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Face à l’absurde. Le “mythe de Sisyphe”

Reflexion autour du “mythe de Sisyphe” d’Albert Camus pour bien commencer l'année face à l'absurdité apparente du monde.

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Face à l’absurde. Le “mythe de Sisyphe”
ALBERT CAMUS

En ce début d’année 2025, prenons un instant pour poser un regard lucide sur notre époque marquée par l'incertitude et l'accélération sociale.

Comment trouver du sens face à des systèmes complexes qui semblent nous échapper, face à l'absurdité du monde ? On parle du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus : peut-on trouver une forme de bonheur lucide et engagé dans l’action, même quand l’avenir semble incertain ?

Une réflexion pour inspirer des pistes d’action, en commençant par nous-mêmes.

On est le 2 janvier 2025, je vous souhaite à toutes et tous une excellente année, la dernière de ce premier quart de siècle. Nous sommes donc à partir d’aujourd’hui plus proche de l’an 2050 que de l’an 2000, je sais dit comme ça, ça fait un choc.

Je voulais profiter de ce moment où on décide de marquer un peu arbitrairement le début d’un nouveau cycle autour du soleil pour prolonger la reflexion de fin d’année avec Flore Vasseur sur notre place dans l’époque.

Alors si vous faites comme la plupart des gens, vous commencez certainement l’année avec plein de bonnes résolutions. Et si vous faites comme la plupart des gens, vous allez certainement les abandonner assez vite. Généralement on arrête nos efforts quand on commence à douter de leur utilité. Soit parce que le résultat attendu ne vient pas assez vite, soit parce qu’il n’est pas visible tout simplement, et souvent aussi parce que ça nous coute. Et on n’aime pas faire des efforts qui nous semblent inutiles ou absurdes.

Alors vous vous en doutez, je ne vais pas vous parler de nos petites résolutions, faites ce que vous estimez malin en fonction de votre bilan carbone, de votre taux de cholestérol ou de votre relation avec votre belle-mère. Chacun décide ce que signifie pour lui être une meilleure version de soi-même, si tant est qu’il y est une meilleure version de soi-même d’ailleurs, puisque vous êtes magnifique comme vous êtes évidemment. Mais prenez quand meme un sac plastique quand vous sortez promener votre chien, vous n’êtes pas seul sur terre.

Je m’égare.

Je veux vous parler en ce début d’année donc du sentiment d’impuissance ou d’absurdité qui peut nous assaillir quand on s’intéresse à l’état du monde. Impuissance face aux défis globaux - climatiques, technologiques, sociaux - impuissance face l’état du pays, au paysage politique. Absurdité du modèle de réussite qui nous est proposé, parfois de notre quotidien, que sais-je. Le fait est que les statistiques montrent que l’impression de vivre une époque sans but, sans rêve joyeux, sans perspective un peu sexy, déprime pas mal de monde, notamment d’ailleurs chez les plus jeunes.

Les systèmes qui régissent nos vies semblent de plus en plus complexes et hors de contrôle. Et on ne voit pas que ce nous en tant qu’individus pouvons faire pour réellement changer la donne, malgré toutes nos bonnes résolutions. C’est vrai que c’est plus facile de décider de perdre quelques kilos que de changer la constitution ou d’arrêter une guerre.

Face à cette sensation de chaos, comment trouver du sens à nos actions et à nos vies?

Cette question, Albert Camus l'abordait déjà en 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale, dans "Le Mythe de Sisyphe".

Je vais vous lire quelques passages inspirants avec pour idée de nous inspirer.

Et pour introduire tout ça voici l’introduction

"Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l'esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux ; il faut d'abord répondre… Je saute un bout

Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c'est aux actions qu'elle engage. Je n'ai jamais vu personne mourir pour l'argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d'importance, l'abjura le plus aisément du [16] monde dès qu'elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la terre ou du so- leil tourne autour de l'autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c'est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu'ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. J'en vois d'autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce, qu'on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions."

Cette ouverture provocante ne parle pas tant du suicide physique que d'un choix fondamental : continuer ou renoncer. Aujourd'hui, face à l'état du monde ou simplement de sa société, beaucoup se posent cette même question : à quoi bon s'engager si tout semble perdu d'avance ?

Camus évoque ce moment où il nous arrive d’un coup d’être frappé par le sentiment d’absurdité de notre vie, moment qu’il estime être essentiel.

Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seu- lement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d'écœurant. Ici, je dois conclure qu'elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n'ont rien d'original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l'occasion d'une reconnaissance sommaire dans les origines de l'absurde. Le simple « souci » est à l'origine de tout. De même et pour tous les jours d'une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient [28] toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l'avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une si- tuation », « avec l'âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont ad- mirables, car enfin il s'agit de mourir. Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunes- se. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde.”

Ce passage résonne particulièrement aujourd'hui, en tout cas personnellement ça me parle, j’ai vécu très concrètement et à peu près de la manière décrite ces moments de prise de conscience de l’absurdité de ma vie, de mon travail, de mes loisirs, de mes relations parfois, ce que le sociologue Hartmut Rosa appelle "l'accélération sociale". Je vois très bien de quoi Camus parle lorsqu’il évoque la lassitude de la course quotidienne, la tentative de mettre les “pourquoi” sous le tapis pour pouvoir continuer sans rien changer, et ce simple “souci” à l’origine parfois de grands boulversement.

Beaucoup ont vécu ça durant le confinement quand la machine s'est arrêtée et qu’on a pu levé le nez du guidon quelques instants. Pour d’autres c’est une vidéo sur le rapport du GIEC, un livre, une conférence, une conversation avec un ami, un podcast, que sais-je, une prise de consience qui fait prendre conscience de l’absurdité et la dangerosité du"business as usual".

Cette prise de conscience nous fait voir le monde différemment. Ce qui était familier devient soudain étrange. Camus décrit magistralement cette sensation, et je vous lis la suite du même passage.

"Un degré plus bas et voici l'étrangeté : s'apercevoir que le monde est 'épais', entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté gît quelque chose d'inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d'arbres, voici qu'à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu'un paradis perdu. L'hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. Pour une seconde, nous ne le comprenons plus puisque pendant des siècles nous n'avons compris en lui que les figures et les dessins que préalablement nous y mettions, puisque désormais les forces nous manquent pour user de cet artifice. Le monde nous échappe puisqu'il redevient lui-même. Ces décors masqués par l'habitude redeviennent ce qu'ils sont. Ils s'éloignent de nous. De même qu'il est des jours où sous le visage familier d'une femme, on retrouve comme une étrangère celle qu'on avait aimée il y a des mois ou des années, peut-être allons-nous désirer même ce qui nous rend soudain si seuls. Mais le temps n'est pas encore venu. Une seule cho- se : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde."

Cette sensation d'étrangeté, nous la ressentons aujourd'hui plus que jamais. Quand les algorithmes prédisent nos comportements mieux que nous-mêmes, quand le climat dérègle des cycles naturels que nous pensions immuables, quand des paysages familiers sont métarmophosés et deviennent silencieux, morts, quand l'économie mondiale semble suivre une logique qui échappe à tout contrôle, quand nos bulletins de votent semblent ne plus servir à rien, que sais-je... A mesure notamment qu’augmente ce “décalage prométhéen” dont parlait le philosophe Günther Anders , c’est à dire notre incapacité à nous représenter les conséquences de nos créations techniques, le monde nous apparaît dans toute son opacité, dans son caractère "épais" comme dit Camus. On n’y comprend rien…

Face à cette étrangeté du monde, à ce sentiment d'absurde, deux attitudes se présentent : le renoncement ou la révolte. Le renoncement, c'est l'abandon, le suicide au sens camusien, l'acceptation passive d'un monde sans sens. La révolte, au contraire, est une affirmation, une réponse à l'absurde. Mais quelle forme prend cette révolte chez Camus ? C'est là que l'extrait suivant est crucial : « Si je me maintiens dans cette position concertée qui consiste à tirer toutes les conséquences (et rien qu'elles) qu'une notion découverte entraîne, je me trouve en face d'un second paradoxe. Pour rester fidèle à cette méthode, je n'ai rien à faire avec le problème de la liberté métaphysique. Savoir si l'homme est libre ne m'intéresse pas. Je ne puis éprouver que ma propre liberté. [...] La seule vérité qui puisse me paraître instructive n'est point formelle : elle s'anime et se déroule dans les hommes. »

Ce passage dense contient un choix méthodologique radical : abandonner les grandes questions métaphysiques traditionnelles comme "l'homme est-il libre ?" pour se concentrer sur l'expérience concrète. Ce n'est pas que ces questions n'ont pas de sens, c'est qu'elles nous détournent de l'essentiel : notre expérience vécue de la liberté, ici et maintenant. Cette position résonne étrangement avec notre époque. Face au changement climatique par exemple, nous pouvons nous perdre dans des débats métaphysiques sur le "vrai" sens du progrès ou la "vraie" nature de l'homme. Ou bien, comme le suggère Camus, nous pouvons partir de notre expérience concrète : que pouvons-nous faire, ici et maintenant, avec la liberté limitée mais réelle dont nous disposons ? C'est une philosophie profondément incarnée que propose Camus, où la vérité n'est pas une abstraction mais quelque chose qui "s'anime et se déroule dans les hommes". On pense ici à ce que dira plus tard Maurice Merleau-Ponty : nous ne sommes pas des consciences désincarnées contemplant le monde de l'extérieur, nous sommes des corps vivants engagés dans le monde. Cette approche trouve un écho puissant dans ce qu'Hannah Arendt développera plus tard avec son concept "d'amour du monde". Pour Arendt comme pour Camus, il ne s'agit pas d'aimer le monde parce qu'il serait parfait ou rationnel, mais précisément parce qu'il ne l'est pas. L'amour dont parle Arendt, comme la révolte dont parle Camus, est un choix conscient de s'engager dans un monde imparfait, sans garantie de succès. Cette double perspective - l'accent sur l'expérience concrète et l'engagement sans garantie - est particulièrement éclairante pour notre époque. Elle nous invite à éviter deux écueils : celui de la paralysie intellectuelle (se perdre dans des débats théoriques sans fin) et celui du désespoir (renoncer parce que la victoire n'est pas assurée).

La révolte camusienne n'est donc pas un optimisme naïf qui ignorerait l'ampleur des défis. Au contraire, elle est lucide : elle reconnaît l'absurdité du monde, l'absence de garantie de succès, mais elle refuse la passivité. Elle consiste à agir, à s'engager, en pleine conscience des limites de nos actions individuelles, mais avec la conviction que c'est dans cette action même que nous affirmons notre liberté et que nous trouvons un sens à notre existence. C'est une révolte contre l'inaction, contre le renoncement, contre le désespoir. C'est une invitation à vivre pleinement, consciemment, face à l'absurde.

QUATRIÈME PARTIE - LA CONCLUSION AVEC SISYPHE C'est ici qu'intervient la figure mythologique de Sisyphe, ce héros grec condamné par les dieux à pousser éternellement un rocher au sommet d'une montagne, pour le voir redescendre à chaque fois. Camus en fait une métaphore puissante de notre condition :

"Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu'il n'est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir." Ce premier moment du mythe pose le cadre. Mais c'est dans la description de Sisyphe lui-même que Camus développe sa réflexion la plus profonde : [LIRE] "C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience." Et c'est dans la conclusion du mythe que Camus livre sa vision la plus puissante : [LIRE] "Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux."

Cette image de Sisyphe heureux n'est pas une forme de résignation joyeuse. C'est une position profondément politique et éthique qui nous dit : oui, nous sommes face à des défis immenses, peut-être insurmontables. Oui, comme Sisyphe, nous devons recommencer chaque jour. Mais c'est précisément dans cette persistance que réside notre dignité.

Face aux défis colossaux de notre époque nous sommes tous Sisyphe. Et comme lui, nous pouvons trouver une forme de dignité, voire de joie, non pas dans la victoire qui n'est jamais garantie, mais dans la lutte elle-même, dans ce que Camus appelle cette "fidélité supérieure". Camus nous invite donc à une forme particulière de courage : celui d'agir sans garantie de succès mais avec la conviction que l'action elle-même donne sens à notre existence. Comme l'écrit Camus dans sa dernière phrase, devenue légendaire : "Il faut imaginer Sisyphe heureux." Non pas d'un bonheur naïf qui nierait l'absurde, mais d'un bonheur lucide qui l'intègre et le dépasse par l'action même.

Voilà pour cette reflexion sur l’absurde. J’espère que d’une manière ou d’une autre ça vous aura donc au moins un peu inspiré, que vous soyez d’accord ou non avec la vision de Camus, l’idée étant comme toujours d’ouvrir des pistes de reflexion et d’action pour vous même, parce que pour rappel on n’a finalement véritablement de pouvoir que sur soi-même, et encore me direz-vous, ca n’est pas toujours si simple.

Merci pour votre écoute, une nouvelle fois, je vous souhaite plein de bonnes choses pour cette année. Si tout ça vous plait, pensez à me soutenir si vous le pouvez, et je vous laisse avec une jolie phrase de Pierre Teilhard de Chardin à méditer : "L'avenir n'est jamais que du présent à mettre en ordre."

C’était Julien, à très vite.

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