noble. Mais c’est comme ça

Et peut-être qu’avant de chercher la bonne manière d’agir, il faut déjà partir de là : de ce point pas très confortable où l’on n’est ni innocent, ni totalement cynique, ni vraiment impuissant, ni franchement capable.

Juste là. Dans la chaleur. À essayer de ne pas tricher complètement avec soi-même.

Je vous laisse avec un autre passage de Cioran :

*Si, par hasard ou par miracle, les mots s’envolaient, nous serions plongés dans une angoisse et une hébétude intolérables. Ce mutisme subit nous exposerait au plus cruel supplice. C’est l’usage du concept qui nous rend maîtres de nos frayeurs. Nous disons : la Mort – et cette abstraction nous dispense d’en ressentir l’infini et l’horreur. En baptisant les choses et les événements nous éludons l’inexplicable : l’activité de l’esprit est une tricherie salutaire, un exercice d’escamotage ; elle nous permet de circuler dans une réalité adoucie, confortable et inexacte. Apprendre à manier les concepts – désapprendre à regarder les choses…

A ne pas méditer donc.*

Bonne canicule à toutes et à tous, et n’oubliez pas de boire de l’eau.

JCVD ”J’adore l’eau”. : https://www.youtube.com/watch?v=Ggq0c4e2hjA

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