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IRAN : une guerre pour quoi faire ?

Comprendre la confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Quelles forces profondes qui poussent la région vers l’escalade ?

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IRAN : une guerre pour quoi faire ?

Comprendre la confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Quelles forces profondes qui poussent la région vers l’escalade ?

Les frappes israélo-américaines contre l’Iran ont ouvert une séquence géopolitique dont personne ne connaît l’issue. Guerre courte, escalade régionale, conflit long ?

Dans cet épisode, je propose de prendre du recul pour comprendre ce qui se joue vraiment. Car les crises de cette ampleur ne surgissent jamais du vide : elles sont l’aboutissement de trajectoires stratégiques construites sur des décennies.

Iran, Israël, États-Unis : trois doctrines, trois logiques de puissance, qui entrent aujourd’hui en collision. Quels sont les objectifs réels ? Comment l’Iran compte répondre ? Et quels sont les scénarios possibles pour la suite ?

Une analyse des forces profondes derrière une crise qui pourrait redessiner l’équilibre du Moyen-Orient… et au-delà.


00:10 Introduction et Contexte Géopolitique

03:43 La Stratégie Américaine Face à l'Iran

07:08 Comprendre l'Histoire de l'Iran

16:55 La Doctrine Sécuritaire d'Israël

23:53 La Position Américaine dans le Conflit

24:33 La Doctrine Carter et ses Conséquences

32:37 La Séquence Actuelle des Événements

34:14 Les Objectifs de la Guerre Contre l'Iran

39:10 La Réaction de l'Iran à l'Attaque

44:06 Ondes de Choc et Impact Global

54:04 Conséquences et Réflexions Finales

Comprendre la crise actuelle

  • Les frappes israélo-américaines contre l’Iran ouvrent une séquence dont personne ne connaît l’issue. Guerre courte, escalade régionale ou conflit long restent des scénarios plausibles.

  • Les crises géopolitiques majeures ne surgissent jamais du vide. Elles résultent de trajectoires stratégiques construites sur des décennies.

  • L’actualité pousse à juger immédiatement, mais comprendre une crise nécessite de dépasser le réflexe moral pour analyser les logiques de puissance.

Trois doctrines stratégiques qui se rencontrent

  • L’Iran poursuit une stratégie de survie du régime, fondée sur l’asymétrie militaire, les réseaux d’alliés régionaux et la capacité à rendre toute intervention trop coûteuse.

  • Israël s’appuie sur une doctrine de prévention stratégique : empêcher qu’une menace existentielle, notamment nucléaire, n’atteigne un point de non-retour.

  • Les États-Unis cherchent surtout à préserver leur primauté stratégique, tout en évitant l’émergence d’une puissance régionale hostile dominante.

Une décision américaine difficile à lire

  • Les objectifs de guerre affichés par Washington apparaissent multiples et parfois contradictoires : neutraliser une menace, protéger des alliés, empêcher le nucléaire, voire provoquer un changement de régime.

  • Cette ambiguïté stratégique nourrit l’incertitude sur la durée et l’ampleur du conflit.

  • L’intervention semble aussi entrer en tension avec la promesse politique initiale de ne pas engager de nouvelles guerres.

La logique iranienne : survivre et épuiser l’adversaire

  • L’Iran ne cherche pas nécessairement une victoire militaire rapide, mais une guerre d’usure où le coût devient insoutenable pour ses adversaires.

  • L’utilisation de drones bon marché et de missiles vise à imposer une arithmétique défavorable aux systèmes de défense coûteux.

  • L’activation possible de plusieurs fronts régionaux permet de disperser la pression et de prolonger la confrontation.

Un conflit qui dépasse largement la région

  • Le Golfe persique reste un nœud énergétique central : toute perturbation durable affecterait directement l’économie mondiale.

  • Les effets se répercuteraient différemment selon les régions, les économies asiatiques étant particulièrement exposées à un choc énergétique.

  • Dans un système international déjà tendu, un conflit régional produit immédiatement des effets géopolitiques globaux.

Fractures du camp occidental et fragilité du droit international

  • Tous les alliés occidentaux ne soutiennent pas l’intervention avec la même intensité, révélant des divergences stratégiques.

  • L’absence de mandat international renforce l’impression d’un ordre juridique international de plus en plus contourné.

  • Dans ce contexte, chaque puissance tend à devenir juge de sa propre légitime défense.

Le paradoxe de la dissuasion nucléaire

  • Les États dépourvus d’arme nucléaire apparaissent plus vulnérables aux interventions extérieures.

  • À l’inverse, les puissances nucléaires bénéficient d’une protection stratégique beaucoup plus forte.

  • Une guerre censée empêcher la prolifération pourrait paradoxalement renforcer l’incitation à acquérir l’arme atomique.

Une séquence ouverte et incertaine

  • La confrontation actuelle peut être vue comme la collision de plusieurs doctrines cohérentes, mais difficilement conciliables.

  • Lorsque ces logiques stratégiques se rencontrent dans un moment perçu comme décisif, le système entre en turbulence.

  • L’incertitude sur les intentions, les seuils et les coûts rend la séquence actuelle particulièrement instable.

Références – pour vérifier / creuser ce qui est cité

Histoire et mémoire iranienne

Doctrine iranienne, nucléaire et dissuasion

Doctrine israélienne et frappes préventives

Doctrine américaine et rôle au Moyen‑Orient

Confusion des objectifs de guerre américains

  • Trump : “protéger le peuple américain” / “menaces imminentes” (frappes défensives)
    https://www.youtube.com/watch?v=zbcbUkyG0Uk

  • Trump : “On ne peut pas laisser l’Iran avoir une arme nucléaire”
    https://www.youtube.com/watch?v=DPPvM3y5fAY

  • Pete Hegseth au Pentagone : opération “laser‑focused”, “ce n’est pas une guerre de regime change”
    CNN – Hegseth: This is not a so-called regime change war
    https://www.cnn.com/2026/03/02/world/video/pete-hegseth-pentagon-iran-strikes-digvid

  • Hegseth : “Iran tried to kill President Trump and President Trump got the last laugh” (dimension vengeance)
    https://www.youtube.com/watch?v=hNQrNjn89lk

Stratégie iranienne : guerre d’usure, drones, proxies

Énergie, Chine, Russie, Ormuz

Réactions des alliés, Turquie, droit international

Comprendre plus en profondeur l’Iran contemporain

Israël, sécurité et frappes préventives

États‑Unis, “endless wars” et pivot asiatique

Nucléaire et prolifération

Économie, énergie, choc systémique

Proxies et guerres “hybrides”

Difficile en ce moment de parler d’autre chose.

En quelques jours à peine, l’actualité géopolitique s’est accélérée de manière spectaculaire. Les frappes israélo-américaines contre l’Iran ont ouvert une séquence dont personne ne sait vraiment jusqu’où elle peut aller.

Guerre courte ? Escalade régionale ? Guerre longue et diffuse ?

Pour l’instant, personne ne peut le dire.

Je viens de passer plusieurs dizaines d’heures à regarder cette situation de près. À lire, écouter, croiser les analyses. Parce qu’on sent bien que quelque chose d’important est en train de se jouer, et que ce genre de moment mérite qu’on s’y arrête.

Comme toujours dans ces situations, le réflexe immédiat consiste à chercher un responsable. À distribuer les torts. À trancher moralement.

Qui a commencé ? Qui est légitime ? Qui a raison ?

Le débat public fonctionne largement comme ça. Par camps. Par indignations successives. Par récits simplifiés.

Et il faut reconnaître que c’est difficile de faire autrement. On commente à chaud, avec des informations partielles, parfois contradictoires.

Alors soyons clairs dès le départ : je ne suis pas spécialiste du Moyen-Orient. Je ne suis pas sur place. Je ne suis ni iranien, ni israélien, ni américain.

Comme beaucoup d’entre vous, mes sources sont les médias, les chercheurs, les journalistes, les analyses disponibles.

Mais Sismique est un podcast d’enquête sur les secousses du monde et sur les forces qui les provoquent.

Et quand une secousse de cette ampleur se produit, il me semble qu’il y a quelque chose à regarder.

Parce que les crises géopolitiques sérieuses ne surgissent jamais du vide.

Elles ne commencent pas le jour des frappes.

Elles sont presque toujours l’aboutissement de trajectoires longues, de tensions accumulées depuis des années, parfois des décennies.

Et si l’on regarde la situation actuelle, un élément frappe immédiatement : la confusion du moment stratégique.

La décision américaine d’entrer dans cette séquence paraît, à bien des égards, difficile à situer dans la trajectoire annoncée de Washington.

Depuis des années, la doctrine américaine semblait évoluer vers autre chose : moins d’interventions directes au Moyen-Orient, davantage d’attention portée à la rivalité entre grandes puissances, en particulier avec la Chine.

Donald Trump lui-même avait été élu en promettant précisément cela : mettre fin aux “endless wars”, aux guerres sans fin, et éviter de nouvelles guerres au Moyen-Orient.

Et pourtant, aujourd’hui, les États-Unis participent à une opération militaire majeure contre l’Iran.

Les objectifs affichés varient selon les responsables. Les justifications changent d’un discours à l’autre. Les lignes stratégiques ne sont pas toujours claires.

Autrement dit, on se retrouve dans une situation paradoxale : un moment potentiellement historique, mais dont la logique stratégique reste floue.

Dans ce genre de situation, il y a deux manières d’analyser les choses.

La première consiste à commenter l’actualité minute par minute. Les frappes, les réactions, les déclarations.

La seconde consiste à prendre un peu de recul et à regarder les doctrines.

Parce que les États ne prennent pas leurs décisions dans le vide. Ils agissent à partir de cadres stratégiques construits au fil du temps, à partir de leur histoire, de leurs peurs, de leurs intérêts, de leurs traumatismes et de leurs priorités.

Ces cadres ne déterminent pas tout. Les dirigeants peuvent se tromper, improviser, ou agir sous pression.

Mais ils donnent une structure aux décisions.

Et lorsqu’on essaie de comprendre une crise comme celle-ci, regarder ces doctrines permet souvent de voir apparaître des logiques qui restent invisibles dans le tumulte de l’actualité.

C’est donc ce que je vous propose de faire dans cet épisode.

Plutôt que de commenter uniquement les événements de ces derniers jours, on va essayer de regarder les forces plus profondes qui structurent cette confrontation.

On va commencer par l’Iran : son histoire récente, ses traumatismes fondateurs et la logique de sa stratégie.

Puis Israël : ses guerres fondatrices, sa doctrine sécuritaire et son rapport au risque existentiel.

Puis les États-Unis : l’évolution de leur stratégie globale et leur place dans l’équilibre régional.

Ce n’est qu’après avoir posé ces bases qu’on pourra revenir à la séquence actuelle et essayer de comprendre pourquoi elle se produit maintenant.

Parce que, comme toujours pour comprendre les séismes, il faut regarder les mouvements profonds des plaques tectoniques qui les provoquent.

II. L’Iran — La survie comme doctrine

https://www.youtube.com/shorts/WgAkDoK_XJU

“Nous devons avoir des armes de dissuasion. Si un pays qui n’a pas d’armes de dissuasion il finira écrasé sous les bottes de ses ennemies. “ Dernier discours public de l’ayatollah Khamenei le 17 février 2026

Pour comprendre la posture iranienne, il faut remonter un peu dans le temps. Rassurez-vous, on ne va pas remonter jusqu’à l’empire perse.

Au début des années 1950, l’Iran connaît une forte mobilisation politique autour de la question de la souveraineté nationale. Le pays est alors une monarchie dirigée par le Shah Mohammad Reza Pahlavi, mais le pouvoir exécutif est exercé par un gouvernement.

En 1951, le Premier ministre Mohammad Mossadegh, dirigeant nationaliste soutenu par le Parlement et une large partie de la population, décide de nationaliser le pétrole iranien, alors largement contrôlé par une compagnie britannique, l’Anglo-Iranian Oil Company, l’ancien nom de BP.

La réaction occidentale est rapide. En 1953, les services américains et britanniques organisent un coup d’État, l’Operation Ajax, qui renverse Mossadegh et réinstalle le Shah au pouvoir.

Pour Washington, l’épisode appartient à l’histoire classique des interventions de la guerre froide. Mais pour une grande partie de la mémoire politique iranienne, il devient la preuve qu’un gouvernement peut être renversé lorsque ses choix heurtent des intérêts extérieurs. Ce souvenir nourrit une méfiance durable envers les États-Unis et renforce l’idée que la souveraineté doit être défendue coûte que coûte.

En 1979, une révolution renverse le Shah et instaure la République islamique, dirigée par l’ayatollah Khomeini.

Le nouveau régime se définit d’emblée contre l’ordre régional soutenu par Washington et peut comprendre pourquoi

Et d’ailleurs plusieurs décennies plus tard, les États-Unis eux-mêmes reconnaîtront le rôle qu’ils ont joué dans cet épisode. Pour bien clarifier ça, voici ce que disait Madeleine Albright secrétaire d’État de Bill Clinton en 2000 :

(insérer l’extrait audio)

“En 1953, les États-Unis ont joué un rôle important dans l’organisation du renversement du Premier ministre iranien populaire, Mohammad Mossadegh.

L’administration Eisenhower pensait que ses actions étaient justifiées pour des raisons stratégiques.

Mais ce coup d’État a clairement constitué un recul pour le développement politique de l’Iran, et il est facile de comprendre aujourd’hui pourquoi de nombreux Iraniens continuent d’éprouver du ressentiment face à cette intervention américaine dans leurs affaires intérieures.

De plus, pendant le quart de siècle qui a suivi, les États-Unis et l’Occident ont apporté un soutien constant au régime du Shah.

Bien que ce régime ait contribué au développement économique du pays, il a également brutalement réprimé la dissidence politique.

Comme l’a déclaré le président Clinton, les États-Unis doivent assumer leur juste part de responsabilité dans les problèmes qui sont apparus dans les relations entre les États-Unis et l’Iran.

Même dans des années plus récentes, certains aspects de la politique américaine envers l’Irak pendant son conflit avec l’Iran apparaissent aujourd’hui comme ayant été regrettablement à courte vue, notamment à la lumière de nos expériences ultérieures avec Saddam Hussein.

Cette histoire contribue à structurer durablement la perception iranienne des États-Unis comme une puissance prête à intervenir pour défendre ses intérêts dans la région.”

Dans ce cadre, et à juste titre, Israël apparaît aux yeux du régime iranien comme un élément central du dispositif américain au Moyen-Orient. La relation qu’entretient l’Iran avec Israël est donc profondément liée à cette défiance envers les États-Unis.

Il existe aussi une dimension idéologique et religieuse. La République islamique inscrit la cause palestinienne dans un récit plus large de résistance à un ordre jugé injuste, nourri par la révolution de 1979 et par une lecture politique du chiisme. Israël y est souvent présenté comme une entité illégitime ayant usurpé une terre musulmane.

Cela dit, cette dimension religieuse ne suffit pas à expliquer la politique iranienne. Dans la pratique, la stratégie de Téhéran reste aussi largement guidée par des considérations de puissance et d’équilibre régional.

Concrètement, l’Iran ne reconnaît pas Israël comme un État légitime. Dans le discours officiel, on parle souvent du “régime sioniste”.

Cette posture se traduit par un soutien à plusieurs acteurs armés opposés à Israël, notamment le Hezbollah au Liban et, dans certaines configurations, le Hamas.

Un an après la révolution, en 1980, l’Irak de Saddam Hussein attaque l’Iran. La guerre durera huit ans et sera extrêmement meurtrière.

L’Iran en tire une leçon stratégique majeure : sa sécurité ne peut pas reposer sur une supériorité militaire classique. Elle doit s’appuyer sur la résilience, l’endurance et l’asymétrie.

Le pays investit massivement dans les missiles balistiques, les drones et les capacités cyber, tout en développant ce que ses stratèges appellent une profondeur stratégique : soutien à des groupes alliés au Liban, en Irak, en Syrie ou au Yémen. L’idée est simple. Si l’Iran est attaqué, la riposte ne sera pas confinée à son territoire. Elle pourra s’étendre à toute la région.

Le dossier nucléaire s’inscrit dans cette logique.

Officiellement, l’Iran affirme vouloir développer un programme nucléaire civil, destiné à produire de l’électricité et à soutenir la recherche scientifique. Le problème est que la frontière entre nucléaire civil et militaire est ténue. Les technologies nécessaires à l’enrichissement de l’uranium sont largement les mêmes, et un programme civil peut, en théorie, permettre d’acquérir les compétences nécessaires à la fabrication d’une arme.

C’est précisément ce qui inquiète Israël, qui ne fait pas confiance aux intentions iraniennes.

En 2015, un accord international limite strictement le programme iranien : l’enrichissement de l’uranium est plafonné à 3,67 %, un niveau compatible avec l’usage civil.

Mais après le retrait américain de l’accord en 2018 et le rétablissement des sanctions, l’Iran augmente progressivement ses niveaux d’enrichissement : 20 %, puis 60 %, un seuil très proche des niveaux nécessaires pour une arme nucléaire.

Du point de vue iranien, il ne s’agit pas nécessairement de fabriquer une bombe. Il s’agit plutôt de disposer d’une capacité de dissuasion latente, un levier stratégique et diplomatique.

Du point de vue israélien, la lecture est évidemment différente. Lorsqu’un régime qui conteste votre existence se rapproche du seuil nucléaire, l’inquiétude devient existentielle.

Enfin, l’Iran ne se conçoit plus aujourd’hui comme un acteur isolé. La coopération militaire avec la Russie, les relations énergétiques avec la Chine et son intégration dans des formats comme les BRICS participent d’une stratégie de contournement des sanctions et d’insertion dans un monde multipolaire.

Si on résume, la doctrine iranienne repose sur un principe simple : assurer la survie du régime.

Pour cela, il faut rendre toute tentative de renversement trop coûteuse. Multiplier les leviers militaires et politiques, élargir le champ de confrontation au-delà des frontières, entretenir une ambiguïté nucléaire et exploiter les rivalités entre grandes puissances.

Mais cette logique produit aussi l’effet inverse : plus l’Iran renforce ses capacités de dissuasion, plus ses adversaires peuvent le percevoir comme une menace qu’il faudrait neutraliser avant qu’elle ne devienne irréversible.

C’est dans cette tension que nous entrons maintenant.

On va maintenant regarder le pendant de cette doctrine en se tournant vers Israël.

https://www.youtube.com/watch?v=tyhDK9uIOwo

III. Israël — Empêcher l’irréversible

La doctrine israélienne ne se comprend pas seulement à travers ses opérations militaires. Elle repose sur une obsession stratégique constante : empêcher qu’une menace ne devienne irréversible.

Israël naît en 1948 dans une guerre régionale immédiate. Contrairement à des puissances dotées de profondeur territoriale, le pays évolue dans un espace réduit, avec une population concentrée et des centres vitaux proches des frontières. Dans cette configuration, la sécurité devient une condition d’existence.

La guerre des Six Jours, en 1967, consolide cette culture stratégique.

Petit rappel. Au printemps 67, la tension dans la région monte brutalement : l’Égypte de Nasser déploie des troupes dans le Sinaï, demande le retrait des forces de l’ONU et ferme le détroit de Tiran, une voie maritime vitale pour Israël. Dans un contexte de mobilisation militaire de plusieurs pays arabes et de rhétorique belliqueuse, Israël estime qu’un conflit est devenu inévitable et choisit de frapper en premier.

Le 5 juin 1967, Israel lance l’opération Focus, une attaque surprise contre les forces aériennes égyptiennes. L'aviation israélienne détruit 300 des 340 avions égyptiens au sol en trois heures, neutralisant l'armée de l'air égyptienne.

Dans les jours qui suivent, les armées arabes sont rapidement battues et Israël prend le contrôle de plusieurs territoires majeurs : le Sinaï, Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le plateau du Golan.

Pour les stratèges israéliens, l’épisode devient une référence fondatrice : lorsqu’une menace existentielle semble se préparer, attendre peut être plus dangereux que frapper en premier.

Cette logique se formalise en 1981 avec la destruction du réacteur irakien d’Osirak lors de l’opération Opera, un raid aérien mené au cœur de l’Irak. Ce qui sera appelé la doctrine Begin repose sur un principe simple : aucun État hostile de la région ne doit acquérir l’arme nucléaire.

En 2007, la destruction d’un site syrien suspecté d’abriter un programme nucléaire confirme cette continuité. L’objectif n’est pas la domination régionale, mais l’empêchement d’un seuil stratégique.

Face à l’Iran, cette doctrine s’est longtemps exprimée de manière indirecte. À partir des années 2010, Israël mène une campagne permanente que son état-major appelle la « guerre entre les guerres ». Des centaines de frappes en Syrie visent à perturber l’implantation iranienne et les transferts d’armes vers le Hezbollah. À cela s’ajoutent sabotages et opérations clandestines destinées à ralentir certains programmes sensibles.

Pendant plus d’une décennie, cette stratégie permet de contenir la menace sans déclencher de confrontation directe. Tant que la progression de l’adversaire peut être ralentie, l’équilibre reste gérable.

Mais la doctrine israélienne raisonne moins en termes d’événements qu’en termes de seuils.

Depuis des décennies, les responsables israéliens alertent sur la progression du programme nucléaire iranien. Cette insistance a parfois été perçue à l’extérieur comme une dramatisation permanente. Pourtant, dans la logique stratégique israélienne, la question n’est pas celle de l’imminence quotidienne. Elle est celle du point de non-retour.

Un Iran capable d’atteindre rapidement le seuil nucléaire, même sans déclaration officielle, modifierait profondément le rapport de force. Une fois ce seuil franchi, toute intervention deviendrait beaucoup plus risquée.

À cela s’ajoute un facteur plus récent. Le massacre du 7 octobre a profondément ébranlé la confiance dans la capacité d’anticipation israélienne. La surprise stratégique a rappelé qu’aucun système de renseignement n’est infaillible.

Dans un pays où la mémoire historique de la vulnérabilité occupe une place centrale, cette faille a un poids symbolique particulier.

Le paysage politique israélien actuel comporte aussi une dimension religieuse et identitaire plus affirmée qu’auparavant. Certains courants gouvernementaux mobilisent des références historiques ou bibliques pour penser le destin collectif.

Cependant, la doctrine stratégique israélienne ne naît pas de cette dimension religieuse. Elle lui est largement antérieure. Elle relève d’abord d’un calcul sécuritaire fondé sur la perception d’une menace existentielle.

Dans ce cadre, le facteur temps devient déterminant.

Les opérations récentes contre l’Iran ne s’inscrivent plus seulement dans la logique discrète de la guerre indirecte. Elles prennent la forme d’une campagne plus ouverte, conçue sur plusieurs semaines.

Ce changement suggère qu’aux yeux des décideurs israéliens, un seuil critique approche.

Plusieurs dynamiques convergent : l’accumulation de capacités balistiques iraniennes, l’ambiguïté persistante du programme nucléaire, la résilience du régime malgré les sanctions et un environnement international de moins en moins isolant pour Téhéran.

Dans cette lecture, attendre davantage pourrait signifier accepter une situation où toute intervention deviendrait beaucoup plus difficile.

La doctrine israélienne vise donc à empêcher l’irréversible. Tant que la menace peut être retardée, la gestion indirecte prévaut. Mais si un point de non-retour semble approcher, l’inaction peut apparaître comme le risque le plus grand.

Ce qui se joue aujourd’hui ne surgit donc pas d’une impulsion soudaine. Cela s’inscrit dans une continuité doctrinale.

Reste maintenant à comprendre pourquoi, cette fois, les États-Unis ne sont pas restés en retrait, et comment leur propre doctrine a évolué au point de converger avec celle d’Israël.

*C’est ce qu’on va faire dans la 2eme partie de l’épisode

—-*

Ceci est la deuxième partie de l’épisode sur le conflit avec l’iran.

IV. Les États-Unis : primauté stratégique et héritage d’une longue histoire au Moyen-Orient

Pour comprendre la position américaine dans la séquence actuelle, il faut changer légèrement de focale. Les États‑Unis ne sont pas un “troisième acteur” sur le même plan que l’Iran et Israël ; ils sont le cadre stratégique dans lequel leur confrontation se déroule.

Après la Seconde Guerre mondiale, Washington prend progressivement la relève des puissances européennes au Moyen‑Orient. La région devient un espace clé pour deux raisons simples : l’énergie et l’équilibre global du pouvoir, d’abord face à l’URSS, puis face aux concurrents émergents.

Cette importance est formalisée en 1980 avec la doctrine Carter, qui considère que toute tentative de prise de contrôle du Golfe persique par une puissance extérieure sera considérée comme une attaque contre les intérêts vitaux des États-Unis et pourra être repoussée par la force militaire. Voici ce que le président Carter disant dans son discours sur l’état de l’union https://www.youtube.com/watch?v=Js-lNON3AmQ 17:40 —-

Pendant des décennies, les États‑Unis structurent un ordre régional fondé sur un réseau d’alliances et de partenariats : monarchies du Golfe, Égypte, Turquie, Israël.

L’Iran fait exception : partenaire central avant 1979, il devient ensuite le principal contestataire de cet ordre, ce qui installe une confrontation durable entre Washington et Téhéran.

Les interventions en Afghanistan et en Irak incarnent l’apogée d’une phase où les États‑Unis se pensent capables de remodeler politiquement le Moyen‑Orient. Elles marquent aussi, par leurs coûts humains et politiques, les limites de cette ambition.

La fatigue stratégique qui en résulte pousse Washington à revoir ses priorités.

Depuis une quinzaine d’années, la boussole américaine se déplace progressivement : la priorité centrale devient la compétition entre grandes puissances, en particulier avec la Chine, et non plus la transformation du Moyen‑Orient.

Cela ne signifie pas que la région cesse d’être importante, mais que l’objectif change : il ne s’agit plus de refaçonner l’architecture politique locale, mais d’éviter qu’une puissance régionale hostile ne prenne l’ascendant et ne menace ni les flux d’énergie, ni la position globale américaine.

Concrètement, cela se traduit par une préférence pour des actions plus limitées : frappes ciblées, opérations spéciales, pressions économiques, soutien à des partenaires régionaux, plutôt que des occupations prolongées.

Les alliances jouent un rôle central dans cette approche “allégée”. Parmi elles, la relation avec Israël est particulière : intégration militaire et technologique, partage avancé de renseignement, poids politique à Washington.

Israël devient ainsi un pilier de la présence américaine dans la région, au moment même où Washington cherche à consacrer l’essentiel de son attention à l’Asie.

Dans ce paysage, l’Iran cumule plusieurs caractéristiques qui le rendent problématique pour Washington : il conteste directement l’ordre régional soutenu par les États‑Unis, s’appuie sur des réseaux armés dans plusieurs pays et tente de s’arrimer à des circuits économiques alternatifs avec la Chine et la Russie.

Autrement dit, il n’est pas seulement un adversaire local d’Israël, il est aussi un test de la capacité américaine à maintenir sa primauté dans une région devenue secondaire dans sa hiérarchie officielle des priorités.

Cela n’empêche pas les ambiguïtés. Dans la doctrine américaine officielle, l’objectif est désormais de préserver un équilibre favorable, pas de lancer une nouvelle grande expérience de “nation building”.

Mais dans la pratique, les décisions sont le produit de pressions intérieures, d’alliances, de calculs électoraux, de perceptions de fenêtres d’opportunité — et parfois de paris mal calibrés.

C’est ce mélange qui rend la séquence actuelle difficile à lire : sur le papier, Washington veut éviter les guerres longues dans la région ; dans les faits, il se retrouve entraîné dans une opération à haut risque, aux côtés d’un allié qui raisonne en termes de menaces existentielles et de seuils irréversibles.

C’est ce point de convergence — et de possible décalage — entre la doctrine américaine et la doctrine israélienne que l’on voit maintenant se matérialiser dans la séquence ouverte contre l’Iran.

*Je vous retrouve tout de suite dans la seconde partie de cet épisode, histoire de vous laisser le temps de souffler.

Je vous retrouve tout de suite dans la troisième partie de cet épisode, histoire de vous laisser le temps de souffler.*

V. La séquence actuelle — une guerre sans objectif clair ?

Je ne vais pas ici trancher la question de la légitimité morale de cette guerre.

On peut considérer le régime iranien comme abominable et comprendre que certains se réjouissent à l’idée qu’il puisse tomber, mais ce type de jugement n’aide pas vraiment à comprendre ce qui est en train de se jouer.

Les frappes israélo‑américaines contre l’Iran ont marqué une rupture spectaculaire.

En quelques heures, une partie importante du commandement iranien a été ciblée, plusieurs installations militaires ont été détruites et, surtout, le guide suprême Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989, a été tué lors d’une opération conjointe d’une sophistication technologique impressionnante.

Sur le plan militaire, on assiste à un saut important : usage massif de renseignement en temps réel, de drones et d’IA dans la planification et l’exécution des frappes.

Mais sur le plan stratégique, une question s’impose immédiatement : quel est l’objectif de guerre ?

Dans toute campagne militaire, on peut distinguer plusieurs niveaux d’ambition :

  • dégrader certaines capacités militaires ;

  • restaurer la dissuasion, c’est‑à‑dire convaincre l’adversaire de modifier son comportement ;

  • transformer durablement la politique d’un régime ;

  • ou, au bout du spectre, provoquer un changement de régime.

Ces niveaux impliquent des moyens, des durées et des risques très différents.

Or, dans la séquence actuelle, il est difficile de savoir où se situent exactement les États‑Unis sur ce spectre.

Si l’on écoute les responsables américains, on a plutôt l’impression d’un catalogue qu’une stratégie unifiée.

Donald Trump parle à la fois de “protéger le peuple américain” en éliminant des “menaces imminentes”, d’empêcher l’Iran “d’avoir jamais la bombe nucléaire” et appelle les Iraniens à “reprendre le contrôle de leur gouvernement”, tout en niant mener une guerre de changement de régime.

Autour de lui, certains insistent sur la protection d’Israël et des bases américaines, d’autres sur la destruction des capacités balistiques, d’autres encore sur le “tarissement des réseaux terroristes”, voire sur une forme de vengeance personnelle.

Autrement dit, l’opération militaire semble avoir été lancée sans scénario politique clair pour l’après‑guerre.

Et partir en guerre sans savoir à quoi ressemble la victoire n’a jamais été une bonne idée dans l’histoire des conflits.

La réponse iranienne : la logique de la guerre d’usure

L’autre élément clé, c’est la manière dont l’Iran répond à cette attaque.

Du point de vue iranien, l’objectif n’est pas de “gagner” une bataille décisive contre les États‑Unis et Israël, mais d’entrer dans une guerre d’usure longue, exactement dans la logique de survie que l’on a décrite plus tôt.

On le voit dans l’usage des drones et des missiles.

Les drones Shahed, produits en série, coûtent quelques dizaines de milliers de dollars l’unité, alors que les missiles utilisés pour les intercepter, de type Patriot ou équivalents, valent plusieurs millions chacun.

À chaque salve, l’Iran ne cherche pas seulement à frapper, mais à imposer une arithmétique intenable : une guerre où chaque interception réussie coûte beaucoup plus cher au défenseur qu’à l’attaquant.

En saturant les défenses aériennes avec des essaims de drones bon marché, mêlés à des missiles plus sophistiqués, Téhéran oblige les États du Golfe, Israël et les forces américaines à brûler leurs stocks de munitions haut de gamme à un rythme difficile à soutenir.

C’est une stratégie de coût imposé : transformer chaque jour de guerre en facture exponentielle pour ceux qui prétendent sécuriser le ciel moyen‑oriental.

La géographie de la riposte est tout aussi importante.

Les frappes et les drones ne visent pas seulement Israël ou des bases américaines : ils touchent aussi des infrastructures énergétiques, des ports et des hubs logistiques dans plusieurs pays du Golfe.

L’Iran élargit volontairement le champ de bataille à une zone très large, ce qui rend la défense à la fois plus compliquée et beaucoup plus coûteuse que la protection d’un seul front.

Ce qui est visé, ce n’est pas seulement l’ennemi militaire, c’est l’image d’un Golfe “stable”, sûr pour les capitaux, les touristes, les sièges de multinationales.

Quelques drones qui passent, même interceptés, suffisent à fermer des aéroports, détourner des vols, faire monter les primes d’assurance : c’est une manière d’exporter le coût de la guerre vers les économies du Golfe et leurs partenaires asiatiques.

À cela s’ajoute la question des proxies.

Même affaibli, l’“axe de résistance” n’a pas disparu : Hezbollah au Liban, milices en Irak et en Syrie, Houthis au Yémen, et d’autres réseaux plus diffus.

Tous ne sont pas des marionnettes entièrement contrôlées par Téhéran, mais ils offrent au régime une capacité d’activation graduelle sur plusieurs fronts : harceler le nord d’Israël, perturber la navigation en mer Rouge, cibler des intérêts américains ou alliés.

Là encore, l’objectif n’est pas de renverser la table d’un coup, mais de multiplier les points de pression, de rendre toute “stabilisation” très coûteuse et très incertaine.

Si les États‑Unis et Israël semblent engagés dans une opération sans objectif politique parfaitement défini, l’Iran, lui, sait au moins une chose : il peut transformer cette confrontation en test d’endurance, où la vraie question, à terme, sera moins “qui a gagné la première semaine ?” que “qui tient le plus longtemps dans une guerre chère, diffuse et politiquement impopulaire”.

Israël et les États‑Unis : convergence ou entraînement ?

Reste une autre question : qui mène réellement la danse dans cette confrontation prolongée, et pourquoi maintenant ?

Une première lecture consiste à voir dans cette opération l’aboutissement logique de la trajectoire israélienne décrite plus tôt.

Depuis des années, Israël mène une “guerre entre les guerres” : sabotages, cyberattaques, frappes en Syrie, assassinats ciblés, tous destinés à ralentir le programme iranien sans déclencher une guerre ouverte.

Mais la confrontation s’est intensifiée.

En 2020, l’assassinat du général Qassem Soleimani marque un seuil dans la confrontation entre Washington et Téhéran.

En 2025, une série de frappes massives vise directement des infrastructures nucléaires iraniennes, et les États‑Unis participent ensuite à des bombardements sur des sites comme Natanz, Fordow ou Isfahan.

L’opération actuelle s’inscrit donc dans une escalade progressive, faite d’opérations clandestines et de coups de force de plus en plus assumés.

Pourquoi maintenant ?

Pour beaucoup d’analystes, Netanyahou a su convaincre Trump que le régime iranien traversait un moment d’affaiblissement relatif et que c’était “la fenêtre” pour frapper plus fort, sur fond d’ambiguïté persistante sur le programme nucléaire.

L’argument d’un Iran “presque au seuil” est récurrent depuis des décennies, parfois instrumentalisé, mais il fonctionne politiquement tant qu’il n’y a ni transparence, ni contrôle robuste, ni arbitrage international crédible.

D’autres narratifs circulent :

  • l’idée de profiter de la crise pour peser sur l’approvisionnement énergétique de la Chine ;

Aujourd’hui, la Chine est de loin le premier client du pétrole iranien. En 2023, elle absorbait près de 90 % des exportations de brut et de condensats de l’Iran, et en 2025 on est toujours autour de 1,3 à 1,4 million de barils par jour, soit plus de 80 % des volumes exportés par Téhéran et environ 13 à 14 % des importations maritimes de pétrole de la Chine. Autrement dit, une guerre qui perturbe durablement les exportations iraniennes ou le trafic autour du détroit d’Ormuz ne touche pas seulement l’Iran : elle exerce une pression directe sur la sécurité énergétique chinoise, ce qui alimente l’idée que certains, à Washington et ailleurs, voient dans cette crise aussi une manière de peser sur l’approvisionnement énergétique de Pékin.

  • l’idée d’une manœuvre de diversion face aux difficultés internes de l’administration américaine ;

  • ou, plus simplement, celle d’un enchaînement de pressions, d’opportunités et de décisions prises dans l’urgence, plus que d’un grand plan parfaitement cohérent.

En résumé, il y a convergence partielle entre doctrine israélienne (empêcher l’irréversible) et doctrine américaine (préserver la primauté stratégique), mais cette convergence se fait dans un contexte où les objectifs sont flous et les calculs politiques parfois très court‑termistes.

Une onde de choc mondiale

Cette guerre dépasse largement le cadre régional. https://www.youtube.com/watch?v=t4wg8b8kY5o 3:05

Le Golfe persique reste l’un des nœuds énergétiques du système mondial : environ un cinquième du pétrole transporté par voie maritime et une part importante du gaz naturel liquéfié transitent par le détroit d’Ormuz, l’un des principaux goulets d’étranglement de l’économie mondiale.

Les premières réactions des marchés l’ont montré : baisse des grands indices, baril reparti à la hausse, volatilité accrue.

En Asie, les secousses ont été plus fortes qu’en Europe, signe que Séoul, Tokyo ou Taipei perçoivent la guerre en Iran non pas comme une abstraction mais comme une menace directe sur leur sécurité énergétique et leur stabilité financière.

Si les perturbations se prolongent, le risque est celui d’une stagflation :

hausse durable des prix de l’énergie, inflation alimentée par les coûts, croissance affaiblie, banques centrales coincées entre lutte contre l’inflation et peur d’étrangler l’activité.

Les économies asiatiques, très dépendantes du pétrole du Golfe, seraient parmi les plus exposées, tandis que la Russie bénéficierait mécaniquement de la hausse des prix du brut pour financer sa propre guerre en Ukraine.

Les États‑Unis sont aujourd’hui moins vulnérables qu’autrefois grâce à leur production domestique de pétrole et de gaz, mais ils ne sont pas protégés des effets d’un choc sur les prix mondiaux.

Et au‑delà de l’énergie, ce type de conflit vient encore fragiliser un ordre international déjà mis à mal.

Alliés prudents, droit affaibli, prolifération renforcée

La crise révèle aussi des fissures dans le camp occidental.

Certains alliés européens prennent leurs distances, qualifiant les frappes d’“unilatérales” ou refusant l’usage de leurs bases pour des opérations supplémentaires, tout en continuant de condamner l’Iran et de refuser un Iran nucléaire.

D’autres restent très silencieux, prisonniers de leur dépendance à la protection américaine.

Comme souvent, le droit international est malmené.

Les frappes sont menées sans mandat du Conseil de sécurité, sur la base d’une légitime défense préventive dont les critères ne sont ni débattus ni vérifiables.

Si ce type de logique devient la norme, chaque puissance devient juge de sa propre menace “imminente”, ce qui vide les règles communes de leur substance, même lorsque ceux qui ont eux‑mêmes violé le droit, comme la Russie, se permettent de dénoncer les violations des autres.

Enfin, cette guerre envoie un signal clair à de nombreux régimes :

dans le monde tel qu’il fonctionne aujourd’hui, ceux qui n’ont pas l’arme nucléaire sont beaucoup plus exposés à des interventions extérieures que ceux qui la possèdent.

L’Irak, la Libye, aujourd’hui l’Iran sont frappés sans dissuasion nucléaire ; la Corée du Nord ou le Pakistan, non.

Une guerre présentée comme visant à empêcher la prolifération risque donc, paradoxalement, de renforcer les incitations à se doter de l’arme atomique, au Moyen‑Orient comme en Asie.

Conclusion : une séquence dangereusement instable

Si on revient à l’analyse de fond développée dans cet épisode, la situation actuelle peut être lue comme la rencontre de trois doctrines stratégiques. La première est celle de l’Iran : assurer la survie du régime en rendant toute tentative de renversement trop coûteuse pour ses adversaires. La deuxième est celle d’Israël : empêcher qu’une menace jugée existentielle — en particulier nucléaire — ne devienne irréversible. La troisième est celle des États‑Unis : préserver leur primauté stratégique dans une région qu’ils considèrent encore comme essentielle à l’équilibre international.

Chacune de ces logiques possède sa cohérence interne. Mais lorsqu’elles se télescopent dans un moment perçu comme décisif, une fenêtre stratégique pour certains, une menace existentielle pour d’autres, le résultat c’est une zone de turbulence. Autrement dit, ce qui vient de s’ouvrir, ce n’est pas une “simple” campagne de frappes, c’est une séquence dangereuse et très incertaine.

Le conflit peut durer, il peut s’étendre. Et même si les Israéliens et les Américains parvenaient à atteindre certains de leurs objectifs affichés, empêcher un Iran nucléaire, affaiblir un régime jugé hostile, il reste une réalité très simple : on parle d’un pays environ trois fois plus grand que la France, de près de 90 millions d’habitants, avec des fractures internes profondes, des minorités nombreuses, des périphéries fragiles. Si l’État iranien venait à se fragmenter ou à s’effondrer, on ne se débarrasserait pas seulement d’un régime qu’on n’aime pas ; on ouvrirait potentiellement une nouvelle zone de chaos à l’échelle d’un sous‑continent.

On le sait parce qu’on l’a déjà vu ailleurs. En Libye, la chute de Kadhafi n’a pas conduit à une démocratie stable, mais à un État failli, à la circulation incontrôlée d’armes et à des répercussions jusqu’au Sahel. En Irak, la destruction du régime de Saddam a débouché sur des années de guerre civile, l’émergence de l’État islamique et une recomposition violente de tout l’équilibre régional. En Afghanistan, des décennies d’interventions ont finalement abouti au retour au pouvoir des talibans et à un pays exsangue.

L’Iran n’est pas une copie conforme de ces cas, mais il présente des fragilités spécifiques. Certaines régions sont déjà très instables, comme la province du Sistan‑et‑Baloutchistan, à majorité sunnite, en bordure du Pakistan, où l’on trouve des mouvements séparatistes et des trafics transfrontaliers. D’autres zones, kurdes ou arabes, portent aussi des tensions identitaires et sociales de longue date. Imaginer une déstabilisation profonde de cet ensemble, au cœur d’un Moyen‑Orient déjà saturé de crises, devrait suffire à refroidir tous ceux qui rêvent d’une “solution simple” par le changement de régime.

Mais on n’en est pas là. Pour beaucoup d’analystes, le régime iranien est résilient, il s’est préparé à ce scénario de longue date, et à ma connaissance des frappes aériennes n’ont jamais suffi à provoquer l’effondrement d’un régime à elles seules, pas sans troupes au sol. Peu de chance donc que ce régime tombe.

  • Reste quelques questions ouvertes : Jusqu’où Israël et les États‑Unis sont‑ils prêts à aller dans le pari qu’ils font sur l’avenir de l’Iran ? Sont‑ils prêts à assumer des pertes humaines ? À brûler des stocks de munitions et des ressources dans une guerre qui pourrait s’installer dans la durée ? Trump est‑il prêt à porter une opération globalement impopulaire chez lui si le conflit s’enlise ? Et que se passe‑t‑il si ce pari déclenche non pas la fin d’une menace, mais un nouvel épicentre de chaos ?

Quelques exemples de scenarios catastrophes avec un peu d’imagination histoire de passer une bonne nuit :

  • Ormuz réellement fermé pendant plusieurs mois : Une série d’incidents, malcalculs, attaques de tankers fait grimper le risque perçu au point que les assureurs refusent d’assurer, ce qui équivaut de facto à une fermeture. S’en suit un choc pétrolier supérieur à 1973/1979 dans un système financier beaucoup plus endetté. Les marchés asiatiques ont déjà réagis fortement à cette éventualité, bizarrement les européens semblent plus optimistes alors que leur dépendance est tout aussi criante.

Allez, deux autres pour la route :

  • Cyberattaque de grande ampleur sur des installations pétro‑gazières ou sur un système bancaire majeur.

  • Accélération “hors radar” de la prolifération nucléaire régionale : Arabie Saoudite, Turquie, Egytpe, Corée du Sud, Japon. Alors que la confiance en l’ordre mondial s’effondre, et que le parapluie américain n’est plus une assurance, tout le monde veut se couvrir.

  • Dernier scenario catastrophe. Le régime central s’effondre, et l’iran sombre dans la guerre civile (développer sur les différentes éthnies, et groupes qui sont aujourd’hui contenus) ce qui provoque une crise migratoire majeure affectant l’afghanistan, le Pakistan, la Turquie et bien-sûr l’Europe.

Personnellement, je miserais plutot sur un désengagement rapide des Etats-Unis. Notamment parce que la population ne veut pas de cette guerre et qu’ils ont trop à y perdre. Comme c’est toujours le cas un pretexte sera trouvé pour sortir de cette séquence la tête haute, il suffit après tout de dire le contraire de ce qu’on a dit la veille. De nos jours, dans la confusion ambiante entre fausses vidéos produites par IA, décrédibilisation des media et post-vérité, tout passe.

Mais Il y a tout de même une incertitude et c’est cette incertitude, plus encore que les doctrines sur le papier, qui rend la séquence ouverte aujourd’hui dangereusement instable.

Certains puissants ont décidé de prendre des paris, et comme toujours ce sont surtout des vies d’innocents qui sont en jeu, des hommes, des femmes et des enfants comme on l’a vu récemment, qui n’ont rien demandé si ce n’est de vivre une vie normale.

J’ai fait ici un constat froid sur ce qui se passe au moyen orient mais évidemment derrière tout ça il y a avant tout de la souffrance, parce que la guerre, ce ne sont pas que des images d’explosions vues du ciel. Dire ça ne changera rien, le monde est comme il est, tout change mais rien ne change, en somme.

Quoi qu’il en soit on va suivre ça de près et prendre garde aux ondes de chocs à venir.

Et je vous laisse avec Pete Hegseth, ministre de la guerre, qui en juin 2014 disait ceci

https://www.instagram.com/reel/DVZC0ZHCd_G/?utm_source=ig_web_copy_link&igsh=MzRlODBiNWFlZA==

”La betise avec laquelle le pentagone est intervenu partout dans le monde en pensant que c’était notre intéret quand on a en fait que tourner les tables pour in fine créer quelque chose de pire qu’avant partout où nous sommes allé. Quel hubris de la part du Pentagone qui veut maintenant dire aux autres comment faire sur la base de qui a été fait en afghanistan et en Irak. Vous vous foutez du monde ? Vous n’avez vraiment rien appris ? “

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