#Pause

Stratégies de lutte

"Le système...si vous tapez dessus, il va en faire un spectacle."

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Stratégies de lutte

"Le système...si vous tapez dessus, il va en faire un spectacle."

On revient sur un extrait de l'épisode 143 avec Flore Vasseur qui pose la question de la lutte en général, et on tire le fil pour voir où ça nous mène.


Dans #PAUSE, Julien prend la parole seul pour partager des reflexions sur les interviews, sur des lectures ou des éléments d'actualité. Le but est toujours le même : progresser vers une meilleure connaissance des grandes secousses de notre époque et de ce qui les structure.

1h de conversation, c’est long. Personnellement je n’arrive pas à tout retenir et j’imagine que c’est pareil pour vous. Je prends donc généralement le temps de prendre quelques notes et de faire les liens entre les différentes interviews et aussi mes lectures pour m’aider à progresser dans mon analyse des tendances et structures du monde. Et je me suis dit que je pouvais commencer à partager ça avec vous.

Je reviens donc sur l’épisode avec Flore Vasseur pour essayer de tirer quelques-une des idées partagées.

Parlons donc un peu de lutte.

“J'ai tapé sur le système. J'ai dénoncé tous les Goldman Sachs de la Terre, tous les Google de la Terre... Et ce que j'ai vu, c'est qu'à taper sur le système, en fait je le renforçais. Parce que, enfin je ne dirais pas mieux que ce que j'ai écrit dans le livre, c'est un champ de force en fait. Le système capitaliste, il se repaît de sa critique. Si vous tapez dessus, il va en faire un spectacle.”

"La contestation peut renforcer ce qu'elle combat."

Cette affirmation de Flore Vasseur peut sembler provocante, voire décourageante.

Et ça nous invite à faire un pas de côté, à prendre une respiration ou un shot de téquila, comme vous voulez, et à réfléchir deux minutes à notre façon d'agir face aux crises actuelles.

Pour comprendre ce paradoxe exposé par Flore, faisons un détour par l'histoire, parce que comme toujours, on y trouve des trucs intéressants et que nos idées ne sont jamais hors-sols, elles reposent sur les idées d’autres avant nous. Et nous vous inquiétez pas, on fait court.

Le XXème siècle nous a légué trois grandes traditions de changement social, chacune avec ses succès et ses limites.

Commençons par la voie de la confrontation directe. On peut par exemple évoquer Frantz Fanon, théoricien des luttes anticoloniales, qui part d'un constat simple : les systèmes de domination ne cèdent jamais le pouvoir volontairement. La violence devient alors selon lui un outil nécessaire de libération (et lui-même c’est d’ailleurs engagé dans le processus de décolonisation, notamment en Algérie, bien qu’étant martiniquais à l’origine). Et on peut se dire que cette approche a effectivement obtenu des résultats : pensez aux indépendances coloniales donc ou aux droits des travailleurs ou des femmes.

Deuxième tradition : la non-violence active de Gandhi et Martin Luther King. Leur idées était qu'on pouvait retourner la violence du système contre lui-même. En refusant d'y répondre, ils le délégitimaient.

Mais on peut tout de même relver que ces victoires non-violentes s'inscrivaient souvent dans un contexte plus large. Les droits civiques américains n'ont pas été gagnés uniquement par les marches pacifiques de King. La menace des Black Panthers, les postures de Malcom X et la possibilité d'une escalade ont pesé lourd. Pareil en Inde (exemple)

Plus récemment, ce qu’on peut appeler une troisième voie s'est développée : créer des alternatives sans chercher la confrontation. C'est ce que théorise par exemple John Holloway dans "Changer le monde sans prendre le pouvoir". Les ZAD, les communautés alternatives, les réseaux de transition en sont des exemples.

Mais voilà le problème fondamental auquel on est confrontés: tous ces changements, qu'ils soient violents ou non-violents, se sont produits dans une société en croissance.

Et on peut même arguer qu’il n’ont été possibles, au moins en partie que parce que la société était en croissance économique et materielle. Les droits sociaux ont été rendus possibles par les gains de productivité. Idem pour la fin de l’esclavage qui coincide souvent avec la revolution industrielle et agricole. Les droits civiques ont été obtenus dans une Amérique prospère.

Aujourd'hui, nous faisons face donc à un défi inédit : comment transformer le système économique et productif en général de telle sorte qu’il consomme moins de ressource, et qu’il rejette moins de déchets, puisque c’est surtout ça dont on parle ici, de cette urgence là ? Quelles que soient les révolutions que l’on regarde, les changements majeurs de l’histoire, ça ne s’est je crois jamais fait, ou en tout cas jamais volontairement.

Et c'est là qu’on peut ajouter une dimension correspondante à l'analyse de Guy Debord dans "La Société du Spectacle", à laquelle Flore Vasseur fait echo.

Le capitalisme ne se contente pas de réprimer la contestation : il l'absorbe. Les t-shirts révolutionnaires made in Bangladesh n'en sont que l'exemple le plus flagrant. Même les alternatives "positives" sont récupérées : le capitalisme vert, l'économie sociale et solidaire deviennent de nouveaux marchés. Netflix produit “Don’t Look Up”, etc…

Face à ce constat, Flore Vasseur en arrive à la même conclusion que d’autres penseurs contemporains.

Hannah Arendt nous disait que toute action humaine est fondamentalement imprévisible : une fois qu'elle entre dans le tissu social, elle déclenche des réactions en chaîne impossibles à contrôler. Cette incertitude n'est pas un bug, c'est une propriété : c'est précisément parce que nous sommes libres que nous ne pouvons pas prédire les effets de nos actes. Michel de Certeau enrichit cette perspective avec son concept de "tactiques" : face aux stratégies des puissants, les gens ordinaires développent des actions locales, opportunistes, qui utilisent les failles du système.

C'est je crois en quelque sorte à ça que pense que Flore parle de "l'esprit des cathédrales" : agir sans être certain du résultat, mais en sachant que chaque pierre posée compte.

Dans la même veine, on peut citer ce passage du texte sacré Hindou qu’est la Baghavat Gita « Agis sans te préoccuper du résultat de ton action. »

Ou encore évoquer le wabi-sabi japonais, un concept esthétique, ou une disposition spirituelle, dérivée de principes boudhistes zen ainsi que du taoisime et qui nous propose “d’agir sans l’angoisse de devenir”.

Cette approche implique un changement profond dans notre rapport à l'action. Plutôt que de chercher le grand bouleversement, il s'agirait d'être attentif aux transformations déjà à l'œuvre et de les accompagner. Comme le dit Edgar Morin, dans un système complexe, des petites causes peuvent avoir de grands effets - et inversement.

L'exemple de Notre-Dame-des-Landes cher aux activiste ecolo français le montre : une action peut réussir non par sa force brute, mais par sa capacité à entrer en résonance avec un contexte local.

Cette vision n'est ni un renoncement ni un repli. C'est une autre façon de penser le changement, plus subtile peut-être, mais aussi peut-être plus adaptée à la complexité de notre monde.

Le sociologue François Jullien, étudiant la pensée chinoise, parle lui de "propension des choses" : savoir repérer et accompagner les transformations déjà à l'œuvre plutôt que vouloir imposer un plan préétabli. Et quand, comme aujourd’hui il n’y a pas de grand plan, on peut imaginer que le changement viendra peut-être moins d'une grande confrontation que d'une multitude d'actions conscientes et situées. Non pas parce qu'elles sont petites, mais parce qu'elles sont justes, c’est à dire adaptées à un contexte.

Pour finir, personnellement j’avoue n’avoir aucune idée de ce qui serait une bonne stratégie pour qu’advienne une transition politique, sociétale et economique de grande ampleur qui puisse nous permettre de dévier de cette trajectoire mortifère. J’ai un profond respect pour celles et ceux qui se lèvent, qui se révoltent, qui luttent, souvent en sacrifiant au moins une partie de leur confort, parfois en prenant des risques physiques très concrets. Mais j’avoue aussi être dubitatif par rapport à certaines postures radicales qui inévitablement divisent, tracent des lignes nets entre les bons et les mauvais, les gentils et les méchants, les intelligents et les cons, sachant que forcément celui qui trace la ligne se positionne lui-même dans le bon camp. Et j’observe que ces stratégies de radicalisations sont souvent aussi contre-productives, parce justement le système récupère l’energie, le camp d’en face se nourrit aussi de la critique qu’on lui adresse. Et ainsi Trump est réélu, malgré le tabassage médiatique contre lui d’au moins une partie des media mainstream, du tout hollywood,etc… malgré les procès. et je vous renvoie vers mon épisode d’analyse sur le sujet. Et en même temps, sans rapport de force, sans confrontation, c’est bien souvent le statu-quo. Je ne sais pas par où ca passe, et c’est pour ça d’ailleurs que personnellement je ne suis pas vraiment en lutte. Je ne suis pas vraiment dans un camp, même si j’ai évidemment mes opinions qui me permettent de faire des choix concrets. Entre nous ça n’est pas la posture la plus simple aujourd’hui pour créer le buzz, que de viser la voix médiane, d’essayer de nuancer. Mais c’est ma ligne.

Pour finir, j’ai beaucoup aimé la manière dont Flore resume la problématique pour les individus, ce choix entre confort et humanité.

A mediter.

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