(Non) violence, hérarchie, pouvoir… L’entraide suffit-elle ? - Partie 1/2
Partons de l’hypothèse que nous allons vivre des effondrements systémiques. Comment penser l’entraide sans ignorer le pouvoir, la hiérarchie, la peur, ou la violence ? Jusqu’où le “nous” peut-il s’étendre sans se refermer ? Et comment construire de la résilience dans un monde dominé par la dette, les algorithmes et la perte de sens ?
Un dialogue avec Pablo Servigne sur la frontière entre lien et domination, entre spiritualité et lucidité, entre survie et vie commune.
00:00 Introduction et contexte de la conversation
01:11 La violence et ses conséquences
05:25 La hiérarchie et la survie des sociétés
10:14 La paix et la violence structurelle
18:39 Réflexions sur la légitimité de la violence
22:26 Les principes d'entraide dans la nature
25:07 L'évolution et l'entraide : Darwin et Kropotkine
27:34 L'entraide en milieu hostile vs. en milieu d'abondance
31:33 Les principes de l'entraide et la coopération intergroupe
33:41 La nécessité d'une membrane de sécurité
39:30 Les défis de l'organisation humaine et de l'entraide
44:54 La définition des frontières de l'entraide
50:24 La question monétaire et ses implications sociales
53:32 Technologie et lien social : un équilibre à trouver
55:25 Dimension spirituelle et écologie
56:53 Raison, émotion et spiritualité
01:01:16 Travail sur soi et collectif
01:04:37 Genèse du livre et lien social
01:08:45 Super-vivalisme et résilience communautaire
01:15:55 Liens sociaux et entraide en temps de crise
01:20:24 Membranes et ouverture aux autres
01:28:12 Résilience et Effondrement des Sociétés
01:31:01 Analyse de la Fragilité et Résilience en France
01:34:05 Construire des Réseaux de Soutien
01:37:21 Impact Personnel et Émotionnel de l'Engagement
01:40:59 Éducation et Transmission des Valeurs
01:42:27 Vers un Futur de Lien Social
01:44:24 Littérature et Empathie dans la Construction Sociale
1. Violence, pouvoir, équilibre des forces
La paix est-elle un état naturel ou le résultat d’un rapport de force stabilisé ?
Faut-il chercher à supprimer la violence humaine ou à la canaliser ?
L’histoire montre que les puissants tirent souvent profit des crises : que devient alors l’idéal de non-violence ?
Les sociétés peuvent-elles réellement se transformer par l’entraide, ou faut-il une forme de contrainte pour préserver la cohésion ?
2. L’entraide et ses paradoxes
L’entraide est-elle un réflexe biologique ou une construction culturelle liée à l’abondance ?
En période de pénurie, la coopération tient-elle encore, ou se renverse-t-elle en contrôle et en domination ?
Peut-on imaginer une entraide “organisée”, donc adossée à du pouvoir, sans que ce pouvoir se pervertisse ?
Comment maintenir vivant un lien collectif sans qu’il se fige en système ou en dogme ?
3. Le “nous” et ses limites
Toute communauté définit un dedans et un dehors : peut-on vraiment parler d’entraide universelle ?
Jusqu’où s’étend le “nous” — et qui en est exclu, consciemment ou non ?
Comment éviter que l’idée de reliance ne devienne un entre-soi moral, réservé à ceux qui “pensent bien” ?
Peut-on s’entraider avec ceux dont on conteste les valeurs ou les comportements ?
4. Les structures qui conditionnent le lien
Le système monétaire fondé sur la dette alimente-t-il structurellement la rivalité et la peur du manque ?
Une autre économie du lien est-elle possible sans repenser la manière dont la valeur circule ?
Le numérique, en façonnant nos émotions et nos colères, peut-il encore servir la coopération ?
Comment reprendre la main sur nos outils d’information pour qu’ils nourrissent le vivant plutôt que la division ?
5. La dimension sensible et spirituelle
Pourquoi parler aujourd’hui de “soin”, de “reliance”, de “guérison” dans un monde saturé de rationalité ?
Comment distinguer ouverture spirituelle et dérive mystique ?
L’écologie spirituelle apporte-t-elle une profondeur ou un flou qui dépolitise ?
Jusqu’où l’intuition peut-elle être un outil de connaissance sans glisser vers la croyance ?
6. Résilience et politique du lien
Le “super-vivalisme” peut-il être une voie crédible de préparation collective aux crises ?
Comment éviter que les communautés résilientes ne deviennent des bulles refermées sur elles-mêmes ?
Les sociétés les plus solidaires ne sont-elles pas aussi celles où la cohésion se paie d’un contrôle fort ?
Pourquoi le discours du lien, de la souveraineté ou de la protection est-il aujourd’hui récupéré par les extrêmes ?
Peut-on encore parler de protection sans alimenter la peur ?
7. Traverser plutôt que prévoir
“On ne peut pas éviter les tempêtes, mais on peut apprendre à les traverser” : que veut dire agir dans un monde où tout reste incertain ?
Comment cultiver la joie, la tendresse ou l’humour sans perdre la lucidité ?
Qu’est-ce qu’une attitude juste face à l’époque — et qu’aimerait-il transmettre à ses enfants pour traverser ce siècle ?
Concepts abordés
Collapsologie : courant d’étude cofondé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, visant à comprendre les risques d’effondrement de nos sociétés industrielles et leurs implications sociales et psychologiques.
Entreaide : notion centrale dans la pensée de Servigne, inspirée de la biologie, de l’écologie et de l’anthropologie, qui désigne la coopération comme moteur du vivant.
→ Livre : L’Entraide, l’autre loi de la jungle (Les Liens qui Libèrent, 2017) lien Babelio.
Super-vivalisme : concept développé par Servigne dans Le Réseau des tempêtes pour désigner une préparation collective aux crises, par opposition au survivalisme individualiste.
Réseau des tempêtes : métaphore du tissu social nécessaire pour encaisser les crises, titre du dernier ouvrage de Pablo Servigne (Les Liens qui Libèrent, 2025).
Écologie du lien : approche qui met l’accent sur la qualité des relations (humaines, sociales, écologiques) plutôt que sur la seule adaptation matérielle.
Violence et non-violence : réflexion récurrente sur la place de la violence dans les sociétés humaines, et sur la possibilité de “canaliser” plutôt que supprimer le conflit.
Système de la séparation : expression employée par Servigne pour décrire la logique économique, technologique et culturelle qui fragmente les sociétés modernes.
Résilience : capacité d’un individu ou d’une société à absorber un choc et à s’adapter sans s’effondrer.
Personnes citées ou évoquées
Pablo Servigne : chercheur indépendant, auteur et conférencier, connu pour ses travaux sur la collapsologie, l’entraide et la résilience.
Raphaël Stevens : co-auteur de Comment tout peut s’effondrer et L’Entraide.
Bernard Maris : économiste et auteur de L’Antimanuel d’économie, cité pour sa critique du système monétaire et de la dette. Lien Babelio
David Graeber : anthropologue et économiste, auteur de Dette. 5000 ans d’histoire, référence sur les liens entre monnaie, dette et pouvoir. Lien Babelio
Paul Jorion : anthropologue et économiste hétérodoxe, souvent critique des logiques spéculatives et du système monétaire.
Serge Latouche : économiste et penseur de la décroissance, souvent cité pour sa critique du productivisme.
Jean Chamel : chercheur en sociologie des sciences, auteur d’une analyse critique des dimensions spirituelles de la collapsologie (La collapsologie aux frontières de la science, 2021).
Piotr Kropotkine : géographe et théoricien anarchiste, auteur du livre L’Entraide, un facteur de l’évolution, source majeure pour Servigne. Lien Babelio
Contexte et repères historiques
Comment tout peut s’effondrer (2015) : essai fondateur de la collapsologie, coécrit avec Raphaël Stevens, qui explore les vulnérabilités systémiques du monde industriel. Lien Babelio
Le Réseau des tempêtes (2025) : prolonge cette réflexion en se concentrant sur les conditions sociales et culturelles de la résilience collective.
Survivalisme vs super-vivalisme : opposition entre la survie individuelle (préparation matérielle, repli) et la résilience collective (entraide, coopération).
Dette et création monétaire : débat récurrent sur la création de la monnaie par le crédit bancaire, évoqué comme moteur structurel de compétition.
Numérique et attention : discussion sur l’impact des plateformes et algorithmes dans la fragmentation du lien social et la polarisation politique.
Haïti / Japon : deux exemples de sociétés à forte exposition aux catastrophes, utilisées pour comparer les cultures de la résilience.
(Pablo énonce plusieurs auteurs/ouvrages — il parle surtout d’auteurs fondateurs plutôt que d’un seul titre précis.)
Pierre Kropotkine — L’Entraide (L’entraide : un facteur de l’évolution)
Ouvrage fondamental sur la coopération dans le vivant, cité directement comme référence qui l’ouvre à la curiosité.
Ex. d’édition française : Éditions Aden.
→ Fiche éditeur / librairie : https://www.decitre.fr/livres/l-entraide-9782930402611.html
Charles Darwin — De l’origine des espèces
Mentionné par Pablo comme source d’intuition émotive et scientifique sur les grands principes du vivant.
→ Édition française (exemple éditeur) : https://editions.flammarion.com/lorigine-des-especes/9782080488565
Ivan Illich — La convivialité (ou plus largement ses travaux)
Pablo cite “Ilitch / Ivan Illich” parmi les grands auteurs qui l’ont marqué pour penser les outils, la société et la liberté.
→ Page éditeur (Seuil / Points) : https://www.editionspoints.com/ouvrage/la-convivialite-ivan-illich/9782757891223
Lynn Margulis — Symbiotic Planet (travaux sur la symbiose / hypothèse Gaïa)
Pablo évoque Lynn Margulis (biologiste) pour son travail sur les symbioses et la perspective Gaïa ; il la nomme comme une de ses « grandes » influences.
→ Page éditeur (Basic Books / mise en avant de l’ouvrage anglais) : https://www.basicbooks.com/titles/lynn-margulis/symbiotic-planet/9780465072729
Penser la coopération et le pouvoir
François Flahault – Le Paradoxe de Robinson. Capitalisme et société (Mille et une nuits, 2005)
Une réflexion éclairante sur la manière dont l’individualisme moderne a effacé la dimension collective de l’existence.
Marcel Mauss – Essai sur le don (1923)
Un texte fondateur pour comprendre les logiques de réciprocité et de lien social, opposées à l’économie marchande.
James C. Scott – Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (Seuil, 2013)
Un grand récit anthropologique sur les sociétés qui résistent à la centralisation du pouvoir.
Violence, domination et ordre social
René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, 1978)
Sur les racines mimétiques de la violence et le rôle du bouc émissaire dans la cohésion des sociétés.
Michel Foucault – Il faut défendre la société (Seuil, 1997)
Pour comprendre comment le pouvoir s’exerce à travers la sécurité, la peur et la normalisation.
Hannah Arendt – Du mensonge à la violence (Gallimard, 1972)
Une exploration lucide du rapport entre vérité, autorité et pouvoir dans les sociétés modernes.
Systèmes, écologie et complexité
Edgar Morin – La Méthode (Seuil, 1977-2004)
Une œuvre majeure pour penser la complexité du vivant, des sociétés et des crises contemporaines.
Donella Meadows – Thinking in Systems (Chelsea Green, 2008)
Un ouvrage de référence sur la pensée systémique, les boucles de rétroaction et les leviers de changement.
Joanna Macy – Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre (Éditions Le Souffle d’Or, 2014)
Une approche spirituelle et pragmatique de la résilience, inspirée par la “work that reconnects”.
Économie et alternatives
Kate Raworth – L’économie du donut (Éditions Plon, 2018)
Un modèle visuel et systémique pour repenser l’économie dans les limites planétaires et sociales.
David Fleming – Lean Logic: A Dictionary for the Future and How to Survive It (Chelsea Green, 2016)
Une réflexion dense et poétique sur la résilience communautaire et les économies post-carbone.
Yves Citton – Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014)
Essai clé pour comprendre comment la captation attentionnelle structure nos vies et nos liens.
Spiritualité, imagination et lien
Charles Eisenstein – The More Beautiful World Our Hearts Know Is Possible (North Atlantic Books, 2013)
Un texte emblématique de l’écospiritualité contemporaine, sur la guérison du lien entre soi et le monde.
Vinciane Despret – Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019)
Une exploration sensible de la cohabitation entre humains et non-humains.
Bruno Latour – Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (La Découverte, 2017)
Pour penser la redéfinition du politique à l’ère de la crise écologique.
Ouvrages principaux de Pablo Servigne
Comment tout peut s’effondrer (Les Liens qui Libèrent, 2015)
L’Entraide, l’autre loi de la jungle (Les Liens qui Libèrent, 2017)
Une autre fin du monde est possible (Les Liens qui Libèrent, 2018)
Le Réseau des tempêtes (Les Liens qui Libèrent, 2025)
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