L’Europe est-elle encore souveraine ? Ou bien a-t-elle, sans vraiment s’en rendre compte, délégué une partie décisive de son destin à d’autres puissances ?
Dans cet épisode, on explore une réalité souvent ignorée ou minimisée : la dépendance croissante de l’Europe dans quatre domaines clés — la défense, la technologie, l’énergie et l’économie.
Des avions F-35 aux données hébergées sur AWS, des terres rares aux aides d’État encadrées par Bruxelles, les leviers de puissance semblent s’être déplacés hors de notre portée.
Ce n’est pas nouveau. C’est le résultat d’un long glissement, d’un empilement de choix stratégiques, politiques, économiques, parfois inconscients, parfois assumés.
Mais aujourd’hui, dans un monde redevenu brutal, cette dépendance n’est plus seulement gênante : elle devient dangereuse.
Et face au retour des empires, des conflits, des rapports de force sans fard, la question de la souveraineté n’a jamais été aussi centrale.
Alors… que s’est-il passé ? À qui la faute ? Peut-on encore agir ? Et surtout, comment reprendre en main notre capacité à choisir, décider, et tracer notre propre voie ?
Un épisode qui interroge l’avenir du continent européen à l’ère des grandes bascules.
Dépendance militaire et stratégique
F-35 / OTAN : Plus de 500 F-35 commandés ou livrés à 11 pays européens ; ~70 % des nouvelles commandes aériennes de l’OTAN
👉 Source : Lockheed Martin + OTAN (commandes officielles, communiqués 2023–2024)
👉 Synthèse : https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/lockheed-says-european-demand-f-35-jets-soaring-2023-06-19/
Blocage possible des avions américains (codes, MAJ)
👉 Source : The Economist, “Europe’s dangerous dependence on American arms”, février 2024
👉 Citations directes de responsables européens anonymes + analyse OTAN
Avions C-17 / Imagerie ISR : 30 C-17, dont seulement 3 européens ; 90 % des images ISR OTAN = capteurs US
👉 Source : The Economist + SIPRI 2023 + données OTAN
👉 Exemple détaillé : https://www.defensenews.com/global/europe/2023/07/05/europe-remains-reliant-on-us-military-lifelines/
Obus 155 mm : cible 1 M, production UE 2024 ~350 000, USA >1,2M
👉 Source : Politico EU, avril 2024 : https://www.politico.eu/article/europe-ukraine-artillery-shell-shortage-eu-us/
Dépendance technologique
Part de production européenne de semi-conducteurs (~10 %) et absence dans les nœuds avancés
👉 Source : Commission européenne, “Chips Act” briefing papers (2023–2024)
👉 Résumé : https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_23_714
Risque de rupture en cas de conflit à Taïwan
👉 Source : Financial Times, avril 2023 + The Diplomat
👉 Analyses croisées : TSMC produit 90 % des semi-conducteurs avancés (source : Bloomberg)
Cloud / Données sensibles hébergées par AWS, Microsoft
Microsoft Azure pour Éducation nationale : https://www.nextinpact.com/article/52926/education-nationale-utilisera-bien-office-365-et-azure
GAIA-X incluant Microsoft / Palantir : https://www.euractiv.com/section/digital/news/gaia-x-includes-us-tech-giants-sparking-concerns-over-digital-sovereignty/
Énergie
58 % de l’énergie européenne est importée
👉 Source : Eurostat, 2024 — données 2023
👉 https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/nrg_ind_id__custom_2150043/default/table?lang=en
70 % du gaz américain LNG absorbé par l’UE en 2025
👉 Source : Financial Times, avril 2025 — analyse des flux GNL
👉 https://www.ft.com/content/ae3c50ac-1b4e-4d88-b878-96aab3143296
23 milliards d’euros versés à la Russie en 2024 pour hydrocarbures
👉 Source : Bruegel + Le Grand Continent, janvier 2025
👉 https://www.bruegel.org/dataset/european-union-imports-russian-energy
Dépendance à la Chine pour batteries, panneaux solaires, turbines
👉 Source : IEA (International Energy Agency), Critical Minerals Market Review 2024
👉 https://www.iea.org/reports/critical-minerals-market-review-2024
Nucléaire : délais EPR2, dépendance à l’uranium enrichi (Russie)
👉 Source : Le Monde, mars 2024 ; Connaissances des Énergies
👉 https://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/nucleaire-et-uranium-enrichi
Affaiblissement économique et réglementaire
Contraintes internes de l’UE (aides d’État, règles de concurrence)
👉 Source : Commission européenne + Macron / Scholz critiques publiques (2023)
👉 https://www.ft.com/content/58f6fc93-0006-4c50-a1f3-dc276a487d1e
Écart de dépenses publiques avec USA / Chine (Inflation Reduction Act)
👉 Source : The Economist, “Europe’s green industry is falling behind”
👉 https://www.economist.com/leaders/2024/03/30/europes-response-to-the-ira-is-too-cautious
Dépendance industrielle à la Chine (voitures, panneaux, etc.)
👉 Source : IEA + OCDE 2024
👉 Détail sur BYD : https://www.nytimes.com/2024/04/12/business/byd-europe-electric-cars.html
Cerveaux capturés / architectures numériques
Pas de moteur de recherche, réseau social, OS ou IA générative européens
👉 Source : Revue critique du numérique européen – Le Grand Continent, 2024
👉 https://legrandcontinent.eu/fr/2024/01/10/strategie-numerique-europe/
GAFAM = puissance politique et cognitive
👉 Source : Tristan Harris (Center for Humane Technology), citation sur l’influence des plateformes
👉 https://www.humanetech.com/ (et docu The Social Dilemma)
Dépendances critiques et vulnérabilité
Citations sur le risque de perte de choix, d’autonomie, etc.
👉 Inspiré par : Bertrand Badie, Emmanuel Todd, Bruno Tertrais
👉 Références croisées : Le Grand Continent, Ifri, Institut Montaigne
Autres
Draghi / Rapport sur la compétitivité et souveraineté européenne (2024)
👉 Source : Commission européenne (rapport à venir présenté 2025)
👉 Résumé dans Politico EU : https://www.politico.eu/article/draghi-warns-eu-competitiveness-plan/
Citations finales
Churchill : “The price of greatness is responsibility”
👉 Source : Discours 1943, Harvard University
Citation de Machiavel : “Un prince ne manque jamais de raisons légitimes pour justifier la rupture de ses engagements”
👉 Le Prince, 1532
C’est une scène presque comique. Si elle n’était pas tragique.
Maison-Blanche, 18 août 2025. Réunion “cruciale” sur l’Ukraine. Officiellement, il s’agit de rassurer les alliés, de montrer un front uni face à Moscou.
Autour du Bureau ovale : Zelensky, costume sombre comme on lui a conseillé, posture tendue. Et les principaux dirigeants européens, alignés comme des élèves convoqués pour calmer un proviseur imprévisible. Le proviseur, c’est Donald Trump.
Il prend son temps. Blague, digresse, montre fièrement ses nouveaux goodies — mugs à son effigie, casquette MAGA 2028. Il rappelle au passage qu’il compte briguer un 3ᵉ mandat, défiant la Constitution. Les Européens sourient. Poliment. Ils n’ont pas le choix. Ils ne sont pas là pour boutique de souvenirs. Ils sont là pour éviter le pire : que Trump négocie seul avec Poutine, dans leur dos, et qu’il lui accorde ce qu’il veut. C’est un appel à la clémence. au mieux du “damage control” diplomatique.
Trump savoure. Il lâche quelques promesses vagues, s’absente pour appeler “Vlad”, revient l’air satisfait. À la fin : rien de concret. Pas de garantie.
Mais personne n’ose brusquer le souverain, on ne lui rappel pas les lignes rouges qu’ils s’étaient fixées une semaine plus tôt et déjà balayées. Personne pour contester sérieusement l’idée d’un “échange de territoires” entre Moscou et Kiev.
Le message est limpide : Le sort de l’Ukraine, et demain peut-être d’une partie de l’Europe, se discute à Washington. Mais il ne s’y décide pas par les Européens.
Depuis Trump est de retour au commande et ne s’embarrasse plus des faux-semblants, les choses sont claires : seule la force compte. Et la force, les européens constatent dépités qu’ils ne l’ont plus.
Quelques semaines plus tôt, Ursula von der Leyen était à Turnberry, en Écosse, pour parler commerce avec lui… sur son terrain de golf.
Résultat ? Un accord douanier, négocié au putter.
Moins de taxes sur nos voitures, plus de gaz et d’armes made in USA
Un traité inéquilibré fait pour satisfaire le pseudo allié américain. Parce qu’on a peur, parce qu’on se dit qu’on n’a pas le choix
Et dans les faits, cet accord est sujet au bon vouloir de Trump. Le 26 aout, dans un tweet incendiaire, il menaçait d’imposer des tarifs massifs et des restrictions d’exportation à tous les pays qui s’attaqueraient aux géants du numérique américains. Pas de souveraineté réglementaire si elle dérange Washington.
Et ce n’est pas que l’Amérique qui nous méprise.
L’Europe condamne la violence à Gaza, réclament des pauses humanitaires, la protection des journalistes, des soignants, des civils…
Mais elle n’agit pas. Pas de sanctions. Pas de suspension d’accords.
Rien qui ne vienne traduire politiquement ce qu’elle affirme moralement.
À Pékin, Xi Jinping snobe un sommet Europe-Chine. Il n’envoie même pas de ministre de premier rang. Bruxelles se tait. Et accepte.
À Tianjin, au moment où je parle, Xi Jinping a réuni Poutine, Modi le président indien et une vingtaine de chefs d’État d’Asie centrale pour le sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai. Ensemble il compte pour 43% de la population 1/4 du PIB du monde. Poignées de main XXL, éclats de rire : la photo de famille dit tout. Xi appelle à « un ordre multipolaire », propose une banque de développement SCO, promet des prêts, fustige la « mentalité de guerre froide ». Modi, vexé par les tarifs américains, affiche sa proximité. Vladimir jubile.
Scènes après scènes, l’illusion se dissipe.
Les européens parlent d’autonomie stratégique, mais ne pèsent plus. Et l’UE agit comme un protectorat volontaire sur la plupart des sujets.
Et si on en parle aujourd’hui, ce n’est pas parce que c’est nouveau.
C’est parce que c’est devenu flagrant. Trop visible pour être ignoré. Trop systémique pour être accidentel. Semaine après semaine, les scènes d’humiliations se multiplient.
L’Europe en tant que bloc n’est plus souveraine, les pays qui la composent non plus, et il faut qu’on on parle.
INTRO
Avant de commencer, il faut être honnête sur un point :
"L’Europe", ça ne veut pas dire grand-chose. Ou plutôt, c’est flou.
On emploie ce mot partout, tout le temps. Il est pratique. Rassurant, même.
Mais dans les faits, ce n’est ni un pays, ni un empire, ni même une entité politique vraiment unifiée.
C’est un patchwork. Une addition d’États-nations aux histoires parfois communes, souvent divergentes, et aux intérêts rarement parfaitement alignés.
Alors pourquoi continuer à dire "l’Europe", comme si tout ça formait un tout cohérent ?
D’abord parce qu’on vit à l’ère des blocs. Des empires techno-industriels. Des États-continents.
Et que face à des mastodontes comme la Chine, les États-Unis ou l’Inde, les pays européens, qu’ils le veuillent ou non, sont embarqués dans une forme de destin commun.
Ils partagent un territoire, des normes, une monnaie pour beaucoup, une histoire entremêlée, et surtout… des vulnérabilités systémiques.
Et aussi parce qu’il y a un truc qui s’appelle l’Union européenne, où beaucoup de décisions se prennent désormais, qu’on le veuille ou non.
Donc oui, dans ce qui suit, je vais parler de “l’Europe”.
Pas parce qu’elle est parfaitement unie. Mais parce que ses failles, ses choix, ses impasses nous concernent tous.
Français, Allemands, Portugais, Italiens… personne n’y échappe vraiment.
Et oui ce flou européen — identitaire, politique, institutionnel — fait justement partie du problème.
Mais on y reviendra plus tard.
Partie 1. C’est quoi, être souverain ?
Qui peut encore dire non ?
Tracer sa ligne rouge, refuser une dépendance, choisir sans attendre l’aval des autres — et être entendu.
Quand on parle de souveraineté, on évoque un mot ancien, lourd d’Histoire… mais plus que jamais d’actualité. Et ici, il s’agit de souveraineté étatique : pas des urnes, mais des leviers de puissance.
Autrement dit : un pays peut-il encore décider seul ? Maîtrise-t-il ses règles du jeu, ses ressources, sa défense, ses imaginaires ? Ou dépend-il d’autres forces, d’autres volontés ?
1.1 Un mot, une Histoire
Petit flash-back express.
Jean Bodin, en pleine guerre de religion, pose la base : un pays ne tient que s’il y a un pouvoir suprême — au-dessus des factions, des crises, des chaos.
Thomas Hobbes, un siècle plus tard, pousse la logique encore plus loin. Face à la guerre civile anglaise, il imagine le Léviathan : un État central fort, auquel chacun délègue sa liberté pour éviter la “guerre de tous contre tous”.
Jean-Jacques Rousseau, au XVIIIe siècle, retourne la pyramide : le pouvoir suprême n’est plus au sommet, mais à la base. Il appartient au peuple. À la volonté générale. Et il ne peut être ni vendu, ni délégué.
Puis vient Carl Schmitt, au XXe siècle. Il ajoute une nuance brutale : on reconnaît le souverain non pas dans le calme, mais dans l’exception. Quand les règles sautent. Quand il faut trancher sans filet.
Mais il y a un problème.
Cette souveraineté, même bien définie à l’intérieur, ne vaut rien si elle se dissout à l’extérieur.
Un peuple peut très bien voter librement, débattre intensément, décider démocratiquement — si les règles qui comptent vraiment se décident ailleurs, sa souveraineté est fictive. Un pays, à l’inverse, peut-être dirigée d’en haut, mais souverain dans sa trajectoire. Pensez à la Chine.
Pas de peuple vraiment souverain… sans nation réellement autonome.
Et c’est précisément cette autonomie-là — extérieure, stratégique, concrète — que l’Europe voit aujourd’hui s’effriter. C’est cette souveraineté-là qui nous intéresse ici. Celle qui permet à une nation d’exister dans un monde de rapports de force.
1.2 Souveraineté relative
Ces définitions restent fondamentales. Mais dans un monde interconnecté, globalisé, fragmenté… elles ne suffisent pas.
Aujourd’hui, plus aucun État ne peut tout faire seul. Tous coopèrent, dépendent, s’alignent, délèguent une partie de leur pouvoir à des alliances, des traités, des marchés, des standards.
La souveraineté devient un gradient, un curseur. On peut être souverain militairement, mais dépendant technologiquement. Souverain juridiquement, mais vulnérable énergétiquement.
Prenons quelques cas :
La Finlande, puissante en innovation, mais longtemps dépendante du gaz russe. Idem pour l’Allemagne au passage.
L’Arabie Saoudite, autonome militairement, mais fragile sur l’alimentaire.
L’Islande, démocratique et juridiquement souveraine… mais balayée en 2008 par une crise bancaire qu’elle n’avait pas provoquée.
Et que dire de l’Union européenne ? Elle incarne cette souveraineté partielle : pas d’armée propre, mais un marché commun ; pas de langue unique, mais une monnaie partagée. Souveraineté en archipel, au pluriel et en discontinue.
1.3 Un nouvel échiquier
Pendant des siècles, la souveraineté s’est pensée dans un cadre lisible : États contre États. Diplomatie, guerre, traité, ONU. Mais aujourd’hui, le jeu s’est densifié.
De nouveaux acteurs, transnationaux, s’invitent à la table. Sans drapeau. Sans frontières. Sans élection, mais avec une puissance de feu considérable.
Les plateformes numériques, d’abord.
Elles ne sont pas des États, mais elles gèrent des infrastructures critiques : données, communications, cloud computing.
Quand Amazon Web Services héberge les serveurs de la CIA comme ceux de la moitié des gouvernements européens, une question se pose : qui contrôle vraiment les nerfs du système ?
Les fonds d’investissement, ensuite.
Leurs décisions déplacent des milliards, orientent les flux financiers mondiaux, dictent parfois des choix politiques.
Quand BlackRock entre au capital d’une entreprise stratégique ou d’une banque centrale, son poids devient plus qu’économique : il devient structurel. C’est un pouvoir d’orientation.
Les grandes entreprises technologiques, aussi, fixent des standards de fait.
Apple change un câble, et c’est toute une industrie qui s’aligne. Google modifie un algorithme, et c’est le trafic mondial d’information qui se réorganise.
Ces acteurs dictent des normes… sans mandat.
Enfin, il y a les organisations techniques globales.
Elles ne font pas les lois, mais elles définissent les protocoles : l’ICANN gère les noms de domaine sur internet, l’ISO certifie les standards industriels de demain.
Leur pouvoir est discret, mais fondamental : elles structurent la réalité fonctionnelle du monde.
Le pouvoir ne passe plus uniquement par les lois. Il circule dans les protocoles, les serveurs, les index, les algorithmes.
Yanis Varoufakis propose un mot pour désigner cette bascule : nous ne vivons plus sous un capitalisme de marché, mais sous un technoféodalisme.
Le pouvoir n’y repose plus sur la concurrence ou la régulation publique, mais sur le contrôle d’infrastructures critiques par quelques seigneurs numériques — sans territoire, mais dotés d’un empire technique.
Amazon, Microsoft, Google, Tencent : ces firmes ne se contentent pas d’innover, elles dictent les normes, captent les flux, orientent les usages… et investissent plus que la plupart des États dans la recherche.
La souveraineté glisse. Elle ne s’incarne plus dans le politique, mais dans des lignes de code, des interfaces propriétaires, des data centers invisibles — et des bilans comptables dont dépend une partie du monde réel.
1.4 Une bataille pour les leviers
Alors, que reste-t-il à un État pour rester maître de sa trajectoire ?
Car la souveraineté n’est pas un principe abstrait.
C’est une capacité d’action réelle, qui s’exerce ou s’érode selon les leviers dont on dispose — ou pas.
Quatre grands piliers la structurent aujourd’hui :
La défense, d’abord : car sans autonomie militaire, impossible de garantir ses choix géopolitiques sans subir l’agenda d’autrui.
La technologie, ensuite : elle façonne l’innovation, la communication, la sécurité… et désormais aussi la perception, l’information, les récits. Qui maîtrise la techno, maîtrise les conditions du débat public aussi bien que les armes de demain.
L’énergie et les ressources : tout système productif repose sur des flux physiques. Sans contrôle sur ces flux, pas d’industrie, pas de résilience, pas de projection de puissance.
Enfin, l’économie politique : car imposer ses règles, protéger ses intérêts, résister aux pressions externes, cela suppose de ne pas être sous tutelle financière, monétaire ou juridique.
Ces quatre leviers sont les fondations concrètes de toute souveraineté effective.
Et ce sont eux que l’on va passer en revue maintenant, à l’échelle européenne.
Parce que si l’Europe se rêve autonome, force est de constater que la réalité est tout autre.
Et ça, chez nous, on l’a un peu oublié.
Il faut dire que les siècles précédents ont été ceux de la domination européenne.
Des siècles durant lesquels les Européens — et leurs descendants éparpillés sur le globe — ont été les souverains, vassalisant de fait une bonne partie du monde, avec plus ou moins de rigueur… et souvent beaucoup de violence.
Alors aujourd’hui, quand on parle de perte de souveraineté en Europe, voire de vassalisation, ça sonne étrange.
Contre-intuitif. Presque indécent.
On a du mal à l’entendre. À l’admettre. À l’accepter.
Et pourtant, l’Europe — qu’on parle de l’Union ou des États pris séparément — n’a plus les armes de son indépendance.
Pas sur les sujets stratégiques. Pas là où tout se joue.
Attention : l’objectif ici n’est pas de rouvrir le débat sur la pertinence de l’Union européenne en tant que telle. Ce débat existe, il est légitime, mais ce n’est pas le cœur du propos.
Le problème est plus large, plus structurel.
Alors, prenons le temps de rentrer dans le détail, pour comprendre ce qui nous arrive — à nous, Européens.
Et on va le faire point par point.
Partie 2 – Souveraineté illusoire, dépendances bien réelles
2.1 La défense
Commençons par le sujet qui devrait peut-être le plus nous inquiéter à court terme : la défense.
Depuis 1945, l’Europe vit sous parapluie américain. L’OTAN reste le pilier de la sécurité collective, mais l’équilibre est profondément asymétrique : les États-Unis assurent près de 70 % des dépenses, contrôlent l’essentiel du renseignement stratégique, de la logistique de déploiement, de la cybersécurité militaire. Et ils disposent d’un réseau dense de bases et de forces stationnées sur tout le continent — plus de 65 000 soldats, une quinzaine de sites opérationnels en Allemagne, en Italie, au Royaume-Uni, et un droit de regard implicite sur les engagements européens.
En clair, l’Europe ne peut ni se défendre seule, ni agir militairement sans feu vert américain. Et ce, dans un contexte où le soutien de Washington devient de plus en plus conditionnel.
Certes, les armées européennes sont bien équipées. Mais de qui dépendent-elles ?
Plus de 500 avions F-35 ont été commandés ou livrés à 11 pays européens. Cet appareil concentre désormais près de 70 % des nouvelles commandes aériennes de l’OTAN. Mais ces avions, bourrés de capteurs et de logiciels américains, ne peuvent pas être utilisés librement : si Washington bloque une mise à jour ou retire ses codes, ils sont cloués au sol.
Côté logistique ? Sur les 30 avions de transport C-17 de l’Alliance, seuls trois appartiennent à des Européens. Le reste est sous bannière US. Et 90 % des images ISR (renseignement, surveillance, reconnaissance) utilisées par l’OTAN en 2022 provenaient de capteurs… américains.
Et l’autonomie industrielle ? Cible annoncée en 2023 : produire 1 million d’obus de 155 mm par an. Résultat fin 2024 : à peine 350 000. Pendant ce temps, les États-Unis approchent 1,2 million. L’Europe ne sait même plus produire les munitions de ses propres canons.
Quant aux efforts communs — SCAF, MGCS, Boussole stratégique, Readiness 2030 — ils avancent au ralenti, minés par les rivalités industrielles (Dassault vs Airbus), les intérêts nationaux divergents, et une absence chronique de doctrine commune.
Même la technologie militaire européenne n’est plus vraiment européenne : Palantir, entreprise américaine fondée par Peter Thiel, opère déjà les centres de commandement de l’armée britannique. Anduril, start-up de la Silicon Valley fondée par Palmer Luckey, créateur de la société de réalité virtuelle Oculus rachetée par Meta, et libertarien décomplexé, a été sélectionnée par l’Agence européenne de défense pour gérer la fusion de capteurs de champ de bataille. Autrement dit : notre intelligence tactique dépend d’acteurs privés étrangers.
Et si la France fait figure d’exception, avec une dissuasion nucléaire indépendante, une capacité de projection et une industrie encore robuste, cela ne suffit pas à couvrir le continent. Une souveraineté partagée nécessite une puissance partagée.
Aujourd’hui, la souveraineté militaire européenne est une illusion. Et dans un monde qui se réarme, le retard ne pardonne pas.
Et ce n’est qu’un début.
Car cette dépendance militaire repose sur une autre dépendance, plus vaste encore : la dépendance technologique. Et celle-ci ne se joue pas que sur le champ de bataille.
2.2 La technologie : nerf invisible de la puissance
C’est peut-être le plus grand angle mort de la souveraineté européenne.
Parce que la technologie est devenue l’infrastructure du pouvoir moderne. Celui qui la maîtrise ne façonne pas seulement l’innovation : il oriente les comportements, les opinions, les marchés, les récits — et de plus en plus, les conflits.
Et sur ce terrain, l’Europe accuse un retard structurel, voire stratégique.
La 5G ? Une bonne partie du réseau européen est issue de Huawei.
Les semi-conducteurs ? L’UE en produit environ 10 % à l’échelle mondiale, mais reste absente des nœuds les plus critiques, ceux qui alimentent l’intelligence artificielle, les satellites, les systèmes de défense avancés.
En cas de conflit autour de Taïwan, une partie de l’économie européenne pourrait s’arrêter net. Automobile, industrie, santé, armée : toutes dépendent de ces chaînes d’approvisionnement lointaines — et fragiles.
Côté cloud ? Le constat est tout aussi vertigineux.
Les données sensibles de la santé, de l’éducation, de la recherche, de l’énergie, de l’administration… sont majoritairement hébergées chez Amazon, Microsoft ou Google. Un rapport de la Cour des comptes de 2024 chiffre à 72 % la dépendance globale de l’État français envers ces plateformes, en particulier Microsoft Azure en particulier héberge le Health Data Hub — la plateforme qui centralise les données de santé des Français — ainsi que plusieurs services de l’Éducation nationale.
Et le projet européen GAIA-X, censé offrir une alternative souveraine… a intégré Microsoft et Palantir dans ses groupes de travail.
On a confié les clés numériques de nos États à des entreprises étrangères.
Mais je dirais qu’il y a encore plus inquiétant : Les flux et les cerveaux sont capturés.
Pas un moteur de recherche européen. Pas un réseau social de masse.Pas de système d’exploitation.Pas de géant du e-commerce. Pas d’acteur-clé dans la définition des standards techniques de demain. Pas de leader en IA générative.
Les GAFAM dictent le rythme, la forme et le sens du monde numérique.
Ils contrôlent en grande partie ce qu’on lit, ce qu’on achète, visionne et donc pense.
Ils concentrent les données, orientent les récits, façonnent les représentations.
Ils fixent les règles du jeu… sans jamais avoir été élus. Ce sont les piliers du technoféodalisme dont je parlais un peu plus tôt.
Ce sont des puissances qui façonnent le monde, en tout cas le monde européen.
Et cette dépendance technologique critique devient une menace démocratique majeure.
Car celui qui contrôle les architectures numériques oriente les comportements, filtre l’information, structure les récits.
Et l’Europe, elle, ne maîtrise ni les outils, ni les plateformes, ni les protocoles qui organisent le débat public, les flux économiques, ou l’accès à la connaissance.
Et pendant qu’elle tergiverse, la Chine trace elle aussi sa souveraineté numérique à marche forcée.
TikTok modèle déjà les imaginaires d’une génération. Huawei équipe les réseaux. BYD s’impose sur les batteries, et demain, sur les voitures. DJI domine les drones.
Alibaba Cloud monte en puissance. SMIC accélère sur les semi-conducteurs.
Et tout l’écosystème prépare le quantique. Soft power et hard power. Plateformes et matière.
Résultat ?
Nous dépendons des États-Unis pour l’intelligence, et de la Chine pour l’infrastructure matérielle. Une double dépendance. Et une fragilité existentielle à l’ère algorithmique.
2.3 Energie
Et il en va de même pour l’énergie.
Pas d’énergie, pas d’économie. Ni industries, ni armées, ni tartines grillées au petit-déjeuner. Pas de tech non plus, au passage : un datacenter sans courant, c’est juste une boîte plein d’électronique qui ne sert à rien.
Et si vous dépendez de flux que vous ne maîtrisez pas, votre souveraineté s’évapore.
La guerre en Ukraine l’a rappelé brutalement : l’Europe reste massivement dépendante de l’extérieur.
Aujourd’hui encore, d’après Eurostat,, 58 % de notre énergie est importée, un niveau équivalent à celui d’avant-crise. Et pas n’importe laquelle : pétrole, gaz, uranium enrichi… Des matières stratégiques, peu substituables à court terme.
Le gaz russe a reculé, bien que l’on en dépende encore… mais le vide a été comblé ailleurs : en 2025, l’Europe a absorbé plus de 70 % des exportations américaines de gaz naturel liquéfié — pour un coût de 13 milliards de dollars, via des contrats indexés sur le marché US, bien plus chers que les anciens tuyaux de Moscou.
On parle de diversification. Mais dans les faits, on a juste changé de dépendance. De la Russie à l’Amérique. Du brut aux molécules liquéfiées.
Et l’ironie c’est qu’en 2024, l’UE a versé 23 milliards d’euros à la Russie pour ses hydrocarbures, soit davantage que son aide totale à l’Ukraine. Ca laisse songeur.
Et la suite n’est pas plus rassurante. D’abord parce qu’on n’est pas près de pouvoir se passer de pétrole ou de gaz, mais aussi parce que la transition énergétique, censée nous libérer et accessoirement, éviter la catastrophe climatique, cette transition recrée de nouvelles chaînes de vulnérabilité.
Les batteries, panneaux solaires, turbines, électrolyseurs, terres rares… tout vient majoritairement de Chine ou d’Asie.
77 % des panneaux solaires importés en Europe en 2024 venaient de Chine. Plus de 70 % du cobalt mondial est raffiné à l’intérieur des frontières chinoises. La fabrication des aimants pour les éoliennes offshore dépend de terres rares extraites en Mongolie intérieure, puis raffinées à Baotou.
Même avec des investissements massifs, l’Europe ne maîtrise ni l’extraction, ni le raffinage, ni les routes logistiques des matériaux stratégiques de la transition.
Et les métaux critiques ont donc rejoint le pétrole dans la liste des dépendances vitales.
Quant au nucléaire — longtemps atout maître de l’indépendance énergétique française — le rebond se fait attendre : réacteurs vieillissants, premier EPR 2 désormais annoncé pour 2035 « au mieux », savoir-faire qui s’en va à la retraite, dépendance accrue à l’uranium enrichi… dont une fraction continue d’arriver de Russie.
Ajoutez-y un bloc européen toujours divisé : l’Allemagne, l’Autriche ou le Luxembourg ferment la porte à toute relance, quand la Belgique hésite encore sur ses fermetures. Pendant ce temps, la France voit même reculer son accès direct au minerai : au Niger, le méga-gisement d’Imouraren (opéré par Orano) est gelé depuis le coup d’État de 2023, tandis que la Chine et le Kazakhstan ont raflé plusieurs nouveaux permis d’exploration africains. Résultat : un « pilier stratégique » qui vacille… et un consensus européen qui n’existe toujours pas.
Nous dépendons donc toujours de la Russie et de plus en plus des États-Unis et des pays pétroliers pour les flux d’énergie immédiats, et de la Chine pour les briques de notre transition.
Sans stratégie industrielle claire, sans filière robuste, sans leviers d’anticipation, l’Europe reste exposée sur tous les fronts énergétiques — sans substitut réel, et sans souveraineté concrète.
Enfin, le levier économique lui-même devient ambigu.
Être souverain, on l’a dit et redit, c’est pouvoir fixer ses règles. Adapter ses choix à ses intérêts. Réagir face à l’imprévu.
Mais sur le plan économique, l’Europe s’est enfermée dans un carcan qu’elle a elle-même conçu.
D’un côté, elle reste l’un des marchés les plus ouverts au monde :
– ses chaînes de valeur sont exposées, ses fournisseurs sont externes, ses industries dépendent souvent de la demande chinoise ou des investissements américains.
Pendant ce temps, les autres grandes puissances protègent leurs intérêts sans complexe : subventions massives, patriotisme économique, restrictions commerciales.
De l’autre côté, l’Europe s’impose à elle-même des contraintes internes :
– des règles de concurrence qui freinent les politiques industrielles ambitieuses, une interdiction stricte des aides d’État sauf exception, une monnaie commune… sans budget commun.
Pas de bras budgétaire, pas de chocolat stratégique.
Ajoutez à cela une foi persistante dans le libre-échange multilatéral, même quand les autres trichent ouvertement,
et vous obtenez une Europe qui régule plus qu’elle ne protège, qui commerce… mais ne se défend pas.
Géant économique, oui. Mais nain géopolitique.
Tout cela montre une chose : la souveraineté européenne est sous condition.
Elle dépend d’accords, de ressources, de technologies, d’acteurs… que nous ne contrôlons pas toujours.
Et cette vulnérabilité n’est pas qu’un problème stratégique. C’est aussi un état d’esprit.
Car à force d’attendre, de s’aligner, de s’adapter, on finit par intégrer l’idée que nous ne sommes plus capables d’agir seuls.
Dans un monde redevenu brutal, interconnecté mais instable, dépendre des autres, c’est aussi subir leurs crises, leurs décisions, leurs humeurs.
À mesure que les tensions géopolitiques s’intensifient, cette dépendance devient un piège.
C’est ainsi qu’on perd d’abord le pouvoir d’influencer, puis celui de dire non, puis, plus grave encore, celui de choisir.
Qu’est-ce qu’on fait si demain Trump décide d’annexer le Groenland ? S’il ordonne à la Fed bientôt sous controle de suspendre la compensation dollar pour nos banques? Qu’est-ce qui se passe si demain Poutine envahit un état balte au nom de la souveraineté de la Russie comme il l’a fait pour l’Ukraine ? Qu’est-ce qu’on fait si les US ne réagissent pas, malgré l’article 5 de l’OTAN ? Que vaut un traiter après tout ? Qu’est-ce qu’on fait si nos partenaires actuels arrêtent de nous vendre du pétrole et le gardent pour eux comme réserve stratégiques ? Si la Chine garde ses terres rares ? L’inde interdit l’exportation de médicaments génériques clés ? Si Tik Tok devient le canal principal d'information d'une génération entière ? Oups…
Partie 3. Comment en est-on arrivés là ?
Il y a des blessures qui mettent du temps à guérir.
Et des cicatrices qui changent la façon dont on se regarde dans le miroir.
Après deux guerres mondiales, un passé colonial brutal, et une division idéologique Est/Ouest, l’Europe est sortie de la première moitié du XXe siècle lessivée. Fracturée. Traumatisée.S’en sont suivi les guerres coloniales.
Dans l’imaginaire collectif de nombres de européens, la puissance est devenue petit à petit un mot sale.
Un synonyme de violence, de domination, d’arrogance. Alors on s’est mis petit à petit à misé sur autre chose : le droit, le commerce, la coopération.
C’est à ce moment-là que le concept de souveraineté a commencé à déranger. Car trop proche du nationalisme. Trop chargé d’histoire. Trop incompatible avec l’idéal de paix et d’union.
Alors par pour tout le monde évidemment. Mais cette méfiance s’est inscrite finalement dans les fondations mêmes du projet européen.
Dès les premières heures de la construction de l’Union, on a en gros deux grandes visions qui s’opposent : celle d’une Europe des États, portée entre autres par De Gaulle et plus tard par Margaret Thatcher et celle d’une Europe fédérale, promue par Jean Monnet, Robert Schuman, ou plus tard quelqu’un comme Jacques Delors, entre autres.
On va écouter deux extraits de discours qui illustrent cette tension ici. D’abord De Gaulle qui évoque sa conception de la construction européenne en mai 1962
Extrait discours DeGaulle
Et Mittérand, début 1995, devant le Parlement européen réuni en séance plénière à Strasbourg.
Entre ces deux visions, on n’a jamais vraiment tranché. Résultat : un entre-deux institutionnel permanent.
Pas une fédération. Pas une confédération. Un "machin" hybride, qui avance à petits pas sans savoir tout à fait où il va. Et ce flou structurel — cette incapacité à désigner un centre, une direction, un cap commun — c’est l’un des grands angles morts de notre perte de souveraineté commune.
Et puis, dans les années 1990, un nouveau récit a renforcé cette tendance : celui de la "fin de l’Histoire".
L’idée que le monde allait converger vers le marché, la démocratie libérale, et la paix par les échanges. L’Europe a voulu y croire plus fort que les autres. Elle a cru qu’en désarmant, en s’ouvrant, en renonçant à l’idée même de puissance, elle allait inspirer le reste du monde.
Mais le reste du monde n’a pas suivi.
Pendant que la Chine subventionnait ses champions, pendant que les États-Unis renforçaient leur suprématie techno-culturelle, l’Europe, elle, désarmait ses protections, vendait ses actifs, fragmentait sa volonté. Elle régulait pendant que les autres investissaient. Elle croyait à la morale pendant que les autres jouaient au rapport de force.
On a mis en commun une monnaie… sans politique budgétaire. Un marché intérieur… sans stratégie industrielle. Une commission… sans pouvoir exécutif réel.
Et face à ça, les autres jouent groupés. Notamment parce qu’eux, sont des nations.
Avec un président, un Parti, une ligne. Nous, on a des règlements. Des injonctions contradictoires. Et parfois, un commissaire qui tweete.
Et pendant qu’on tournait en rond dans nos procédures, **nos élites ont perdu leur boussole.
Extrait De funes**
Il était une fois un chancelier, nommé Gerhard, patron de la première puissance économique européenne de 1998 à 2005. Un homme de réseau, de stature, d’influence, un chic type évidemment. Fin 2005, soucieux de la souveraineté énergétique de son pays, il signe l’accord Nord Stream 1, le tube à gaz qui relie directement Moscou à Berlin. Peu de temps après Monsieur Schröder, puisque c’est de lui dont il s’agit quitte ses fonctions et s’en va travailler pour… Nord Stream, filiale de Gazprom, le géant gazier contrôlé par l’État russe.
Autrement dit : il passe de chef de gouvernement… à représentant de commerce du Kremlin.
Depuis, Schröder s’est imposé comme l’un des plus fidèles relais de Vladimir Poutine, son grand ami, en Europe. Un bel exemple de dirigeant qui se soucis de la souveraineté de son pays.
Et évidemment Gerhard n’est pas un cas isolé.
Barroso, préside 10 ans la commission européenne et file chez Goldman Sachs.
Fillon, premier ministre français file ensuite lui aussi chez les Russes, au conseil d’administration de deux entreprises de pétrochimie et d’indrocarbure.
Castaner, ministre de l’Intérieur, puis lobbyiste Shein sans que ça n’ait l’air de poser le moindre problème au président.
Extrait Macron
Une génération d’anciens dirigeants devenus représentants de puissances étrangères.
Pas forcément par trahison. Mais par conformisme. Par opportunisme, pour l’argent évidemment ou le réseau. Parfois par absence de cap ou simplement de règles.
Et puis, il y a le temps long de l’économie.
On a laissé partir nos usines. Nos filières stratégiques. Nos savoir-faire.
Au nom de la compétitivité. De l’ouverture. De la fameuse "rationalisation".
On a abandonné des pans entiers de notre autonomie industrielle — dans l’électronique, la chimie, la pharmacie, la sidérurgie — en pensant qu’on pourrait toujours acheter ailleurs ce qu’on ne produisait plus.
Mais produire, c’est pas juste fabriquer. C’est décider. Et quand on ne produit plus, on ne décide plus.
Même logique sur le numérique on l’a vu : On a brillé dans la mise en conformité RGPD… pendant que les serveurs des GAFAM s’installaient dans nos hôpitaux publics.
On a freine nos industriels de l’automobile… mais on oublie que la Chine domine la voiture électrique.
On commence même à se demander si notre modèle environnemental — pourtant crucial — ne devient pas un facteur d’accélération de notre dépendance. Beaucoup de règles, de normes qui vont être remises en question ces prochains mois sous la pression de Trump, parce qu’il le peut.
Et il y a nos choix de société aussi.
On travaille moins que le reste du monde en absolu. On valorise le temps libre. Le confort. L’équilibre. C’est un progrès évidemment.
Mais dans un monde qui s’accélère, ça a un coût. Alors non, la souveraineté ne s’est pas évaporée toute seule. Elle a été déconstruite, fragmentée, mise à distance. Par idéologie, par imprévoyance, par paresse stratégique. Et aujourd’hui, on en paie le prix.
Partie 4. Puissance ou cohérence ? Les dilemmes européens
À première vue, la solution semble simple : il suffirait de redevenir puissants. Retrouver de l’industrie, de l’argent, de la techno, des armées.
Mais la souveraineté ne se résume pas à une addition de moyens. C’est une question de cap.
Et sur ce cap, l’Europe est fracturée.
D’un côté, une vision. Celle d’une Europe plus sobre, plus éthique, plus juste.
Une Europe qui ralentit, consomme moins, travaille moins. Qui protège son modèle social, impose des normes environnementales strictes, et tente de montrer la voie dans un monde qui déraille.
J’idéalise un peu, mais l’intention est là. Et en tant qu’Européen, tout ça me parle. Sauf que de l’autre côté, le monde n’attend pas. Un monde qui accélère. Qui joue au rapport de force.
Où la puissance reste la seule vraie monnaie d’échange. Et où les règles ne sont pas écrites à Bruxelles, mais à Washington, Pékin ou dans les labos des GAFAM.
C’est ce tiraillement que résument trois questions :
1/Peut-on être à la fois sobre, démocratique, et souverain ?
C’est le trilemme de Dani Rodrik : on ne peut choisir que deux sur trois.
L’Europe a sacrifié la souveraineté.
Aujourd’hui, c’est la démocratie elle-même qui vacille, prise en étau entre technocratie et défiance populaire.
2/Peut-on être écologiquement exemplaire sans devenir stratégiquement vulnérable ?
Produire moins, polluer moins, dépendre moins des fossiles : oui.
Mais ça demande des investissements massifs, des sacrifices productifs… et ça réduit notre puissance relative, au moins à court terme.
La sobriété est un progrès. Mais elle a un prix et c’est aussi pour ça que sur ce sujet on n’avance pas d’ailleurs.
3/Peut-on être technologiquement souverain sans devenir autoritaire ?
Créer une IA européenne, un cloud souverain, des plateformes locales, c’est séduisant.
Mais cela suppose du contrôle, de la vitesse, de la concentration de moyens.
Et une vraie question : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour ne pas dépendre de Google ou Palantir ?
À ces dilemmes s’ajoute un nœud structurel : L’Union européenne n’est pas un État.
Elle agit à 27. Mais elle pense à 27 aussi. Les pays baltes veulent armer vite. L’Allemagne temporise. La France propose. L’Italie regarde ailleurs. La Hongrie bloque.
On partage une monnaie sans budget commun. Un marché sans stratégie industrielle. Des valeurs sans narration collective.
Et il y a une fracture plus insidieuse encore : celle entre les élites et les citoyens.
Les premières parlent d’autonomie stratégique, de compétitivité, de souveraineté…
Mais souvent déconnectées des réalités sociales, piégées dans des logiques de carrière, de com’ ou de court terme.
Pendant ce temps, les citoyens oscillent entre colère et résignation.
Fatigués de faire des efforts quand d’autres optimisent. Inquiets pour leurs enfants.
Et souvent convaincus que l’UE ou même l’État ne peut plus rien.
Mais il n’y a pas de souveraineté sans volonté collective.
Pas de puissance partagée sans responsabilité partagée.
Et c’est peut-être ça, le vrai point de rupture : une Europe qui ne sait plus très bien ce qu’elle veut, ni pour quoi elle se bat.
Et donc, une vraie question : qui irait vraiment au front si la Russie envahissait l’Estonie ?
C’est tout le sens de la sortie récente de Matteo Salvini, qui propose à Emmanuel Macron d’enfiler lui-même un casque et de partir en Ukraine.
La souveraineté, au fond, ce n’est ni un caprice de géopoliticien, ni un totem de droite.
Et la solidarité, ce n’est pas un mot de gauche.
C’est plus simple, plus profond : la liberté de décider ensemble de notre destin.
Une civilisation qui ne sait plus quoi faire de sa puissance finit toujours par la perdre.
Et l’Histoire est claire : ceux qui durent sont ceux qui pensent le temps long.
Partie 5. Et maintenant, quoi faire ?
Franchement… je ne sais pas. Et je me méfie de ceux qui prétendent savoir trop clairement.
Parce qu’on ne parle pas ici d’un ajustement technique ou d’un plan quinquennal. On parle d’un changement d’époque, d’une forme de dépossession insidieuse, qu’on commence à peine à reconnaître.
Ce que cette enquête montre, c’est une chose simple : nous ne sommes pas aussi libres qu’on le croit.
Ni pour décider de nos alliances, ni pour choisir nos technologies, ni pour organiser nos transitions. Sur bien des points, nous dépendons des États-Unis. Profondément. Structurellement.
Et ce n’est pas un accident.
Depuis longtemps, Washington joue une stratégie d’empêchement. On se souvient d’Alstom, de Snowden, des coups de pression via le dollar ou les sanctions extraterritoriales.
L’Europe forte, souveraine, unie ? Elle n’a jamais vraiment été dans le plan américain.
Et aujourd’hui, cette dépendance devient plus inquiétante encore,
parce que l’Amérique elle-même devient imprévisible. Trump, ou un autre. Peu importe.
Le système américain est traversé par une dérive autoritaire, protectionniste, brutale.
Et si l’allié de toujours se retourne — que reste-t-il ?
Mais soyons honnêtes :on ne peut pas tout mettre sur leur dos. On a aussi laissé faire. On a sabré notre industrie. On a misé sur l’idéologie de la concurrence pure sans protéger vraiment nos marchés On a laissé nos services publics s’éroder, l’école se dégrader. Et on laisse les géants du numérique ou les ultra-riches échapper à l’impot. Beaucoup de nos élites depuis de décennies se sont fourvoyées et certains diront que le mot est gentil.
Mais à titre individuel… qui peut dire qu’il résiste vraiment ? ****Et on râle contre cette situation…mais on veut quand même des applis gratuites, un nouveau t-shirt chaque semaine, des billets d’avion à 50€, des RTT, la fibre, travailler moins que les autres tout en innovant plus et gagnant plus, maintenir un système social fondé sur la répartition avec une pyramide des ages vieillissante et en refusant l’immigration. Je simplifie un peu évidemment mais on veut le beurre et l’argent du beurre. Et on stocke nos documents sur Google Drive, parce que c’est simple. Moi le premier soyons clairs.
On achète sur Amazon, parce que c’est rapide. On critique les monopoles depuis un iPhone, et on défend l’hôpital public… entre deux commandes sur Uber Eats. Certains veulent un nouveau t-shirt à 2 euros chaque semaine.
Pas par cynisme. Pas par incohérence. Par habitude. Par facilité. Par contrainte. Par structure aussi évidemment. Parce qu’un smartphone sans Apple, Google ou Microsoft… c’est devenu quasi impossible. Parce que consommer uniquement européen est quasiment impossible.
Parce que nos systèmes ont été construits autour de ces dépendances.
Et qu’en sortir, même quand on en a conscience, demande une énergie que peu d’entre nous ont.
Alors on fait comme on peut. On essaie d’être cohérents. On essaie de limiter les dégâts. Mais on sent bien que les marges sont étroites. Et qu’à force d’attendre, on risque de ne plus pouvoir choisir du tout.
Et surtout, on est pris dans une contradiction centrale. On veut ralentir… mais ne pas décrocher. Préserver la planète… mais garder la croissance. Être souverains… sans fermer nos économies.
Continuer à peser… sans salir nos mains. On veut bien bifurquer, mais à condition que ce soit sans douleur.
Sans conflit. Sans déclassement. Sans trop d’efforts. Et surtout… sans déclin.
Mais est-ce encore possible ? Comment ralentir sans se faire dépasser ? Comment sortir du jeu… sans en être sorti de force ?
C’est le dilemme de la Reine Rouge : courir juste pour ne pas reculer.
Que ce soit clair, je ne suis personnellement pas meilleur qu’un autre, je ne donne de leçon à personne ici.
Alors quoi ?
Certains voudraient quitter l’Europe, retrouver une souveraineté nationale. D’autres rêvent d’un saut fédéral, d’États-Unis d’Europe. Mais ni les peuples, ni les élites ne semblent vraiment prêts.
Et dans un monde dominé par des blocs immenses — États-Unis, Chine, grands conglomérats technologiques — je ne crois pas que la fragmentation soit une option. Pas plus que l’unité magique.
Ce qu’il nous reste, c’est ce qu’on voit déjà poindre, ici et là et malgré tout donne espoir.
Des maires qui relocalisent. Des ingénieurs qui bricolent des alternatives. Des paysans qui refont des filières. Des collectifs qui pensent autrement, à contre-courant. Des hommes et des femmes du monde politique, médiatique et économique qui cherchent à faire autrement qui s’activent pour construire des solutions à cette sur dépendance. Et bien-sûr il y a des initiative à l’échelle de l’UE ou des pays.
Ce n’est pas massif. Ce n’est pas encore structurant.
Mais bon c’est là et il faut bien commence quelque part. Il y a toujours des pionniers.
Moins de naïveté. Plus d’ancrage.
Alors oui, le monde est brutal. Et il ne va probablement pas s’adoucir demain matin. Et non, on ne peut pas tout faire à notre sauce.
Mais entre la brutalité chinoise, la brutalité américaine et la brutalité russe ou israélienne, petite phrase qui a elle seule vient restreindre mes options de voyage… entre tout ça
Mais malgré la brutalité du monde entre toutes ces tensions,
il doit bien rester un interstice. Une autre manière d’habiter le monde. Sans naïveté. Mais sans trahir ce à quoi nous aspirons.
On peut vivre sans dominer. Mais pas sans choisir.
Et il nous reste un peu de temps pour ça. Pas beaucoup.
Disons… entre cinq minutes et cinq ans. Selon l’humidité de l’air et les taux de CO₂.
C’est dur à entendre, mais comme toujours je suis convaincu que tout changement commence par de la lucidité, par le courage de regarder ce qui se joue, même si ce n’est pas agréable à regarder.
L’enjeu est aujourd’hui énorme pour les européens, c’est celui de la maitrise de notre destin. Soit on trouve le moyen de relever la tête, de faire autrement, soit on continue sur la pente de la perte d’autonomie et de la vassalisation.
Voilà.
C’était ma petite méditation de rentrée, sur ce mot qu’on avait presque rangé au fond du tiroir : souveraineté. Un mot qu’on croyait poussiéreux, et qui s’impose de nouveau.
Pas pour revenir en arrière. Mais peut-être pour garder la possibilité de tracer une voie.
Je m’appelle Julien, et je vous parle depuis un recoin européen encore tempéré,
carnet plein, esprit un peu inquiet mais toujours curieux. Et si ce travail vous parle, vous aide, vous questionne, alors n’hésitez pas à le partager — et à me soutenir, si vous le pouvez.
Chaque don, chaque mot, chaque relais compte.
Et je vous laisse avec quelques citations : « Des pactes sans l’épée ne sont que des mots ; ils n'ont pas la force de protéger personne. » - Thomas Hobbes
« La Fortune décide de la moitié de nos actions ; l’autre moitié dépend de nous. » - Machiavel
À bientôt.
Et bonne rentrée des classes.
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