#Pause

Séparations, déconnexions.

La croyance de la séparation entre l'homme et la nature. On tire le fil.

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Séparations, déconnexions.

La croyance de la séparation entre l'homme et la nature. On tire le fil. 

On revient sur un extrait de l'épisode 143 avec Flore Vasseur estime que la croyance en la séparation entre l'homme et la nature est une des causes racines de la crise écologique actuelle.

Dans #PAUSE, Julien prend la parole seul pour partager des reflexions sur les interviews, sur des lectures ou des éléments d'actualité. Le but est toujours le même : progresser vers une meilleure connaissance des grandes secousses de notre époque et de ce qui les structure.

Je voudrais revenir rapidement sur une phrase de Flore Vasseur lors de son interview.

"Les logiques qui gagnent, ce sont des logiques qui sont là depuis des siècles... l'homme est supérieur à la nature, peut s'en rendre maître et possesseur, cette pensée-là sert de socle au capitalisme, au colonialisme."

Alors c’est une idée qui revient souvent pour expliquer pourquoi on traite aussi mal le monde vivant et ce qu’on appelle les eco-systèmes. Flore Vasseur nous invite à explorer une des constructions culturelles les plus profondes de notre civilisation mondialisée. Alors on va explorer un peu plus.

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter aux sources de la pensée occidentale.

Tout commence dans le récit biblique de la Genèse. Dieu y crée l'homme à son image et lui confie une mission unique : "Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la." Cette injonction établit déjà une séparation fondamentale : l'homme est placé au-dessus de la nature, chargé de la dominer.

Cette vision tranche radicalement avec les cosmologies qui l'ont précédées et avec d’autres non-occidentales qui subsistent jusqu’à aujourd’hui. Dans la Grèce antique, la nature (phusis) était vue comme animée et sacrée.

Dans l'Inde ancienne, le concept de "dharma" voit le monde comme un tout où chaque être a sa place. La pensée chinoise traditionnelle, via le taoïsme, conçoit un monde d'énergies interconnectées où l'idéal est l'harmonie, non la domination. Les cosmologies africaines et amérindiennes partagent cette vision d'interconnexion : pour les peuples andins, la nature est "Pachamama", une mère à respecter, non une ressource à exploiter.

Et je peux vous renvoyer au travail de Philippe Descola sur les peuples amazoniens notamment et à ce qu'il appelle le "naturalisme" occidental c’est à dire que toutes ces traditions, malgré leurs différences et contrairement à l’occident, partagent une vision du monde comme totalité interconnectée. La séparation nature/culture leur est fondamentalement étrangère.

Mais donc, le judaisme, puis le christianisme et d’ailleurs ensuite l’Islam placent l’humain au-dessus du reste du vivant.

La Renaissance marque un nouveau tournant. L'humanisme ne parle plus vraiment de Dieu, mais place l'homme au centre de tout. C'est dans ce contexte que Descartes formule sa célèbre phrase sur l'homme qui doit se rendre comme "maître et possesseur de la nature", donnant à la vieille séparation biblique une nouvelle légitimité basée sur la raison et la science.

Et on connait l’histoire, les nations occidentales colonisent le monde entier, et la civilisation mondialisée qui en découle, la notre aujourd’hui, est fondamentalement basée sur le modèle culturel, consumériste occidental, et certains pourraient même dire “anglo-saxon”, avec des nuances bien-sûr, mais on voit l’idée.

Pour Bruno Latour cette séparation est même le fondement de la modernité. Dans "Nous n'avons jamais été modernes", il explique comment nous avons construit notre monde sur une "double purification" : d'un côté la nature, objective et mesurable, de l'autre la société, subjective et politique. Cette division a permis des avancées scientifiques extraordinaires, mais elle nous empêche aujourd'hui de comprendre les "hybrides" comme le changement climatique et plus largement la crise écologique, qui sont à la fois naturels et sociaux.

On peut aussi citer Gregory Bateson, qui lui nous montre pourquoi cette pensée de la séparation est si dangereuse face aux crises actuelles. Dans "Vers une écologie de l'esprit", il explique que nous essayons de résoudre des problèmes systémiques avec une pensée qui découpe tout en morceaux. Et que donc ça ne peut pas marcher. C'est comme essayer de comprendre une danse en étudiant séparément les danseurs : on manque l'essentiel, la relation. Pour lui, la crise écologique est d'abord une crise de notre façon de penser. Et je peux vous renvoyer vers l’épisode 129 avec sa fille Nora Bateson que j’ai eu la chance d’interviewer. C’est en anglais pour l’instant, et sous peu en francais.

Si vous le permettez je voudrais aussi m’appuyer sur un passage de mon livre le mon change et on n’y comprend rien même si je sais qu’évidemment vous l’avez déjà lu avec attention. J’y parle de deux grandes tendances majeurs qui caractérisent notre époque. La première est la grande accélération, et la seconde et la grande déconnexion.

Si vous le voulez bien, je vous lis un passage :

Notre histoire est celle d’une mise en réseau. Les objets s’échangent, mais surtout les idées. L’information est une composante clé du développement humain (et par ailleurs peut-être un principe phy- sique de l’évolution*). Sa production, sa conservation et sa circu- lation sont au cœur du jeu et en définissent le déroulement. La mondialisation, par exemple, n’est que la suite d’une tendance qui nous vient de loin : les routes de la soie, les comptoirs maritimes, les câbles téléphoniques, le minitel (comment ne pas évoquer le génie français), Internet… L’épopée de la construction du grand maillage global est fascinante. En 2022, 5 milliards de personnes ont accès au Web et presque toutes** utilisent les réseaux sociaux. Nous sommes connectés, en lien direct avec les pulsations de nos sociétés. La quantité de savoirs accessibles est gigantesque, la mémoire collective est stockée sur des milliers de serveurs et mobilisable partout et à tout moment, et chaque seconde, 30 000 gigaoctets sont publiés dans le monde. Les objets eux aussi sont désormais reliés*** , nos déplacements sont traqués, le Big Data est boulimique et nous ras- semble tous dans une gigantesque soupe de 0 et de 1. Cette abolition des distances et des barrières d’accès à l’informa- tion est absolument magique. La « grande connexion » est toute jeune, mais elle a déjà changé la société comme aucune autre ten- dance, pour le meilleur et pour le pire. Mais la pièce a deux faces. Dans le premier chapitre, j’expliquais que la modernité contribue aussi à nous éloigner du réel. Le phi- losophe français Abdennour Bidar me parlait du tissu déchiré du monde pour décrire les enjeux de notre époque. Il

voit dans la perte des liens à soi, aux autres et au monde physique l’une des causes profondes de certains troubles dont nous sommes témoins. Des nœuds fondamentaux se défont, l’hyperconnexion numérique et logistique, paradoxalement, nous éloigne de l’essen- tiel. Les liens se délient et le monde se délite.

Dans un style un peu plus académique, le professeur Otto Scharmer dit la même chose* quand il évoque des fossés spirituels (entre soi et soi), sociaux (entre soi et les autres) et écologiques (entre nous et le monde). Et de fait, on peut observer un certain nombre de tendances à la déconnexion qui nous permettent de comprendre ce qui se passe. Aucune n’est nouvelle, mais toutes s’amplifient.

Et je développe ensuite sur plusieurs déconnexion que je mentionne ici en bref :

Les inégalités : déconnexion entre les ultra-riches et les autres

déconnexion entre finance et économie réelle

Société : déconnexion entre les individus

La spiritualité : deconnexion avec le sacré

Le rapport au temps, deconnexion entre citoyens et politiques, et donc deconnexion avec la nature du fait de nos stuctures de croyances, mais plus récemment aussi de l’exode urbain, des écrans, et donc du fait que nous ne sommes plus jamais ou presque en contact avec la nature ou le vivant, hormis nos chiens, chats, plateaux de sushi et entrecotes/frites.

Pour la faire courte, loin des yeux, loin du coeur. Donc le sort des verres de terre, des poissons, des poules ou des travailleurs qui fabriquent nos t-shirts “à bas le capitalisme” au bengladesh et se prennent un typhon en rentrant chez eux, on s’en cogne.

Pourant, comme le dit Flore Vasseur, tout nous montre aujourd'hui notre interdépendance fondamentale, dès qu’on veut bien s’attarder deux minutes pour y penser. En fait on n’a jamais été aussi dépendant de chaines très complexes impliquant la connexion de milliers de noeuds logistiques et un fine de gens, ne serait-ce que pour se nourrir . On ne sait plus survivre tout seul. Par ailleurs, les virus ignorent nos frontières. Le changement climatique se moque de nos catégories et même quand on a beaucoup d’argent, les murs de protection peuvent tomber et surtout il faut bien manger. Et comme me le rappelait Paul Watson, si les baleines disparaissent, on meurt tous. Nos séparations sont illusoires.

Voilà je m’arrête là. C’était Julien Devaureix dans vos oreilles grâce à tout un réseau de fibres, de cables et d’antennes, grâce à des chercheurs, des ingénieurs, des ouvriers, qui mangent grâce à des agriculteurs qui font pousser des trucs grâce à des verres de terre qu’on oublie trop souvent de remercier. Donc merci les verres de terre. Et allez parler à vos voisins ou appelez votre grand-mère.

A vite.

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