Un point de vue sur la transition écologique dans les contraintes "réalistes" du système actuel. Avec Bertrand Piccard.
Dans cet épisode, je reçois Bertrand Piccard, explorateur, psychiatre, auteur, fondateur de la Fondation Solar Impulse.
Il défend une idée forte : la transition écologique ne pourra avancer que si elle devient désirable, rentable, concrète, et si elle cesse d’être perçue comme punitive ou sacrificielle.
Une position que j’avais envie d’interroger, parce qu’elle se heurte à de nombreuses critiques : croissance, limites planétaires, dépendance aux fossiles, effet rebond, lenteur politique, retard européen, domination chinoise sur certaines technologies clés.
Nous avons donc parlé d’optimisme, de réalisme, d’innovation, de capitalisme, de réglementation, d’efficacité énergétique, de sobriété, de Chine, d’Europe, et de ce qu’il est encore possible de faire dans le cadre économique actuel.
Un échange pour comprendre une vision différente de celle portée par une partie des milieux écologistes, pour essayer d’en saisir la logique, les forces et aussi les limites.
00:00 - Introduction
04:59 - Optimisme, réalisme et refus des idéologies
07:50 - Diagnostic écologique : surpopulation, gaspillage et économie quantitative
13:18 - Croissance, décroissance et taille de l’économie
20:11 - Efficience, sobriété et effet rebond
23:52 - Changer le système ou agir à l’intérieur du cadre existant
25:13 - Où trouver des raisons concrètes d’espérer ?
29:10 - Réglementation, vieux monde et résistance au changement
30:54 - Dirigeants, court-termisme et intérêts économiques
37:22 - Passage à l’échelle : pourquoi les solutions ne suffisent pas encore
39:21 - Solar Impulse, success stories et solutions déjà disponibles
43:44 - Chine, électrification et retard européen
51:11 - Les réglementations prioritaires pour accélérer
53:25 - Blocages politiques, entreprises leaders et taxe carbone
58:07 - Investissement, servitisation et rôle de la finance
01:01:20 - Inde, Chine, Europe : modèles industriels et leadership
01:07:25 - Les solutions clés à faire passer à l’échelle
01:09:31 - Confort, sacrifice et psychologie du changement
01:12:00 - Écologie, conflits mondiaux et retour du court terme
01:15:43 - Que peut faire un citoyen ?
01:17:54 - Livres recommandés et conclusion
Réalisme, optimisme et récit écologique
Bertrand Piccard refuse de se définir comme optimiste ou pessimiste. Il préfère parler de réalisme : chercher des solutions concrètes, impactantes et indépendantes des idéologies.
Pour lui, l’écologie s’est enfermée dans un récit trop sacrificiel, coûteux, décroissant et punitif, ce qui a contribué à nourrir un backlash anti-écologique.
Il estime qu’il faut rendre la transition désirable, en parlant de modernisation, d’efficience et de bénéfices concrets plutôt que de décarbonation, sobriété ou sacrifice.
Diagnostic de la crise écologique
La crise écologique vient, selon lui, de la combinaison entre surpopulation, économie quantitative, surconsommation, gaspillage, pollution et consommation massive de ressources.
Piccard ne rejette pas l’idée de décroissance en bloc, mais distingue ce qu’il faut faire décroître : le gaspillage, la pollution, l’inefficience, la démesure, et non la santé, l’éducation ou les protections sociales.
Il critique le PIB comme indicateur centré sur le chiffre d’affaires, qui pousse à produire et consommer toujours plus, au lieu de valoriser la qualité, la marge utile et l’efficience.
Efficience, sobriété et effet rebond
Il oppose sobriété et efficience : la sobriété serait “faire moins avec moins”, tandis que l’efficience permettrait de “faire mieux avec moins”.
Il reconnaît l’effet rebond, mais conteste l’idée qu’il invaliderait l’efficience, car la sobriété peut, elle aussi, produire des effets rebond.
Pour contenir ces effets, il insiste sur la nécessité de réglementations, d’un prix de l’énergie incitant à l’économiser, et d’un cadre économique qui évite le gaspillage.
Capitalisme, économie et transition
Piccard ne défend pas le capitalisme tel quel, mais plutôt un système entrepreneurial capable de financer, produire et diffuser des solutions utiles.
Il estime irréaliste de penser une sortie rapide du système économique actuel. Il faut donc agir à l’intérieur de ce cadre pour transformer ce qui peut l’être.
Son idée centrale : dissocier chiffre d’affaires et bénéfices. Une entreprise peut vendre moins, vendre mieux, réduire le gaspillage et augmenter sa marge.
Solutions existantes et passage à l’échelle
Selon lui, beaucoup de solutions existent déjà : isolation, pompes à chaleur, LED, récupération de chaleur, économie circulaire, électrification, digitalisation, smart grids.
Le problème principal n’est pas l’absence de solutions, mais leur faible implémentation à grande échelle.
Il distingue ce qui serait techniquement possible de ce qui est réellement fait aujourd’hui. Pour lui, l’écart entre les deux est immense.
Réglementation et rôle du politique
Piccard considère la réglementation comme indispensable pour généraliser les solutions existantes et empêcher l’usage de technologies dépassées.
Il propose d’obliger toute nouvelle installation à utiliser les technologies les plus efficientes disponibles.
Il critique les réglementations archaïques qui tolèrent encore le gaspillage énergétique, les passoires thermiques, les moteurs thermiques ou les infrastructures polluantes.
Blocages politiques et institutionnels
Les dirigeants politiques comprennent globalement les enjeux, mais sont freinés par la peur de perdre leur mandat, de provoquer des réactions sociales ou de porter le coût du changement.
Il résume le problème ainsi : notre système forme les dirigeants à sauver leur entreprise ou leur siège, pas à sauver le monde.
Selon lui, il faut passer d’un management du statu quo à un leadership du changement.
Entreprises, finance et investissement
Il insiste sur la différence entre coût et investissement : la transition écologique doit être pensée comme un investissement en qualité de vie, efficacité et nouveaux débouchés.
Certaines grandes entreprises, comme Schneider Electric, Engie, Bouygues ou Solvay, sont présentées comme des acteurs capables d’avancer plus vite que les États.
Il met en avant la “servitisation” : vendre l’usage d’une solution plutôt que sa propriété, afin de financer l’efficience sans que l’entreprise cliente porte tout l’investissement initial.
Chine, Europe et souveraineté industrielle
Piccard estime que l’Europe a pris un retard considérable face à la Chine sur les technologies clés de la transition.
Il explique ce retard par l’absence de vision long terme, la fragmentation politique européenne, la bureaucratie et l’incapacité à articuler écologie et industrie.
La Chine, selon lui, avance vite parce qu’elle combine vision industrielle, subventions, leadership politique et moindre polarisation idéologique entre industrie et écologie.
Démocratie, arbitrages et limites
L’entretien met en évidence une tension entre efficacité de la décision et complexité démocratique : en Europe, les recours, les oppositions locales et les conflits d’usage ralentissent fortement certains projets.
Piccard ne nie pas la nécessité de protéger l’environnement, mais estime qu’il faut parfois hiérarchiser les priorités pour éviter le blocage systématique.
Il critique une partie de l’écologie lorsqu’elle s’oppose à des infrastructures nécessaires à la transition au nom d’intérêts très localisés.
Ce que peut faire un citoyen
Selon Piccard, les individus seuls ne peuvent produire qu’une partie limitée du résultat nécessaire.
Leur rôle est toutefois important : soutenir politiquement et socialement l’efficience, demander des réglementations, influencer les élus, les entreprises et les propriétaires.
Il appelle aussi à réduire sa propre consommation d’énergie : isoler, installer des LED, utiliser des pompes à chaleur, soutenir les renouvelables et éviter d’accuser uniquement les producteurs.
Personnes citées
Auguste Piccard
Père de Bertrand Piccard, évoqué pour sa réflexion précoce sur la décroissance.
Jean-Louis Borloo
Mentionné à propos du passage aux ampoules LED en France, comme exemple de mesure réglementaire efficace.
Ilham Kadri
Dirigeante de Solvay, citée pour la mise en place d’un prix interne du carbone.
Matthieu Auzanneau
Auteur de Or noir, cité pour son analyse du rôle du pétrole dans l’économie mondiale.
Livre : https://www.babelio.com/livres/Auzanneau-Or-noir/776511
Épisodes Sismique :
https://www.sismique.fr/episodes/169-petrole-vers-une-crise-sans-precedent-matthieu-auzanneau
https://www.sismique.fr/episodes/88-energie-securite-et-souverainete-matthieu-auzanneau
Dennis Meadows
Chercheur ayant alerté sur les limites à la croissance depuis plusieurs décennies.
Épisode Sismique :
https://www.sismique.fr/episodes/77-dennis-meadows-the-end-of-growth
Olivier Hamant
Chercheur cité pour sa critique du culte de la performance.
Épisode Sismique :
https://www.sismique.fr/episodes/140-performance-turbulences-et-robustesse-olivier-hamant
Nate Hagens
Analyste des systèmes énergétiques et économiques, cité dans le débat sur les limites physiques de la croissance.
Épisodes Sismique :
https://www.sismique.fr/episodes/56-nate-hagens-energy-economy-and-the-future-of-humanity
https://www.sismique.fr/episodes/102-understanding-our-predicament-nate-hagens
Organisations et entreprises évoquées
Fondation Solar Impulse
Organisation fondée par Bertrand Piccard pour identifier et promouvoir des solutions écologiques rentables.
Schneider Electric
Entreprise citée pour son travail sur l’électrification et l’efficience énergétique.
Solvay
Mentionnée pour l’intégration d’un prix interne du carbone.
Banque européenne d’investissement
Évoquée comme levier de financement pour la transition.
Commission européenne
Mentionnée pour son rôle dans le soutien aux investissements et aux PME.
Engie
Cité comme acteur industriel impliqué dans les solutions énergétiques.
Bouygues
Mentionné parmi les entreprises pouvant contribuer à la transition.
Concepts et notions clés
Réalisme
Approche revendiquée par Piccard, centrée sur des solutions concrètes plutôt que sur des positions idéologiques.
Efficience
Faire mieux avec moins, en réduisant les gaspillages d’énergie et de ressources.
Sobriété
Réduction volontaire des usages, perçue comme associée à une logique de contrainte ou de sacrifice.
Décroissance
Débat sur la réduction de certaines activités économiques, notamment celles liées au gaspillage et à la pollution.
Effet rebond
Phénomène où les gains d’efficacité peuvent être compensés par une augmentation des usages.
Économie quantitative
Modèle basé sur la production et la consommation croissantes.
Économie circulaire
Système visant à réutiliser et recycler les ressources.
Servitisation
Modèle consistant à vendre un service ou un usage plutôt qu’un produit.
Prix du carbone / taxe carbone
Outils économiques visant à intégrer le coût des émissions dans les décisions.
Smart grid
Réseau électrique intelligent permettant d’optimiser la distribution d’énergie.
Car-to-grid
Utilisation des batteries de véhicules électriques pour alimenter le réseau ou les bâtiments.
Éléments techniques et énergétiques cités
Ampoules LED
Exemple d’efficience énergétique encore insuffisamment généralisé.
Pompes à chaleur
Solution pour réduire la consommation d’énergie dans le chauffage.
Voiture électrique
Présentée comme plus efficiente que le moteur thermique.
Moteur thermique
Technologie encore dominante mais énergivore.
Data centers
Exemple de gaspillage énergétique, notamment via la chaleur non récupérée.
Hydrogène
Évoqué comme piste de développement industriel et énergétique.
Terres rares
Ressources stratégiques, notamment dominées par la Chine.
Contexte politique, économique et géopolitique
COP
Conférences internationales sur le climat, mentionnées comme lieux de négociation mais aussi de blocage.
Green Deal américain
Évoqué comme exemple de recul politique.
Backlash anti-écologique
Mouvement de rejet de certaines politiques environnementales.
Gilets jaunes
Exemple de tension sociale liée aux politiques énergétiques.
Chine
Acteur majeur de la transition industrielle et technologique.
Inde
Mentionnée pour certains investissements industriels et énergétiques.
Europe
Présentée comme en retard sur plusieurs dimensions industrielles et énergétiques.
États-Unis
Évoqués dans le contexte du rejet de certaines politiques écologiques.
Abu Dhabi Sustainability Week
Événement où sont présentées des solutions industrielles liées à la transition.
Capitalisme, transition et limites
Tim Jackson, Prosperity Without Growth
Une référence pour penser la prospérité sans dépendre mécaniquement de la croissance du PIB. Utile pour prolonger le débat entre efficacité économique, bien-être et limites écologiques.
Brett Christophers, The Price Is Wrong: Why Capitalism Won’t Save the Planet
Un contrepoint direct à l’idée que la baisse des coûts des renouvelables suffira à déclencher la transition. Christophers insiste sur la question du profit, pas seulement du prix.
Lien : https://www.versobooks.com/products/3069-the-price-is-wrong
Andreas Malm, Fossil Capital
Une histoire politique du charbon et du capitalisme industriel. Pour comprendre pourquoi les énergies fossiles ne sont pas seulement des sources d’énergie, mais des formes d’organisation économique et sociale.
Lien : https://www.versobooks.com/products/135-fossil-capital
Pierre Charbonnier, Abondance et liberté
Une histoire environnementale des idées politiques modernes. Très utile pour comprendre comment nos conceptions de la liberté, du progrès et de la souveraineté se sont construites sur l’hypothèse d’abondance matérielle.
Lien : https://www.editionsladecouverte.fr/abondance_et_liberte-9782348084621
Innovation, État et politique industrielle
Mariana Mazzucato, Mission Economy
Pour penser le rôle de l’État dans l’innovation et les grandes transformations industrielles. Une référence utile pour dépasser l’opposition simpliste entre marché et puissance publique.
Lien : https://www.penguin.co.uk/books/315191/mission-economy-by-mazzucato-mariana/9780141991689
AIE, Net Zero by 2050
Un scénario de référence sur la transition énergétique mondiale, ses conditions techniques, industrielles et politiques. Utile pour mesurer l’écart entre trajectoire souhaitable et réalité des transformations.
AIE, Net Zero Roadmap: A Global Pathway to Keep the 1.5 °C Goal in Reach
Une mise à jour des jalons nécessaires pour garder l’objectif de 1,5 °C à portée. Intéressant pour voir où les accélérations sont jugées indispensables.
Lien : https://www.iea.org/reports/net-zero-roadmap-a-global-pathway-to-keep-the-15-c-goal-in-reach
Croissance verte, nature et matérialité
Hélène Tordjman, La croissance verte contre la nature
Une critique de l’écologie marchande, de la financiarisation du vivant et des promesses de la croissance verte. Un bon contrepoint aux discours centrés sur l’innovation et les solutions rentables.
Lien : https://www.editionsladecouverte.fr/la_croissance_verte_contre_la_nature-9782348083211
European Environment Agency, Europe’s material footprint
Un indicateur utile pour déplacer le regard des seules émissions carbone vers l’empreinte matérielle des modes de vie et de production européens.
IPCC, AR6 Synthesis Report: Climate Change 2023
La synthèse la plus accessible du dernier cycle d’évaluation du GIEC. À lire pour replacer les débats sur l’optimisme, les solutions et les délais dans l’état des connaissances climatiques.
Communs, gouvernance et arbitrages collectifs
Elinor Ostrom, Governing the Commons
Un classique pour penser la gestion collective des ressources sans réduire le débat à l’opposition État/marché. Très utile pour penser les institutions concrètes de la transition.
Lien : https://www.cambridge.org/core/books/governing-the-commons/7AB7AE11BADA84409C34815CC288CD79
Gaël Giraud, Illusion financière
Un ouvrage pour relier finance, dette, économie réelle et transition écologique. Pertinent pour creuser la question du financement et de l’investissement dans la bifurcation.
Lien : https://editionsatelier.com/boutique/economie-/116-illusion-financiere--9782708242586.html
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