#7/10 - Série

Société : le grand effritement

Travail, vérité, mémoire, liens : comment l'IA ébranle les piliers de la société.

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Société : le grand effritement
#IA

Une société, ce n'est pas une addition d'individus, c'est un tissu, fait de choses qu'on partage : un travail qui donne une place à chacun, un socle de faits qu'on tient pour vrais, une mémoire commune, des liens ordinaires. Et l'IA est en train de s'y glisser, partout à la fois, sans que personne ne l'ait décidé.

Pour comprendre ce qui bouge, on s'appuie sur les sociologues, à commencer par Durkheim, qui se posait déjà la question il y a un siècle, quand l'industrie défaisait le monde d'avant. On traverse quatre terrains où le ciment prend ou se défait : le travail, la vérité, la mémoire et les liens entre nous.

L'IA va-t-elle supprimer le travail, ou seulement le pouvoir de négocier de ceux qui n'ont que lui ? Que devient une société quand n'importe qui fabrique une fausse image du passé en dix secondes ? Et à force de confier nos liens à des machines qui ne fatiguent jamais, se désapprend-on à avoir besoin les uns des autres ?

Le symptôme de départ

  • Sur les campus américains, on hue désormais l'IA (jusqu'à un « détruisez l'intelligence artificielle » ovationné à Harvard), alors même que la quasi-totalité des étudiants l'utilisent. Une colère à la fois contradictoire et lucide : on sent une rupture avant de savoir la nommer.

  • Cette colère répète une scène ancienne. Les luddites de 1811 n'étaient pas des technophobes bornés mais des artisans qualifiés qui avaient compris que la machine déplacerait la valeur de leurs mains vers les propriétaires, sans qu'ils aient voix au chapitre. La vraie question, hier comme aujourd'hui : qui gagne, qui perd, qui décide ?

La grille de lecture

  • Une société tient par deux piliers (Durkheim) : l'interdépendance (on a besoin les uns des autres) et les représentations communes (on partage un fonds de vrai, de récits, de repères). L'IA vient s'installer sur les deux.

  • Quand les repères cèdent et que la place de chacun se brouille, Durkheim parle d'anomie : un vide de règles où l'on flotte.

Le travail (les places)

  • Le travail ne distribue pas que des revenus : il donne un rythme, un statut, des collègues, une raison de se lever, et il finance le pacte social. L'étude de Marienthal (village sans emploi des années 1930) montre que ce qui s'effondre en premier, c'est le temps et la structure des journées.

  • Personne ne sait encore mesurer l'effet de l'IA sur l'emploi : les signaux se contredisent. Un troisième flux existe pourtant, les annonces des entreprises, mais il mélange substitution réelle, restructuration, perte de demande et simple alibi.

  • Trois clés pour s'y retrouver : la vague commence par les bureaux et non plus par les muscles ; il faut raisonner en tâches et non en métiers ; et elle entre par les débutants (comment devenir senior dans un monde qui n'embauche plus de juniors ?).

  • Ce que l'IA menace avant tout emploi, c'est le pouvoir de négociation de ceux qui n'ont que leur travail. Derrière le débat sur le revenu universel, une question de fond : si un revenu tombe sans travail, qui distribue le reste, le rythme, le statut, le besoin qu'on a les uns des autres ?

La vérité

  • Une société n'a pas besoin de s'accorder sur tout, mais sur un socle : ce qui compte comme fait. Ce socle avait une infrastructure (imprimerie, presse) ; la nouvelle infrastructure fabrique le récit à la demande, à un volume décroché de tout effort humain. Différence d'échelle qui devient différence de nature.

  • Le socle se fissurait déjà : réseaux sociaux, chaînes d'info, personnalisation. Le carburant de ces machines, c'est la colère, émotion de certitude qui ferme l'écoute et que les plateformes récompensent.

  • Ce que l'IA ajoute : du plausible à volonté (opérations de désinformation, deepfakes). Le danger n'est pas seulement le faux, c'est la fatigue de la vérité : à force de savoir que tout peut être fabriqué, on cesse de croire même le vrai. Il suffit que le faux soit plausible pour rendre le vrai négociable.

  • Une société qui ne distingue plus le vrai du faux peut continuer à voter ; ce qu'elle ne peut plus faire, c'est délibérer.

  • Contrepoint : les mêmes outils peuvent dépolariser (agents d'écoute empathique), mais ils deviennent alors des acteurs politiques à part entière. Un « thermostat » du débat public existe désormais ; reste à savoir qui l'ajuste.

  • La culture générée pose une question neuve : quand une machine a tout « digéré » et le régurgite, que devient l'originalité, et où passe la frontière entre s'inspirer, recycler et voler ?

La mémoire

  • La mémoire est une construction sociale (Halbwachs) : on se souvient à travers des cadres fournis par le groupe. Une nation partage un passé, et toute mémoire nationale trie, retient et oublie (Renan).

  • Ce travail de mémoire a des gardiens (historiens, sciences, écoles) et une incarnation exemplaire, Wikipédia, aujourd'hui assiégée sur plusieurs fronts (contre-encyclopédies IA, assèchement des visites, propagande d'État).

  • Deux menaces de fond : l'effondrement de modèle (une mémoire qui se moyenne à force de se photocopier) et surtout la falsification de masse du passé, doublée de l'effacement de données publiques. Au bout, une crise de la confiance : on ne sait plus qui peut dire le vrai.

  • « Qui contrôle le passé contrôle l'avenir » : effacer la mémoire d'un peuple, c'est le rendre malléable. Une société qui ne partage plus de passé ne partage plus de monde.

Les liens

  • Le lien social est une infrastructure invisible qui se fabrique dans les frottements quotidiens ; là où ce tissu se défait, la confiance et la participation suivent. La solitude progressait déjà avant l'IA (« épidémie de solitude »).

  • Nouveau cran : après l'attention, les plateformes visent l'intimité (Harari), et l'IA peut la fabriquer en série. Une oreille qui ne juge ni ne se lasse, c'est une épidémie de solitude confortable, un marché. La meilleure étude disponible (MIT–OpenAI) associe usage intensif du chatbot et hausse de la solitude.

La thèse d'ensemble

  • Partout le même mouvement : rien n'a été cassé, tout a été recouvert. Personne ne l'a décidé, il n'y a eu ni vote ni décret ; c'est venu geste par geste, abonnement par abonnement.

  • L'image finale (Arendt) : le monde commun est une table qui nous relie et nous sépare ; une couche s'est glissée entre elle et nous, qui la résume et répond à sa place.

  • Honnêteté : l'IA n'est pas la cause des maux de la société (climat, inégalités, guerres lui préexistent) et peut aussi servir au bien. Mais cette couche a des propriétaires, des prix, des interrupteurs. D'où la question laissée au prochain épisode : qui la tient, et dans quel but ?

Personnes citées

  • Ronny Chieng — humoriste (The Daily Show), auteur du discours « détruisez l'IA » à Harvard.

  • Eric Schmidt — ancien PDG de Google, hué lors d'une remise de diplômes en Arizona.

  • JD Vance — vice-président des États-Unis.

  • Ned Ludd — figure (probablement mythique) qui a donné son nom aux luddites.

  • Eric Hobsbawm — historien ; la formule « la négociation collective par l'émeute ».

  • Lord Byron — poète, opposé à la peine de mort contre les briseurs de machines (1812).

  • Émile Durkheim — sociologue ; les deux piliers (interdépendance / représentations communes) et l'anomie.

  • Léon XIV — pape, auteur de la première encyclique consacrée à l'IA (2026) ; Léon XIII — auteur de Rerum Novarum (1891).

  • Jasmine Sun — observatrice de la Silicon Valley ; l'expression « populisme IA ».

  • Sam Altman (OpenAI), Dario Amodei (Anthropic), Elon Musk, Mark Zuckerberg — dirigeants de la tech, sur l'emploi et le revenu universel.

  • Noam Chomsky, Pierre Bourdieu, Jacques Ellul, Edward Bernays, Walter Lippmann — cités pour l'analyse de la « fabrication du consentement ».

  • Steve Bannon — ancien stratège de Trump ; la méthode « flood the zone ».

  • Hannah Arendt — philosophe ; citée par l'encyclique et pour l'image de la table (La Condition de l'homme moderne).

  • Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, Marine Le Pen — extraits sur le thème « innocent / justice corrompue ».

  • Étienne Klein — physicien ; retrait de doctorat, texte de défense « Guillemets, paraphrases et ChatGPT » ; Paul Valéry — cité par Klein.

  • Maurice Halbwachs — sociologue de la mémoire collective.

  • Ernest Renan — « Qu'est-ce qu'une nation ? » (conférence à la Sorbonne, 1882).

  • George Orwell (1984) et Milan Kundera (Le Livre du rire et de l'oubli) — sur la réécriture du passé.

  • Yuval Noah Harari — sur le passage de l'économie de l'attention à l'économie de l'intimité.

  • Platon — cité via l'encyclique (l'image des idées frottées comme des silex).

Concepts

  • Luddites / luddisme ; anomie ; division du travail et les deux piliers de Durkheim.

  • PIB fantôme (scénario Citrini) ; revenu universel.

  • Fabrication du consentement ; polarisation affective ; économie de l'attention.

  • Deepfakes ; fatigue de la vérité ; effet de vérité illusoire ; flood the zone ; « la vérité comme bien commun » (encyclique).

  • Mémoire collective ; effondrement de modèle (model collapse).

  • Désentraînement social ; économie de l'intimité ; « épidémie de solitude ».

Organisations, institutions, opérations

  • Opération Doppelgänger — campagne de désinformation russe, documentée notamment par EU DisinfoLab (2022) et sanctionnée par les autorités européennes.

  • NewsGuard — audite les chatbots sur l'actualité (≈ un cas sur trois de fausses informations).

  • CEPREMAP / Observatoire du bien-être — note « La démocratie émotionnelle est-elle gouvernable ? ».

  • Citrini Research — cabinet auteur du scénario du « PIB fantôme » (février 2026).

  • Deezer — plateforme publiant la part des titres générés par IA.

  • MIT Media Lab & OpenAI — étude sur usage du chatbot et solitude.

  • Accenture, Standard Chartered, ASML — verbatims de dirigeants sur les suppressions de postes.

  • Wikipédia / Wikimedia — l'encyclopédie bénévole ; la contre-encyclopédie IA d'Elon Musk.

  • Future of Life Institute — organisation derrière l'appel de 2023 à une pause ; associée à la lettre ouverte à Trump (2026).

  • Parlement européen — briefing reprenant les chiffres sur les deepfakes.

Études et sources

Œuvres et textes cités (livres)

Films cités

  • Her (Spike Jonze, 2013) et Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017) — le compagnon artificiel mis en récit.

Inserts vidéo de l'épisode (liens)

Les luddites et l'histoire des ruptures techniques

Travail, emploi, revenu

Vérité, médias, propagande (les livres clés des auteurs cités)

Nations, mémoire, histoire

Lien social, solitude, compagnons IA

Cinéma et fictions (au-delà de Her et Blade Runner 2049)

Ronny Chieng, Discours Harvard F… AI :https://www.youtube.com/watch?v=ORq_Hi5dB-g&t

Fin mai 2026. Université de Harvard, cérémonie du Class Day, la veille de la remise des diplômes, le traditionnel discours inspirant marquant la fin des études outre-atlantique. Sur l'estrade, un humoriste, Ronny Chieng, connu pour le Daily Show. Il a un message clé à délivrer aux diplômés de l'université la plus prestigieuse du monde :

Ronny Chieng, Discours Harvard F… Kill AI
https://www.youtube.com/watch?v=lqkDavfwaeg

Tout le monde vous dit qu’il faut que vous appreniez à utiliser l’IA, je suis ici pour vous dire que la mission de votre génération, c'est de détruire l'intelligence artificielle. Tuez la.

Ovation...

Vous vous dites peut-être, bon, un comique, une vanne, une cérémonie. Bon... Sauf que cette scène fait écho à plusieurs autres, ce printemps, sur les campus américains, et sans comiques cette fois. À l'université de Central Florida, une intervenante est huée en pleine cérémonie pour avoir appelé l'IA « la prochaine révolution industrielle ».

https://www.youtube.com/watch?v=rgC874ARnX8&t
01:00

En Arizona, lors d'une autre remise de diplômes à l'université d'État, Eric Schmidt se fait siffler par tout l'amphithéâtre.
https://www.youtube.com/watch?v=tNH43a1EI7s

Eric Schmidt, c'est l'ancien patron de Google.

Et ça devient si récurrent que le vice-président américain lui-même, JD Vance, se sent obligé, avant de parler d'IA à une tribune, de demander qu'on ne le siffle pas.

https://www.youtube.com/shorts/FRwm02taA0g
J’ai vu ces discours lors des remises de diplomes être accueillis par des hués. Vous ne pouvez pas me huer, je suis le vice-président des USA.

On note une petite tendance donc : les jeunes diplomés américains n'aiment pas qu'on leur parle d'Intelligence Artificielle, pas en terme élogieux en tout cas, pas en leur disant qu'il va falloir s'y faire, parce que c'est le progrès.

Alors évidemment, il y a une certaine ironie dans ces huées : ces étudiants utilisent l'IA, massivement. Au Royaume-Uni, l'enquête de référence comptait fin 2025 environ 95% des étudiants déjà utilisateurs d'IA générative. Ils huent le matin ce qu'ils ouvrent l'après-midi. Et comme on l'a vu s'ils l'ouvrent, c'est qu'elle rend des services réels. La colère monte au milieu de ce qui est présenté comme un cadeau, et c'est bien ce qui la rend intéressante.

Remarquons d'ailleurs qu'elle est floue, cette colère. Personne, dans ces amphis, ne brandit une revendication précise. Mais les colères floues peuvent être lucides : on peut sentir qu'une rupture est en train de chambouler la maison entière, avant de savoir dire par quelle pièce elle a commencé.

Depuis le début de cette série, on a pris le temps de poser les bases et de voir ce qu'est cette IA qui promet de tout changer, comment elle fonctionne, ce qu'elle implique en terme de ressources, d'environnement, et ce qu'elle commence déjà à faire de nous en tant qu'individus. Le dernier épisode s'est terminé au plus intime, dans nos conversations. Mais un geste intime, répété par des centaines de millions de personnes, en même temps, dans la même direction, cesse d'être intime. Il devient une force sociale. Cette technologie change des vies une par une, mais pas que. Elle s'infiltre dans ce qui nous fait tenir ensemble. Et ce qui est en train de se produire, c'est peut-être le plus grand chantier silencieux de la décennie, voire du siècle, un chantier qui va changer en profondeur le fonctionnement de nos sociétés, et que personne n'a mis au vote.

La société donc, on attaque un très gros morceau.

Des bascules comme celle-là, liées à l'apparition d'une innovation de rupture, l'histoire en a connu d'autres, et on va s'y référer pour tenter de comprendre ce qui nous arrive. Mais on va aussi tenter de discerner ce qui est fondamentalement nouveau avec l'IA, et qui promet de chambouler le travail, la démocratie, notre rapport aux autres et au monde.

Je précise d'entrée une chose pour les puristes qui ne manqueront pas de se poser la question. Je vais mettre de côté les rapports de force et les enjeux et dynamiques de pouvoir, par souci de clarté, pour ne pas surcharger. Je garde ça pour le prochain épisode. Aujourd'hui, on regarde ce qui est déjà ébranlé dans notre quotidien collectif, ou le sera bientôt. Et que vous aimiez l'ia ou non, que vous l'utilisiez ou non, ça vous concerne forcément un peu.

Série #IA - Épisode 7 - Société : le grand effritement.

GÉNÉRIQUE

Cette scène de contestation par laquelle j'ai introduit le sujet, l'histoire l'a déjà jouée, plusieurs fois, avec d'autres décors.

Angleterre, 1811. Dans les ateliers du Nottinghamshire, des ouvriers du textile se mettent à briser les métiers à tisser mécaniques, la nuit, au nom d'un chef probablement imaginaire, un certain Ned Ludd. On les appellera les luddites, et le mot est resté : aujourd'hui encore, il sert d'insulte pour désigner ceux qui refusent le progrès par peur ou par bêtise.

Les luddites, les premiers technophobes, des gens frileux et conservateurs qui n'ont rien compris à la marche du monde donc.
Luddites
https://www.youtube.com/watch?v=_KuuWVHjHsM

Sauf que l'histoire est évidemment un peu plus complexe. Ces personnes qui cassaient les outils tout beau tout neuf et refusaient ce changement imposé, c'étaient des artisans qualifiés, souvent les meilleurs de leur métier, et beaucoup d'historiens le disent aujourd'hui, ils avaient parfaitement compris ce qui arrivait. La machine n'allait pas seulement changer leur travail, elle allait déplacer la valeur de leurs mains vers les propriétaires des machines, et eux n'auraient pas leur mot à dire. Ils ne cassaient pas l'avenir, ils négociaient, avec les seuls outils qui leur restaient.

Arrêtons-nous deux secondes sur leurs peurs, sur ce qu'ils craignaient.
Ils craignaient l'effondrement des salaires, et derrière lui la faim, au sens propre.
Ils craignaient le déclassement : des années d'apprentissage, un métier tenu de père en fils, un statut d'artisan respecté, et tout cela rendu inutile le jour où le savoir-faire passe des mains aux rouages, où un manœuvre sans formation suffit à surveiller une machine.
Ils craignaient pour la qualité, ces étoffes bâclées produites en masse et vendues moins cher.
Et par-dessus tout, ils enrageaient de n'avoir aucun recours : pas de droit de vote, des syndicats interdits par la loi, des pétitions au Parlement ignorées les unes après les autres. Le marteau, la nuit, était donc le dernier canal de négociation disponible.
Un historien, Eric Hobsbawm , a résumé ça d'une formule : la négociation collective par l'émeute.

Le pays entier a eu ce débat, dans les journaux et jusqu'au Parlement. D'un côté : le textile bon marché, des usines compétitives, la marche du progrès. De l'autre : des métiers détruits, des maisonnées ruinées, une transition sur laquelle personne n'avait son mot à dire. La question de fond était déjà celle-ci : la société y gagne, peut-être, mais en réalité on parle de qui ? Qui dans la société y gagne, et qui paye ?
La réponse du pouvoir politique, elle, a été rapide et on ne peut plus clair : en 1812, casser une machine devient un crime puni de mort. On va rappeler que ceux qui votent les lois en Angleterre à cette époque ce sont justement essentiellement les propriétaires des usines, ou leurs copains. Certaines voix s’y opposent, comme Lord Byron, mais in fine on a pendu des briseurs de machines ou on les a déportés en Australie, ce qui a l’époque ne faisait pas rêver, puisque c’était une colonie pénitentiaire. Ça peut nous rappeler au passage le progrès réalisé depuis cette époque pour ce qui concerne le droit des travailleurs. Ça n’est pas parfait partout et tout le temps, mais on n’est plus envoyé casser des cailloux dans un désert plein de serpents entouré d’une mer remplie de requins et de crocodiles quand on répond à son patron. Finalement on vit une époque formidable, en Europe en tout cas. Mais je m’égare déjà.

L'histoire bégaye mais ne se répète pas et les comparaisons ont leurs limites, mais il faut bien avouer qu'autour de ces peurs, à chaque rupture, le même théâtre se remet en place, avec des costumes différents, mais avec en gros les mêmes rôles, déjà distribués au 19e : les industriels qui promettent ou parlent de progrès, les briseurs qui refusent, et la majorité des épaules qui se haussent. Ceux qui jurent que la technologie va tout améliorer, et qu'il faut foncer. Ceux qui annoncent qu'elle va tout détruire, et qu'il faut l'arrêter. Et ceux qui souvent ne sont pas directement concernés et qui expliquent que, de toute façon, c'est inévitable, alors autant s'adapter. Le chemin de fer, l'électricité, l'automobile, l'ordinateur, Internet : trois rôles écrits presque d'avance, redistribués à chaque génération.

Revenons à notre époque, brièvement, les chiffres tiennent en quelques phrases. Selon une étude (et vous pourrez retrouver les sources sur sismique.fr) quatre Américains sur dix s'attendent à ce que l'IA dégrade la société, moins de deux sur dix parient sur une amélioration. L'optimisme n'est pas franchement de mise au pays de l'optimisme donc.

Mais il faut tout de même préciser que toutes les sociétés ne réagissent pas pareil : 83 % des Chinois interrogés jugent que les produits à base d'IA apportent plus de bénéfices que d'inconvénients ; aux États-Unis, 39 % ; et la France, pour changer, figure parmi les pays les plus inquiets du monde.

Mêmes machines, mêmes capacités, mais structure de l'opinion différente et donc perceptions inversées : en Chine, l'IA est racontée comme un projet national, une revanche de développement ; en Occident, dans des sociétés qui doutaient déjà d'elles-mêmes et où ça débat peut-être un peu plus ouvertement, l'IA est souvent perçue comme une menace portée par des entreprises privées qui enrichissent une poignée de gens.

Inquiétude il y a donc, et ça fait cogiter du monde, jusqu'aux hautes sphères spirituelles...

Le 15 mai 2026, Léon XIV, le grand chef des catholiques, a consacré sa première encyclique à l'intelligence artificielle. Une encyclique c'est une lettre solennelle du pape à la hierachie et aux croyants pour préciser la doctrine de l'Église à propos d'un sujet d'actualité brûlant.
Pour l'anecdote ce papier arrive 135 ans jour pour jour après Rerum Novarum, le texte par lequel Léon XIII répondait à la révolution industrielle, celle, précisément, dont on vient de parler. Une anecdote probablement pas si anecdotique donc. Je mets ce texte de côté on y reviendra, retenons juste que l'IA est un sujet de préoccupation légitime, au plus haut niveau.

Inquiétude sur l'impact sur la société qui d'ailleurs est partagée par la plupart des dirigeants du secteur, avec plus ou moins d'honnêteté en public, mais une inquiétude bien réelle. Et ça c'est largement documenté, notamment parce que quelqu'un comme Jasmine Sun, une des observatrices les plus fines de la Silicon Valley qui a un accès direct au gratin de la tech. Ce que nous dit Jasmine c'est en gros que les risques dont parlent les critiques de l'IA sont souvent les mêmes que ceux dont parlent les acteurs clés de l'industrie entre eux. Et d'ailleurs, ils ne s'en cachent pas, même si forcément c’est présenté comme quelque chose de positif et d’inévitable.

https://www.youtube.com/shorts/uoU_1KORocQ

A noter évidemment que selon qui parle, on a plus ou moins peur de ces changements. A noter aussi que quand on est milliardaire on n'a pas à avoir peur de grand chose et que tout changement peut être vu comme bénéfique, d'autant plus quand on va certainement profiter de ces changements.

Tout ça pour dire que ces étudiants qui sifflent l'IA ne sont pas totalement fous ou naïfs, ou dangereusement pessimistes.
Leur colère lit, confusément peut-être, ce que les luddites avaient lu avec deux siècles d'avance, un basculement dont la question centrale reste la même : qui gagne, qui perd, qui décide ?

Est-ce que ça donne raison à cette colère sur tout ? Non ; une colère indique rarement les solutions. Mais elle pose parfois la bonne question, et ceux qui la balaient d'un ricanement, en 1812 comme en 2026, sont en général ceux à qui la question ne coûtera rien ou ceux qui n'ont pas compris qu'elle pourrait leur coûter.

OK, IA et société.
L'IA est un game changer, une innovation de rupture qui touche à tout, et elle soulève quantité de questions qui devraient nous intéresser toutes et tous, parce que, pour rappel, c'est là qu'on vit, dans la société.

Les questions qui m'intéressent, pour structurer cet épisode, découlent en fait d'une seule : qu'est-ce qui fait tenir une société ensemble ? De quoi est fait le ciment ? Une société, c'est immense, on ne peut pas parler de tout ; il nous faut un guide pour trier. Ce guide existe, et il est né, ça tombe bien, dans le monde qu'on vient de traverser.

Années 1890 : en Europe, l'industrie est en train de dissoudre les vieilles solidarités, le village, la paroisse, le métier qu'on tenait d'un parent. Tout le monde sent que quelque chose se défait, personne ne sait dire quoi. Un professeur, Émile Durkheim, entreprend de le dire avec méthode, et sa réponse tient en deux piliers.

Le premier est le plus ancien. Pendant des siècles, les sociétés ont tenu par la ressemblance : on menait la même vie, on croyait aux mêmes choses, on partageait un fonds commun qui pensait un peu pour chacun. Le socle culturel, si vous voulez, le vrai partagé, les récits communs, les repères. Et ce socle, l'industrie l'a fissuré la première : quand on quitte le village pour l'usine et la ville, on cesse peu à peu de ressembler à ses voisins. Ce pilier tient toujours, mais affaibli, et vous verrez qu'il ne cesse de s'effriter.

Alors un second pilier est monté, pour compenser : l'interdépendance. Dans une société moderne, je ne ressemble plus à grand monde, mais je dépends de tout le monde. D'inconnus que je ne croiserai jamais, pour manger, me soigner, m'éclairer, me déplacer. La division du travail fait que chacun a besoin de tous, et ce besoin réciproque est devenu le ciment de rechange, celui qui tient les gens ensemble à défaut de les faire se ressembler. Le dosage entre les deux varie d'ailleurs beaucoup d'un pays à l'autre.

Reste ce qui se passe quand ça lâche. Durkheim avait un mot pour le moment où les repères cèdent et où la place qu’occupe chacun devient confuse, où l'on ne sait plus ni ce qu'on doit faire ni ce qu'on peut attendre des autres : l'anomie. Un vide de règles, où l'on flotte.

https://www.youtube.com/watch?v=nZGzf9oZudI

Ces piliers, je m'appuie dessus pour faire mon plan : quatre chapitres, un par endroit où ce ciment se fabrique ou se défait.

Les places : celles que le travail nous donne dans la société, et ce que la machine y change.

Le vrai : ce qu'il faut partager pour pouvoir encore se parler.

La mémoire : la culture dans laquelle on se reconnaît.

Et les liens, tout simplement, entre nous.

Voilà, comme ça vous savez où on va et ça évite de se perdre dans les concepts. Vous pouvez aussi mettre en pause de temps en temps et je vous rappelle encore une fois que les notes, les refs, les transcripts sont disponibles sur sismique.fr comme toujours.

Allez, on entre dans le dur !

Asterix et Cleopatre, scribe : https://www.youtube.com/watch?v=TEVzxycBBUU

CHAPITRE 1 : NOS PLACES

Chapitre premier. Nos places.
La place qu'on occupe, celle qu'on gagne, celle qu'on perd. Ce que la société vous assigne, et ce que vous en faites.

Début des années 1930. Marienthal, un village industriel autrichien, à une heure de Vienne. L'usine textile ferme, et avec elle l'emploi de presque tout le village. Une équipe de jeunes chercheurs s'y installe pour observer ce que devient une communauté entière privée de travail. Leur étude est devenue un monument des sciences sociales, et ce qu'ils découvrent surprend tout le monde, eux les premiers. On attendait la misère ; les caisses de secours l'amortissent un temps. Ce qui s'effondre en premier, c'est le temps lui-même. Les journées se vident de leur structure, les montres perdent leur utilité, les hommes marchent plus lentement dans la rue, s'arrêtent sans raison. Les associations s'éteignent, le journal n'est plus lu. Plus personne ne vit pour la communauté, la nourriture vient à manquer, elle est rationnée, et les individus délaissés n'écoutent plus la radio, ne lisent plus les journaux et laissent la ville se déliter elle aussi peu à peu.
Voilà l'anomie que craignait Durkheim, avec un visage et un nom de village. Le travail ne distribue pas que des salaires. Il distribue des horaires, un rythme, des collègues, une raison de se lever, une réponse à la question « tu fais quoi dans la vie ? ». Retirez-le, et c'est le tissu même des journées qui se défait, puis la société locale avec.

Et il faut ajouter une couche qu'on oublie trop souvent : le travail finance le pacte social. Retraites, maladie, chômage, famille : une grande part de ce qui nous protège est assise sur le salaire. Nos droits sociaux sont donc adossés au travail, plus ou moins directement selon les pays: dans de nombreux pays l'assurance santé tient souvent à l'emploi lui-même ; chez nous, l'État amortit et l'on ne perd pas ses droits en perdant son poste, mais cet État, il est financé par l'impôt et les cotisations, donc en grande partie par le travail à la source. D'une façon ou d'une autre, partout, c'est le travail qui paie, ou du travail futur quand c'est financé par de la dette.

En face du travail, il y a l'autre force, celle qui structure sans nous occuper : le capital. La propriété, l'héritage, le pouvoir de décider où va l'argent. Et le face-à-face de ces deux forces a fabriqué notre vie politique. Les partis ouvriers, les syndicats, le patronat organisé, l'État providence, une bonne part de ce que « gauche » et « droite » veulent encore dire : deux siècles de politique moderne peuvent se lire comme une longue négociation entre ceux qui possèdent et ceux qui n'ont que leur travail. Et notez la condition cachée de cette négociation : elle a toujours supposé que le travail soit rare, donc précieux, donc en position de peser. Tout notre équilibre social tient sur ce fil : le travail avait de la valeur dans le rapport de force parce qu'on ne pouvait pas s'en passer.

Voilà le terrain. Maintenant, faites-y entrer une technologie dont les promoteurs annoncent qu'elle peut accomplir une part croissante du travail humain, intellectuel d'abord, et de plus en plus physique à mesure que les robots progressent. Vous voyez que se demander si l'IA va supprimer des emplois, c'est viser trop petit. Ce qu'elle menace en premier, avant tout emploi, c'est ce fil : le pouvoir de négociation de ceux qui n'ont que leur travail. Elle touche à l'équilibre entre les deux forces qui organisent tout le reste, à la santé mentale de groupes entiers et au pilier même de l'interdépendance.

Alors commençons par la question que tout le monde se pose, celle qui revient à chaque dîner : l'IA va-t-elle tuer le travail ? Lesquels d'abord, quels métiers, combien d'emplois ? Va-t-on vers un chômage de masse, ou vers un énième réajustement des compétences, comme à chaque révolution technique ?

*Sam Altman devant le congrès américain
https://www.youtube.com/watch?v=TO32QPqizXM*

Je pense que GPT va entraîner la disparition totale de certains emplois, mais qu’il en créera de nouveaux qui, selon nous, seront bien meilleurs. Encore une fois, d’après ma compréhension de l’histoire de la technologie, il s’agit d’une longue révolution technologique, et non d’un ensemble de révolutions distinctes mises bout à bout ; mais ce phénomène ne cesse de se produire : à mesure que notre qualité de vie s’améliore et que les machines et les outils que nous créons nous aident à vivre mieux, la barre est placée plus haut en ce qui concerne ce que nous faisons, nos capacités humaines et ce à quoi nous consacrons notre temps – nous nous tournons vers des projets plus ambitieux et plus satisfaisants. Il y aura donc un impact sur l’emploi ; nous essayons d’être très clairs à ce sujet, et je pense que cela nécessitera un partenariat entre le secteur privé et les pouvoirs publics, mais surtout une action de la part des pouvoirs publics pour déterminer comment nous voulons atténuer cet impact. Je suis toutefois très optimiste quant à la qualité des emplois de demain.

Dario Amodei CEO d’Anthropic: https://www.youtube.com/watch?v=zju51INmW7U
01:29
Ce qui me frappe le plus dans ce boom de l’IA, c’est qu’il est plus important, plus vaste et qu’il évolue plus rapidement que tout ce que nous avons connu auparavant. Par rapport aux précédentes évolutions technologiques, je m’inquiète donc un peu de l’impact sur l’emploi, tout simplement parce que cela va si vite que, certes, les gens s’adapteront, mais peut-être pas assez rapidement.

Musk : work will be optionnal : https://www.youtube.com/watch?v=NiJIpcrgEA0
D’ici 10 à 20 ans, ma prédiction est que le travail va devenir optionnel. Ce sera comme de faire du sport ou jouer aux jeux vidéos. ou décider de faire pousser des légumes dans son jardin plutôt que de les acheter dit-il ensuite.

Une société où le travail n’est plus nécessaire, où l’argent n’est plus nécessaire, parce que les IA et les robots permettront l’émergence d’une société d’abondance. Voila le discours. Plus de travail mais pas de problème, on s’occupe de tout ou plutôt on fait confiance au gouvernement pour gérer ça. Good luck and good night.
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Le travail va-t-il disparaître ou simplement évoluer ? Tous les types de boulot ou seulement certains ? Sur internet on trouve facilement des listes concernant le type d’emplois menacés en premier par l’IA, tout un tas de prédictions. Je ne vais pas m’y attarder parce qu’en réalité personne ne sait mesurer ce qui se passe. Désolé de vous décevoir, mais les économistes n'arrivent pas à isoler l’effet de l’IA dans les chiffres de l'emploi, trop de bruit, trop de facteurs. Les signaux existent, mais ils se contredisent. D'un côté, des études pointent un recul de l'emploi des tout jeunes diplômés dans les métiers les plus exposés, les offres d'emploi junior qui fondent, des directions qui gèlent les embauches « en attendant de voir ce que l'IA permet ». De l'autre, les statistiques globales du chômage ne montrent pour l'instant aucune vague. Les deux sont vrais en même temps. On est dans ce moment étrange où quelque chose a peut-être, sûrement commencé, sans qu'aucun instrument ne puisse encore le confirmer.

Il existe pourtant un troisième flux de données, et il ne vient pas des statisticiens : il vient des entreprises elles-mêmes. Depuis deux ans, les annonces de licenciements invoquant l'IA se multiplient, et bien au-delà de la tech : la banque, la logistique, le droit, le conseil, la chimie. Et les mots des patrons valent le détour. La pdg d'Accenture : ceux que nous ne pourrons pas requalifier seront « sortis ». Le patron de Standard Chartered parle de remplacer le « capital humain de moindre valeur », s'excuse pour la formule, et maintient le plan. Le directeur financier d'ASML, qui supprime des milliers de postes l'année de commandes record : nous choisissons de faire ces changements « à un moment de force ».

Mais méfiez-vous de ce groupement, ça mélange au moins quatre mécanismes distincts.

La substitution réelle, des agents qui font le travail.

La restructuration financée, des emplois coupés pour payer les puces.

La destruction de demande, les clients partis vers les chatbots.

Et l'alibi, « l'IA » comme habillage présentable de coupes ordinaires qui plaisent aux marchés.

Alors que peut-on dire à celle ou celui qui écoute ça en pensant à son propre métier ? Trois choses.

La première est une inversion historique : pendant deux siècles, la machine a commencé par les muscles, le tisserand, le terrassier, l'ouvrier à la chaîne, et les études servaient d'abri. Cette vague-ci commence par les métiers de bureaux : le texte, le code, le dossier, la synthèse, tout ce qui s'apprend en école de commerce, de design ou en fac de droit. L'abri est devenu la zone inondable. Et vous comprenez mieux, d'un coup, les huées des campus : ces étudiants-là ont fait leurs comptes.

La deuxième : posez la question en tâches, pas en métiers. Un métier est un paquet de tâches ; la machine en prend certaines, rarement toutes, et le métier se recompose autour du reste. C'est toute la différence entre disparaître et changer de nature, et elle se joue métier par métier, pas dans les moyennes.

La troisième : regardez par où ça entre. Par les débutants. On l'a vu au dernier épisode, l'échelon d'entrée se rétrécit le premier, et donc ça pose une question que personne ne sait encore résoudre : comment devient-on senior dans un monde qui n'embauche plus de juniors ?

Aucune de ces trois lentilles ne dit l'avenir, elles aident juste à regarder. Pour le reste, on est dans le brouillard, et dans ce brouillard je vous propose un détour.

En février 2026, un cabinet de recherche financière, Citrini Research, a publié un document d'un genre particulier : le récit d'une crise économique mondiale de 2028, écrit comme si elle avait déjà eu lieu. Un faux rapport rétrospectif, daté de juin 2028. Et je le dis clairement, parce qu'eux-mêmes le disent en toutes lettres dès les premières lignes : c'est un scénario, pas une prévision. Un exercice de pensée, écrit par des gens dont le métier est d'imaginer ce qui pourrait mal tourner. Si je vous y emmène deux minutes, c'est que l'exercice éclaire une mécanique mieux que n'importe quel graphique.

Nous sommes donc en juin 2028, dans la fiction. La crise a commencé sans krach, sans faillite spectaculaire, presque sans bruit. Simplement, les entreprises ont fait ce qu'elles annonçaient : elles ont remplacé une part de leurs cols blancs par des systèmes d'IA. Et une spirale s'est enclenchée. L'IA s'améliore, on licencie. Les licenciés dépensent moins. Les revenus des entreprises se tendent, alors on investit encore plus dans l'IA, pour couper encore plus de coûts. Qui s'améliore. Le scénario donne un nom à ce qui apparaît alors dans les comptes nationaux : le PIB fantôme. Une production bien réelle sur le papier, des datacenters qui moulinent à plein régime, mais qui ne redevient plus des salaires, donc presque plus de la demande. La valeur, elle, ne disparaît pas : elle remonte vers ceux qui possèdent les machines. Sauf qu'une poignée d'actionnaires, même très riches, ne consomme pas ce que consommaient les salariés qu'ils remplacent. Un cluster de serveurs dans le Dakota du Nord ou près de Dunkerque ne fait pas ses courses, n'inscrit pas ses enfants au foot, ne part pas en vacances. Et ceux à qui il rapporte n'ont, eux non plus, qu'un nombre limité de dîners et de paires de chaussures. Tout le système économique s’effondre et la colère sociale des laissés pour compte monte.

Fin de la fiction.
Ce que le scénario éclaire, en revanche, est bien réel : toute notre machine économique suppose que la production passe par des salaires, qui redeviennent de la consommation, qui redevient de la production. Le travail est le tuyau par lequel la richesse circule. Et comme on l'a vu il est aussi le fil par lequel chacun tient aux autres. Le tuyau et le fil, la même chose, vue de l'économie ou vue de la vie. La question que pose l'IA ici tient en une ligne : que se passe-t-il si la production apprend à se passer du tuyau ?

Et que faire si chomage de masse il y a ?

Amodei : https://www.youtube.com/watch?v=zju51INmW7U
05:50
Il faut qu’on s’alarme qu’on s’en préoccupe, si le législateur s’en préoccupe, on pourra s’en sortir mais on ne s’en sortira pas juste en disant que ça va aller.

C'est ici que surgit une idée qui a fait un chemin étonnant, du manifeste militant aux conférences de la Silicon Valley : le revenu universel.

Zukerberg : https://www.youtube.com/watch?v=n8roxRkv2Ds
Nous devrions explorer des choses comme le revenu universel de base pour faire en sorte que tout le monde ait un filet de sécurité pour s’autoriser à explorer de nouvelles idées

Musk : https://www.youtube.com/shorts/H5NeKK5PA40

Et au final, travailler sera facultatif, parce qu’il y aura des robots et l’IA, et que, dans un scénario favorable, nous aurons un « revenu universel élevé » – pas seulement un revenu de base universel, mais un revenu universel élevé, ce qui signifie que n’importe qui pourra disposer de tous les produits ou services qu’il souhaite. mais il y aura beaucoup de bouleversements et de perturbations en cours de route.

Vous prévoyez donc qu’à partir de ce revenu de base, l’économie connaîtra un tel essor qu’un revenu élevé sera accessible à presque tout le monde. On éliminerait donc essentiellement la pauvreté >> dans le scénario optimiste. Oui.

Verser à chacun de quoi vivre, sans condition, financé par la richesse que produiraient les machines. Je ne vais pas en débattre aujourd'hui, les réponses possibles auront leur place plus loin dans l'enquête.

Ce que je veux, c'est qu'on entende ce que la question ouvre, à la lumière de Marienthal. Si demain un revenu tombe sans travail, qui distribue le reste ? Les horaires, le statut, les collègues, la réponse à « tu fais quoi » ? Et qui a encore besoin de qui ?

Récapitulons. Le travail ne distribue pas que des revenus : il donne un rythme, un statut, une occupation, et il finance le pacte qui nous protège tous. C'est le premier pilier de Durkheim, l'interdépendance, le besoin qu'on a les uns des autres, et l'IA vient s'y installer, sans qu'on sache encore à quelle vitesse ni jusqu'où.

Mais il y avait un second pilier. Une société ne tient pas seulement parce que ses membres ont besoin les uns des autres. Elle tient aussi parce qu'ils partagent quelque chose de plus impalpable : des représentations communes. Un fonds de choses tenues pour acquises, de récits, de repères. Le travail fait partie de ces repères, mais il y a bien plus que ça que l’IA peut venir effriter. On attaque la suite.

Les inconnus, la vérité vraie
https://www.youtube.com/watch?v=6d27K-nxi48

Fake News Trump

[CHAPITRE 2 : LE VRAI]

Chapitre deux. Le vrai.

Qu'est-ce qu'une société a besoin de tenir pour vrai, ensemble, pour fonctionner ? Pas tout, heureusement. On peut se déchirer sur l'impôt, sur l'école, sur à peu près tout, et faire société quand même. Ce qu'il faut partager, c'est plus modeste et plus profond à la fois : un accord sur ce qui compte comme fait. Sur l'existence d'un terrain où nos désaccords peuvent se rencontrer.

Et ce terrain a toujours eu une infrastructure. Les historiens rappellent que nos nations modernes se sont en partie fabriquées comme ça, par l'imprimerie puis par la presse : des millions de gens lisant la même chose, le même matin, et se découvrant contemporains les uns des autres, membres d'une même communauté qu'aucun d'eux ne verrait jamais en entier. Le journal du matin a fait plus pour le sentiment national que bien des batailles.
Toutes ces infrastructures, l'imprimerie, la radio, la télévision, le réseau, transmettaient des récits que des humains avaient faits, un par un, au rythme où des humains pouvaient les faire. La nouvelle infrastructure IA fabrique le récit à la demande. L'intention reste humaine, quelqu'un écrit le prompt et choisit la cible ; mais la production, elle, ne coûte presque plus rien, et le volume se décroche de tout effort humain. Une différence d'échelle, d'abord ; et à cette échelle-là, une différence de nature, qu'on n'a jamais rencontrée.

L’IA n’est pas le point de départ, soyons clair. Ce socle du vrai partagé se fissurait bien avant elle. Les réseaux sociaux ont fragmenté les publics, chacun son fil d’actu, chacun ses faits, et les chaînes d'info en continu, avec pour certaines un positionnement politique clair, alimentent la même dynamique. Des critiques des média comme Bourdieu, Ellul, Bernays, Lippmann analysaient déjà ce que Noam Chomsky appelait la fabrication du consentement il y a 40 ans, l'uniformité d'un même récit servi à tous au bénéfice d'un groupe dominant.
La mécanique s'est inversée, on n’est plus tout à fait l’ère des medias de masse, la personnalisation d'un monde sur mesure pour chacun a pris le pas mais la fonction demeure. Sur mesure jusqu'à un certain point, d'ailleurs : les grands récits restent peu nombreux, chacun reçoit le sien, ajusté à ses peurs.

Et ces machines, ces plateformes, ces chaines, ont un carburant préféré : la colère.

Le sujet est désormais sérieusement documenté, et on peut citer par exemple une note de L’Observatoire du bien-être au CEPREMAP au titre éloquent, « La démocratie émotionnelle est-elle gouvernable ? ». J'en résume l'idée clé : la polarisation affective, le rejet de l'autre camp avant même ses idées, progresse plus vite que la polarisation idéologique. C’est l’activation de nos émotions, davantage qu’un travail sur nos opinions, qui polarise nos sociétés.

Et la colère tient le premier rôle dans ce joli projet: une émotion de certitude morale, qui désigne un coupable et empêche l'écoute.

Or elle est récompensée cette colère. On sait, par des documents internes révélés par des lanceurs d'alerte, que Facebook a pondéré pendant des années la réaction « en colère » cinq fois plus qu'un simple like. Cinq fois.

Et si ça accroche autant, c'est que ça répond à des besoins très humains bien connus: reconnaissance, appartenance, stabilité, protection, équité, espoir.

Voilà le tableau dans lequel arrive l'IA générative arrive. Et ce qu'elle ajoute tient en une phrase : du plausible, à volonté.

Un exemple parmi d'autres pour qu’on comprenne bien, celui-là documenté jusqu'au nom de code, et avec des cibles françaises: l'opération s'appelle Doppelgänger, le double maléfique, en allemand, une opération de désinformation russe mise à jour en 2022 par EU DisinfoLab mais qui ne s’est pas arrêtée depuis.
En 2023, des sites imitent des médias occidentaux, jusqu'à la maquette et aux polices de caractères. En France : Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, Libération, La Croix. De faux articles, glissés dans de vraies apparences, poussés par des nuées de faux comptes, le tout documenté noir sur blanc par les agences européennes, sanctions à l'appui. Sur Facebook, des faux posts de célébrités anti-ukraine.
Le but de ce genre d'opération est de fabriquer une ambiance, avant de convaincre qui que ce soit. Que l'Ukraine est perdue, que l'Europe est fatiguée, que tout se vaut. Le faux vise à semer la confusion et in fine à nous faire hausser les épaules. La même production essaime partout où quelque chose se partage, faux comptes, faux commentaires, fausses vidéos poussées par lots. Et cette opération n’est qu’un exemple, les stratégies d’influence s’appuient désormais sur du faux produit en masse.

Deux chiffres d'échelle, avec leurs pincettes. Une estimation qui circule beaucoup, reprise jusque dans les briefings du Parlement européen : environ un demi-million de deepfakes partagés sur les réseaux en 2023, huit millions attendus en 2025. Elle vient d'une entreprise de détection, donc d'une partie intéressée, et personne n'a mesuré depuis si la prévision s'est réalisée. Mais retenez l'ordre de grandeur et la pente, le chiffre lui-même vaut ce qu'il vaut. Et l'organisme NewsGuard, qui audite les chatbots sur l'actualité sensible, les prend à relayer de fausses informations dans environ un cas sur trois.

Du faux à gogo donc, et ça n'est pas sans conséquences sur notre rapport aux faits, évidemment, puisque c’est le but recherché.
Des chercheurs ont trouvé un nom pour ce qui s'installe : la fatigue de la vérité. À force de savoir que tout peut être fabriqué, on cesse de croire, y compris ce qui est authentique. Une vidéo vous dérange ? Deepfake. Un document accable votre camp ? Fabriqué. Le faux le plus efficace n'a même plus besoin d'exister : il suffit que son existence soit plausible pour que le vrai devienne négociable.

Les psychologues ont un nom pour la faille qui se loge dans un biais cognitif bien connu : l’effet de vérité illusoire, notre tendance à tenir pour vrai ce qui se répète. Steve Bannon, l'ancien stratège de Trump, en a fait une stratégie : “flood the zone”. Inonder le terrain. Saturer le champ médiatique de contre-récits, et laisser le temps travailler.

On prend un exemple au hasard, n'y voyez aucune ressemblance avec l'actualité évidemment, voilà ce que ça donne pour une décision de justice qui nous dérange : plus besoin de s'appliquer à démontrer pourquoi un jugement serait mauvais, de toute façon plus personne n'a une capacité d'attention suffisante pour ça, il suffit d'occuper les plateaux en répétant qu'on est innocent et que les juges sont corrompus.

Sarkozy : https://www.youtube.com/shorts/3sKKk5zBP84

Guaino : https://www.youtube.com/watch?v=XMeO1YBbXJw

Marine Lepen innocente : https://www.youtube.com/shorts/tsXvNvMdeMY

01:47

À force d'entendre le mot « innocent », ça rentre dans nos petites cervelles fragiles, même inconsciemment, et le doute s'installe. On n'a pas pris le temps de lire quoi que ce soit sur le procès en question, on ne connait quasiment rien à l’affaire ni au droit, et pourtant lors du prochain dîner entre gentilshommes, on en dira bien des choses en somme, en variant le ton :
Dubitatif : « moi, je pense que c'est pas clair cette histoire. »
Curieux : « chez qui le juge a-t-il dormi hier soir ? »
Agressif : « c'est un scandale, ce verdict est politique ! »
Admiratif : « il résiste aux attaques, quel courage fantastique. »

C'est qu'on peut devenir lyrique quand notre opinion si personnelle, lucide, et évidemment fondée est remise en question.

La stratégie donc est vieille comme la propagande ; les outils, eux, sont neufs et d'une puissance totalement inédite. Forcément ça ouvre des questions importantes pour nos sociétés.

Extrait sonore pape : https://www.youtube.com/watch?v=3eS-Qjmxk8E
0:32

Je reviens brièvement sur l'encyclique du pape déjà évoquée, celui-ci qui vient de nous dire qu’il faut désarmer l’intelligence artificielle.
La section la plus surprenante du texte s'intitule, littéralement, « la vérité comme bien commun ». Et ça dit quoi ?
D’abord que la désinformation existait bien avant l'IA, mais qu’elle y trouve un puissant multiplicateur.
Mais surtout que la vérité se construit entre nous, par des liens de confiance. On ne la possède pas chacun dans son coin. On la tient ensemble, ou on ne la tient pas. Et le texte s’appuie même sur une grande philosophe moderne, chose peu commune dans une encyclique. Je lis le passage : « Le désintérêt pour la vérité conduit lentement mais inexorablement à glisser vers le totalitarisme, pour lequel, comme l'a écrit la philosophe Hannah Arendt, les sujets idéaux ne sont pas tant ceux qui sont idéologiquement convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction, c'est-à-dire la réalité de l'expérience, et la distinction entre vrai et faux, c'est-à-dire les normes de la pensée, n'existent plus. »
Et pour être bien clair on aurait pu compléter avec cette fameuse citation d'Arendt formulée dans un entretien, à la fin de sa vie et c’est maintenant chose faite : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et, avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu'il vous plaît. »

Une remarque en passant : une société qui ne distingue plus le vrai du faux peut parfaitement continuer à voter. Ce qu'elle ne peut plus faire, c'est délibérer. La démocratie meurt en amont des urnes.

Une nuance concernant l’IA dans cette affaire. Les premières études sur les chatbots utilisés comme vérificateurs de faits suggèrent qu'ils rapprochent les avis plutôt qu'ils ne les polarisent ; il y a des agents conçus pour l'écoute empathique qui réduisent durablement l'adhésion aux croyances conspirationnistes. La machine qui a chauffé la pièce sait donc aussi l'aérer, elle peut le faire.
Mais c'est tout de suite à nuancer : des agents capables d'adapter leur registre émotionnel en temps réel deviennent des acteurs politiques à part entière, même sans intention partisane.

Il existe donc désormais un thermostat du débat public, des outils super sophistiqués pour influencer nos émotions et nos opinions. Une question qui se pose logiquement est de savoir qui est en mesure d’ajuster le thermostat et dans quel but. Mais comme dit, je garde ça pour le prochain épisode.

Un dernier terrain, avant de changer d'échelle, et il touche à ce qu'on partage de plus léger en apparence : la culture.
Écoutons quelques secondes de musique pour souffler un peu

https://www.youtube.com/watch?v=3XVfWmpnc2A

04:40 :

C’est joli, c’est créatif et pourtant personne n'a composé ça, personne ne l'a joué, un modèle l'a produit en quelques secondes, avec des milliers d’autres le même jour, sur la base d’un simple prompt qui tient en une ligne.
Sur Deezer, la seule plateforme qui publie ses chiffres, on est passé d'environ un titre déposé sur dix entièrement généré début 2025 à près d'un sur deux au printemps 2026. Et le plus fous, c'est que dans un test à l'aveugle, 97 % des auditeurs ne font pas la différence.
Le cinéma entre aussi dans sa version du trouble, plus symbolique encore, avec ces acteurs qui n'existent pas. Par exemple Tilly Norwood, fabriquée de toutes pièces et déjà lancée dans un premier film en production, ou ces influenceuses de synthèse suivies par des centaines de milliers de personnes dont beaucoup les croient vivantes . Lil Miquela, Aitana Lopez : je vous laisse aller découvrir leurs comptes Instagram et TikTok par vous-même si ça vous intéresse.

Alors la parenthèse d'honnêteté, parce que ce terrain vire vite au réquisitoire. Ces mêmes outils ouvrent la création à qui n'y avait pas accès, l'ado qui compose sans solfège, l'auteur qui entend enfin sa maquette. Et l'histoire invite à la prudence : à chaque fois, le synthétiseur, le sample, l’ordi, on a annoncé la mort de la musique, à chaque fois elle a digéré l'outil.

Mais cette fois, une question plus retorse se glisse dessous, et elle n'a pas de réponse simple : c'est quoi, au juste, une création originale ?

En juin 2026, un physicien très connu du grand public, Étienne Klein, s'est vu retirer son doctorat après une enquête sur des passages plagiés dans sa thèse. Pour sa défense, il a publié un texte au titre révélateur, « Guillemets, paraphrases et ChatGPT », dans lequel il cite Paul Valéry : « rien de plus original que de se nourrir des autres, mais il faut les digérer ». Ce qui m'intéresse ce n'est pas de me positionner ici sur la gravité de sa faute ou la sanction, j'utilise ce cas parce que c'est une question intéressante qui est posé pour l'époque qui s'ouvre : si créer a toujours été digérer les autres, que devient l'originalité quand une machine a tout digéré, tout le disponible, et le régurgite à la demande ? Où passe la frontière entre s'inspirer, recycler, et voler, quand l'outil ne connaît plus que le remix ? Le plagiat a toujours existé, les règles sont d'ailleurs cadrées, mais quand n'importe qui, peut demander à une IA de paraphraser tout un texte, de s'inspirer du style d'un dessinateur, d'un compositeur, quand ce style même a servi à entrainer des modèles, quid de la propriété intellectuelle, des droits d'auteur, et quid de la définition de ce que veut dire une création originale, une copie. Je voulais en dire deux mots parce que c'est un grand débat actuel qui a plein d’implications et je voulais souhaiter bonne chance aux juristes, aux philosophes et à tous les créateurs de contenus sur le sujet.

Voilà pour le vrai. Le chapitre était long, alors reprenons ce qu'on y a trouvé. Un socle de faits partagés qui se fissurait bien avant l'IA. Des plateformes qui payent la colère au tarif premium. Du faux à volonté, et derrière lui le doute, qui finit par gagner même ce qui est authentique. Et une culture où le plausible s'installe à son tour, jusqu'à brouiller ce que veut dire créer.

Mais on n’est pas arrivé au bout, on n’est qu’aux deux tiers.

Je passe la main à un clone IA de ma voix fait en 10 secondes pour vous lire la transition

Remarquez ce qu'on vient de faire : on n'a parlé que du présent. De ce qui se passe, maintenant, et de notre difficulté croissante à s'accorder dessus. Or le pilier qu'on regarde depuis tout à l'heure, celui des représentations communes, ne tient pas qu'au présent. Ce qu'on a en commun, ce sont des faits, des récits, des repères, et aussi un passé. Et si l'on ne s'entend plus sur ce qui se passe, il y a peut-être plus grave encore : ne plus s'entendre sur ce qui s'est passé… dans le passé.

Pas encore parfait mais pas mal non, surtout que c’est une version gratuite ça.

Une petite pause on s’y remet

[CHAPITRE 3 : LA MÉMOIRE]

Chapitre trois. La mémoire.

Commençons par une expérience que vous avez tous faite. Repensez à un souvenir d'enfance, un vrai, ancien. Un anniversaire, des vacances, une maison. Une bonne partie de ce que vous croyez vous rappeler, vous ne l'avez pas vécu, on vous l'a raconté. Une photo qu'on ressort, une histoire que vos parents répètent, un détail qu'un frère vous corrige. Votre souvenir le plus intime a été fabriqué, en partie, par les autres. On se souvient à plusieurs.

Un sociologue français a bâti une œuvre sur cette idée, et il vient de la même maison que Durkheim, tout à l'heure. Maurice Halbwachs, il écrit dans les années 1920. Sa thèse tient en une phrase : la mémoire n'est pas un disque dur individuel, c'est une construction sociale. On se souvient à travers des cadres que le groupe nous fournit, la famille, le métier, la nation. Seul, on ne retient presque rien ; c'est le groupe qui garde, qui trie, qui transmet.

Montez de la famille à la société, et vous tenez l'autre versant du fonds commun, celui qu'on avait laissé de côté. Un groupe humain partage aussi un récit d'où il vient, des dates, des héros, des blessures, des fiertés, une histoire racontée aux enfants. Enlevez ce passé partagé, il reste des individus qui cohabitent sur le même territoire. La mémoire collective, c'est ce qui fait qu'un peuple est un peuple, et pas une addition de gens.

Première chose à comprendre, et elle dérange un peu : cette mémoire est toujours une construction, jamais un enregistrement fidèle. Chaque nation fait le tri. Elle retient ce qui l'arrange, elle oublie le reste. Un penseur du XIXe siècle, Ernest Renan, l'avait dit dans une conférence restée célèbre à la Sorbonne : une nation se fonde autant sur ce qu'elle choisit d'oublier que sur ce dont elle se souvient. Prenez la France d'après-guerre. Elle s'est reconstruite autour d'un récit, celui d'un pays massivement résistant face à l'occupant. Un récit utile, réparateur, et en partie vrai. Mais qui a laissé dans l'ombre, longtemps, la collaboration, et plus longtemps encore les guerres coloniales, elles aussi des occupations, difficiles à tenir dans le beau récit. Et je parle de la France, mais aucun pays n'échappe à ça, aucun. Tous les peuples se racontent une histoire à leur avantage, choisissent leurs héros, rangent leurs hontes au grenier. Rien de spécifiquement français là-dedans donc, juste le fonctionnement ordinaire d'une mémoire nationale.
Je cite Ernest Renan pour être clair. Il nous dit que la nation est avant tout un principe spirituel, un savoir être ensemble qui repose sur deux choses : “l’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble.”

Deuxième chose : cette mémoire quelqu'un la fabrique, la vérifie, l'entretient. Des historiens qui recoupent les archives, des scientifiques qui établissent les faits, des archéologues qui creusent, des enseignants qui transmettent. C'est un travail, lent, collectif, contradictoire, et c'est lui qui distingue un souvenir partagé d'une simple rumeur. Et il existe aujourd'hui un endroit qui incarne ce travail mieux que tout, l'institution la plus improbable et la plus précieuse du web selon moi: une encyclopédie écrite par des bénévoles, gratuite, sans publicité, en trois cents langues. Wikipédia est probablement le plus grand bien commun jamais construit en ligne, une mémoire de l'humanité qui s'écrit sous vos yeux, où chaque phrase est signée, datée, discutable en public. C'est imparfait, mais ça reste un des meilleurs outils d'intelligence collective construit à ce jour malgré tout. Et en 2026, cette encyclopédie est assiégée.

Sur plusieurs fronts en même temps. Le politique d'abord : des figures de la tech, Elon Musk en tête, qui la jugent biaisée et lancent des contre-encyclopédies générées par IA, recopiant Wikipédia mais sans l'historique public des modifications, c'est-à-dire sans la seule chose qui permet de vérifier qui a changé quoi. L'IA ensuite : les modèles se sont tous nourris de l'encyclopédie, elle est leur nourrice à tous, et maintenant que les assistants résument à votre place, plus personne ne clique jusqu'à la source. Les visites humaines reculent, les robots aspirateurs dévorent la bande passante aux frais des bénévoles. Et un troisième front, des États et leurs services de propagande, qui poussent des versions expurgées, infiltrent de fausses références.
Mesurez le contraste : d'un côté une procédure collective et visible, de l'autre des réponses privées et opaques, sans historique, sans auteur, sans recours. Une poignée de bénévoles maintiennent gratuitement la source où boivent des machines valorisées en centaines de milliards, pendant que ces machines assèchent les visites qui la faisaient vivre. Si vous cherchiez une image du monde commun en 2026, la voilà.

Et il y a un risque de fond, déjà nommé par la recherche. Une équipe a montré, dans Nature, ce qui arrive à des modèles entraînés sur leurs propres productions, génération après génération : ils dégénèrent. L'effondrement de modèle. Ce qui disparaît en premier, c'est le rare, le minoritaire, l'exception. Un web qui se photocopie, et à chaque passage la copie perd des détails. Les laboratoires le savent et filtrent, mais la direction est posée. Une mémoire qui, lentement, se moyenne.

Maintenant, le vrai danger. L'IA ne se contente pas de moyenner la mémoire, elle permet de la falsifier, en masse. Prenez une photo. Demain, on en exhume une des archives : on y voit Elvis Presley attablé dans un restaurant, en 1980, trois ans après sa mort officielle. Un scoop, une preuve enfin que le King était bien vivant comme certains voulaient à tout prix le croire. Sauf qu'à l'heure où n'importe qui produit cette image en dix secondes, sur son téléphone, elle ne prouve plus rien du tout. Et retournez le problème, il est pire : le jour où nous serons noyés sous de fausses images du passé, de faux discours d'archives, de fausses vidéos historiques parfaitement crédibles, qui fera le tri ? Qui aura l'autorité, le temps, les moyens de dire « ça, c'est vrai, ça, c'est fabriqué » ?

L'IA n'est pas à la racine de cette crise, elle était là avant, mais elle devient la brique qui permet d'inonder la zone jusqu'à noyer le vrai.

Voici pour comprendre, une fausse version de l’appel de Juin 40 de De Gaulle réalisé par le journal Le Monde, sachant que celui-ci n’avait pas été enregistré.
https://www.youtube.com/watch?v=-LEg3TU9-kU
Là c’est expliqué, c’est contrôlé, on sait que c’est du faux. Mais c’est très loin d’être toujours le cas.

Et pendant qu'on inonde, ailleurs on efface. C’est le cas en Russie, en Chine, Corée du nord et en réalité dans pas mal de pays, mais même aux USA, l'administration Trump fait disparaitre des bases de données publiques et des pans entiers de statistiques ou d'archives scientifiques des sites officiels du jour au lendemain.

Falsifier, saturer, effacer : trois façons d'attaquer la même chose, notre capacité à nous mettre d'accord sur ce qui a eu lieu. Et au bout, une crise qui est peut-être la plus grave de cet épisode : la crise de la confiance. On ne sait plus ce qui est vrai. Mais surtout, on ne sait plus qui peut nous le dire. Le savant, le journaliste, l'institution, l'encyclopédie, tout ce qui servait de tiers de confiance est contesté en même temps. Et un monde sans tiers de confiance n'est pas un monde où chacun cherche la vérité par lui-même, c'est un monde où chacun croit ce qui l'arrange.

C'est très exactement le rêve de tous les pouvoirs autoritaires. Orwell l'avait mis au cœur de 1984 : un ministère dont le seul métier est de réécrire le passé, de corriger les vieux journaux, de faire disparaître les gens des photos. Sa formule est limpide, « qui contrôle le passé contrôle l'avenir ; qui contrôle le présent contrôle le passé ». Kundera l'a formulé autrement mais plus explicitement encore dans Le Livre du rire et de l'oubli. "Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu'un d'autre leur écrit d'autres livres, leur donne une autre culture, leur invente une autre Histoire."
Effacer la mémoire d'un peuple, c'est le rendre malléable. On y reviendra au prochain épisode, parce que derrière ces attaques, il y a des acteurs, des intérêts, des stratégies, il y a un "qui". Pour l'instant, retenez juste ça : une société qui ne partage plus de passé ne partage plus de monde.

Reste un dernier lieu où la mémoire se transmet, la mémoire et la capacité à produire une pensée instruite, c'est l'école. L'institution du commun par excellence, celle qui est en charge de passer le fonds d'une génération à l'autre et aussi certifie qui sait quoi. Neuf étudiants sur dix utilisent déjà la machine, on l'a vu en ouverture ; l'enseignant ne sait plus ce qu'un devoir prouve ; le diplôme continue de trier, sans qu'on sache bien ce qu'il atteste encore. Le dernier épisode demandait ce que la délégation fait à une tête. À l'échelle d'une société, la question devient plus rude, et je vous la laisse entière : que transmet un peuple qui ne sait plus ni ce qu'il tient pour vrai, ni ce dont il se rappelle, ni ce que ses examens mesurent ?

Le travail, le vrai, la mémoire, l'école : l’IA va avoir un impact considérable sur tout ça pour peu évidemment qu’elle continue à se développer de la sorte. Pour faire société, on l’a dit, il faut qu’il y ait aussi un désir de construire des choses ensemble, autrement dit d’être en lien avec les autres. C’est de ce dernier pilier qu’on doit maintenant aborder, parce que lui aussi il s’effrite déjà et lui aussi les IA le touchent.

https://www.youtube.com/watch?v=v1qxDP0WDEA

[CHAPITRE 4 : LES LIENS]

Chapitre quatre. Les liens.

C'est ici que les deux piliers s'incarnent ou se défont : dans les interactions ordinaires. Je ferai court, le dernier épisode a labouré ce terrain, et les dégats que font l’omniprésence des écrans et cette économie de l’attention ultra sophistiquée sont documentés depuis des années et j’imagine que vous en avez déjà conscience. La logique est assez simple : parce que notre attention est capturée, nous bougeons moins, nous sortons moins, nous avons d’interaction physique avec des humains, et cela a des conséquences sur qui nous sommes en tant qu’individu et en tant que collectif, que société, parce que ces outils, maintenant renforcés par l’IA, nous désentrainent socialement.

Le lien aussi est une infrastructure, mais ce n’est pas la plus évidente.

La confiance qui cimente une société ne tombe pas du ciel : elle se fabrique dans les frottements quotidiens, la voisine qu'on salue, le collègue qu'on engueule puis qu'on retrouve à la machine à café, le club, le syndicat, la chorale.

Des sociologues ont passé leur carrière à le mesurer : là où ce tissu se défait, la confiance générale suit, puis la participation, puis le reste. Le premier accusé, dans les années 80/90, s'appelait la télévision, chaque heure d'écran mangeant sa part de vie sociale.

En 2023, le médecin-chef des États-Unis publiait un avis officiel sur ce qu'il appelait l'épidémie de solitude. Dedans, une courbe : le temps passé en personne avec des amis, chez les Américains, est tombé d'environ une heure par jour en 2003 à une vingtaine de minutes en 2020. Moins soixante-dix pour cent chez les 15-24 ans. Et un vide pareil, pour une industrie, ça s'appelle un marché.

Et il y a un cran de plus, qu'un historien à la mode nomme très bien. Yuval Harari observe que les grandes plateformes changent de terrain : après avoir capté notre attention, elles visent maintenant notre intimité, parce que l'intimité est bien plus puissante que l'attention. Jusqu'ici, rien ne pouvait fabriquer de l'intimité en série. L'IA le peut.
Et à l'échelle d'une société, ça pose cette question : que devient le besoin qu'on a les uns des autres, ce pilier de l'interdépendance, quand chacun peut trouver dans une machine une oreille qui ne juge pas et ne se lasse jamais ? On peut l'imaginer, ce monde où l'on sort moins, où l'on s'attache moins, où l'on n'a plus tout à fait besoin d'un ami ou même d’un amoureux parce qu'on a une IA qui fait le job. Une épidémie de solitude, mais confortable.

On a vu la dernière fois ce que ça donne côté produit, les compagnons, les réglages qui flattent. Je n'y reviens pas. Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est la meilleure étude disponible sur ce que ça fait, à l'échelle. Elle vient du MIT Media Lab et d'OpenAI, oui, l'entreprise elle-même a cosigné : un essai contrôlé, quatre semaines, un millier de participants, adossé à l'analyse d'environ quarante millions d'interactions. Résultat : l'usage quotidien intensif du chatbot est associé à davantage de solitude, davantage de dépendance affective, moins de socialisation réelle. Alors, il y a peut-être un biais, ce sont peut-être les gens déjà seuls qui utilisent le plus ce type d’outils. Mais le faisceau pointe dans une direction.

La SF, le cinéma ont vu venir tout ça dans des films comme Her, Blade Runner 2049, notamment

Un compagnon holographique, vendu en masse, et un slogan qui promet à chacun exactement ce qu'il veut entendre.

extrait compagnon IA.

En 2026, c'est un segment de marché avec des offres d'abonnement.

Une conversation entre humains, ça frotte. On s'interrompt, on se vexe, on se rate, on se répare, et ce frottement nous fabrique. Des millions de conversations quotidiennes qui basculent vers une interface qui ne frotte jamais, toujours disponible, jamais lasse, jamais blessée, c'est logiquement une société dont les membres s'entraînent de moins en moins les uns sur les autres.
L'encyclique, encore elle, va chercher Platon là-dessus, l'image des concepts qu'on cogne comme des silex jusqu'à l'étincelle, et le vatican fait une proposition simple : apprendre à jeûner de l'IA.

CONCLUSION

Il est temps de rassembler, et les deux piliers du début vont nous servir de table de tri.

L'interdépendance, d'abord. Un travail dont personne ne sait encore mesurer ce que la machine lui prend, mais dont chacun sent ce qu'il distribue : des rôles, du temps, un pacte, et le besoin qu'on a les uns des autres. Les représentations communes, ensuite. Un vrai qui se trouble, moins par le mensonge que par le doute devenu produit. Une mémoire qui s'inonde de plausible, jusqu'à la source commune, une crise de la confiance, l'abandon progressif de l'idée du vrai parce qu'il deviendra impossible de faire le tri. Et le tissu où tout cela s'incarne, le lien, qui se médiatise dans un vide de solitude qui préexistait.

Partout le même mouvement : rien n'a été cassé, tout a été recouvert. Personne ne l'a décidé, il n'y a eu ni vote ni décret, ça vient geste par geste, abonnement par abonnement, et même si ça fait un peu grincer des dents ou huer, c'est là et bien là, pas encore pour tout le monde, mais ça progresse.

Et puisque Arendt a traversé cet épisode, je lui emprunte une dernière image, la plus juste que je connaisse. Dans La condition de l'homme moderne, elle compare le monde commun à une table. Une table autour de laquelle nous sommes assis : elle nous relie et elle nous sépare en même temps, comme toute chose qui est entre nous. Et elle imagine ce cauchemar : une séance de spiritisme où, d'un coup, la table s'évanouirait ; les convives se retrouveraient face à face, plus proches que jamais, et sans plus rien entre eux. Voilà, je crois, ce que cette enquête a trouvé. La table est toujours là. Mais quelque chose commence à se glisser entre elle et nous, une couche qui la recouvre, qui la résume, qui répond à sa place.

Et il faut repréciser que l'IA n'est pas du tout la cause des maux de la société, très loin de là. Elle ne dérègle pas le climat, il se déréglait très bien sans elle, même si ses datacenters s'ajoutent à la facture. Elle ne crée pas les inégalités, les discriminations, les guerres, la destruction du vivant. Une partie de ce qui nous attend n'a rien à voir avec elle, et lui en faire porter le tout serait la plus sûre façon de rater les deux sujets. Et il se peut même que certains puissent en faire quelque chose de positif avant tout, c’est un outil puissant.

Quoi qu'il en soit, il semblerait qu'un vent de résistance se lève déjà.
Mi-mai, une lettre ouverte au président Trump réunissait Steve Bannon, le stratège de la saturation croisé au chapitre du vrai, des dizaines de pasteurs, des associations familiales et jusqu'à un responsable du Future of Life Institute, l'organisation qui réclamait en 2023 une pause mondiale, pour demander des tests obligatoires des modèles les plus puissants avant mise sur le marché. Comme le nucléaire, comme l'aviation. Jasmine Sun a un nom pour ce qui se cherche là : le populisme IA, le moment où l'IA cesse d'être un sujet de technologie, marche ou marche pas, pour devenir un sujet de classe. Personne ne perd une élection sur l'IA en 2026 ; la question est ce que ça donne en 2027 et après. Des coalitions commencent à apparaitre et à se souder. Reste à savoir contre qui, exactement.

Or cette couche qui recouvre la table, elle, n'a rien de commun. Elle a des propriétaires. Elle a des conditions d'accès, des prix, des paliers. Elle a des frontières, on l'a entrevu en juin, quand des modèles parmi les plus avancés du monde ont disparu des écrans du jour au lendemain, sur décision d'un gouvernement. Elle peut être coupée, filtrée, orientée, et quelqu'un, quelque part, tient chacun de ces interrupteurs.

Il faut que l'on revienne au “qui” d'Orwell. Qui contrôle le passé ? Qui contrôle ces outils ? Qui la possède? Qui décide de qui y accède, qui peut écrire dedans. Qui et dans quel but ?
Les sociétés humaines sont modelées en permanence par des rapports de forces, des jeux de pouvoir, des luttes pour le contrôle et l'accès. L'IA on l'a vu est un outil de savoir, de connaissance, d'information, d'innovation, c'est un outil qui s'inscrit pleinement dans la course telle que se redéfinit à notre époque, sous nos yeux, à une vitesse qui nous dépasse presque toutes et tous. On a du mal à en saisir la teneur et l'ampleur, certains ont même du mal à l’admettre. C'est à ça qu'on va s'attaquer au prochain épisode…

Voilà.

Merci pour votre écoute, j’ai mis beaucoup de temps à sortir cet épisode, c’est un très gros morceau que j’ai dû réécrire un paquet de fois, et encore c’est jamais complet ni parfait, mais ça vous le savez déjà, ceci n’est pas le réel, ça n’est qu’un point de vue, informé et sourcé certes, mais forcément orienté et partiel. Je ne suis qu’un humain après tout.
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