Il y a quelques jours, Israël et les États-Unis ont frappé l’Iran. Pas de mandat international. Pas de débat au Conseil de sécurité. Une démonstration de force nue, assumée.
Au-delà des conséquences immédiates (régionales, économiques, humaines un basculement plus profond s’opère sous nos yeux : celui d’un monde qui renonce aux règles qu’il avait prétendu se donner. Un monde où le droit international, les traités, les institutions semblent désormais relégués au rang de décor.
Que dit de notre époque cet abandon du cadre commun ? Et que peut-il rester quand la force se passe du droit ?
C'est très dur, en ce moment, de garder la tête froide.
Dur de conserver une forme de hauteur de vue quand les événements s'enchaînent à une telle vitesse et avec une telle violence : des bombes qui tombent, des menaces nucléaires qui se font plus pressantes, des civils qui fuient, des drapeaux qui brûlent, des pénuries annoncées, des discours qui attisent la haine.
Et pourtant, c'est dans ces moments-là qu'il faut essayer, tant bien que mal, de prendre du recul.
De regarder au-delà de l'émotion brute, des slogans, des images-choc.
Moi, dans cet épisode, je ne vais pas vous proposer un avis tranché sur Israël, Gaza ou l'Iran.
Je lis, je me documente, j'essaie de comprendre. Mais soyons honnêtes : ce n'est pas simple. Les informations sont partielles, biaisées, instrumentalisées. La vérité est quelque part entre les lignes, entre les récits, et sans doute personne ne la détient tout entière.
En revanche, il y a un point que je crois clair : ce que nous vivons dépasse de très loin ces conflits immédiats.
Ce quoi nous assistons en direct, un peu plus chaque jour, c'est la fin d'une idée.
La fin d'une illusion.
La fin d'un monde qui croyait — ou faisait semblant de croire — au droit international.
Et l'entrée dans ce que certains appellent déjà la jungle : un monde où la loi du plus fort reprend ses droits.
Un monde où la force s'exerce désormais sans même s'excuser d'enfreindre les règles.
Le droit international : ce qu'il représentait
Le droit international, au fond, c'était un pari.
Le pari qu'on pouvait fixer des règles même là où, traditionnellement, seules la force et la ruse dominaient : entre les nations, entre les puissances, dans la guerre.
Après la Première Guerre mondiale. Surtout après la Seconde. Après Hiroshima. Après la Shoah.
On s'est dit : plus jamais ça.
Alors on a bâti des institutions : l'ONU, les Conventions de Genève, la Déclaration universelle des droits de l'homme.
On a créé la Cour internationale de justice, on a signé des traités de désarmement, des pactes pour borner la violence même à la guerre.
C'était un pari fragile, bien sûr. Un équilibre précaire entre le droit et la force. Mais un pari qui, pendant un temps, a semblé tenir.
Mais au fond, ce pari avait un talon d'Achille : il reposait sur l'illusion que ceux qui avaient la force accepteraient de s'imposer des limites.
Or l'histoire montre que, tôt ou tard, la force reprend ses droits, surtout quand elle promet des solutions miracles à des menaces jugées inextricables.
Ce qu'on voit émerger, c'est un pouvoir nouveau, désinhibé, qui assume de s'affranchir des règles au nom de l'efficacité, de la sécurité, du salut collectif. Une tentation permanente du politique moderne : contourner les contraintes institutionnelles, briser les cadres juridiques, parce qu'il y aurait urgence, parce qu'il n'y aurait plus le temps pour les procédures.
Les fissures avant l'effondrement
Et ces fissures, on les a vues bien avant aujourd'hui.
1953 : l'Iran. Coup d'État orchestré contre Mossadegh.
1960 : le Congo. Assassinat de Lumumba.
1973 : le Chili. Renversement d'Allende.
Le Vietnam : armes chimiques, guerre sans mandat.
L'Irak en 2003 : guerre illégale sur la base de mensonges.
La Libye en 2011 : mandat humanitaire transformé en changement de régime.
Mais aussi des épisodes moins connus, plus sourds :
2008 : la Géorgie. La Russie invoque la protection des populations pour redécouper les frontières.
2014 : la Crimée. Référendum organisé sous occupation militaire, annexion assumée.
2020 : le Haut-Karabagh. L'Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, ignore les médiateurs internationaux et règle le conflit par la force.
2021 : l'Afghanistan. Retrait américain qui livre le pays aux Talibans, balayant vingt ans d'engagement "pour les droits humains".
À chaque fois, un vernis moral. À chaque fois, un récit : pour la démocratie, pour la liberté, pour la paix, pour la protection des populations.
Mais à chaque fois, un droit foulé aux pieds.
Et à chaque fois, un peu plus de cette tentation du miracle politique : contourner les règles, briser les cadres, parce qu'il y aurait urgence, parce qu'il n'y aurait plus le temps.
2025 : le coup de grâce
Et maintenant ? Maintenant, ce qui se joue sous nos yeux, c'est le coup de grâce. Le précédent est définitivement posé.
Israël bombarde l'Iran. Et bien plus problématique pour ce qui est de la crédibiltié de l’occident, les USA pour qui l’Iran ne présente aucune menace directe, suivent. Trump, décide seul, sans l’aval du Congrès américain et probablement en violation de la Constitution américaine, de bombardé des site stratégiques iran.
Pas de mandat. Pas de débat. Pas même de preuves, de justification étayées, même pas un faux dossier.
On frappe, on détruit, on assume.
Plus de théâtre.
Plus de comédie des institutions.
La force nue, revendiquée comme solution.
Ce qui change, c'est l'ampleur. C'est la centralité.
Israël n'est pas un acteur périphérique : c'est un allié stratégique de l'Occident, au cœur du système international. L'Iran n'est pas un conflit local : c'est une puissance régionale dont l'attaque fait potentiellement basculer tout le Moyen-Orient.
Et cette fois, il n'y a même plus l'effort d'habiller l'action militaire d'un semblant de légalité internationale.
On parle de légitime défense préventive. On invoque l'imminence, la fenêtre d'opportunité.
Mais chacun sent bien que la boîte de Pandore est ouverte.
Et cela change tout.
Parce que si ceux-là mêmes qui avaient construit cet ordre — les États-Unis, les alliés — le piétinent, alors plus rien ne tient.
Comment demain dire à Poutine : « Tu n'avais pas le droit » ?
Comment demain empêcher que la Chine, ou un autre, ne justifie une attaque en parlant de menace potentielle ?
Et derrière, une réalité encore plus dérangeante : cette force décomplexée séduit.
Parce qu'elle donne le sentiment d'agir.
Parce qu'elle promet de résoudre ce que le droit, la négociation, la patience n'ont pas su résoudre.
C'est l'entrée dans une nouvelle ère de la force, un changement de régime : un monde qui ne se contente plus de transgresser les règles, mais qui revendique l'efficacité au-dessus de tout.
La bataille des récits et la fin du centre
Et ça ne tarde pas à se voir.
La Chine accuse les États-Unis d'avoir détruit ce qu'il restait du fondement de l'ordre international.
La Russie s'engouffre dans la brèche.
Le Sud global dénonce l'hypocrisie : Israël applaudi, l'Iran condamné. Ukraine accueillie, réfugiés du Sud global laissés à la mer.
Le centre a disparu.
Il n'y a plus de modèle, plus de cœur normatif, plus de boussole commune.
Les périphéries imposent leurs pratiques, leurs logiques.
Et l'Occident, démasqué, n'a plus que la force brute pour tenter de conserver un semblant d'autorité.
Les conséquences systémiques
Ce n'est pas une crise passagère.
C'est un changement de régime.
La fin d'un monde ordonné, l'entrée dans un monde sans règles.
Un monde où :
— la force prime sur la règle ;
— les institutions (ONU, Cours international de justice, OMC ) deviennent décoratives ;
— les droits de l'homme apparaissent comme des outils de plus en plus cyniques et déséquilibrés aux yeux du Sud global ;
— les conflits se multiplient, sans garde-fous communs, sans règles.
Et dans ce monde, la promesse de sécurité, d'efficacité immédiate, justifie la brutalité.
L'histoire a connu ces moments. Ces allers-retours : entre tentatives de borner la violence, et retours de la force nue.
Nous sommes dans un de ces retours.
Conclusion : penser ce tournant
Ce n’est pas le premier coup porté au droit international.
Ce ne sera pas le dernier.
Mais ce moment marque un tournant.
La fin d’une illusion : celle d’un ordre international fondé sur des règles communes, sur un droit censé dominer les rapports de force.
Et l’entrée dans une ère où la force redevient la seule règle, décomplexée, revendiquée — comme je l’avais déjà évoqué en début d’année dans mon épisode sur les architectes du chaos, intitulé Le retour de la force brute.
Le problème, c’est que sans droit, sans cadre partagé, sans institutions crédibles, on ne peut plus rien bâtir ensemble.
Ni sur le climat.
Ni sur la biodiversité.
Ni sur la technologie.
Ni sur la paix.
On entre à nouveau dans l’âge des rapports de puissance sans limite, où tout ce qu’on avait tenté de construire depuis 1945 risque de s’effondrer.
Et cela pose une question ancienne, tragique, que l’histoire n’a jamais tranchée :
Est-ce le droit qui fonde la force légitime ?
Ou la force qui finit toujours par imposer son propre droit ?
Machiavel nous a montré ce que la lucidité sur le pouvoir exige : ne pas se payer de mots, ne pas confondre principes et réalités. Pour lui, le prince efficace est celui qui sait user de la force au bon moment, sans se laisser paralyser par les scrupules moraux.
Rousseau, à l’inverse, rêvait d’un ordre où la force, pour durer, devait se muer en droit, et non l’inverse. Il imaginait un contrat social où la contrainte légitime naît du consentement, pas de la domination.
Entre ces deux visions, notre époque semble avoir tranché. Les dirigeants d’aujourd’hui embrassent le pragmatisme machiavélien, mais dans sa version la plus brute : celle qui ne prend même plus la peine de justifier ses actes. Face à des défis complexes — terrorisme, prolifération nucléaire, migrations — ils promettent des solutions immédiates qui réclament de s’affranchir des règles.
Et dans ce basculement, il y a un autre danger : la puissance contemporaine se nourrit de son imprévisibilité.
C’est ce que décrit Giuliano da Empoli dans son dernier livre: le pouvoir le plus redoutable est celui qui n’a plus besoin de cohérence, qui dérange parce qu’il casse la logique, les repères, la prévisibilité.
Ce pouvoir-là, qui joue de l’arbitraire et de l’inattendu, est celui qui déstabilise durablement, parce qu’il empêche toute opposition de s’organiser, tout cadre de se reconstruire.
Alors oui, peut-être que ce moment de bascule sera l’occasion, un jour, de réinventer un cadre, un droit international qui ne soit pas un instrument de domination, mais un vrai contrat global.
Un droit où le Sud ait sa place. Où les règles soient les mêmes pour tous.
Mais on n’y est pas. Pas encore.
Pour l’instant, ce qu’on voit, c’est la fin d’une illusion, celle du droit international, celle de l’occident se réclamant d’une certaine morale. Cet occident est de fait de plus en plus rejeté, contesté, et cette façade éthique ou reglementaire ne convainc plus personne.
A partir de là qu’il va falloir, collectivement, retrouver un chemin.
Comment reconstruire la confiance après ça ?
Que valent les négociations, les accords, si un seul homme peut décider de tout balayer ?
La puissance décomplexée. On retourne aux bons vieux fondamentaux.
Une pensée pour celles et ceux qui déjà en subissent les conséquences et qui n’ont rien demandé.
L’histoire est faite de ces oscillations : des périodes où le droit tente de borner la violence, et d’autres où la violence déborde, assumée, glorifiée.
Il ne s’agit pas de croire qu’un nouvel ordre plus juste surgira mécaniquement du chaos.
Mais il faut, au moins, ne pas perdre de vue cette tension.
Ne pas cesser de la penser.
Parce qu’entre la force et les grandes idées, c’est ce fil fragile qui définit ce que nous sommes.
Sur ce, je vais manger du houmous en méditant les ruines de l’ordre international. Allez, bisous.
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