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Qui gouverne ?
En 2010, Peter Thiel expliquait qu'on pouvait changer le monde sans avoir à convaincre personne, grâce à la technologie. En 2025, Joe Biden prévenait qu'une oligarchie était en train de s'installer aux États-Unis.
Pour comprendre ce qui se joue entre les deux, cet épisode plonge dans l'histoire du pouvoir. Avec quels outils on domine des gens, de l'Europe médiévale à la Silicon Valley en passant par la Chine ? Quelles sont les mécaniques et les principes du pouvoir ? Quelles sont les idées de cette nouvelle classe d'entrepreneurs de la tech, héritiers des libertariens ? Et surtout, qu'est-ce que l'IA change ?
Ce qui nous a protégés jusqu'ici, c'est que les puissants avaient besoin de nous. Ce besoin est peut-être en train de disparaître.
L'épisode le plus politique de la série.
Au programme dans cette série :
1. La machine qui parle, comment cette technologie a basculé dans nos vies.
2. Qu'appelle-t-on IA ? Ce que c'est, et ce que ce n'est pas.
3. AGI, le rêve et la peur, cette super-intelligence qu'on nous promet.
4. La course et ses bâtisseurs, l'argent, le récit, ceux qui tiennent la barre.
5. La mégamachine, le corps physique de l'IA, ce qu'elle consomme, ce qu'elle rejette.
6. L'humain sous assistance, ce que ça nous fait, à nous, individuellement.
7. Le monde commun, ce que l'IA fait à la vérité partagée et au lien entre nous.
8. La société sous influence, le pouvoir, la surveillance, et ceux qui l'assument.
9. Qu'est-ce que l'intelligence ? le pas de côté philosophique.
10. Que peut-on encore choisir ? ce qui reste possible.
Une série pour les curieux, les inquiets, les enthousiastes lucides, et tous ceux qui sentent que cette histoire les concerne, sans toujours savoir par où la prendre.
La mécanique du pouvoir, et ses invariants
Toutes les sociétés humaines dont on a la trace, au-delà d'une certaine taille, ont produit des dominants et des dominés. Pour dominer, il n'existe que trois outils : la force, la persuasion, le savoir.
La force est le plus cher des trois. Il faut des gens pour frapper, les payer, les loger, et d'autres gens pour les surveiller eux. Aucun pouvoir n'a jamais pu poster un homme derrière chaque habitant.
La persuasion est ce qui rend la domination soutenable. Même dans le système esclavagiste, il a fallu convaincre, non pas les esclaves mais ceux qui tenaient les fusils et signaient les registres.
Le savoir a quatre étages : savoir ce que l'autre ignore, savoir faire ce qu'il ne sait pas faire, lui faire croire qu'on le voit, et décider de ce qu'il a le droit d'apprendre.
Le savoir technique est le seul des trois outils qui se cumule sans plafond. Un chevalier bien équipé reste un homme sur un cheval ; un savoir en produit un autre, indéfiniment.
Ce qui fait tenir les trois ensemble n'est pas un quatrième outil, c'est un rapport : la dépendance. On peut dominer quelqu'un sans le frapper, sans le convaincre et sans le surveiller, s'il ne peut pas se passer de vous.
Et la dépendance n'a pas besoin d'être réelle. Il suffit qu'elle soit crue. Un ordre moral ou une promesse d'enfer tiennent des gens plus solidement qu'une chaîne.
La formule qui résume l'épisode : la persuasion sert à fabriquer la dépendance, et la dépendance dispense de la force.
Aucun pouvoir n'a jamais dit qu'il dominait pour lui. On protège, on civilise, on apporte la vraie foi, l'égalité ou la liberté.
Ce qui a réellement limité les pouvoirs
À chaque époque, ce qui a arrêté un pouvoir, c'est le prix, jamais sa vertu. Il fallait des gens pour dominer, et des gens coûtent cher.
Le panoptique de Bentham porte un défaut de conception : il faut quelqu'un dans la tour, payé, éveillé, et surveillé à son tour.
La Boétie : le tyran ne vous prend rien, vous lui donnez, y compris ses soldats, qui sont vos enfants et vos voisins. Si vous cessez de donner, il tombe.
Quand un monopole du savoir se brise, ça commence par du désordre, et à la fin du désordre il n'y a jamais moins de pouvoir. Il y en a un autre.
Ce que les ouvriers du 19e siècle ont obtenu ne vient pas de la générosité des propriétaires, mais du fait que ceux-ci avaient besoin d'eux.
La démocratie moderne ne prétend pas supprimer le pouvoir. Elle part du principe qu'il y en aura toujours et qu'on en abusera, et installe délibérément des freins, au prix de la lenteur.
Huxley écrit à Orwell en 1949 qu'il se trompe : gouverner par la peur demande des gardiens et des prisons, gouverner par le plaisir coûte moins cher.
Le projet : soustraire l'économie au vote
Le colloque de Paris, en 1938, ne demande pas moins d'État mais un État fort sur un seul terrain : propriété, contrats, monnaie, et empêché de faire le reste.
La méthode n'a jamais été de supprimer le vote, mais d'en sortir l'économie : banques centrales indépendantes, traités, tribunaux d'arbitrage, critères budgétaires inscrits dans des textes qu'un gouvernement élu ne peut pas défaire seul.
La promesse affichée était que libérer l'économie libérerait les gens. Or les plus grandes réussites du marché libre se produisent là où personne ne vote.
Du même constat, deux conclusions opposées. Pour les critiques, ce projet n'a jamais été compatible avec la démocratie. Pour une partie des gagnants, le vote lui-même est devenu le problème.
Quand les adversaires cessent de parler économie, une partie du courant va chercher sa justification dans la nature. Si les différences sont inscrites à la naissance, l'inégalité cesse d'être une question politique.
Le déplacement décisif : la compétition était une règle pour les entreprises, on l'applique désormais aux personnes, avec un résultat supposé écrit à la naissance.
Qui pousse aujourd'hui
Les entreprises du numérique n'avaient aucun projet politique. Elles ont construit en vingt ans, sans plan d'ensemble et financées par nous, la dépendance la plus large de l'histoire humaine.
Google corrige en 2003 le défaut du panoptique : les données arrivent seules et se traitent seules, il n'y a plus besoin de personne dans la tour.
Les textes existent et sont publics. Thiel écrit en 2009 qu'il ne croit plus la liberté et la démocratie compatibles. Yarvin propose une monarchie technologique. Andreessen inscrit Marinetti dans ses saints patrons.
Ces gens ont échoué pendant 15 ans à construire des endroits hors d'atteinte. Îles flottantes, ville californienne, enclave au Honduras. Ce ne sont pas des stratèges omniscients.
Le changement de méthode est le point de bascule : entrer dans les États qui existent déjà, parce que ça ne demande de gagner aucune élection. Il suffit de devenir indispensable à ceux qui les gagnent.
Le DOGE, relu par Slobodian et Tarnoff, aurait eu pour objet d'ouvrir des administrations cloisonnées et de les rendre lisibles. Ça ne demandait aucune technologie, seulement des identifiants et des dérogations.
Février 2020 : le camp qui s'est construit sur l'impossibilité de planifier une économie désigne la technologie qui la rendrait possible.
La fuite sur le club Dialog ne montre pas un complot, elle montre que ces gens se voient, une fois par an depuis 20 ans, et qu'aucun des 222 inscrits n'a utilisé son adresse d'État, ce qui place ces échanges hors des lois sur les archives publiques.
Une partie de cette oligarchie est très pessimiste et prépare sa sortie. Sa priorité n'est pas d'empêcher la catastrophe, c'est d'y survivre dans de bonnes conditions.
Quand on se croit à l'abri, les conséquences deviennent le problème des autres. Quand on se croit en plus naturellement supérieur, être à l'abri cesse d'être un privilège pour devenir un dû.
Ce que l'intelligence artificielle change
Simone Weil expliquait que les pouvoirs s'arrêtent pour des raisons matérielles, pas morales. Trois de ces impossibles cèdent en même temps : le coût de fabrication d'un outil, le volume traitable, et l'automatisation de l'action.
Le maillon qui disparaît est celui de la personne qui devait faire le travail, et qui pouvait se tromper, s'endormir ou refuser.
L'IA est d'abord un outil de savoir, et le savoir commande les deux autres : la force doit savoir où frapper, la persuasion doit savoir qui convaincre.
Ce qui est collecté aujourd'hui sur une seule personne dépasse ce que la Stasi avait réuni sur toute une population, avec 111 kilomètres d'archives et un Allemand de l'Est sur soixante à son service.
Nous ne sommes pas sur écoute. Deux obstacles tiennent encore, et aucun n'est une loi : les données sont en morceaux, et personne n'aurait le temps de tout lire. Ce sont des obstacles pratiques, donc ils se lèvent.
Ce que ces modèles apportent vraiment : lire ce qui n'a jamais été rangé en cases, et reconnaître que deux fichiers parlent de la même personne. C'est ce second point qui fait tomber les cloisons.
La persuasion n'a même plus besoin de convaincre. Il suffit de noyer, jusqu'à ce que plus rien ne soit vrai ni possible.
Un assistant conversationnel ne délivre pas de réponse neutre. La vraie question n'est plus de savoir s'il manipule, mais vers quoi il penche par défaut et qui a écrit cette pente.
La dépendance se fabrique en vendant à perte le temps que la chose devienne indispensable. Les États-Unis referment l'accès, la Chine ouvre ses modèles. Deux méthodes opposées, un même objectif.
La force n'a plus besoin de menacer ni d'envoyer personne. La sanction s'applique toute seule, et ce qui disparaît n'est pas le gendarme mais le fonctionnaire qui aurait pu regarder le dossier et dire que ça n'avait pas de sens.
Chaque fois qu'un pouvoir est tombé par la force, il y a eu un moment où la troupe a refusé de tirer. Un drone ne fait pas ça.
La thèse centrale
Les démocraties sont nées d'un calcul. Les propriétaires ont toléré le suffrage et la redistribution parce qu'ils avaient besoin de travailleurs éduqués et qu'ils craignaient le travail organisé.
Retirez le besoin, et le calcul change. Le suffrage devient une dépense sans contrepartie.
L'exploitation et la répression sont les formes anciennes de la domination. Celle qui vient s'appelle l'inutilité, et elle est plus difficile à combattre, parce qu'on ne peut pas retirer une contribution dont personne n'a besoin.
Toute la démonstration de La Boétie reposait sur une condition qu'il n'avait aucune raison de questionner : que le tyran ait encore besoin de ce que vous lui donnez.
La séparation qui se dessine n'a rien de géographique, elle est d'accès. Le seul outil qui s'accumulait sans plafond cesse d'être partagé, et la frontière devient un privilège.
Ce qui se met en place mélange Orwell et Huxley, parce que plus rien n'oblige à choisir. On peut divertir la plupart des gens et contraindre les quelques-uns qui résistent, avec le même appareil.
Et personne n'a décidé ça. Ces machines ne fabriquent pas un projet autoritaire, elles fabriquent la demande d'autorité. Ce qui est plus dérangeant qu'un complot, puisqu'il n'y a personne à remplacer pour que ça s'arrête.
Ce qui résiste
Le prix n'a pas disparu, il a changé de nature. Réparti hier en milliers de dépenses invisibles, il est aujourd'hui concentré dans quelques endroits énormes. Une dépense concentrée, ça se voit, ça demande du courant et un permis.
Un pouvoir qui a besoin d'électricité et d'autorisations dépend de ceux qui les accordent. Sauf là où celui qui construit et celui qui autorise sont le même.
La méfiance est la plus forte chez ceux qui s'en servent le plus. L'argument selon lequel les gens s'y feront en apprenant à l'utiliser ne tient pas.
L'opposition traverse les camps, et ceux qui se mettent en travers ne défendent pas nécessairement la démocratie. Ils défendent autre chose.
L'Europe régule et recule dans le même mouvement, ses obligations les plus contraignantes ayant été repoussées de 16 mois à la dernière minute.
Le régime chinois tient par une promesse de prospérité qu'il est obligé de tenir, ce qui le pousse à protéger ses travailleurs de l'automatisation. Un pouvoir qui a besoin de vous reste un pouvoir qu'on peut tenir.
Les modèles ouverts créent un effet de bord que personne n'avait prévu, et un outil dans la nature ne fait jamais seulement ce pour quoi on l'a conçu. Avec la prudence qui s'impose : on avait déjà fait ce pari avec internet.
La question finale
Montesquieu ne dit pas que les puissants sont méchants, il dit que la question ne se pose pas là. Pour que le pouvoir arrête le pouvoir, il faut la disposition des choses, pas la vertu de quiconque.
Les moratoires, les procès, les élus, les tribunaux et les modèles qu'on installe chez soi sont des dispositions en train de se chercher. Maladroites, tardives, dispersées.
Deux présidents américains sortants, à 64 ans d'écart, ont attendu leur discours d'adieu pour prévenir du même danger. Un discours d'adieu est le seul endroit où un président parle sans rien négocier.
Concepts
Les trois outils de domination. Force, persuasion, savoir. La grille qui structure l'épisode entier.
La servitude volontaire. Idée formulée par La Boétie en 1548 : le pouvoir du tyran ne repose pas sur sa personne mais sur ce que ses sujets lui donnent, à commencer par les hommes qui composent ses armées et son administration.
Le panoptique. Bâtiment circulaire imaginé par Jeremy Bentham en 1791, où un gardien central peut voir toutes les cellules sans être vu. Le détenu, ne sachant jamais s'il est observé, se surveille lui-même.
Le monopole de la violence légitime. Définition de l'État moderne : l'État est seul autorisé à exercer la contrainte physique.
Le moulin banal. Au Moyen Âge, le moulin seigneurial dont l'usage était obligatoire et qui prélevait une part de toute la production alentour. L'épisode s'en sert comme analogie de la commission prélevée par les boutiques d'applications.
La zone économique spéciale. Territoire délimité où les règles fiscales et sociales du pays ne s'appliquent pas. Shenzhen en 1979 en est le modèle. On en compte aujourd'hui plus de 5000 dans le monde.
Le problème du calcul. Argument de Hayek contre l'économie planifiée : sans marché ni prix, aucune autorité ne peut savoir ce qu'un pays doit produire ni en quelle quantité.
L'élite cognitive. Expression issue de The Bell Curve (1994), désignant une classe qui se séparerait du reste de la société par ses seules capacités mentales. Reprise en 1997 dans L'individu souverain.
La classe inférieure permanente. Expression circulant dans certains cercles de la Silicon Valley : passé un certain point du développement de l'IA, chacun serait figé définitivement dans sa position sociale.
Le rapprochement d'identités. Opération consistant à reconnaître que deux fichiers différents désignent la même personne. L'épisode en fait la capacité décisive, plus encore que le croisement de données.
Les poids d'un modèle. Les paramètres internes d'un système d'IA. Un modèle « en accès ouvert » est un modèle dont les poids sont téléchargeables et exécutables sur sa propre machine, sans passer par le service du fabricant.
L'IA incarnée. Nom donné aux systèmes capables d'agir dans le monde physique, robotique comprise.
Personnes citées
Peter Thiel. Cofondateur de PayPal et de Palantir, investisseur, mentor de JD Vance. Fil conducteur de l'épisode.
Simone Weil. Philosophe française. Son texte de 1934 fournit à l'épisode sa question centrale : pourquoi les pouvoirs s'arrêtent-ils ?
Étienne de La Boétie, Sun Tzu, Machiavel, Jeremy Bentham, Montesquieu. Les auteurs classiques convoqués pour chacun des trois outils.
Michel Foucault. Cité au micro dans un entretien de 1981, et pour sa relecture du panoptique comme modèle du pouvoir moderne.
George Orwell et Aldous Huxley. Les deux modèles opposés de domination parfaite, par la peur et par le contentement, et leur échange épistolaire d'octobre 1949.
Louis Rougier, Walter Lippmann, Raymond Aron. Les organisateurs et participants du colloque de Paris en août 1938.
Friedrich Hayek et Milton Friedman. Les deux figures majeures de la société du Mont-Pèlerin, tous deux prix Nobel d'économie.
Richard Herrnstein et Charles Murray. Auteurs de The Bell Curve (1994).
Quinn Slobodian, Naomi Klein, Wendy Brown. Les voix critiques du projet néolibéral. Slobodian est aussi coauteur de Muskism et a été reçu au micro de Sismique.
Curtis Yarvin. Ingénieur devenu théoricien politique, promoteur d'une « monarchie technologique ».
Marc Andreessen. Investisseur, auteur du manifeste techno-optimiste d'octobre 2023.
Filippo Tommaso Marinetti. Poète italien, auteur du manifeste du futurisme en 1909, cosignataire du manifeste fasciste italien dix ans plus tard.
Joe Lonsdale. Cofondateur de Palantir, investisseur dans les technologies vendues aux administrations, fondateur d'un institut qui rédige des propositions de loi.
Auren Hoffman. Président du club Dialog, fondateur de deux entreprises de données, l'une de localisation, l'autre de rapprochement d'identités.
Jasmine Sun. Journaliste installée à San Francisco, qui écrit sur la culture de la Silicon Valley pour The Atlantic.
Douglas Rushkoff. Auteur de Survival of the Richest, reçu au micro de Sismique.
Ian Garner. Historien de la propagande soviétique et russe.
Bernard Stiegler. Philosophe français mort en 2020, qui a travaillé sur les effets des techniques sur nos façons de penser.
Nicolas Guillou. Juge français à la Cour pénale internationale, sanctionné par le Trésor américain le 20 août 2025.
Gil Durán et Karen Hao. Auteurs des deux enquêtes citées en fin de deuxième partie.
Alex Bores. Élu new-yorkais, à l'origine d'une loi sur la sécurité des modèles d'IA, pris pour cible par un comité de financement de l'industrie.
Bernie Sanders, Steve Bannon, Bill Gates. Trois voix, très différentes, qui appellent à la vigilance.
Dwight Eisenhower et Joe Biden. Les deux discours d'adieu qui ouvrent et ferment l'épisode.
Organisations, entreprises, sigles
Palantir. Entreprise cofondée par Peter Thiel, qui vend aux États la couche logicielle permettant de faire communiquer des bases de données jusque-là cloisonnées.
Dialog. Club privé sur invitation cofondé par Thiel en 2006, dont la liste des membres a fuité en juin 2026.
Le Mont-Pèlerin. Société savante fondée après la guerre, du nom de la montagne suisse où ses membres se réunissent.
Le Cato Institute. Institut libertarien américain, dont la revue a publié le texte de Thiel en 2009.
La fondation Charles Koch. Financement de long terme des idées néolibérales dans la politique américaine.
Le DOGE. Opération de réorganisation administrative américaine pilotée par Elon Musk.
Flock Safety. Entreprise américaine de lecture automatisée de plaques d'immatriculation, présente dans plus de 6000 communes.
Geedge Networks. Entreprise chinoise qui commercialise auprès d'autres États une version du grand pare-feu chinois.
ChapsVision. Entreprise française qui remplace Palantir à la Direction générale de la sécurité intérieure depuis juin 2026.
Mistral et Z.ai. Le premier est le champion européen de l'IA, le second un laboratoire chinois dont Mistral héberge un modèle depuis août 2026.
Pax Silica et la WAICO. Les deux blocs concurrents qui organisent l'accès aux minerais, aux puces et au calcul, lancés respectivement par Washington en décembre 2025 et par Pékin en juillet 2026.
La Stasi. Police politique est-allemande, étalon de comparaison de l'épisode avec ses 111 kilomètres d'archives papier.
Le Pew Research Center. Institut d'enquête américain, auteur du sondage de février 2026 sur l'opinion américaine.
Repères historiques et d'actualité
1548, 1791, 1938, 1979, 1991. Les cinq dates charnières de la traversée historique : la servitude volontaire, le panoptique et Saint-Domingue, le colloque de Paris, Thatcher et Shenzhen, la fin de l'URSS.
Le Patriot Act. Voté six semaines après le 11 septembre 2001, par 98 voix contre une au Sénat. Ses programmes de surveillance de masse seront révélés douze ans plus tard par Edward Snowden.
Le texte américain de 2018. Permet aux autorités des États-Unis de réclamer les données détenues par une entreprise américaine, où qu'elles soient stockées dans le monde.
Les lois françaises de renseignement de 2015. Autorisent une détection automatisée sur les réseaux.
Les fuites de données françaises. Février 2024, données de santé de 33 millions d'assurés. Mars 2024, France Travail, 43 millions de personnes. Avril 2026, agence des titres sécurisés, 12 millions de comptes. Été 2026, Direction générale des finances publiques, 675 000 contribuables.
Le règlement européen sur l'IA. Ses obligations de transparence s'appliquent depuis le 2 août 2026, avec des sanctions pouvant atteindre 3 % du chiffre d'affaires mondial. Un texte de simplification a repoussé de 16 mois les obligations les plus contraignantes.
Les sources de l'épisode
Enquêtes et articles
Ian Garner, « L'âge de la slopagande », Le Grand Continent, 1er juillet 2026. La source du passage sur les images générées par IA et la formule « rien n'est vrai, et rien n'est possible ».
legrandcontinent.eu — la version académique existe aussi, Nothing is True and Nothing is Possible: Theorizing the Age of Slopaganda
WIRED, la fuite du club Dialog, juin 2026.
WIRED, le code du nouvel outil de Flock Safety, 19 août 2026. Plus de 450 fichiers exposés depuis les pages de connexion de l'entreprise, et 69 requêtes pré-écrites dans l'outil.
Reprises accessibles : Cybernews et Yahoo Tech. À noter, un courrier du sénateur Ron Wyden à la FTC porte sur le même dossier.
New York Times, « The U.S. Military Wants A.I. Dominance. Feuds and China May Thwart It. », David Sanger, Dustin Volz, Ana Swanson et Julian Barnes, 16 août 2026. La source du Gemini intégré en quatre jours.
Versions syndiquées en accès libre : The Philadelphia Inquirer et San Francisco Examiner
Reuters, le projet de lettre du département d'État aux 35 signataires, août 2026. La phrase citée au micro, dans la version rapportée par Reuters : to be part of everything is to be part of nothing.
Reprises : The Next Web et GMA News. Chronologie complète de Pax Silica par l'ITIF.
La DGSI quitte Palantir pour ChapsVision, 16 juin 2026.
Maddyness, L'Informaticien, Portail de l'IE. Et le communiqué de Palantir annonçant le renouvellement du contrat six mois plus tôt, en décembre 2025.
Le juge Nicolas Guillou sous sanctions américaines, 20 août 2025.
Le Club des Juristes, son entretien où il plaide pour une souveraineté numérique et bancaire européenne, et InformatiqueNews
Quinn Slobodian et Ben Tarnoff sur Muskism, Verfassungsblog, 27 février 2026. L'entretien d'où vient la relecture du DOGE.
Peter Thiel, « The Education of a Libertarian », Cato Unbound, avril 2009.
New York Times, tribune sur la « classe inférieure permanente », avril 2026.
Bill Gates, « The turbulent AI era is here ».
Rapports et données
Pew Research Center, enquête menée du 17 au 23 février 2026 auprès de 5 119 Américains. 40 % attendent un impact négatif de l'IA sur la société, 16 % un impact positif. Les jeunes adultes sont à la fois les plus utilisateurs et les plus inquiets.
L'enquête, le volet par âge, la note d'août sur les jeunes adultes
Direction générale des finances publiques, la FAQ officielle sur l'accès illégitime au système d'information.
Livres
Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, 1934. Publié en 1955 dans le recueil Oppression et liberté, chez Gallimard, dans la collection Espoir dirigée par Camus.
Gallimard — et le texte intégral en accès libre chez les Classiques des sciences sociales.
Karen Hao, Empire of AI, Penguin Press, mai 2025.
Babelio — traduction française L'empire de l'IA, éditions Écran.
Gil Durán, The Nerd Reich: Silicon Valley Fascism and the War on Democracy, Avid Reader Press, 18 août 2026.
Douglas Rushkoff, Survival of the Richest, W. W. Norton, 2022.
Éditeur — non traduit, mais l'article original de 2018 est en français sur La Spirale.
Quinn Slobodian et Ben Tarnoff, Muskism: A Guide for the Perplexed, 2026.
Les classiques, cités au micro : La Boétie, Discours de la servitude volontaire (vers 1548) ; Sun Tzu, L'Art de la guerre ; Montesquieu, De l'esprit des lois (1748) ; Orwell, 1984 (1949) ; Huxley, Le Meilleur des mondes (1932) ; Herrnstein et Murray, The Bell Curve (1994) ; Davidson et Rees-Mogg, L'individu souverain (1997, réédité en 2020 avec une préface de Thiel).
Extraits sonores et vidéo (aussi disopnibles dans le transcript)
Peter Thiel, Libertopia, 15 octobre 2010
https://www.youtube.com/watch?v=C0R9kx-qsvI
Joe Biden, discours d'adieu, 15 janvier 2025
https://www.youtube.com/shorts/J2ehxgOwKIk
Michel Foucault, 1981 (02:25)
https://www.youtube.com/watch?v=7x5M-Gs2X1M
Le monde se divise en deux catégories
https://www.youtube.com/watch?v=hCRZicO9Bhk
Aie confiance
https://www.youtube.com/watch?v=evt_8hluLww
Game of Thrones, le savoir c'est le pouvoir
https://www.youtube.com/watch?v=i3iAWBvvGQU
Michel Foucault, le pouvoir c'est une relation (02:09)
https://www.youtube.com/watch?v=7x5M-Gs2X1M
Star Wars, ainsi s'éteint la liberté
https://www.youtube.com/watch?v=mRpHzZE42vg
Le Nom de la Rose (05:10)
https://www.youtube.com/watch?v=u-Zz30anlws
Le Meilleur des mondes, le conditionnement (03:45)
https://www.youtube.com/watch?v=fPzbT-MX4VE
[SANS LÉGENDE, à identifier]
https://www.youtube.com/shorts/V8h0PnP2Fck
Donald Trump, Nobody can take us
https://www.youtube.com/shorts/JMNDB-OFIbY
Ronald Reagan, government is the problem
https://www.youtube.com/watch?v=P1sGN6J9Tgs
Quinn Slobodian au micro de Sismique
https://www.youtube.com/watch?v=m0dfiWM-rsE
Peter Thiel, reprise de l'extrait d'ouverture
[SANS LÉGENDE, à identifier] (03:00)
https://www.youtube.com/watch?v=yvok-N_tj3U
Gladiator
https://www.youtube.com/watch?v=LxElx6TrcUE
Mr Robot, les 1 %
https://www.youtube.com/watch?v=tJaLHsPDuQ4
Margin Call (01:10)
https://www.youtube.com/watch?v=qZIdXqoFOSc
Le Seigneur des anneaux, l'œil de Sauron
https://www.youtube.com/watch?v=rUxCOKEuU7Q
[SANS LÉGENDE, à identifier]
https://www.youtube.com/watch?v=QqknSms8VVI
JD Vance interrogé sur Palantir (01:20)
https://www.youtube.com/watch?v=2J670jcLRQg
Elysium
https://www.youtube.com/watch?v=b4vOWpoW-_M
Bernie Sanders
https://www.youtube.com/watch?v=BwKGHjo7dxM
Bernie Sanders (09:00)
https://www.youtube.com/watch?v=OMejS47nuuQ
Dwight Eisenhower, discours d'adieu, 17 janvier 1961 (10:30)
https://www.youtube.com/watch?v=CWiIYW_fBfY
Aldous Huxley en français, 1960
https://www.youtube.com/watch?v=dEqfrhYe63w
1984, le discours d'O'Brien (troisième partie, chapitre 3), suivi de la déclaration d'Orwell de juin 1949, lus par un acteur.
Aucune de ces références n'est citée dans l'épisode. Elles prolongent les questions qu'il pose, elles ne les répètent pas.
Pour prolonger la mécanique du pouvoir
Michael Mann, The Sources of Social Power (Cambridge University Press, 1986-2012, 4 volumes)
L'équivalent savant de l'exercice tenté dans l'épisode, en plus ample : Mann distingue quatre sources du pouvoir social, idéologique, économique, militaire et politique, et suit leur entrelacement sur toute l'histoire humaine. À lire pour voir ce que donne la même intuition menée sur plusieurs milliers de pages.
Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States, AD 990-1992 (Blackwell, 1990)
La thèse tient en une formule : la guerre a fait l'État et l'État a fait la guerre. Prolonge directement le passage sur la confiscation de la violence, en montrant que l'État moderne est d'abord un dispositif de financement militaire.
Albert O. Hirschman, Exit, voice, loyalty. Défection et prise de parole (1970, Éditions de l'Université de Bruxelles, 2011)
Le concept sur lequel repose sans le dire tout le mouvement des îles flottantes et des enclaves privées. Face à une organisation qui se dégrade, on peut partir ou protester, et Hirschman montre que le premier choix affaiblit le second.
editions-ulb.be
Pour discuter la thèse centrale de l'épisode
Timothy Mitchell, Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l'ère du pétrole (La Découverte, 2013)
La référence la plus utile de cette liste. Mitchell soutient que la démocratie de masse doit sa forme aux propriétés matérielles du charbon, qui donnaient aux mineurs et aux cheminots un pouvoir de blocage, et que le passage au pétrole le leur a retiré. Exactement le raisonnement de l'épisode sur le besoin qu'on a de nous, mené sur l'énergie et sur pièces.
Éditions La Découverte
Barrington Moore, Les origines sociales de la dictature et de la démocratie (1966, Maspero puis La Découverte)
Le contrepoids classique. Pour Moore, les démocraties naissent de coalitions de classes et de ruptures violentes, pas d'un calcul de propriétaires. C'est la tradition que l'épisode mentionne sans la développer quand il précise que d'autres historiens font une place bien plus grande aux luttes.
Daron Acemoglu et Simon Johnson, Pouvoir et progrès. Technologie et prospérité, notre combat millénaire (Pearson France, 2024)
Mille ans d'innovations passés au crible d'une seule question : qui a capté les gains. Leur réponse, que le partage n'a jamais été automatique et qu'il a toujours fallu un contre-pouvoir pour l'obtenir, arme la discussion sur ce que l'IA va produire.
Decitre
Pour prolonger la partie captation et exploitation
James C. Scott, L'Œil de l'État. Moderniser, uniformiser, détruire (1998, La Découverte, 2021)
Le concept de lisibilité : pour gouverner une population, un État doit d'abord la rendre déchiffrable, par le cadastre, le patronyme fixe, le recensement. Toute la partie sur le décloisonnement des fichiers devient plus claire une fois ce livre lu.
Shoshana Zuboff, L'Âge du capitalisme de surveillance (2019, Zulma, 2020)
L'analyse dont l'épisode se sert pour raconter le tournant de Google entre 2001 et 2003, sans la nommer. À lire pour la démonstration complète, et pour les objections qu'elle a suscitées.
Virginia Eubanks, Automating Inequality (St. Martin's Press, 2018)
Enquête de terrain sur les systèmes automatisés d'attribution de l'aide sociale aux États-Unis. Prolonge l'idée que l'appareil de contrainte naît des guichets, et rappelle que ces dispositifs sont toujours essayés d'abord sur les pauvres.
Nick Couldry et Ulises Mejias, The Costs of Connection (Stanford University Press, 2019)
Les auteurs proposent de lire l'extraction de données comme une forme de colonialisme, avec ses territoires et ses dépossessions. Une grille très différente de celle de l'épisode, et un déplacement géographique utile.
Kai Strittmatter, Dictature 2.0. Quand la Chine surveille son peuple (Tallandier, 2020)
Enquête d'un correspondant de longue date sur l'appareil chinois de surveillance. Prolonge le programme des « yeux perçants » et le passage sur ce que le parti se croit obligé de tenir.
Pour prolonger l'histoire des idées
Nancy MacLean, Democracy in Chains (Viking, 2017)
Le versant américain du projet raconté au mouvement 3, autour de l'économiste James Buchanan et de l'école du choix public. Livre très contesté par des historiens sur sa méthode et ses attributions d'intention, ce qui en fait un bon objet de discussion plutôt qu'une autorité.
Corey Robin, The Reactionary Mind (Oxford University Press, 2011)
Thèse : la réaction n'est pas une humeur mais une tradition intellectuelle cohérente, dont l'objet constant est la défense de la hiérarchie contre ceux qui la contestent. Permet de situer la droite technologique sans passer par le débat sur le mot fascisme, que l'épisode laisse volontairement de côté.
Elizabeth Eisenstein, The Printing Press as an Agent of Change (Cambridge University Press, 1979)
L'ouvrage de référence derrière le passage sur Luther et l'imprimerie. Eisenstein montre que la rupture ne tient pas à l'invention elle-même mais à ce que la reproductibilité fait à la vérification et à l'accumulation du savoir.
INSERT Peter Thiel, Libertopia, 15 octobre 2010, version longue.
https://www.youtube.com/watch?v=C0R9kx-qsvI
15 octobre 2010, lors une conférence (Libertopia) réunissant des libertariens, un groupe alors marginal dans la Silicon Valley. Peter Thiel prend la parole.
L'idée de base était qu'on ne pourrait jamais remporter une élection en misant sur certaines revendications, car on représentait une minorité bien trop restreinte. Mais peut-être qu'on pourrait en réalité changer le monde de manière unilatérale, sans avoir à convaincre sans cesse les gens, à les supplier et à les implorer, alors qu'ils ne seront jamais d'accord avec nous, grâce à la technologie. Et c'est pour ça que je pense que la technologie constitue cette incroyable alternative à la politique.
Je ne traduis pas mot pour mot, mais ce jour-là, il explique que son groupe ne pourra jamais gagner une élection parce qu'ils sont trop peu nombreux. Donc, dit-il, il faut trouver le moyen de changer le monde sans avoir à convaincre qui que ce soit. Et pour ça, la technologie est l’outil rêvé, l’alternative à la politique.
Peter Thiel, on l’a déjà croisé dans cette série et si vous écoutez Sismique depuis quelques temps, vous le connaissez bien, il est notamment au coeur de ma série les architectes du chaos. Pour rappel, Thiel est notamment le fondateur de Palantir, une entreprise qui depuis plus de 20 ans s’est fait un nom en proposant aux administrations, aux services de renseignement et aux armées des outils de pointe en matière d’analyses de données. C’est aussi un des maitres à penser de JD. Vance le vice président des US qui d’ailleurs lui doit beaucoup dans sa nomination.
Et depuis lui et ses copains ont su pousser leurs pions jusqu’aux portes du pouvoir donc.
15 ans plus tard, le 15 janvier 2025, dans le Bureau ovale, Joe Biden prend la parole pour la dernière fois.
https://www.youtube.com/shorts/J2ehxgOwKIk
« Aujourd'hui, une oligarchie se met en place aux États-Unis, caractérisée par une richesse, un pouvoir et une influence extrêmes, qui menacent littéralement l'ensemble de notre démocratie, nos droits et libertés fondamentaux, ainsi que l'égalité des chances pour chacun de réussir. »
Son dernier discours au peuple américain en tant que président, cinq jours avant de rendre les clés.
Alors certes, on peut se demander pourquoi Biden a attendu le dernier moment pour mettre ça sur la table. Je n’en sais rien.
Mais quand un président sortant annonce qu'une oligarchie prend le pouvoir dans son pays, ça pose une question.
Qui gouverne ?
…
On attaque l'épisode le plus politique de notre série.
Politique au sens de l'art de gouverner la cité, d'organiser la société, d'exercer le pouvoir au sein d'un État. Politique au sens de la compétition pour le pouvoir.
Qui gouverne ? Qui a le pouvoir pour décider de ce qui advient ou non, des règles du jeu, des lois, de la répartition des richesses, des accès. Qui domine, et qui est dominé ?
https://www.youtube.com/watch?v=7x5M-Gs2X1M - 02:25
C’était Michel Foucault en 1981
Ces questions ne sont évidemment pas propres au sujet de cette série, mais il faut qu’on y consacre du temps parce que l'IA est désormais au centre des enjeux de pouvoir. Et ces enjeux de pouvoir sont au cœur de l'histoire humaine et donc de notre histoire à nous, celle qui se joue en ce moment, parfois sous nos yeux et souvent hors de notre vue. Celle qui décide de notre niveau de liberté, d’égalité, de ce qui s’offre à nous ou non.
Aucune époque, aucun groupe n'a jamais échappé à ces dynamiques. Elles sont constitutives de ce que nous sommes et de ce jeu de la société en permanence en chantier. “Tout pouvoir est instable”, écrivait la philosophe Simone Weil en 1934. Le pouvoir n'est jamais un objet qu'on possède, c'est un rapport entre des gens. Il n'existe que la course. Et cette course n'a pas de terme. Ça nous dépasse.
La comédie humaine, en somme.
Celle qui fait chuter des régimes, provoque des guerres et des révolutions, asservit une partie des peuples et du vivant. Celle du cirque politique qu'on contemple avec distance ou amusement quand tout va plutôt bien, et qui nous fait moins rire quand notre liberté, ou même notre vie, est en jeu.
Alors pour ceux qui les auraient ratés, j'ai déjà produit plusieurs épisodes en lien avec ces sujets. Sur les cycles du pouvoir, sur la violence dans les sociétés, sur les dessous du trumpisme. Je vais essayer de ne pas trop me répéter, de compléter mais il faut tout de même qu'on reboucle sur certains points. Parce qu'il se trouve que cette oligarchie dont parlait Biden a un lien direct avec l'intelligence artificielle.
Le pouvoir politique aujourd'hui s'appuie sur ces nouveaux joujoux pour s'exercer autrement, et parfois le pouvoir échappe au politique, il est directement entre les mains de ceux qui possèdent et contrôlent ces outils et les différentes couches qui permettent de le faire fonctionner. Autrement dit, l'avenir politique de nos sociétés se joue déjà autour de l'IA, et certainement bien plus qu'on ne veut l'admettre. Je ne fais pas du hors-sujet avec cet épisode. Voilà pour la justification ;)
Un épisode politique, donc. Et forcément le moins neutre de la série, parce que je suis bien obligé de me mouiller un peu, de me positionner sur une version des choses, ou plutôt sur un jugement, une appréciation de ce qui se joue, même si je vais tâcher de rester factuel (et les sources que j’utilise sont sur sismique.fr), et resté le moins partisan possible afin que vous puissiez vous faire votre propre opinion, comme toujours.
Mais autant vous dire un mot sur une conviction que j’ai et qui est lien avec tout ça.
Je pense que les décisions qui engagent tout le monde doivent pouvoir être contestées par tout le monde. Ça a l'air d'une évidence, et pourtant c'est exactement ce qui est en train d'être démonté, méthodiquement, par des gens qui trouvent que ça les ralentit, qui sont convaincues que les institutions démocratiques ne fonctionnent pas et qu’il est préférable qu’un petit groupe de gens éclairé, c’est à dire eux-mêmes, prennent la main. Nos vieux systèmes démocratiques sont imparfaits, lents, parfois inefficaces, frustrants, mais je continue de penser que ça vaut toujours mieux qu’un parti unique ou que d’être gouvernés par des oligarques, sachant que c’est peut-être d’ailleurs déjà un peu le cas,, voire beaucoup le cas, comme on va le voir.
Voilà, vous savez un peu d'où je parle.
Alors voici comment je vous propose de progresser, et croyez-moi, j'ai mis beaucoup de temps à mettre les pièces du puzzle en ordre tellement il y a de matière.
Trois questions, dans cet ordre.
D'abord, comment le pouvoir fonctionne. Pas dans l'abstrait, très concrètement : avec quels outils on domine des gens, et qu'est-ce qui a empêché ça de mal tourner jusqu'ici. Un peu d'histoire donc, pour prendre du recul.
Ensuite, qui pousse aujourd'hui? Il y a des gens, ils écrivent, ils financent, et ils ne s'en cachent pas.
Et enfin, ce que l'intelligence artificielle change à tout ça. En dernier, parce que c'est le seul chemin qui permette de le comprendre vraiment.
Donc, on va commencer par parler du pouvoir au sens large, pas d’IA ni de tech, il va falloir être un peu patient, mais je tiens à ne pas foncer tête baisser dans l’actu sur un sujet aussi profond et aussi important.
Et je vous dis tout de suite où je veux vous emmener, parce que c'est ce qui m'a le plus surpris en préparant cet épisode. Spoiler.
Ce qui nous a protégés jusqu'ici, ce n'était ni notre vertu, ni nos belles idées, ni même tout à fait nos institutions. C'était que les puissants avaient besoin de nous. De nos bras, de nos impôts, de nos enfants pour leurs armées, et de gens pour tenir les autres. C'est ce besoin qui est peut-être en train de disparaître.
C’est parti.
Série @#IA, épisode 8. Une IA pour les contrôler tous
GÉNÉRIQUE
1. LES CONSTANTES
Premier mouvement : quelles sont les constantes de l’histoire ?
Dans toutes les sociétés humaines dont on a la trace, il y a eu des gens qui dominaient et des gens qui étaient dominés. Toutes. Sans exception connue à partir d'une certaine taille de groupe du moins.
Et pour dominer, il faut des outils. Il y en a trois, et je vais les présenter maintenant parce qu'ils vont structurer tout l'épisode.
Le premier outil, c'est la force...
Le deuxième, c'est la persuasion...
Le troisième, c'est le savoir...
Force, persuasion, savoir.
La force
Le plus ancien des trois, et le plus évident. Qui peut faire mal à qui, qui tient le gourdin. C'est le seul qu'on n'a pas besoin d'expliquer à un enfant de quatre ans, le plus grand prend le jouet du plus petit.
*Le monde se divise en deux catégories
https://www.youtube.com/watch?v=hCRZicO9Bhk*
La plus ancienne des dominations, celle des hommes sur les femmes, s'appuie d'ailleurs au départ sur ce différentiel physique.
Mais à l'échelle d'une société, ça ne se joue presque jamais sur la force des corps. Ça se joue sur qui a les moyens de la violence. Et ces moyens ont toujours été rares, et chers.
Prenons le système le plus violent qu'on ait construit. Pendant quatre siècles, environ 12 millions d'Africains sont déportés vers les Amériques, capturés, achetés, vendus, transmis par héritage. Mettons la morale de côté une seconde, et regardons ce que ça demande comme logistique. Un contremaître pour 20 ou 30 personnes. Des patrouilles pour rattraper ceux qui s'enfuient. Des lois qui obligent les hommes libres à participer à la traque. Une société entière réorganisée pour tenir des gens par la force.
Dominer par la force, ce n'est pas si simple. Il faut des gens pour frapper, des soldats, des gardes. Il faut les payer, les loger, les former. Il faut qu'ils obéissent. Et il faut encore d'autres gens pour les surveiller eux.
Un pouvoir qui ne tiendrait que par la force devrait poster un homme derrière chaque habitant. Ça n'a jamais existé nulle part, en tout cas pas longtemps, parce que c'est impossible à financer.
Donc la force ne suffit jamais seule. C'est un dernier recours, pas un régime ordinaire.
Ce qui nous amène au deuxième outil, qui coûte beaucoup moins cher.
La persuasion
https://www.youtube.com/watch?v=evt_8hluLww - Aie confiance
Pourquoi est-ce qu'on obéit, même quand personne n'est là pour nous y forcer ?
Reprenons le système esclavagiste dont je viens de parler. Vous avez les chaînes, les fusils, les patrouilles. On pourrait croire que ça suffit. Eh bien non. Il a fallu ajouter autre chose par-dessus. Une science qui explique que ces gens seraient d'une autre nature. Des sermons qui expliquent que c'est l'ordre voulu. Un droit qui les classe comme des biens meubles, au même rang qu'une charrette.
Même là, même dans le système le plus brutal qu'on ait construit, il a fallu convaincre. Pas les esclaves, d'ailleurs. Les autres. Ceux qui tenaient les fusils, ceux qui signaient les registres, ceux qui vivaient à côté et ne disaient rien.
La persuasion n'est pas un supplément du pouvoir. C'est ce qui le rend soutenable.
En 1548, un jeune homme écrit le Discours de la servitude volontaire. Il s'appelle Étienne de La Boétie. La question qui le tracasse est celle-ci. Comment est-il possible que des millions de gens obéissent à un seul homme, qui n'a que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que le dernier des habitants de ses villes ?
Sa réponse est simple : le tyran ne vous prend rien. Vous lui donnez.
Vous lui donnez votre travail, vos impôts, votre obéissance quotidienne. Et surtout vous lui donnez ses soldats, ses policiers, ses fonctionnaires, qui sont vos enfants, frères, vos voisins, ou vous-même. Il n'a de force que celle que vous lui prêtez.
Et donc, conclut La Boétie, si vous cessez de donner, il tombe. Sans révolution, sans violence. Il suffit d'arrêter.
Alors dit comme ça, c'est un peu simple, et on sait bien que ce n'est pas si facile.
Mais ce n'est pas une idée en l'air. En 1791, à Saint-Domingue, la colonie la plus rentable du monde, des esclaves cessent de donner. 13 ans plus tard, ils ont battu l'armée coloniale et proclamé un État. Ça s'est payé au prix fort et pendant des générations, mais ça s'est fait.
Le savoir
Troisième outil, le savoir.
Et je vais prendre plus de temps sur celui-là, et vous comprendrez pourquoi.
*Game of thrones : Le savoir c’est le pouvoir
https://www.youtube.com/watch?v=i3iAWBvvGQU*
****Il a quatre étages.
Premier étage : savoir ce que l'autre ignore.
Le marchand qui connaît le prix dans l'autre port fait une meilleure affaire, sans avoir menti à personne. Il sait, l'autre ne sait pas, et l'écart suffit.
Il y a une tradition de pensée entière là-dessus, et elle est ancienne. En Chine, il y a environ 2500 ans, Sun Tzu consacre le dernier chapitre de L'Art de la guerre à une seule chose : les espions. Son argument est comptable. Une campagne militaire ruine un pays pendant des années, et refuser de payer quelques informateurs par avarice, c'est se condamner à tout perdre. Connaître la disposition de l'adversaire est la dépense la plus rentable qui soit.
2000 ans plus tard, Machiavel, à Florence, dira la même chose autrement : le prince doit savoir ce que les autres ignorent, et leur laisser croire qu'il ne sait rien.
Espionner, c'est ça. Et manipuler, c'est ça aussi. La manipulation n'est jamais qu'une dissymétrie de savoir qu'on exploite : je sais quelque chose que vous ignorez sur la situation, ou sur vous-même, et je m'en sers.
Deuxième étage : savoir faire ce que l'autre ne sait pas faire.
Ce n'est plus savoir un secret sur un adversaire précis. C'est un savoir qui se matérialise : il se transforme en outils, en instruments, en techniques que l'autre ne possède pas. L'avantage n'est plus dans une information qu'on détient, il est dans ce qu'on est capable de fabriquer et de faire fonctionner.
Et cet avantage-là n'a pas de plafond. Prenez un chevalier du Moyen Âge : une armure, un cheval de guerre, des années d'entraînement depuis l'enfance. L'ensemble vaut plusieurs fermes, et c'est bien pour ça qu'une classe entière domine, parce qu'elle est seule à pouvoir se le payer. Mais même le mieux équipé du monde reste un homme sur un cheval. On l'améliore, on ne le change pas de nature.
Le savoir technique, lui, se reproduit. Un savoir en produit un autre, qui en produit un autre. C'est le seul des trois outils qui se cumule sans limite.
Troisième étage : faire croire qu'on sait, ou qu'on voit.
Ici, ça change de nature. On ne détient plus davantage de savoir, on exploite l'incertitude de l'autre sur ce qu'on sait ou voit de lui.
Sun Tzu envoie un espion surveiller quelqu'un qu'on soupçonne. Un juriste anglais, Jeremy Bentham, imagine autre chose : surveiller tout le monde, tout le temps, sans avoir personne à soupçonner.
En 1791, il publie les plans d'un bâtiment. Il l'appelle le panoptique, « qui voit tout ». Un bâtiment circulaire, des cellules disposées tout autour, chacune ouverte vers le centre. Au centre, une tour, avec un gardien dedans. Le gardien voit toutes les cellules. Les détenus, eux, ne voient pas le gardien ; ils ne savent jamais s'il est en train de les regarder.
Bentham a compris quelque chose : si vous ne savez jamais si on vous observe, vous vous comportez comme si on vous observait tout le temps. Vous devenez votre propre gardien. C'est le même mécanisme que celui de La Boétie sur un autre registre : le pouvoir n'a rien dépensé, c'est vous qui fournissez l'effort.
Bentham était très enthousiaste. Il a passé des années à essayer de faire construire son bâtiment, il y a englouti son temps et son argent, et de son vivant ça n'a pas marché.
Mais l'idée a fait carrière. On la retrouve dans des prisons, des usines, des écoles, des hôpitaux. Michel Foucault en fera deux siècles plus tard le modèle du pouvoir moderne : moins la punition que la surveillance intériorisée.
Et il y a dans ce dispositif un défaut de conception. Il faut quelqu'un dans la tour. Un gardien. Payé, formé, présent. Qui reste éveillé, qui regarde vraiment. Et si votre panoptique fait mille cellules, il vous faut des équipes, des relèves, une hiérarchie pour les surveiller eux. La force avait besoin de bras. La surveillance aussi.
Quatrième étage, le plus haut : décider ce que les autres ont le droit de savoir.
Pas seulement savoir avant, ni seulement voir. Décider de ce qu'on peut lire, de ce qu'on peut dire, et de qui est habilité à en donner le sens. Vous allez en entendre un exemple dans cinq minutes.
La dépendance
Force, persuasion, savoir. Trois outils. Mais il manque quelque chose pour les faire tenir ensemble, et ce n'est pas un quatrième outil. Je cite à nouveau Simone Weil. Le pouvoir n'est jamais un objet qu'on possède, disait-elle, c'est un rapport entre des gens. Voilà ce qui manque. Le rapport lui-même.
Parce qu'on peut dominer quelqu'un sans le frapper, sans le convaincre, et sans le surveiller. Il suffit qu'il ne puisse pas se passer de vous. Celui qui tient le stock de grain quand la récolte est mauvaise. Celui qui tient le seul pont, le seul port, la seule route. Aujourd'hui, celui qui tient l'énergie, les mines, les puces, le calcul. Vous n'avez rien à exiger. C'est celui qui a besoin de vous qui vient vous trouver.
On écoute Michel Foucault
*https://www.youtube.com/watch?v=7x5M-Gs2X1M - 02:09 Le pouvoir c’est une relation*
Et il faut préciser une chose pour la suite. La dépendance n'a pas besoin d'être réelle. Il suffit qu'elle soit crue. On peut dépendre d'un pouvoir qui promet l'enfer à ceux qui désobéissent. D'un ordre moral qui dit que les choses sont ainsi et pas autrement. D'une règle dont plus personne ne sait d'où elle vient. Rien de tout ça n'existe matériellement. Et pourtant ça tient des gens pendant des siècles, plus solidement qu'une chaîne.
Voilà où les trois outils se rejoignent. La persuasion sert à fabriquer la dépendance, et la dépendance dispense de la force.
Une précision avant de nous lancer. Aucun pouvoir ne dit qu'il domine pour lui, ou alors ça ne tient pas longtemps. On protège, on met de l'ordre dans le chaos, on apporte la civilisation ou la vraie foi, le chemin vers l'égalité ou vers la liberté. Faites nous confiance, c’est pour votre bien !
*Star Wars : ainsi s’éteint la liberté
https://www.youtube.com/watch?v=mRpHzZE42vg*
Bon. On a les règles. Maintenant il faut les voir à l'œuvre pour comprendre comment elles s’articulent. On monte dans notre machine à remonter le temps.
2. LES FORMES QUE ÇA PREND
Quand le pouvoir tient par le ciel**
Commençons par l'Europe médiévale.
La force est éclatée. Il n'y a pas d'État qui la monopolise, il y a des seigneurs, chacun avec sa poignée d'hommes en armes, ses murailles, sa justice. Le roi est le plus grand d'entre eux, pas beaucoup plus.
La menace de la violence pèse mais c’est la persuasion qui fige ça. L'Église explique que cet ordre est voulu. Chacun naît à une place, il y reste, et c'est très bien ainsi puisque ça a été décidé plus haut. On est fils de paysan comme on est fils de seigneur. Roi de droit divin, castes dans d’autres cultures, chacun reste à sa place, c’est la kharma en quelques sortes.
Et le savoir boucle le tout. Dans la chrétienté le texte sacré est en latin. Une petite minorité sait le lire, et cette minorité est seule habilitée à dire ce qu'il signifie. Vous ne pouvez pas contester une lecture quand vous n'avez pas accès au texte, faites donc confiance au curé. C'est le dernier étage du savoir dont je vous parlais, celui qui décide de ce que les autres ont le droit d'apprendre.
Trois outils. Et sous les trois, la même chose : la dépendance. D’abord la terre, qui en est l'expression la plus brutale, quelques familles la possèdent, l'immense majorité la travaille et verse une part de ce qu'elle produit, et vous ne pouvez pas partir, parce qu'il n'y a nulle part où aller, et parce que vous êtes souvent juridiquement attaché à la terre elle-même. Il y a aussi le moulin, dont tout le monde dépend et qui prélève une part de tout ce qui pousse alentour sans avoir à donner un seul ordre. Il y a la dépendance au salut, que seule l'Église administre. Il y a la dépendance au sens, que seul le curé sait lire.
La force tient parce qu'on ne peut pas la fuir. La persuasion tient parce qu'on ne peut pas s'en défaire. Le savoir tient parce qu'on ne peut pas y accéder par soi-même. C'est ça, la dépendance : le dénominateur commun des trois. Et ça tient mille ans.
*Le nom de la Rose. 05:1 0
https://www.youtube.com/watch?v=u-Zz30anlws*
Le premier basculement
Puis quelque chose se casse**, et ça vient du savoir.**
L'imprimerie arrive en Europe au milieu du quinzième siècle. Un moine du nom de Martin Luther traduit le Nouveau Testament en allemand et le fait imprimer. Le verrou saute, les gens lisent eux-mêmes.
Mais un monopole du savoir qui se brise, ça commence par du désordre. Les vieilles certitudes ne tiennent plus et rien ne les remplace tout de suite. Un siècle et demi de guerres de religion, des centaines de milliers de morts, des villes rasées.
Et à la fin de ce désordre, il n'y a pas moins de pouvoir. Il y en a un autre.
Ce qui sort de là, c'est l'État moderne. Des monarchies qui centralisent, qui lèvent l'impôt directement, qui entretiennent des armées permanentes, et qui finissent par confisquer la violence à tous les autres, parce qu'elles sont seules à pouvoir se payer l'artillerie qui abat les châteaux. C'est la définition même de l'État moderne : le monopole de la violence légitime. Un gendarme a le droit de vous faire une clé de bras, dans certains circonstance, pas vous.
Le savoir technique s'accumule, et il change d'échelle.
La navigation astronomique, la cartographie, la coque qui tient la haute mer. Et ces mêmes canons qui viennent de fissurer l'ordre ancien montent maintenant sur les ponts des navires. L'Europe sort de chez elle et s'aventure loin pour s'approvisionner et conquérir. Par la force, par la religion quand ça marche, et par le commerce. Avec un allié qu'elle n'a pas choisi et dont elle ignore tout, les microbes : la conquête des Amériques doit plus à la variole qu'aux armes à feu.
Et je reviens une seconde sur la traite dont je vous ai parlé tout à l'heure, sous un autre angle. Ce n'est pas une folie de fanatiques, c'est une entreprise. Des investisseurs, des assurances sur les cargaisons, des livres de comptes tenus proprement. Liverpool, Bristol, Nantes et Bordeaux se construisent là-dessus.
Voilà ce que produit une logique économique quand aucun pouvoir politique ne vient lui dire non. Elle ne s'arrête pas toute seule. Elle s'arrête quand on l'arrête, et il aura fallu trois siècles.
Le deuxième basculement
Nouvelle bascule, et elle vient de la machine, qui n'est d'ailleurs pas pour rien dans la fin de l'esclavage.
Le capitalisme industriel invente une forme de domination qui a l'air d'être son contraire. On ne contraint plus, on emploie. Il y a un contrat, on est censé le signer librement, personne ne vous attache à rien. La force recule, la persuasion s'installe : le travail est une vertu, la réussite récompense l'effort, la pauvreté sanctionne la paresse.
Mais la dépendance, elle, est intacte. Vous ne possédez ni la terre ni la machine. Vous n'avez que vos bras, et il faut manger.
Sauf qu'il y a une grosse faille.
Le patron a besoin de ces bras. Physiquement, à l'heure, dans son atelier. Et le jour où les ouvriers comprennent qu'ils peuvent les retirer tous ensemble, ils découvrent qu'ils tiennent quelque chose.
Au 19e, ceux qui subissent se mettent à théoriser ce qu'ils subissent. Marx explique que tout se joue entre ceux qui possèdent les moyens de produire et ceux qui n'ont que leur force de travail, que ce n'est pas une affaire de méchanceté mais un rapport de propriété, et qu'il faut le renverser. C'est la première fois qu'on n'attaque pas le tyran, mais la mécanique. Et une théorie, ça s'imprime, ça s'exporte, ça s'organise.
On commence à faire la grève et à se syndiquer. Ça se paie en morts, en emprisonnements, en défaites répétées. Mais ça produit la journée de huit heures, le droit de s'organiser, le repos hebdomadaire, l'interdiction du travail des enfants, et finalement le suffrage universel.
Soyons clair, ce n'est pas la générosité des propriétaires qui a produit ça. C'est le fait qu'ils avaient besoin de gens dont ils ne pouvaient pas se passer.
Et puis l’ordre du monde se casse. 1914, quatre ans de massacre industriel, trois empires effondrés, et des hommes qui rentrent chez eux avec l'habitude des armes. La grande promesse du progrès vient de mourir dans la boue.
De ce désastre sortent deux réponses opposées en tout. Le communisme en Russie dès 1917, le fascisme en Italie cinq ans plus tard.
Puis 1929, et des millions de gens à qui on avait expliqué que le travail suffisait se retrouvent sans rien.
Les pays qui ne basculent ni d'un côté ni de l'autre inventent une troisième voie. On garde le marché et la propriété, on encadre. Impôt progressif, droit du travail, assurances sociales. Et ça vient de la peur, celle de l'effondrement et celle des deux autres réponses qui prospèrent au même moment. Notez la mécanique, on l'a déjà croisée. Un rapport de force, et une menace crédible pour faire plier un peu les puissants.
Quant aux deux premières réponses, on sait ce qu'elles deviennent. Parti unique, police politique, camps, morts par dizaines de millions.
Et il faut aussi noter que c’est l’évolution de la technique, qui suit en quelques sorte sa propre logique, qui permet à ces régimes d’exister. Le pouvoir utilise la technique qui en modifie la forme en retour.
Le chemin de fer, qui déplace des populations entières. Le télégraphe, qui fait qu'un ordre part du centre et arrive partout le même jour. La radio, qui met une voix unique dans chaque foyer, ce qu'aucun roi n'avait jamais pu faire. Et le fichier, le recensement, la carte d'identité, qui permettent de savoir qui est où et de quelle origine.
Les trois outils qu'on a vus. Exactement les mêmes. Simplement, la technique vient de baisser leur prix, tous en même temps, fait changer d’échelle.
Et deux romanciers anglais s'en aperçoivent mieux que les autres. Ils se posent une question : jusqu'où on pourrait aller si on tirer le fil, si on poussait le trait ? Autrement dit, à quoi ressemblerait un système de domination parfait.
Orwell et Huxley
George Orwell, écrit 1984 en 1948. Il a le stalinisme sous les yeux, et il pousse le raisonnement à son terme.
Ce qui l'intéresse c'est la vérité. Un ministère qui réécrit les journaux d'hier, de sorte que vous ne puissiez plus prouver qu'on vous a menti. Et une langue qu'on rabote, année après année, en supprimant des mots, pour qu'un jour certaines pensées ne soient tout simplement plus formulables.
Voilà le dernier étage du savoir, celui dont je vous parlais tout à l'heure. Décider de ce que les autres ont le droit d'apprendre. Sauf qu'ici on ne se contente plus de cacher le texte, on démonte l'outil qui permettrait de le contester.
Le second, Aldous Huxley, a imaginé l'inverse seize ans plus tôt, en 1932, dans Brave New world, Le meilleur des mondes. Pas de police, pas de camps, pas besoin. On produit les gens en série, on les conditionne dès l'enfance à aimer leur place, on leur donne du plaisir, du divertissement, et une petite pilule quand ça va mal. Ils obéissent sans savoir qu'ils obéissent, parce qu'ils n'ont envie de rien d'autre.
Deux systèmes de domination parfaits. L'un par la peur et le mensonge, l'autre par le contentement.
Et en octobre 1949, Huxley écrit à Orwell. Il lui dit qu'il l'admire, et qu'il pense qu'il se trompe. Gouverner par la peur demande des gardiens, des prisons, de la surveillance. Gouverner par le plaisir coûte bien moins cher.
Coûte.
Vous entendez ce que ça répète ? La force a besoin de bras, la surveillance a besoin de quelqu'un dans la tour. Tout se paie, et c'est le prix qui a toujours décidé. C'est exactement ce que l'IA promet de changer. Mais n’allons pas trop vite, on a le temps
Pendant 70 ans, on a lu ces deux livres comme deux avenirs possibles, et on s'est demandé lequel arriverait. Dans les années 2000, les réseaux sociaux et le divertissement de masse semblaient donner raison à Huxley. Depuis quelques années, le retour des hommes forts, de la surveillance et de la brutalité assumée semble donner raison à Orwell.
Je vous dis tout de suite où je vais. Je crois que c'est un mélange des deux qui se met en place, et que l'IA est précisément ce qui dispense d'avoir à choisir.
*Programme de conditionnement adapté - Brave new world - 03:45
https://www.youtube.com/watch?v=fPzbT-MX4VE*
Face à ces deux modèles, la démocratie moderne ne prétend pas supprimer le pouvoir. C'est même son idée la plus intéressante : elle part du principe qu'il y en aura toujours, que ceux qui l'exercent en abuseront, et qu'il faut donc construire des dispositifs pour les en empêcher.
Séparer ceux qui font la loi, ceux qui l'appliquent et ceux qui jugent. Rendre les mandats temporaires et révocables. Autoriser une presse qui embête. Autoriser des syndicats, des associations, des grèves. Écrire des droits qu'une majorité elle-même n'a pas le droit de retirer.
On installe délibérément des freins. On accepte d'être plus lent, plus brouillon, plus divisé, en échange d'une chose : que le pouvoir reste contestable et qu'on puisse en changer sans se tuer.
Et ça a marché en partie. Pas partout, pas toujours, et rarement pour tout le monde en même temps. Mais des gens ont obtenu de voter, de dire non, de faire tomber un gouvernement sans une goutte de sang.
Après 1945, le monde se coupe en deux. La liberté par le marché et le vote d'un côté, l'égalité par le parti et le plan de l'autre. Les deux se disent émancipateurs, et les deux dominent. L'un envoie des chars à Budapest et à Prague, l'autre organise des coups d'État quand un pays vote mal, personne n’est tout blanc, mais soyons clair l’un fait des millions de morts et les gens le fuient dès qu’ils le peuvent, pas l’autre.
Puis en 1991, l'URSS disparaît, la guerre froide prend fin, et la Chine communiste ne pèse pas encore bien lourd.
Et il se produit une chose curieuse. On se met à penser qu'on est arrivés. Un politologue américain, Francis Fukuyama, écrit que c'est la fin de l'histoire, au sens où le débat sur la meilleure façon d'organiser une société serait tranché. Démocratie et marché. Le reste ne serait plus qu'une question de temps et de rattrapage.
Mais regardons ce qui s'installe réellement dans les années 90, avec nos trois outils en main.
Un pays, les États-Unis, dispose de l'armée la plus puissante de l'histoire et de bases sur tous les continents. Sa monnaie sert de référence à tous les échanges, ce qui lui permet d'exclure quelqu'un du système financier mondial d'un trait de plume. Ses films, ses séries et sa musique occupent les écrans de la planète. Ses universités attirent les meilleurs de partout. Son droit dépasse les frontières. Et les institutions qui fixent les règles du commerce mondial fonctionnent selon des principes qu'il a largement écrits. Domination soft, mais domination. Et le récit est celui de la liberté victorieuse, et de la démocratie parfaite pour tous.
https://www.youtube.com/shorts/V8h0PnP2Fck
Maintenant je change d'échelle, et je vous demande de me suivre, parce que c'est là que ça devient intéressant pour la suite. On vient de voir comment cette puissance tient le reste du monde. Regardons ce qui se passe chez elle, avec ses propres citoyens.
Le 11 septembre 2001, les USA sont attaqués. Six semaines plus tard, le Congrès vote le Patriot Act et donne à l'État des pouvoirs de surveillance qu'il lui aurait refusés six semaines plus tôt. Au Sénat, 98 voix pour, une contre. Personne n'a pris le pouvoir, personne n'a contourné le vote. Des élus effrayés ont armé leur propre État. La bascule commence, au nom de la sécurité, quelques principes commencent à sauter.
Il faudra douze ans, et les révélations d'Edward Snowden, pour qu'on apprenne l'ampleur de ce que ça permettait. Ce programme-là sera arrêté. L'appareil, lui, a continué de grandir, sous le président suivant comme sous les autres.
Et rien de tout ça ne s'arrête aux frontières américaines. La loi vise, par construction, les gens qui ne sont pas américains, et un texte de 2018 permet aux autorités de réclamer les données détenues par une entreprise américaine où qu'elles soient stockées dans le monde.
Force, persuasion, savoir, et tout un tas de dispositifs qui rendent les autres dépendants. La configuration la plus complète que l'humanité ait connue.
Voilà l'ordre qui s'est installé pendant qu'on annonçait la fin de l'histoire. Un ordre qui succède à celui de l'Europe, avec ses bénéficiaires et ses perdants comme tous les précédents.
Les mécontents
Et un ordre fabrique toujours des mécontents. Je vais en citer trois, qui vont nous mener où on veut aller.
Il y a d'abord ceux qui refusent cet ordre. Et ils ne s'y prennent pas du tout de la même façon.
La Chine, qui appelle « le siècle des humiliations » les 110 ans sous domination européenne, et qui construit méthodiquement de quoi ne plus jamais dépendre de personne. La Russie, l'Iran, le Venezuela, qui contestent frontalement. Et il y a ceux qui contestent par les armes, sans être un État, le 11 septembre, le front islamiste toujours là même si on en parle moins. Et une grande partie du monde qui n'a pas vraiment eu voix au chapitre et qui cherche simplement à prendre ses distances.
Et regardons ce que l'ordre en place leur répond, parce que c'est instructif pour un épisode sur le pouvoir. Avec la Chine, des droits de douane, avec la Russie, de la retenue, parce qu'elle a l'arme nucléaire. Avec l'Iran, des frappes. Avec le Venezuela, un changement de régime et un accaparement de son pétrole.
La force est toujours là. Elle sort quand le rapport de force le permet, et elle reste au fourreau quand il ne le permet pas.
*Nobody can take us - Trump
https://www.youtube.com/shorts/JMNDB-OFIbY*
Deuxième série de mécontents.
Il y a aussi tous ceux qui, à l'intérieur des pays riches, ont vu les usines partir et les salaires stagner pendant que les chiffres de croissance allaient très bien. Ceux-là ne contestent pas la domination en général, ils contestent de ne pas en profiter.
Et puis il y a la troisième série, celle dont personne ne parle et qui va nous occuper.
Un petit groupe de gens, très riches et très convaincus, qui regardent ce système et qui n'en veulent pas. Ce qui les gêne est simple : dans une démocratie, une majorité peut voter des impôts, des règles, des interdictions. Elle peut décider de ce qu'on fait de leur argent.
Pour ce groupe là, la priorité va être de chercher comment se mettre hors de portée du vote. Et ils vont trouver...
Faisons le point avant d'y aller.
Vous vous demandez peut-être pourquoi j'ai pris tout ce temps. J'aurais pu commencer là, avec les milliardaires de la tech et leurs projets. Ça aurait été plus rapide et probablement plus divertissant.
Mais on serait passé à côté de l'essentiel. Parce que ce que vous allez entendre maintenant, ce n'est pas l'histoire de quelques excentriques qui auraient inventé une façon inédite de dominer. C'est la même mécanique que celle qu'on vient de traverser pendant mille ans, avec les mêmes outils et les mêmes bonnes raisons. Ce qui change, c'est ce qu'ils ont sous la main.
Maintenant, on va comprendre ce qui anime ceux qui tiennent les commandes aujourd'hui. D'où viennent leurs idées, et pourquoi ils pensent ce qu'ils pensent.
C’est la deuxième grande partie de notre épisode, après “comment fonctionne le pouvoir”, qui pousse aujourd’hui ?
Ça commence dans une salle parisienne, à la fin des années trente.
3. METTRE LE CAPITAL HORS DE PORTÉE DU VOTE
Paris, 1938
Paris, fin août 1938. Vingt-six économistes et intellectuels venus de toute l'Europe se réunissent pendant cinq jours, à l'initiative d'un philosophe français, Louis Rougier. Un jeune Raymond Aron est dans la salle. Ce sont des libéraux, au sens européen : des gens qui croient au marché et qui détestent le socialisme.
Et ils se sentent cernés. À leur gauche, les socialistes et les communistes. À leur droite, les fascistes. Mais ce qui les inquiète le plus, c'est ce que font les démocraties elles-mêmes. Le New Deal de Roosevelt. Keynes, qui vient de convaincre à peu près tout le monde que l'État doit intervenir dans l'économie. En France, le Front populaire, deux ans plus tôt.
Pour eux, tout ça va dans la même direction. Rougier publie cette année-là un livre dont le sous-titre dit tout : Comment l'on passe des démocraties libérales aux États totalitaires.
Et leur conclusion est contre-intuitive. Ils ne demandent pas moins d'État. Ils considèrent même que le laisser-faire du siècle précédent a échoué, et qu'un marché ne pousse pas tout seul comme une plante. Il faut un ordre juridique pour le faire tenir.
Ils demandent donc un État fort, mais fort sur un seul terrain. Un État qui garantit la propriété, fait respecter les contrats et tient la monnaie. Et qui soit dans le même temps empêché de faire le reste : nationaliser, fixer les prix, taxer trop.
Un des participants, Walter Lippmann, le journaliste américain dont le livre a servi de point de départ à cette réunion, le formule ainsi : les fonctionnaires sont là pour faire respecter le code de la route, pas pour dire où il faut aller.
Reste à savoir comment on l'empêche de dire où il faut aller. Ça, ils ne l'ont pas encore écrit en 1938. Mais c'est ce que leurs héritiers vont construire ensuite. Des règles qu'un gouvernement élu ne peut pas défaire tout seul. Des banques centrales indépendantes. Des traités internationaux. Des tribunaux qui tranchent les litiges commerciaux hors des juridictions nationales.
Autrement dit, on ne supprime pas le vote. On sort l'économie de son périmètre.
Après la guerre, ils se retrouvent dans une société savante, qui prend le nom de la montagne suisse où ils se réunissent, le Mont-Pèlerin. Deux hommes vont y compter plus que les autres. Ces noms ne vous disent peut-être rien, et pourtant leurs idées ont été appliquées par des gouvernements sur toute la planète, et les deux ont eu le prix Nobel d'économie. Friedrich Hayek et Milton Friedman.
Leur argument, il faut le donner, parce qu'il n'a rien d'absurde. Libérer l'économie libère les gens. Privatisez, dérégulez, ouvrez au commerce, et les gens cessent de dépendre du gouvernement pour leur emploi et pour leur crédit. Devenus autonomes, ils peuvent s'organiser, contester, réclamer des libertés politiques.
C'est une belle idée sur le papier. On va voir ce qu'elle a donné.
Pendant 40 ans, ce sont des idées de colloque. Des économistes qui écrivent des livres et qui perdent les élections.
Puis 1979. Thatcher en Grande-Bretagne, Reagan un an plus tard aux États-Unis.
*Reagan, government is the problem
https://www.youtube.com/watch?v=P1sGN6J9Tgs*
Les deux pays qui écrivent la plupart des règles économiques du monde se mettent à appliquer la doctrine, méthodiquement. Privatisations, dérégulation de la finance, baisse des impôts sur les plus hauts revenus, et l'affrontement avec les syndicats, gagné après une grève des mineurs d'un an.
Ce n'est pas qu'une affaire anglo-saxonne. Au même moment, ce qui deviendra l’Union Européenne se construit sur des principes voisins, avec des critères budgétaires inscrits dans des traités que les gouvernements élus ne peuvent pas modifier seuls.
Et il faut dire deux mots du consensus de Washington, qui a dicté la politique du Fonds monétaire international pendant trente ans. Quand un pays endetté demandait de l'aide, on la lui accordait à condition qu'il privatise, qu'il déréglemente et qu'il ouvre ses frontières.
Retenez deux choses. La première, c'est qu'en un demi-siècle, une vision longtemps marginale de l'économie est devenue la façon normale de gouverner, au point qu'on ne la perçoit même plus comme une doctrine.
Et la seconde, c'est qu'il est temps de vérifier leur promesse. Celle qui disait que libérer l'économie finirait par libérer les gens.
Allons voir où le projet a le mieux réussi, et si vous avez écouté mon interview de Quinn Slobodian vous allez retrouvez vos billes.
https://www.youtube.com/watch?v=m0dfiWM-rsE
Hong Kong
À la fin des années 70, Milton Friedman s'enthousiasme pour un endroit précis. Hong Kong. Un territoire minuscule, encore colonie britannique à une époque où les colonies disparaissent, et devenu très riche. Gouverné comme une entreprise, où l'homme le plus puissant n'est pas le représentant de la Couronne, c'est celui qui tient les finances. Friedman y consacre une émission entière et en fait la démonstration vivante de ses idées.
Le modèle de la liberté économique, celui qu'il présente au monde entier, c'est un territoire où personne ne vote.
En 1979, de l'autre côté de la frontière, à quelques kilomètres de là, Deng Xiaoping crée à Shenzhen une zone économique spéciale. Littéralement clôturée au départ, avec un poste-frontière pour y entrer, ses propres règles fiscales, ses propres règles du travail. Un village de pêcheurs qui devient en trente ans l'un des grands centres industriels de la planète. Dans un pays à parti unique.
Et le modèle a fait des petits partout dans le monde, souvent dans des pays où la démocratie est fragile ou absente. On compte aujourd'hui plus de 5000 zones de ce genre dans le monde.
La plus grande réussite du marché libre, à la fin du vingtième siècle, ne se produit pas dans une démocratie. Elle se produit là où l'on n'a personne à convaincre, où l'on décrète une zone et où elle existe le lendemain.
L'argument disait que le marché produirait la liberté politique. L'expérience dit qu'il s'en passe très bien.
Quand l'ennemi change de nature
Il reste une étape avant d'arriver à nos contemporains, et elle explique comment on passe de gens qui protègent le marché à des gens qui trouvent la démocratie encombrante.
Après 1991, ces gens ont gagné. Le communisme s'est effondré, leurs idées gouvernent. Ils devraient être tranquilles. Ils ne le sont pas.
Parce qu'il apparaît de nouveaux adversaires, qui ne parlent plus d'économie du tout. Les mouvements écologistes, féministes, antiracistes.
Et le problème qu'ils posent est mécanique. Des normes, des quotas, des obligations, des tests. Autant d'étapes entre l'idée et le profit. Autant de choses qu'une majorité peut voter et qui coûtent de l'argent.
Sauf qu'on ne peut pas répondre à ça avec des arguments d'économiste. Alors une partie d'entre eux va chercher ailleurs. Dans la nature.
L'idée est simple, et elle est très vieille sous des habits neufs. Si les différences entre les gens sont inscrites à la naissance, dans les gènes, dans le cerveau, alors l'inégalité n'est plus une question politique. C'est un fait. Et on ne débat pas d'un fait.
Et il y a un livre pour ça, publié trois ans après la chute du mur. The Bell Curve, de Richard Herrnstein et Charles Murray, 1994. Huit cents pages qui soutiennent que l'intelligence est largement héritée, qu'elle prédit la réussite sociale mieux que l'origine, et qu'une nouvelle classe est en train de se séparer du reste de la société par ses seules capacités mentales.
Le livre fait scandale, notamment pour ce qu'il avance sur les différences entre groupes ethniques, et il est violemment contesté par des statisticiens et des généticiens.
Mais le terme, lui, reste : L'élite cognitive.
Et il faut bien voir ce que ce raisonnement autorise. Si certains sont naturellement plus aptes, alors les faire décider pour les autres n'est plus une confiscation. C'est du bon sens.
Et Quinn Slobodian soutient que ce n'est pas un dérapage. Voici l a mécanique. Au départ, la compétition était une règle pour les entreprises : les meilleures gagnent, tant pis pour les autres, et tout le monde y gagne à la fin. Ce qui change ici, c'est qu'on applique la même règle aux personnes. Ce ne sont plus des produits qui s'affrontent, ce sont des gens, et le résultat serait écrit à leur naissance.
Le principe n'a pas bougé. On l'a simplement déplacé du commerce vers la biologie.
Deux conclusions opposées
Revenons à ce qu'on a vu à Hong Kong et à Shenzhen. Le marché libre a mieux réussi là où personne ne vote. Et de ce constat, on peut tirer deux conclusions exactement contraires.
La première est celle des critiques. Naomi Klein, Wendy Brown et quelques autres disent que ce projet n'a jamais été compatible avec la démocratie. Que ce n'est pas un accident si ça marche mieux là où l'on ne vote pas, que c'est le principe.
La seconde est tirée par une partie des gagnants, et c'est celle qui nous intéresse : si l'efficacité économique se passe très bien du vote, si les meilleures réussites se produisent là où personne n'a besoin de convaincre, alors la question change de sens.
Le vote n'est plus une contrainte avec laquelle il faut composer, c'est le problème.
Vous avez entendu quelqu'un d'important dans le monde de l'IA, et désormais dans le monde politique américain, le formuler au début de cet épisode.
Extrait Thiel
Récapitulons, parce qu'on va changer de terrain.
Un projet vieux de bientôt un siècle. Mettre les décisions économiques à l'abri du vote. Ça commence par de la prudence, en 1938, chez des gens qui ont peur du totalitarisme. Ça devient la façon normale de gouverner dans les années 80. Ça trouve ses plus belles réussites là où personne ne vote. Et ça finit, chez une partie des héritiers, par une idée nouvelle : le vote lui-même serait le problème.
Voilà pour les idées. Maintenant, l'argent.
Parce que pendant que ces gens écrivaient, d'autres construisaient quelque chose, sans aucun projet politique. Et c'est ce quelque chose qui va tout changer.
4. LES HÉRITIERS
Début des années 2000, Google a des millions d'utilisateurs, pas de modèle économique, et une chose qu'on prenait alors pour un déchet : les traces que nous laissons. Entre 2001 et 2003, l'entreprise décide d'en faire des prédictions de comportement et de les vendre, et ses revenus sont multipliés par 35 en trois ans.
Et voilà ce qui arrive au panoptique de Bentham : il n'y a plus besoin de personne dans la tour. Le gardien qui devait rester éveillé, être payé, être surveillé à son tour, il n'est plus nécessaire. Les données arrivent seules et se traitent seules. Le défaut de conception vient d'être corrigé, deux siècles plus tard.
Puis 2008, Apple lance l'App Store, un an après l'iPhone. N'importe qui peut développer et vendre à des millions de gens. Sauf que le propriétaire de la boutique ne fabrique aucune de ces applications, ne prend aucun risque, et prélève trente pour cent sur chaque vente. Sa position ne tient pas à la qualité de ce qu'il fait, elle tient à l'absence d'autre route.
C'est le moulin banal du Moyen Âge, celui qui prélève une part de tout ce qui pousse alentour sans avoir à donner un seul ordre.
Et il faut bien voir que ces entreprises n'avaient aucun projet politique. Elles voulaient de la croissance et des revenus. Des entreprises, quoi. Elles ont construit en vingt ans, sans plan d'ensemble, la dépendance la plus large de l'histoire humaine. Nos communications, nos souvenirs, nos achats, nos trajets, nos administrations, tout est passé dessus.
Ça a d'ailleurs tenu ses promesses, en partie. Je fais un podcast indépendant que vous écoutez grâce à cette infrastructure, et des gens ont eu accès à des savoirs qui leur étaient interdits.
Voilà donc ce qui existe au début des années 2010. Un appareil qui sait presque tout de presque tout le monde, construit par des ingénieurs qui voulaient vendre de la publicité, et financé par nous.
Personne n'a voulu ça. Personne ne l'a décidé. C'est arrivé parce que c'était rentable.
Et un appareil pareil, ça ne reste pas sans usage bien longtemps. Il suffit que quelqu'un se demande ce qu'on pourrait en faire d'autre.
Il se trouve que d'autres gens, à ce moment-là, ont exactement ce genre d'idées et on va aller voir quelques’uns de leurs écrits histoire de ne pas disserter sur rien de concret.
Ce qu'ils écrivent
Premier texte. Avril 2009. Peter Thiel publie dans une revue libertarienne un essai d'une page et demie. Il y écrit qu'il ne croit plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. (https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/)
Et l'explication compte autant que la phrase. Il désigne deux évolutions qui auraient rendu le capitalisme démocratique impossible : l'augmentation du nombre de bénéficiaires de l'aide sociale, et l'extension du droit de vote aux femmes. Devant les réactions, il ajoutera une note en bas de page pour préciser qu'il ne propose de retirer le droit de vote à personne. Sympa Peter.
Et il fixe le programme. La grande tâche, écrit-il, est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes. Il désigne trois endroits où cet échappatoire pourrait se construire. Le cyberespace. L'espace. Et la mer.
Voilà pour ce qu'on ne veut plus. Reste à savoir par quoi on le remplace.
Deuxième texte, et il est plus radical. Curtis Yarvin est un ingénieur informatique américain devenu théoricien politique sur des blogs, à partir du milieu des années 2000. Sa proposition est simple : la démocratie est un système inefficace, il faudrait la remplacer par une monarchie technologique, un pays dirigé comme une entreprise, avec un directeur général qui décide et des actionnaires qui l'ont choisi.
Thiel a financé ses projets pendant des années. Et JD Vance le cite comme une influence.
Reste la troisième pièce
Octobre 2023, Marc Andreessen, un des investisseurs les plus puissants de la Silicon Valley, publie un manifeste techno-optimiste. Il se termine par une liste d'une cinquantaine de noms qu'il appelle ses saints patrons.
Et parmi eux, Filippo Tommaso Marinetti. Le poète italien qui publie en 1909 le manifeste du futurisme, celui qui célèbre la vitesse et les machines, qui veut brûler les musées, et qui veut glorifier la guerre, seule hygiène du monde. Dix ans plus tard, il cosigne le manifeste fasciste italien.
Le texte de 2023 ne se contente pas de citer son nom. Il reprend une de ses formules : la beauté n'existe que dans la lutte, il n'y a pas de chef-d'œuvre sans caractère agressif. Sympathique…
Je pose ça calmement, parce que c'est le genre de rapprochement dont on peut faire n'importe quoi. Je ne dis pas qu'un investisseur californien de 2023 est fasciste parce qu'il cite un poète de 1909. Ce que je dis est plus simple, et plus embêtant : cette filiation, ce n'est pas moi qui la construis. Elle est revendiquée, dans une liste que l'auteur a choisie lui-même.
Je m'arrête là sur les textes, pour deux raisons.
D'abord parce que j'ai déjà fait ce travail. Plusieurs épisodes entiers sur ces gens, leurs réseaux, l'autoritarisme. Tout est dans les notes, je radote pour les nouveaux venus.
Ensuite parce que le mot qu'on emploie pour les désigner ne m'intéresse pas beaucoup. Des historiens sérieux refusent de parler de fascisme, d'autres l'assument. Je laisse ce débat à d'autres.
Ce qui m'intéresse, c'est le mécanisme. Ce qu'ils ont essayé, ce qui a échoué, et ce que l'intelligence artificielle vient changer pour eux.
Et il faut commencer par les échecs, sinon je vous vends un roman.
Pendant 15 ans, dans cette mouvance, on a essayé de construire ces échappatoires. Des îles flottantes en pleine mer, hors de toute juridiction : jamais construites. Une ville nouvelle en Californie, des terres rachetées discrètement pendant des années : projet retiré du scrutin de 2024 avant même le vote, quand les sondages ont montré que la population était contre. Prospera, une enclave privée sur une île du Honduras, avec ses propres lois : le Parlement a abrogé son statut, et l'affaire est aujourd'hui devant un tribunal d'arbitrage.
Des projets différents, portés par des gens différents, et un taux d'échec considérable. Ce ne sont pas des stratèges omniscients.
Alors ils sont entrés
Si ça a raté pendant 15 ans, pourquoi est-ce que ça marcherait maintenant ?
Parce qu'ils ont changé de méthode.
Fonder un pays, c'est très compliqué. Il faut du territoire, des habitants, des égouts, des tribunaux, et l'accord des voisins. Ils n'ont jamais su faire ça.
Entrer dans un pays qui existe déjà, en revanche, ils savent. Ça demande deux choses qu'ils ont en abondance : de l'argent, et des relations. Et surtout, ça ne demande de gagner aucune élection. Il suffit de devenir indispensable à ceux qui les gagnent.
Un homme incarne ce passage, et vous n'avez probablement jamais entendu son nom. Joe Lonsdale. Il a cofondé Palantir avec Thiel à 22 ans. Il dirige aujourd'hui un fonds qui investit dans les technologies vendues aux administrations : surveillance, drones, logiciels de gestion publique. Et en parallèle, il a fondé un institut qui rédige des propositions de loi et les fait adopter dans une quinzaine d'États américains.
Vendre le logiciel à l'État, financer les entreprises qui le vendent, et écrire les lois qui le rendent nécessaire. Le même homme sur les trois.
https://www.youtube.com/watch?v=yvok-N_tj3U
03:00
Et il y a cette opération qu'on a appelée le DOGE, pilotée par Elon Musk, racontée à l'époque comme une affaire de coupes budgétaires. Quinn Slobodian et Ben Tarnoff en proposent une autre lecture dans Muskism, un livre paru cette année. L'objectif principal aurait été d'ouvrir des administrations jusque-là cloisonnées les unes des autres, de les rendre compatibles entre elles, et donc lisibles par des entreprises capables d'intégrer des données.
Notez ce que ça demande comme technologie. Rien du tout. Des identifiants, des dérogations, et c'est fait.
Ce qui demande une technologie, c'est ce qu'on fait ensuite, quand tout est enfin lisible d'un seul endroit.
Où on en est
Bon. Ça fait une heure que je vous parle. Et à chaque époque qu'on a traversée, ce qui a arrêté un pouvoir, c'était le prix. Jamais sa vertu. Il fallait des gens pour dominer, et des gens, ça coûte cher. Il ne manquait donc qu'une chose à tout ça. Un outil qui ferait tomber le prix. La surveillance sans gardien, la persuasion sans propagandiste, la décision sans fonctionnaire, et la production sans personne pour la faire. Cet outil est arrivé. On ira voir ce qu'il fait, mais pas tout de suite. Il me reste un document à vous montrer, et ensuite on va passer un moment avec ceux qui le tiennent.
En février 2020, Peter Thiel écrit la préface d'une réédition d'un livre de 1997. Ce livre s'appelle*L'individu souverain*, il est écrit par un investisseur américain et un ancien rédacteur en chef du*Times* de Londres, et Thiel le cite depuis des années comme le livre qui a formé sa pensée. Sa thèse tient en peu de mots. Les technologies de l'information et la monnaie chiffrée vont faire s'effondrer les États, qui perdront leur capacité à taxer, donc à exister. Une automatisation avancée détruira la plupart des emplois. Et il en sortira une classe d'individus assez mobiles pour y échapper. Les auteurs ont un nom pour cette classe. Ils l'appellent l'élite cognitive.
Tout ça écrit en 1997.
Et puis il y a ce que Thiel écrit sur l'intelligence artificielle. Il dit qu'elle pourrait résoudre le problème du calcul.
Deux mots d'explication, parce que ce terme n'est pas anodin. Le problème du calcul, c'est le vieil argument de Hayek contre l'économie planifiée. Sans marché, sans prix qui bougent, personne ne peut savoir ce qu'un pays doit produire ni en quelle quantité. C'était leur démonstration que la planification est impossible. Le socle de tout ce que je viens de vous raconter, de Paris 1938 jusqu'à Hong Kong.
Et Thiel écrit que l'intelligence artificielle pourrait le résoudre. Qu'elle rendrait possible, en théorie, le contrôle central d'une économie entière. Et que le Parti communiste chinois en a fait sa technologie de prédilection, ce qui à ses yeux n'a rien d'accidentel. Le camp qui s'est construit sur l'impossibilité de la planification vient de désigner la technologie qui la rendrait possible.
Février 2020. Un homme dit de l'IA qu'elle est l'instrument de la centralisation totale du pouvoir. 6 ans plus tard, l'entreprise qu'il a cofondée et dont il préside le conseil est un fournisseur central de l'appareil de renseignement et de défense américain, avec des contrats fédéraux qui se comptent en milliards.
Qu'est-ce qu'on en fait ?
On peut lire ça comme un changement d'avis, ce qui arrive à tout le monde. Ou comme le calcul de quelqu'un qui préfère tenir un outil dangereux plutôt que de le laisser à d'autres, ce qui est un argument que j'ai entendu dans la bouche de gens sincères. Ou alors il n'a jamais tout à fait pensé ce qu'il écrivait.
Je n'ai pas de moyen de trancher, et je ne vais pas faire semblant. Ce que je peux dire, c'est que l'analyse était juste. Cette technologie est bien ce qu'il disait qu'elle était. Et cette société du contrôle, au fond, elle est déjà là. Le réseau, les données, les objets connectés, le cloud, les écrans partout, la puissance de calcul. Presque tout était sur la table avant même que l'IA arrive. Ça fonctionne plutôt bien, au service de quelques-uns ou de l'autorité en place. Mais c'est discret, et la plupart du temps on n'y trouve pas grand-chose à redire.
N'êtes-vous pas divertis ?
https://www.youtube.com/watch?v=LxElx6TrcUE Gladiator*
Ceux qui tiennent tout ça sont aux commandes. Et certains, on vient de le voir, sont bercés par une idéologie qui n'est pas exactement à l'avantage du petit peuple dont nous faisons partie.
On entre dans le dur.
*Les 1%, Mr Robot*
<https://www.youtube.com/watch?v=tJaLHsPDuQ4&t=4s>
5. CE QU'ILS VEULENT
Et il faut bien comprendre une chose. Peter Thiel ne représente évidemment pas l'ensemble de la classe dominante. Mais il n'est pas isolé non plus, bien au contraire. Je vous ai parlé de Palantir, de ses liens avec JD Vance, il est proche de Musk depuis PayPal qu’il a cofondé. Une information qui a fuité récemment va vous faire mieux comprendre son importance, et pourquoi ce qu'il pense et ce qu'il fait est loin d'être anodin. Il a cofondé en 2006 un club privé qui s'appelle Dialog. On savait qu'il existait. Quelques centaines de personnes, une réunion par an, sur invitation, et rien de ce qui s'y dit n'est attribuable. Ce qu'on ne savait pas, c'est qui en fait partie. En 20 ans, la liste n'avait jamais été publiée. Elle l'a été en juin dernier, parce que l'annuaire interne était resté accessible dans le code du site. Wired l'a recoupé avec la liste d'inscription de cette année. 222 personnes. (<https://www.wired.com/story/leak-exposes-members-of-peter-thiels-secretive-dialog-society/>)
Alors voilà qui se retrouve dans cette salle.
Le commandant suprême de l’OTAN en Europe, qui dirige aussi le commandement américain pour l'Europe. Il y vient depuis 2021. Le secrétaire au Trésor américain. Deux sénateurs, dont celui qui préside la commission chargée de surveiller l'autorité américaine de protection des données. Un ancien gouverneur de la banque centrale américaine. Le responsable des affaires publiques de la division d'IA de pointe de Google DeepMind. Six anciens de PayPal. Et Joe Lonsdale, dont je vous ai parlé. Le président du club s'appelle Auren Hoffman. Il a fondé deux entreprises. L'une vend des données de localisation. L'autre fait du rapprochement d'identités, reconnaître que deux fichiers parlent de la même personne.
Deux derniers noms, et ils bouclent ce que je vous raconte depuis une heure. Souvenez-vous du texte de Thiel de 2009, celui où il dit qu'il ne croit plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. Il l'a publié dans la revue d'un institut libertarien américain, le Cato Institute. Le patron de cet institut fait partie du club. Et il y a la fondation Charles Koch, l'argent qui a porté les idées du Mont-Pèlerin dans la politique américaine pendant 50 ans. Son directeur en fait partie aussi.
Je ne dis pas qu'il s'y complote quoi que ce soit. Je n'en sais rien, et personne n'en sait rien, c'est exactement le principe de la chose. Je dis qu'ils se voient. Une fois par an, depuis 20 ans, sur invitation de Peter Thiel. Ceux qui commandent les armées, ceux qui tiennent l'argent, ceux qui vendent les données, et ceux qui écrivent les lois censées encadrer les précédents, enfin au moins certains d’entre eux. Avec un détail administratif pour finir. Sur les 222 inscrits, aucun n'a utilisé son adresse professionnelle d'État. Tous une adresse personnelle ou d'entreprise. Ce qui place ces échanges hors des systèmes soumis aux lois sur les archives publiques.
Bon. On sait qu'ils se parlent. Reste à savoir ce qu'ils veulent. Une hypothèse.
Il circule depuis quelques années, dans certains cercles de la Silicon Valley, une expression : “the permanent underclass”, la classe inférieure permanente (<https://www.nytimes.com/2026/04/30/opinion/ai-labor-work-force-silicon-valley.html>)
L'idée tient en une phrase. Il existerait une fenêtre de temps limitée pour accumuler du capital, avant que les machines ne deviennent capables de remplacer entièrement le travail humain. Passé ce moment, chacun serait figé dans sa position. Définitivement. Les uns déploieraient des systèmes qui font leurs quatre volontés, les autres deviendraient inemployables. cC'est un mème, et il faut le prendre pour ce qu'il est. Personne n'a démontré que ça arrivera.
Mais Jasmine Sun, qui vit à San Francisco et qui écrit sur la culture de la Silicon Valley pour The Atlantic, en a fait un sujet d'enquête. Et elle explique pourquoi : elle a vu des amis prendre de vraies décisions de carrière sur cette base. Convaincus que sans un poste dans un laboratoire de pointe, ils seraient pauvres pour toujours. Une croyance n'a pas besoin d'être vraie pour changer des vies.
Margin Call - 01:10
<https://www.youtube.com/watch?v=qZIdXqoFOSc***>
Et puis il y a le fameux plan B, que beaucoup d'ultra-riches préparent activement depuis des années. Comme tout bon entrepreneur qui se respecte, il faut un “exit”, une porte de sortie. Les bunkers, les îles privées, les terres en Nouvelle-Zélande ou dans la pampa Argentine, et un mot pour désigner ce à quoi ils se préparent, le moment où tout lâchera :*The Event*, l'Événement. Douglas Rushkoff a documenté ça dans son livre*Survival of the Richest*, et je l'ai reçu au micro, l'épisode est dans les notes si vous voulez creuser ça.
Ce qui frappe, c'est qu'une partie de cette oligarchie a le sentiment de ne pas avoir la main sur ce qui vient. Ils sont très bien renseignés et très pessimistes ; ils anticipent une catastrophe, climatique, militaire ou technologique, et ils y croient vraiment.
Et leur priorité n'est pas de l'empêcher. C'est de faire partie des survivants, dans de bonnes conditions évidemment.
Il faut bien prendre conscience de ce que ça veut dire psychologiquement. Quand on se croit à l'abri, les conséquences cessent d'être un problème. Elles deviennent le problème des autres.
Et quand on se croit en plus naturellement supérieur, comme le soutenait ce livre de 1994 dont je vous ai parlé, alors être à l'abri n'est plus un privilège. C'est un dû.
Ajoutez à ça le délire transhumaniste de quelques-uns qui se concrétise dans des investissements très dans des entreprises liés à la santé, à la longévité. Bezos investit dans Altos Labs qui fait de la reprogrammation cellulaire,Sam Altman a investi environ 180 millions de dollars personnels dansRetro Biosciences qui fait en gros la même chose, Larry Page a lancé Calico, Musk avec Neuralink, etc…
Cette élite là déjà largement hors sol envisage un projet de séparation. Bienvenue dans Elysium.
Une précision, parce que sinon on va croire que c'est une histoire américaine.
En Chine, en Russie, dans une bonne partie du monde, les outils sont entre les mains de l'État. Mais l'État y sert aussi un petit groupe de privilégiés, et il faut le dire. Poutine est un dictateur. Xi Jinping a fait supprimer la limite du nombre de mandats en 2018. Et en Chine, la supervision du secteur de l'intelligence artificielle a été rapprochée de son cercle immédiat, pendant que les entrepreneurs les plus indépendants se faisaient discipliner.
Voilà ce qu'ils veulent. Rester en haut, et y rester pour toujours.
Vous savez maintenant qui pousse, d'où viennent leurs idées, et ce qu'ils veulent.
Troisième et dernière question, celle que vous attendez depuis le début. Ce que l'intelligence artificielle change à tout ça. C'est la plus longue des trois, on en a pour une heure.
6. Ce qui cède
Revenons une dernière fois à Simone Weil. En 1934, elle pose une question que je trouve plus intéressante que toutes les théories politiques. Pourquoi les pouvoirs s'arrêtent-ils ? Sa réponse est matérielle. Ni la vertu des puissants, ni les constitutions, ni les belles idées. Un pouvoir ne s'exerce que sur ce qu'il contrôle réellement, et cette faculté de contrôle a des bornes très étroites. Je la cite.
« Car aucun esprit ne peut embrasser une masse d'idées à la fois. Aucun homme ne peut se trouver à la fois en plusieurs lieux. Et pour le maître comme pour l'esclave, la journée n'a jamais que vingt-quatre heures. »
Puis sa conclusion, et c'est le cœur de tout ce qui va suivre.
« La concentration du pouvoir et l'aggravation de son caractère tyrannique n'auraient point de bornes s'il ne s'en trouvait, heureusement, dans la nature des choses. »
Heureusement.
Sauf que trois de ces impossibles sont en train de céder en même temps. Le premier, c'est le coût de fabrication. Construire un outil de surveillance, de tri ou de décision demandait une équipe, des années et beaucoup d'argent. Aujourd'hui, un outil pareil se construit en quelques semaines, et il tourne partout à la fois.
Le deuxième, c'est le traitement. Trier des quantités de données qu'aucune organisation humaine, si nombreuse soit-elle, ne pourrait lire.
Et le troisième est celui qui me préoccupe le plus, parce que c'est le fil que je tire depuis le début de cet épisode. L'automatisation. La capacité d'agir, à une échelle inédite, sans personne pour le faire.
Le gardien dans la tour, chez Bentham. Les soldats de La Boétie, qui sont vos frères et vos voisins. Le contremaître de la plantation. À chaque fois, quelqu'un devait faire le travail. Et ce quelqu'un pouvait se tromper, s'endormir, ou refuser. C'est ce maillon-là qui peut disparaître.
Une dernière chose avant d'entrer dedans. L'intelligence artificielle est d'abord un outil de savoir, ce n'est pas pour rien qu'on emploie le mot intelligence. Une machine qui lit, qui recoupe, qui déduit, avant éventuellement de faire autre chose. Et je vous le disais au début : c'est le savoir qui commande les deux autres. La force doit savoir où frapper. La persuasion doit savoir qui convaincre. C'est donc par là qu'on entre. Le reste suivra.
Alors je vais procéder en trois temps.
D'abord la captation. Tout ce qui est collecté, par les États, par les entreprises, et par nous-mêmes.
Ensuite l'exploitation. Ce qui rend tout ça utilisable.
Et enfin la conversion. Ce qu'on fait de ce savoir, parce que le savoir tout seul ne domine personne.
6.1 LA CAPTATION
Sauron, je vous vois
https://www.youtube.com/watch?v=rUxCOKEuU7Q*
Commençons par un étalon.
La Stasi, en Allemagne de l'Est. À la chute du Mur, elle laisse 111 kilomètres d'archives papier. Pour les remplir, en comptant les agents à plein temps et les indicateurs recrutés dans la population, à peu près un Allemand de l'Est sur soixante travaillait pour elle.
C'est le sommet de ce qu'un État a réussi à savoir de sa population. On va voir où on en est.
La Chine. En 2015, le pouvoir lance un programme de vidéosurveillance dont le nom se traduit par « yeux perçants ». Son objectif déclaré tient en un mot : la couverture intégrale des espaces publics qui comptent. Et le dispositif a une particularité qui devrait vous rappeler quelque chose : dans sa version rurale, les images sont renvoyées vers les téléviseurs et les téléphones des habitants, pour que les voisins puissent regarder.
Vous vous dites que c'est la Chine. Alors regardons une entreprise américaine qui s'appelle Flock Safety. Elle installe des caméras qui photographient les plaques d'immatriculation, dans plus de six mille communes. Vingt milliards de lectures de plaques par mois. Sept milliards et demi de dollars de valorisation, et le fonds d'Andreessen à son capital.
En Chine, l'État a posé les caméras. Aux États-Unis, une entreprise les a posées et loue l'accès à la police. La couverture est du même ordre. Le propriétaire n'est pas le même.
Maintenant je voudrais qu'on regarde l'ensemble, parce que je crois qu'on n'en a pas idée.
Votre opérateur conserve, parce que la loi l'y oblige, la trace de chaque appel, de chaque message, de chaque connexion, avec l'antenne qui l'a relayée. C'est une carte de vos déplacements, au quartier près en ville. Votre banque a chaque achat, avec le lieu et l'heure. L'assurance maladie a vos consultations et vos médicaments. Votre employeur a vos horaires. Et les plateformes ont vos messages, vos photos, vos contacts, et le temps exact que vous passez sur chaque chose.
Et il y a une couche dont on ne parle presque jamais. Des entreprises dont le métier consiste à acheter et à revendre des données de localisation, collectées par des applications parfaitement ordinaires, une appli météo, un jeu, un lecteur de codes-barres. Ça se vend légalement, à des annonceurs, à des assureurs, et parfois à des agences d'État qui s'épargnent ainsi la peine de demander un mandat.
Faites la liste inverse, maintenant. Qu'est-ce qui reste dehors ? Ce que vous payez en liquide. Ce que vous dites à quelqu'un en face, sans téléphone dans la pièce. Ce que vous écrivez sur du papier et que vous ne photographiez pas. C'est à peu près tout, et ça se réduit chaque année.
Ajoutez ce qu'on porte sur soi. Un appareil dans la poche ou au poignet, avec un micro, plusieurs caméras, un récepteur satellite, et de quoi savoir en permanence à quelle antenne vous êtes accroché. Chez vous, peut-être une enceinte qui attend qu'on lui parle, une télévision qui sait ce que vous regardez, une sonnette qui filme la rue, une voiture qui enregistre où elle va. Personne n'a eu besoin d'installer ça. On l'a acheté, on l'a branché, et on paye l'abonnement.
Et ces objets savent des choses que les institutions n'ont pas. Votre sommeil, votre rythme cardiaque, vos recherches de trois heures du matin, celles dont vous ne parlerez à personne.
Chacune de ces briques a été posée pour une raison que des gens voulaient vraiment, du confort ou de la sécurité, et à chaque fois quelqu'un a dit oui.
Et par-dessus, il y a une question de plomberie. Presque tout ce que je viens d'énumérer dort dans des centres de données qui appartiennent, en écrasante majorité, à trois entreprises américaines. Amazon, Microsoft, Google. Les données de vos hôpitaux, de vos entreprises, d'une partie de vos administrations. Et le texte de 2018 dont je vous ai parlé s'applique à elles où que soient les machines.
Et l'État français, lui ? On apprend ce qu'il détient le jour où il le perd.
Février 2024, les données de santé de trente-trois millions d'assurés. Mars 2024, France Travail, quarante-trois millions de personnes. Avril 2026, l'agence des titres sécurisés, douze millions de comptes, par une faille signalée sept mois plus tôt et exploitée par un adolescent de quinze ans. Et cet été, la Direction générale des finances publiques : 675 000 contribuables, avec leur revenu, leur situation de famille, et la liste des messages qu'ils avaient échangés avec le fisc.
Et ce même État s'est doté en 2015 de lois de renseignement qui autorisent une détection automatisée sur les réseaux.
Et il reste un dernier étage, arrivé il y a trois ans. Avec les assistants, on donne tout, rédigé, avec le contexte, des documents parfois confidentiels. C’est le sujet de l’épisode précédent.
Ce que je n'avais pas dit, c'est où ça va. Ces conversations sont stockées chez l'entreprise, pas sur votre téléphone. Des employés peuvent en lire. Et un juge peut les réclamer.
En mai 2025, dans le procès en droit d'auteur qui oppose le New York Times à OpenAI, un juge américain a ordonné la conservation de toutes les conversations, y compris celles que les gens avaient effacées. Ça a duré cinq mois. Les clients entreprises en étaient exemptés. Les particuliers, non.
Revenons à nos cent onze kilomètres.
La Stasi avait du papier. Et du papier, il faut que quelqu'un le lise, le classe, le recoupe avec un autre carton rangé dans une autre pièce. Voilà pourquoi il lui fallait un Allemand sur soixante. Son appareil était borné par le nombre de gens qu'elle pouvait payer à lire. Ce qui est collecté aujourd'hui sur vous seul dépasse ce que la Stasi a réuni sur toute une population.
Alors, sommes-nous sur écoute ?
Non. Sincèrement, non. Personne ne lit vos messages, personne ne suit vos déplacements, et l'immense majorité de ce qui est collecté sur vous ne sera jamais regardée par qui que ce soit.
Deux obstacles tiennent encore, et aucun des deux n'est une loi.
Le premier, c'est que tout ça est en morceaux. Votre banque ne parle pas à votre médecin, qui ne parle pas au fisc, qui ne parle pas à votre opérateur. Chacun tient son bout et ne voit que le sien.
Le second, c'est le volume. Même rassemblé, personne n'aurait le temps de le lire.
Ce sont deux obstacles pratiques. Et un obstacle pratique, ça se lève.
Vous comprenez peut-être mieux, maintenant, pourquoi une entreprise comme Palantir vend d'abord une chose, faire parler entre elles des bases qui ne se parlaient pas. Pourquoi Peter Thiel et ceux qui l'entourent veulent la main sur les données publiques des États. Et pourquoi un règlement européen qui encadre tout ça, ça les frustre.
Il ne reste ensuite qu'à mettre des petits génies qui ne dorment jamais afin d'exploiter toutes ces données au mieux. L'IA vient de les fournir.
https://www.youtube.com/watch?v=QqknSms8VVI
6.2 L'EXPLOITATION
Ces petits génies, il faut que je vous dise ce qu'ils savent faire. Sinon tout ce qui suit reste vague, et vous auriez raison de ne pas me croire.
Et il faut d'abord écarter une confusion. Croiser des fichiers, on sait faire depuis quarante ans. C'est le métier ordinaire des bases de données.
Mais ce qu'une machine savait traiter, jusqu'ici, c'était ce qui est rangé en cases. Un nom, une date, un montant, une plaque d'immatriculation. Le reste lui était opaque. Un rapport de police, une photo, un enregistrement téléphonique, un compte rendu de réunion, une conversation, il fallait un humain pour les lire et pour en tirer quelque chose.
Ces modèles-là lisent tout ça. Du texte en désordre, des images, du son, de la vidéo. Ils en sortent des éléments rangés, utilisables, en continu et sans se fatiguer. Or presque tout ce qui existe sur nous n'a jamais été rangé en cases, en tout cas pas de manière suffisamment uniforme pour être parfaitement croisé et exploité à grande échelle.
Et ils font une chose de plus, qui paraît technique et qui décide de tout. Reconnaître que le Thomas D. d'un fichier et le T. Dupont d'un autre sont la même personne. C'est ce travail-là qui fait tomber les cloisons, bien plus que le croisement lui-même.
Enfin, on leur parle avec nos mots. Plus besoin de quelqu'un qui sache écrire une requête.
Voilà ce que ça donne en vrai. Revenons à Flock et à ses plaques d'immatriculation pour bien comprendre.
Flock lit des plaques. Jusqu'ici, ces données ne servaient pas à grand-chose. Il fallait demander si telle plaque était passée à tel endroit, et on obtenait oui ou non. Une consultation.
En août 2026, des journalistes trouvent le code de son nouvel outil en accès libre depuis ses propres pages de connexion, et ils l'analysent.
Notez au passage que fabriquer un outil pareil demandait des ingénieurs et des mois de travail. Une petite équipe en sort aujourd'hui une version en quelques semaines, en faisant écrire une bonne partie du code par des machines.
Ce que l'intelligence artificielle apporte, c'est la possibilité de faire des rapprochements inédits, et de les demander en une phrase. Celle-ci par exemple fait partie des demandes déjà pré-écrites dans l'outil : « Liste tous les gens arrêtés plus de deux fois en deux ans pour n'importe quel motif, montre-moi où ils habitent, et fais-moi un dossier sur les trois principaux. »
Ou encore, avec une autre fonction : « donne-moi l'entourage de cette personne ». Le logiciel repère les plaques qui passent devant les mêmes caméras aux mêmes moments, de façon répétée, et il vous rend jusqu'à 20 véhicules. Personne n'a jamais déclaré que ces gens se connaissaient. La machine le déduit de trajets ordinaires.
Le patron de Flock vend désormais son entreprise aux chefs de police comme un cabinet d'analyse criminelle qui viendrait épauler les enquêteurs. « Un analyste, dit-il, toujours éveillé, toujours en train de veiller sur vous. » Et ceux qui l'essaient deviennent accros.
Et on parle ici du plancher, du minimum. D'une couche d'IA posée sur une base de données plus ou moins bien rangée, qui ne contient que des plaques, des lieux et des heures.
La même couche est posée sur des rapports de police, des photos, des enregistrements téléphoniques, des messages, des conversations avec un assistant. Sur tout ce qui n'a jamais été rangé et que personne ne pouvait lire.
Et disons tout de suite la moitié qui va avec, parce que cette capacité de lecture n'a rien de maléfique en soi et qu'elle rend des services que personne ne veut refuser. Retrouver une personne disparue à partir d'images. Repérer une fraude organisée dans des millions d'opérations. Traiter des demandes qui dormaient dans des piles. Les mêmes outils, exactement.
Un mot sur ce qui vient, parce que ça dit où on va.
Il reste une chose que ces machines ne savent pas faire. Agir dans le monde physique. Attraper un objet, monter un escalier, plier un vêtement, ouvrir une porte qui coince.
Pour apprendre ça, il faudrait des données qui n'existent pas. Personne n'a jamais enregistré des milliards d'heures de gestes humains, vus depuis les yeux de celui qui les fait.
Alors on est en train de les fabriquer. Des flottes de voitures qui enregistrent la conduite, des entrepôts couverts de caméras, des robots pilotés à distance par des humains, dont chaque mouvement devient un exemple. Et ces nouvelles lunettes Meta vendues par millions, que vous portez sur le nez parce que c'est cool, et qui filment votre cuisine à hauteur de regard.
Vous voyez la boucle. On vous vend l'objet, vous le payez, vous produisez la donnée, et cette donnée sert à entraîner la machine qui fera le geste à votre place.
Et Pékin ne s'y trompe pas. L'IA incarnée, c'est le nom qu'on lui donne, figure parmi les priorités du plan quinquennal, avec un objectif de plus de 10 000 robots humanoïdes en usage commercial d'ici la fin de l'année.
Voilà pour ce qui vient. Revenons à ce qui est déjà là.
La capacité de lecture dont je vous parlais tout à l'heure est déjà achetée et déjà installée. Et l'État américain n'a pas seulement signé des petits chèques.
Les contrats fédéraux de Palantir se comptent en milliards.
Le 13 juin 2025, l'armée américaine a créé un corps sur mesure et y a intronisé quatre dirigeants de la tech, directement au grade de lieutenant-colonel. Le directeur technique de Palantir, celui de Meta, le directeur des produits d'OpenAI, et un ancien directeur de la recherche de la même entreprise. C'est un grade qu'un militaire de carrière met 20 ans à atteindre.
Et le ministère de la Défense a intégré une version de Gemini, le modèle de Google, quatre jours après sa sortie commerciale.
Quatre jours entre la mise en vente d'un modèle et son entrée dans des systèmes militaires. Personne n'a eu le temps de se demander si c'était une bonne idée.
Dernier exemple, et il montre jusqu'où on essaie d'aller.
En septembre 2025, cent mille documents internes d'une entreprise chinoise, Geedge Networks, ont fuité. Elle vend à des États une version commerciale du grand pare-feu chinois. Des chercheurs d’une université les ont épluchés, et le New York Times a publié ce qu'ils y ont trouvé.
Ils se sont concentrés sur ce que l'entreprise cherchait à développer, plutôt que sur ce qu'elle vend déjà. Croiser les données de localisation et l'usage d'internet pour repérer qui pourrait devenir critique du gouvernement, avant tout acte public de dissidence.
Il y a le compte rendu d'une réunion du 5 février 2024 où les ingénieurs discutent de bâtir des profils pour, je cite, identifier les intentions. Et parmi les données qu'ils cherchaient à relier aux déplacements physiques, il y a les films regardés et les livres lus.
Rien n'indique que ce projet ait été achevé ni déployé. C'est une intention documentée, dans des papiers volés, par une entreprise qui n'a pas répondu aux journalistes.
La version actuelle, elle, tourne déjà en Éthiopie, au Kazakhstan, en Birmanie et au Pakistan.
Voilà pour la brique exploitation des données.
Des entreprises tech qui offrent des produits qu’on utilise tous les jours savent sur nous un nombre incommensurable de choses et lorsqu’on ajoute une couche pour connecter les données entre elles, pour recouper, ça donne un outils inquiétant. Et de fait ça inquiète certaines personnes. Et je vous passe un extrait d’une prise de parole de JD Vance à qui on vient de poser une question sur Palantir justement, Palantir donc avec qui l’état américain a signé des contrats mirobolant pour le traitement des données, Palantir la boite de Peter Thiel, le mentor de JD Vance vice président d’un gouvernement qui fait sauté tous les verrous liés à la protection des données des américains et qui a donné accès à Musk et au DOGE à tout ce qu’ils voulaient.
Extrait JD Vance - 01:20
https://www.youtube.com/watch?v=2J670jcLRQg
****”Avec ce qui se passe avec l’IA nous devons nous inquiéter de la possibilité d’une surveillance à grande échelle. Vous me parlez de Palantir, mais vous savez que chaque fois que vous faites un paiement par carte de crédit, on collecte des données sur comment vous dépensez votre argent, à chaque fois que vous cliquez sur un lien on collecte de la donnée vous vendre de la pub… Une des questions les plus importantes est comment on s’assure que vous soyez des citoyens souverains, et vous ne pouvez pas l’être si une entreprise ou un gouvernement peut voler une chose qui vous appartient.”
Je vous laisse juger du niveau de froide hypocrisie du discours, droit dans les yeux.
On attaque la suite : la conversion.
6.3 LA CONVERSION
Tout ce que je viens de décrire, la captation et l'exploitation, c'est du savoir. Le premier des trois outils. Et je vous ai dit en entrant dans ce mouvement que le savoir commande les deux autres. La force doit savoir où frapper. La persuasion doit savoir qui convaincre.
Alors où en est-on, exactement ?
L'oracle dont je vous parlais au début de cette série est en train de se mettre en place. Soyons clairs, il n'est pas encore là. Les bases ne se parlent pas toutes, les systèmes se trompent, et une bonne partie de ce qui est collecté ne sera jamais regardée. Mais c'est le projet, il est massivement financé, et il avance.
Il avance, il fait rêver certains et inquiète aussi de plus en plus de gens qui prennent conscience de la dissymétrie de pouvoir qui se met en place, des gens qui d’ailleurs commencent à se bouger pour ralentir ou cadrer le processus. On y reviendra à la fin.
Reste la question de ce mouvement. Savoir, c'est bien. Mais un fichier ne vous a jamais empêché de sortir de chez vous.
Comment est-ce qu'on convertit ça en pouvoir ?
Trois conversions. La persuasion, la dépendance, et la force, que je garde pour la fin.
En persuasion
Souvenez-vous de ce qu'on a vu au début. Manipuler quelqu'un, c'est exploiter une dissymétrie de savoir. Je sais quelque chose que vous ignorez, sur la situation ou sur vous-même, et je m'en sers.
Et voilà où on en est. Ils savent tout de vous, et vous ne savez à peu près rien d'eux.
Le premier usage, je l'ai traité au dernier épisode, je passe vite. Les contenus fabriqués à volonté, les faux consensus, les plateformes qui payent la colère au tarif premium. Du faux, en quantité illimitée, ajusté à chacun.
Avec une trouvaille récente. On n'est même pas obligé de convaincre, il suffit de noyer.
Ian Garner, qui travaille sur la propagande soviétique et russe, dit ceci des images générées par IA qui inondent aujourd'hui la politique. La propagande du vingtième siècle voulait produire une image commune, les mêmes symboles répétés jusqu'à ce que la vision paraisse inéluctable. Celles-là font l'inverse. Elles assument d'être ratées, criardes, à moitié sérieuses, et devant l'une d'elles vous ne pouvez pas savoir si les autres rient avec ou se moquent. Sa formule tient en sept mots. Rien n'est vrai, et rien n'est possible.
Souvenez-vous de cette phrase d'Hannah Arendt que j'ai lue au dernier épisode. Le totalitarisme trouve ses meilleurs sujets chez les gens pour qui la distinction entre le vrai et le faux a cessé d'exister.
Le vingtième siècle a montré qu'on pouvait tenir un peuple en lui faisant croire la même chose. Le nôtre découvre qu'on peut le tenir en faisant qu'il ne croie plus rien. Et ça ne demande aucun talent.
Mais je veux m'arrêter sur autre chose, parce que c'est la seule qui vous concerne tous les jours.
Là on noyait, ici on répond. Là plus rien n'était vrai, ici tout a l'air de l'être.
Je prends un cas précis. Le chatbot. L'assistant que certains d’entre vous ouvre plusieurs fois par jour.
Vous vous en servez pour comprendre un sujet, pour trancher un choix, pour vous faire une opinion. Vous lui expliquez le contexte, vous argumentez, vous revenez sur ce qu'il a dit. Certains lui parlent comme à un ami.
Et il vous répond quelque chose. Une réponse qui a l'air d'être la réponse.
Sauf qu'il n'existe pas de réponse neutre. Une machine qui répond fait des choix en permanence. Ce qu'elle met en avant, ce qu'elle laisse de côté, ce qu'elle donne pour établi ou pour discuté, ce sur quoi elle refuse de se prononcer. Sur un sujet politique, sur une question de santé, sur un conflit, chaque formulation est une orientation.
Ces choix-là ne se voient pas, ils n'ont pas d'auteur apparent, et il n'y a pas de mention légale en bas de l'écran comme sur une publicité.
Et pourtant quelqu'un les a faits. Et on peut le prouver.
Des chercheurs l'ont documenté sur un modèle chinois en accès ouvert. Ils l'ont téléchargé, ils l'ont fait tourner sur leurs propres machines, sans aucune connexion, sans passer par le service du fabricant. Et sur certains sujets politiques, le modèle refuse de répondre ou détourne la question dans la quasi-totalité des cas.
Aucun filtre n'a été ajouté par-dessus. C'est dans les poids. Dans le modèle lui-même.
Une précision, et elle ne va pas dans le sens que vous croyez. Ce comportement se contourne, dans la grande majorité des cas. Ce qui veut dire que personne n'était obligé de le mettre là. C'est une décision, prise par quelqu'un, un jour, dans une salle.
Et nos modèles à nous portent aussi des choix, des refus, des cadrages. Ils ne sont pas publics non plus, et ça se décide dans des salles de réunion dont nous ne saurons rien.
Alors je vais spéculer, en le disant.
Quand un assistant devient l'interface de tout, de vos recherches, de vos achats, de votre travail, de vos questions à trois heures du matin, la question cesse d'être de savoir s'il vous manipule.
Elle devient : vers quoi penche-t-il par défaut, et qui a écrit cette pente.
Personne n'a voté là-dessus.
En dépendance
Deuxième conversion. Une machine qui sait lire et recouper devient utile. Et une chose utile, on l'adopte, puis on s'organise autour, puis on ne peut plus s'en passer.
Regardez ce qui se passe en ce moment. On met de l'IA partout, dans nos taches quotidiennes, dans les entreprises, dans les administrations, dans les écoles parfois. Et pour l'essentiel, à perte. Ces services sont vendus en dessous de leur coût réel.
C'est une vieille méthode, et elle n'a rien de mystérieux. On subventionne le temps que la chose devienne indispensable.
Sur nous, j'ai déjà fait un épisode entier là-dessus, je serai bref. On adopte parce que c'est meilleur, on se réorganise autour, la compétence s'atrophie, et le prix devient ensuite ce qu'ils veulent. Ça vaut pour un individu qui ne sait plus rédiger sans aide. Ça vaut pour une entreprise qui a supprimé les postes correspondants.
Ce que je veux regarder ici, c'est l'étage au-dessus. Parce qu'il ne concerne plus des habitudes, il concerne des pays.
Deux stratégies opposées
Les États-Unis referment, et ça se fait sur plusieurs plans à la fois.
Il y a d'abord les puces. Depuis 2022, Washington interdit la vente des processeurs les plus avancés à la Chine. Un embargo sur des objets fabriqués dans très peu d'endroits au monde, donc assez facile à faire respecter.
Il y a ensuite les modèles eux-mêmes. Les meilleurs ne se téléchargent pas. Ils vivent sur les serveurs de ceux qui les ont construits, et on y accède par un robinet qu'ils tiennent. Vous ne possédez pas l'outil, vous louez le droit de vous en servir, et ce droit se conditionne. Certaines capacités sont réservées à certains clients, certains usages sont interdits par contrat, et l'accès peut être restreint selon le pays d'où vous vous connectez.
Et il y a l'État par-dessus, qui s'intéresse de très près à ce qui sort. Un décret de juin 2026 installe un cadre d'examen préalable pour les modèles les plus puissants. Autrement dit, une entreprise privée américaine ne décide plus seule de ce qu'elle met à disposition du reste du monde.
Trois verrous, donc. Le matériel, le modèle, et l'autorisation.
La Chine fait exactement l'inverse. Elle continue de fabriquer d'excellents modèles malgré l'embargo, et elle les distribue gratuitement, en libre téléchargement, que n'importe qui peut installer sur ses propres machines.
Ça ressemble à de la générosité, et ça n'en est pas. Il y a d'abord une raison très concrète : les restrictions américaines sur les puces l'empêchent de faire tourner ces modèles pour le monde entier. En ouvrant les poids, elle laisse les autres payer le calcul.
Et il y a le calcul stratégique, qui porte un nom dans les manuels. Banaliser ce dont dépend votre concurrent. Si le monde entier construit sur vos modèles gratuits, vos normes deviennent la référence, et la dépendance se crée par le don plutôt que par la vente.
Deux méthodes opposées, un même objectif. Que les autres ne puissent plus s'en passer.
Et nous, au milieu
Cette dépendance a déjà été testée en vrai. En juin dernier, l'accès au modèle de pointe d’Anthropic, Mythos, a été suspendu pour tout ressortissant étranger, y compris pour des ingénieurs qui avaient travaillé dessus. 19 jours plus tard, il a été rétabli, encadré, pour une liste approuvée.
Après le monopole de la violence légitime, voici le monopole de la déconnexion. Sans juge, et sans recours.
Et il y a une bataille de blocs qui se met en place, dont on parle peu.
D'un côté Pax Silica, lancée en décembre 2025 par le département d'État américain, qui organise l'accès aux minerais, aux puces et au calcul. 7 pays au départ, environ 25 aujourd'hui, l'Union européenne comprise. Et un second texte, plus souple, signé en juin par 35 pays.
De l'autre, une organisation lancée par Pékin à Shanghai en juillet dernier : World Artificial Intelligence Cooperation Organization. 29 pays, et des règles qui ne s'alignent ni sur l'AI Act européen ni sur les principes de l'OCDE.
Le 14 août, Reuters révèle un projet de lettre du département d'État à ces 35 pays. On ne peut pas appartenir aux deux. Le texte contient cette phrase : être partout, c'est n'être nulle part. Et la sanction n'a rien de diplomatique. Elle porte sur l'accès aux puces.
Un pays est visé sans être nommé, c’est le Kazakhstan qui est déjà membre des deux.
Et regardez ce qui se passe 3 jours plus tôt en France.
Le 11 août, Mistral, notre champion européen, ouvre sa plateforme à un modèle chinois. GLM-5.2, du laboratoire Z.ai, servi tel quel, sans modification, sur l'infrastructure européenne de Mistral. Z.ai figure sur la liste noire américaine depuis 2025.
La justification du directeur technique a le mérite d'être franche. C'est un excellent modèle, il est en accès ouvert, il n'y avait aucune bonne raison de ne pas le faire.
Et le même jour, Mistral lance autre chose. Des points d'accès qui garantissent que vos données restent en Europe, moyennant dix pour cent de surcoût.
Voilà où en est la souveraineté européenne. Ce n'est plus une position, c'est une ligne tarifaire. On ne construit plus l'intelligence, on héberge celle des autres, et on facture le fait que ça se passe chez nous.
L'Europe a donc cessé de se demander si elle dépend. Sa question, c'est de qui. Et quelqu'un est en train de lui expliquer qu'elle n'a pas le droit de choisir les deux.
Voilà pour les blocs, les sigles et les dates. On souffle deux secondes, on a le temps, on n'est pas fatigués.
En force
Au début de cet épisode, j'ai défini la force comme la contrainte physique. Et j'ai dit aussi qu'elle s'exerçait rarement, parce que la menace suffit presque toujours.
Mais pour qu'une menace soit crédible, il fallait que quelque chose existe derrière. Des gendarmes payés, des prisons construites, quelqu'un qui viendrait vraiment si vous refusiez. C'est ça qui coûtait cher.
Ce qui change aujourd'hui, c'est qu'on n'a plus besoin de menacer, ni d'envoyer personne. La sanction s'applique toute seule.
Vous n'êtes pas arrêté. Votre carte ne fonctionne plus.
Nicolas Guillou est juge français à la Cour pénale internationale. En 2024, il a présidé la chambre qui a autorisé les mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien.
Le 20 août 2025, le Trésor américain l'inscrit sur une liste de sanctions. La même liste où figurent des membres d'Al-Qaïda, des chefs de cartels, et Vladimir Poutine.
Le lendemain, il n'a plus de carte bancaire. Visa et Mastercard sont américains, et ils ont un quasi-monopole en Europe. Plus de commande en ligne, plus de réservation d'hôtel, plus de billet d'avion.
Il le dit lui-même : on revient 30 ans en arrière, dans un monde pré-numérique. Un magistrat international, dans un pays souverain, coupé de sa propre vie quotidienne par une administration étrangère. Sans jugement, sans recours. Le président français a écrit sept fois pour demander la levée. Sans réponse.
Et notez ce qu'il a fallu pour faire ça. Aucune technologie particulière. Une décision administrative, un nom sur une liste, et des entreprises qui appliquent. Il n'y a pas d'intelligence artificielle dans cette histoire.
Alors imaginez ce que ça donne quand il y en a. Quand les listes ne sont plus écrites à la main, quand les critères ne sont plus des règles mais des scores, et quand personne dans la chaîne ne peut plus expliquer pourquoi vous y êtes.
Notez bien ce qui disparaît dans cette histoire. Ce n'est pas le gendarme, il n'y en avait déjà plus. C'est le fonctionnaire qui aurait pu regarder le dossier et dire que ça n'avait pas de sens.
Extrait Elysium
https://www.youtube.com/watch?v=b4vOWpoW-_M
Et il y a un terrain où ça se joue autrement, et c'est celui qui m'occupe le plus.
Il y a en ce moment une course, et elle ne fait pas beaucoup de bruit. Des systèmes d'armes qui repèrent, qui suivent, qui proposent des cibles. Des essaims de drones qui se coordonnent entre eux. Des appareils qui manœuvrent plus vite que ce qu'un pilote peut encaisser.
En août 2020, dans un tournoi organisé par l'agence de recherche du Pentagone, une intelligence artificielle a affronté en simulateur un pilote de chasse expérimenté sur F-16. Elle a gagné 5 manches à 0. Trois ans plus tard, l'exercice est sorti du simulateur. Un F-16 modifié, piloté par une machine, a mené un combat rapproché réel contre un F-16 piloté par un humain. L'agence a annoncé que ces vols avaient eu lieu, sans dire qui les avait gagnés.
Et il y a beaucoup plus banal, et c'est déjà en service. Des systèmes qui rassemblent du renseignement et qui proposent une liste de cibles à un opérateur. Celui-ci regarde, et il valide. Sur le papier, la décision reste humaine.
Sauf qu'un opérateur qui doit valider plusieurs centaines de cibles dans la même journée finit par approuver sans examiner. Le garde-fou existe toujours, il ne freine plus rien.
Je voudrais m'arrêter une seconde sur une histoire que raconte Douglas Rushkoff, dont je vous parlais tout à l'heure, parce qu'elle dit exactement le problème.
Il a été invité par des hommes très riches, qui l'ont interrogé pendant des heures sur leurs bunkers. Et la question qui revenait était celle-ci. Comment garder le contrôle de leurs gardes de sécurité, une fois que la monnaie ne vaudra plus rien. Ils avaient examiné plusieurs options, dont des colliers disciplinaires et le verrouillage des réserves de nourriture.
Le problème qu'ils cherchaient à résoudre est le plus vieux du monde. Comment s'assurer que ceux qui vous protègent continueront de vous obéir.
Et ce problème disparaît quand les gardes sont des machines.
Souvenez-vous de La Boétie.
Il disait que le tyran ne vous prend rien, que vous lui donnez. Et surtout, que vous lui donnez ses soldats, qui sont vos frères et vos voisins.
Toutes les fois où un pouvoir est tombé par la force, dans l'histoire, il y a eu un moment où la troupe a refusé de tirer. Où des gens en uniforme ont regardé la foule en face et ont posé leur arme.
Un drone ne fait pas ça.
Ce que les trois font ensemble
Voilà les trois conversions, et l'ordre est l'argument. La persuasion fabrique la dépendance. La dépendance dispense de la force.
Regardez ce que ça donne, bout à bout. On vous convainc que vous ne pouvez plus vous en passer. Vous ne pouvez effectivement plus vous en passer. Et il n'y a plus rien à vous imposer.
Un pouvoir qui possède les trois n'a besoin d'en employer aucun.
Et ce pouvoir-là repose sur un monopole. Pas sur la force, pas sur les urnes. Sur le fait que quelques-uns savent des choses que les autres ne savent pas, et tiennent les outils qui permettent de savoir.
Simone Weil décrivait déjà ce moment, en 1934.
« Rien d'essentiel n'est changé lorsque ce monopole est constitué non plus par des rites, mais par des procédés scientifiques, et que ceux qui le détiennent s'appellent, au lieu de prêtres, savants et techniciens. »
Reste une question, et c'est celle du mouvement suivant. Un pouvoir qui n'a plus besoin d'employer ses outils, de quoi a-t-il encore besoin, au juste ?
Et de qui ?
7. TENIR SANS NOUS
C'est la question de ce mouvement, et j'y réponds en additionnant tout ce qu'on a vu.
Un projet ancien qui a fini par tenir le vote pour le problème. Des gens qui, après 15 ans d'échecs, sont entrés dans les États plutôt que d'essayer d'en fonder. En face, des régimes qui n'ont jamais eu ce scrupule. Au milieu, une Europe qui ne se demande plus si elle dépend, mais de qui. Et par-dessous, l'outil qui manquait, qui voit, qui trie, qui déduit, et qui commence à agir.
Additionnez.
Vous n'obtenez pas un complot, je vous l'ai dit et je le maintiens. Vous obtenez une convergence entre des gens qui se détestent, sur un même instrument.
Et à partir de maintenant je parle de nos démocraties. Dans un pays sans presse libre et sans juge indépendant, ces outils changent le degré, pas la nature du régime. Il n'y a rien à démontrer. Ce qui est neuf, c'est ce qui arrive à un système qui avait des freins.
Et ce qui arrive est un risque sérieux. Une petite caste qui se sépare du reste et le domine durablement.
Un mot sur cette séparation, parce que je vous ai raconté 15 ans d'échecs sur ce terrain. Ils ne partent nulle part. La séparation dont je parle est d'accès. Le savoir était le seul des trois outils qui s'accumule sans plafond, et il cesse d'être partagé. L'accès aux meilleurs modèles se conditionne, se négocie, se refuse. Le calcul se rationne. La frontière devient un privilège.
Pourquoi est-ce qu'une démocratie cesserait de fonctionner comme telle, sans que personne l'abolisse ?
La réponse que je trouve la plus solide est aussi la plus désagréable. Les démocraties sont nées d'un calcul.
Pendant l'industrialisation, les propriétaires ont toléré le suffrage et la redistribution parce qu'ils avaient besoin de travailleurs éduqués, parce qu'ils craignaient le travail organisé, et parce qu'une prospérité large les servait. C'est ce que je vous disais à propos des grèves du 19e siècle. Ils n'ont rien donné par générosité. Les ouvriers avaient un levier.
Retirez le besoin, et le calcul change. Le suffrage devient une dépense sans contrepartie.
Et ça donne le mot que je cherchais depuis le début de cet épisode. L'exploitation et la répression sont les formes anciennes. Celle qui vient s'appelle l'inutilité. Elle est beaucoup plus difficile à combattre, parce qu'on ne peut pas retirer une contribution dont personne n'a besoin. C'est une thèse et pas un fait établi, d'autres font une place bien plus grande aux luttes et aux guerres.
Mais souvenez-vous de La Boétie, au tout début. Le tyran ne vous prend rien, vous lui donnez, et si vous cessiez de donner il tomberait.
Toute sa démonstration reposait sur une condition qu'il n'avait aucune raison de questionner. Qu'il ait encore besoin de ce que vous donnez.
Et souvenez-vous de ce qui manquait, à la fin de la première heure. Un outil qui donnerait la surveillance sans gardien, la persuasion sans propagandiste, la décision sans fonctionnaire, et la production sans personne pour la faire.
Regardez où on en est.
La surveillance sans gardien, réglé depuis 20 ans.
La persuasion sans propagandiste, réglé aussi, et elle n'a même plus besoin de convaincre.
La décision sans fonctionnaire, ça avance.
Et la production sans personne, c'est en cours. Pour l'instant les robots humanoïdes dansent et font des tours de piste. Mais ça progresse vite, et d'autant plus vite qu'on continue de leur fournir des données.
Voilà pourquoi Orwell et Huxley se mélangent, comme je vous l'annonçais au début. Les deux régimes sont devenus également accessibles, et plus rien n'oblige à choisir. On peut divertir la plupart des gens et contraindre les quelques-uns qui résistent, avec le même appareil.
Et maintenant la chose qui me dérange le plus, parce qu'elle affaiblit tout ce que je viens de raconter et qu'elle le rend pire en même temps.
Personne n'a décidé ça.
Il y a bien des gens qui poussent, et je vous les ai nommés. Mais l'essentiel n'a été voulu par personne en particulier. Le philosophe Bernard Stiegler, mort en 2020, avait vu le mécanisme. Ces machines ne fabriquent pas un projet autoritaire, elles fabriquent la demande d'autorité. On court-circuite les métiers et les liens locaux, ça produit une souffrance qui cherche des coupables. On réduit les gens à des profils, ils s'attachent d'autant plus à un chef unique. On détruit l'idée qu'il existe des faits, il reste l'attente de quelqu'un qui dira le vrai.
Voilà pourquoi c'est plus dérangeant qu'un complot. Un complot, on le défait en arrêtant les comploteurs. Ici, il n'y a personne à remplacer pour que ça s'arrête.
Une dernière chose avant de changer de ton.
Tout ce que je viens de vous décrire, il y a 5 ans, on l'aurait rangé au rayon science-fiction. Ce n'est plus le cas. Gil Durán, un journaliste américain, ancien conseiller politique, y a consacré un livre entier paru cet été, The Nerd Reich. Le titre dit assez qu'il ne prend pas de gants.
Karen Hao a passé des années à l'intérieur de ces entreprises, sur cinq continents, elle a écrit The Empire of AI. Ce sont des enquêtes, avec des sources et des dates, et il y en a des dizaines.
Voilà pour la version sombre, et je l'ai poussée jusqu'au bout.
Stiegler, dans la lignée de beaucoup d’autres, dit que la technique nous emporte. D'autres disent qu'il est déjà trop tard, que la démocratie est devenue une farce, ou que l'argent accumulé par cette oligarchie augmentée par la technologie est tel que le jeu est plié.
Peut-être. Sauf que…
Bernie Sanders
https://www.youtube.com/watch?v=BwKGHjo7dxM
8. SAUF QUE
Il se trouve que pendant que tout ça s'installe, des gens se mettent en travers. Beaucoup plus qu'on ne le croit, et pas forcément là où on les attendrait.
D'abord, ça coince matériellement.
Et là je dois lever une contradiction, parce que je vous ai dit et répété que le prix s'effondrait.
C'est vrai, mais il faut distinguer. Ce qui s'effondre, c'est le coût de l'usage. Surveiller une personne de plus, traiter mille dossiers de plus, ça ne coûte presque rien. Ce qui reste très cher, c'est le coût de construction. Les puces, les centres de données, l'électricité et pour l’instant l’IA est inflationniste.
Le prix n'a donc pas disparu. Il a changé de nature. Avant, il était réparti en milliers de petites dépenses invisibles, un gardien par tour, un fonctionnaire par dossier. Maintenant il est concentré dans quelques endroits énormes.
Et c’est important, parce qu'une dépense énorme et concentrée, ça se voit. Ça occupe un terrain, ça consomme du courant, ça demande un permis.
Un pouvoir qui a besoin d'électricité et d'autorisations dépend de ceux qui les accordent.
Et on peut noter que par endroit le pouvoir n’a déjà plus besoin d’autorisations. En Chine, celui qui construit les centres de données et celui qui délivre les permis, c'est le même. Il n'y a pas d'enquête publique, pas de recours des riverains, pas d'élu local qui bloque un chantier. Le frein n'existe pas, ou alors il est vite levé.
Et au passage on en revient à la lenteur de démocraties. Ce qui nous protège ici est aussi ce qui nous ralentit dans la course.
Ensuite, ça coince politiquement, en tout cas ça commence.
Une enquête du Pew Research Center, menée en février dernier auprès de plus de 5 000 Américains, donne 40 % de gens qui attendent un impact négatif de cette technologie sur la société, contre 16 % qui en attendent du positif. Deux fois et demie plus de pessimistes que d'optimistes.
Et le résultat le plus intéressant est ailleurs. Les jeunes sont à la fois ceux qui s'en servent le plus et ceux qui s'en méfient le plus. Deux tiers des moins de 30 ans utilisent ces outils, et c'est la tranche d'âge la plus sceptique sur ce qu'ils vont produire.
Autrement dit, l'argument selon lequel les gens s'y feront en apprenant à s'en servir ne tient pas. C'est en s'en servant qu'ils s'inquiètent.
L'opposition traverse aussi les camps, et j'en ai parlé dans l'épisode précédent. La droite religieuse américaine accuse ces milliardaires de chercher la vie éternelle par la machine. Le conseiller du pape sur l'intelligence artificielle a écrit un texte entier sur Peter Thiel. Et Steve Bannon, qui n'est pas exactement un progressiste, passe une partie de son temps d'antenne à dénoncer les transhumanistes de la Silicon Valley.
Ces gens-là ne défendent pas la démocratie, entendons-nous bien. Ils défendent autre chose. Mais ils se mettent en travers du chemin.
Et ça se traduit dans les urnes. Un élu new-yorkais, Alex Bores, a fait voter une loi sur la sécurité des modèles d'IA. Un comité de l'industrie doté de plus de 100 millions de dollars, financé entre autres par Marc Andreessen et Sam Altman, en a fait sa cible numéro un et a dépensé 8 millions pour le battre dans sa primaire. Il a perdu de peu. Mais l'affaire a fait de lui une figure nationale, et elle a montré qu'un sujet qu'on croyait technique était devenu politique
Aux USA on sent que le vent est peut-être en train de tourner, avec un début de prise de conscience réelle et de nombreux débats sur le sujet, portés notamment par quelqu’un comme le sénateur Bernie Sanders.
Voici un extrait d’une de ces récentes vidéos :
https://www.youtube.com/watch?v=OMejS47nuuQ
09:00
Les progressistes comprennent que l’IA et la robotique, développés par les personnes les plus riches du monde, sont les technologies les plus transformatrices de l’histoire de l’humanité et qu’elles vont avoir une impact sur tout le monde. Et si nous n’intervenons pas de manière sérieuse, ces technologies vont certainement provoquer la disparition de millions d’emplois, elles vont détruire nos droits liés à la vie privée, mettre en danger nos démocraties, et impacter négativement la santé et le bien-être de nos enfants.
En Europe, le sujet ne fait pas beaucoup de bruit, certainement parce que ces entreprises ne sont pas chez nous. Mais le fait est que nos médias et nos responsables politiques en sous-estiment complètement l'importance, et j'en veux pour preuve qu'il n'a pas été mentionné une seule fois lors du récent débat entre candidats à la présidentielle organisé par le Medef.
Mais malgré tout, ça bouge. Un peu.
Le 16 juin dernier, la Direction générale de la sécurité intérieure a annoncé qu'elle remplaçait Palantir par une entreprise française, ChapsVision. Six mois après avoir signé un renouvellement avec l'américain.
Soyons clairs sur ce que ça change. Rien du côté de la surveillance : ChapsVision fait le même métier, et les données seront analysées de la même manière. Ce qui change, c'est qui tient l'outil, et sous quelle juridiction.
C'est minuscule à l'échelle de ce que je vous raconte. Mais souvenez-vous du juge Guillou. La question de savoir de qui on dépend n'est pas une question théorique.
Il y a aussi le règlement européen sur l'intelligence artificielle, dont les obligations de transparence s'appliquent depuis le 2 août. Prévenir les gens qu'ils parlent à une machine, marquer les contenus générés. Avec des sanctions qui peuvent atteindre 3% du chiffre d'affaires mondial, en théorie. Mais bon, à la dernière minute, un texte de simplification est venu repousser les obligations les plus contraignantes de 16 mois. Je ne sais pas vous dire pourquoi mais on se doute bien que les jeux d’influence pèsent.
L'Europe régule, et l'Europe recule, on connait la chanson.
Et puisque j'ai beaucoup parlé de la Chine comme d'un contre-exemple, il faut dire l'autre moitié.
Leur modèle est différent, et pas seulement en pire. Le parti surveille et contrôle, je vous en ai donné des exemples. Mais sa légitimité ne vient pas des urnes, elle vient d'une promesse : que la population aille mieux. Ce qui l'oblige à la tenir.
Un tribunal de Hangzhou a jugé illégal de licencier un salarié au motif qu'une machine peut désormais faire son travail. Le gouvernement freine le déploiement des robots en usine, parce qu'un chômage massif produit des troubles. Il limite depuis des années le temps de jeu vidéo des mineurs, et il investit massivement dans l'éducation.
Aucune bienveillance là-dedans, c'est de la gestion du risque social. Et le même État qui protège ses travailleurs décide aussi de ce que les jeunes ont le droit de regarder.
Et il y a une seconde moitié à cette histoire, qui découle de la première.
La Chine joue cette course à fond. Elle construit ses propres puces malgré l'embargo, elle diffuse ses modèles gratuitement, elle organise sa filière. Ce n'est pas contradictoire avec ce que je viens de dire, c'est la même chose.
Parce qu'un pays qui dépend d'un autre pour son énergie, ses puces ou ses modèles ne décide plus de rien. Il ne peut ni protéger ses travailleurs, ni freiner ce qu'il veut freiner, ni choisir son rythme. On lui imposera celui des autres.
Être indépendant, c'est ce qui permet d'être autre chose.
Et ça vaut bien au-delà de l'intelligence artificielle. C'est même la plus vieille règle de cet épisode. Ce qui vous rend dépendant vous enlève la main sur votre propre destin.
Voilà pourquoi personne ne peut s'arrêter en premier. Mais voilà aussi ce qui n'est pas joué. Tant qu'un pouvoir a besoin de quelque chose que nous seuls pouvons lui donner, il reste tenu.
Et il y a un mouvement dont on parle peu, parce qu'il est petit.
Souvenez-vous des modèles chinois distribués gratuitement, et de la raison stratégique derrière. Il y a un effet de bord. N'importe qui peut aujourd'hui télécharger un modèle très capable et le faire tourner sur sa propre machine. Sans connexion, sans compte, sans qu'aucune entreprise tienne le robinet.
Et l’histoire nous enseigne qu'un outil, une fois qu'il est dans la nature, ne fait pas que ce pour quoi on l'a conçu. Des gens s'en emparent, le détournent, en font autre chose. Il y a en ce moment des chercheurs sans budget, des associations, des collectifs, des gens seuls dans leur chambre, qui construisent des choses avec ces modèles. La plupart ne donneront rien. Certaines, peut-être, compteront.
Ceci dit, ne soyons pas naïfs. Pardonnez-moi j’ai failli être optimiste.
On a déjà fait ce pari. On a cru qu'internet allait libérer les foules, qu'il rendrait la censure impossible et l'information disponible à tous. On y a cru très fort au moment des printemps arabes, quand des révolutions semblaient s'organiser sur les réseaux sociaux. 15 ans plus tard, on connaît la suite. Les mêmes réseaux ont servi à surveiller, à traquer et à noyer, et l'infrastructure qui devait nous émanciper est devenue ce que je vous ai décrit pendant une heure. Donc bon…
Ce que je dis est plus modeste. Une technique ouverte laisse une marge que personne ne contrôle. Ce qu'on en fera, personne ne le sait, et surtout pas ceux qui l'ont ouverte.
Reprenons…
9. CE QUI RESTE
On va conclure.
Donc si je résume.
On a vu qu’il y a toujours eu et certainement qu’il y aurait toujours des dominants et des dominés, et que les dominants aimant bien dominer il font tout pour rester dominant, en utilisant en gros à chaque époque les même principes de domination et les derniers outils techniques qu’ils ont à leur disposition.
L’IA fait partie de ces outils désormais, ça sert à faire plein de choses sympas, même si, pour rappel ça pose quelques petits problèmes écologiques, mais ça sert donc aussi à mettre sous stéroïdes des capacités d’analyse de donné, de ciblage militaire, de robotique, et donc possiblement des capacités de domination.
C’est du pain béni pour un régime déjà autoritaire et qui veut le rester, et c’est aussi un truc qui intéresse fortement des gens qui ont pour idée de s’affranchir des contraintes imposées par les démocraties actuelles, soit pour eux-mêmes, soit pour remettre de l’ordre dans leur pays, avec pour certain une définition de l’ordre qui peut rappeler certaines heures sombres du 20e siècle ou une mauvaise dystopie, en tout cas de mon point de vue.
L’IA c’est plein de choses, mais c’est donc aussi ça. Un risque pour nos libertés, parce que la technologie le permet et parce qu’une certaine idéologie l’envisage comme ça. Une idéologie portée par des milliardaires de la tech à la tête de boites d’IA, ou bien une idéologie dont ces nouveaux barons s’accommode.
On peut toutefois rappeler ici que parmi ces puissants il y en a qui appellent clairement à la vigilance. Bill Gates notamment fait en ce moment la tournée des plateaux pour en parler suite à la publication d’un billet sur son blog. Je vous en lis un extrait sachant que venant de quelqu'un qui a bâti sa fortune sur cette industrie et qui y reste lié, l'avertissement vaut ce qu'il vaut :
”Les risques que je viens de mentionner concernent tous la façon dont l'IA va donner du pouvoir à des acteurs malveillants qui en ont relativement peu aujourd'hui. Les mêmes outils vont aussi concentrer le pouvoir là où il existe déjà. Les armes autonomes, par exemple, rendront les gouvernements encore plus capables d'employer la force létale sans qu'un humain fasse partie de la décision. Surveiller et manipuler l'opinion publique deviendra plus facile et moins cher, et plus efficace aussi.”
https://www.gatesnotes.com/a-turbulent-ai-era-and-critical-choices-to-make
Et Bill Gates, tout comme Karen Hao, la journaliste dont je vous ai parlé, disent une chose qui remet le problème à l'endroit. Rien de tout ça n'était inévitable. Mais ça se décide maintenant.
Le titre de l’article de Gates c’est : The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical. We need a plan to ensure that the good outweighs the bad.
L'ère turbulente de l'IA est là. Les choix que nous faisons maintenant sont décisifs. Il nous faut un plan pour que le bien l'emporte sur le mal.
Je vais finir avec deux textes, et il y a plus de deux siècles entre les deux.
Le premier est de Montesquieu, en 1748. « C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. »
Une expérience éternelle. Il ne dit pas que les puissants sont méchants, il dit que la question ne se pose pas là. Et il donne la seule réponse qu'il connaisse :
« Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »
Par la disposition des choses. Pas par la vertu de quiconque.
Donc les moratoires, les procès, les amendes, les élus, les tribunaux, les modèles qu'on installe chez soi. Regardons-les pour ce qu'ils sont. Des dispositions en train de se chercher, maladroites, tardives, dispersées, mais des tentatives de reprise en main du sujet. Et au passage c’est bien pour ça que chaque élu devrait passer du temps pour vraiment comprendre ces sujets. Envoyez cette série à votre maire ou à votre député, ça pourra l’aider un peu je pense.
Le second texte est un discours.
Le 15 janvier 2025, Joe Biden fait ses adieux et préviens qu'une oligarchie est en train de se former aux États-Unis, on a commencé avec ça.
Le 17 janvier 1961, à deux jours près dans le calendrier et 64 ans plus tôt, un autre président américain fait les siens. Dwight Eisenhower. Général cinq étoiles, républicain, celui qui a commandé le débarquement en Normandie.
Tout le monde retient de ce discours l'expression complexe militaro-industriel contre lequel il se positionnait. Presque personne ne retient ce qu'il dit juste après.
INSERT Dwight Eisenhower, discours d'adieu, 17 janvier 1961.
https://www.youtube.com/watch?v=CWiIYW_fBfY
10:30
« Yet, in holding scientific research and discovery in respect, as we should, we must also be alert to the equal and opposite danger that public policy could itself become the captive of a scientific-technological elite.”
« Tout en tenant la recherche scientifique en respect, comme nous le devons, nous devons aussi rester attentifs au danger égal et inverse que la politique publique devienne elle-même la captive d'une élite scientifique et technologique. »
Deux présidents sortants, à 64 ans d'écart, qui disent la même chose au même moment de leur vie politique.
Un discours d'adieu, c'est le seul endroit où un président peut parler sans rien négocier. C'est là qu'ils ont choisi de le dire.
Ils étaient au sommet, et ils ont regardé le système d'où ils sortaient.
Nous, on est encore dedans.
Merci d’être arrivé jusque là, merci pour votre attention. Je continue de penser que ces formats longs apportent quelque chose de nécessaire, j’assume, même si évidemment ça exige d’avoir le temps.
Merci à celles et ceux qui me soutiennent et vous êtes de plus en plus nombreux notamment pour me remercier pour cette série. Ça fait chaud au coeur, parce que c’est un pari pour moi d’y consacrer autant d’heures et c’est donc super encourageant. Si vous pouvez, soutenez, et sinon, faites tourner, ça aide aussi beaucoup.
Et on écoute Aldon Huxley dans un français impeccable, en 1960 puis Orwell. A très vite.
Huxley
https://www.youtube.com/watch?v=dEqfrhYe63w
et Geoge Orwell, dernier message à la fin de sa vie en 1949, ici récité par un acteur. La traduction est sur la page de l’épisode si besoin.
1984, le discours d'O'Brien (troisième partie, chapitre 3), suivi de la déclaration d'Orwell de juin 1949, lus par un acteur.
https://www.youtube.com/watch?v=_PfE2PsfuyM
”In our world, there will be no emotions except fear, rage, triumph, and self-abasement. The sex instinct will be eradicated. We shall abolish the orgasm. There will be no loyalty, except loyalty to the party, but always there will be the intoxication of power. Always at every moment, there will be the thrill of victory, the sensation of trampling on an enemy who is helpless. If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face forever. The moral to be drawn from this dangerous nightmare situation is a simple one. Don’t let it happen. It depends on you.”
« Dans notre monde, il n’y aura d’autres émotions que la peur, la rage, le triomphe et l’humiliation de soi. L’instinct sexuel sera éradiqué. Nous abolirons l’orgasme. Il n’y aura pas de loyauté, si ce n’est envers le Parti, mais il y aura toujours l’ivresse du pouvoir. À chaque instant, il y aura le frisson de la victoire, la sensation de piétiner un ennemi sans défense. Si vous voulez vous faire une idée de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain pour l’éternité. La leçon à tirer de ce dangereux cauchemar est simple. Ne laissez pas cela arriver. Cela dépend de vous. »
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