#153 - Interview

Le basculement économique mondial

Dollar, dette, pouvoir : la fin d’un cycle

Écouter sur :

Publié le
Enregistré le
Le basculement économique mondial
BRUNO COLMANT

Dans cet épisode, on explore les fondements et les fractures du système économique et monétaire mondial.

Comment l’hégémonie du dollar façonne-t-elle l’ordre géopolitique ? Que révèle la montée des dettes publiques et des tensions commerciales ? Que disent les cryptomonnaies de notre rapport à la confiance et au pouvoir ? Et pourquoi sommes-nous peut-être à la fin d’un cycle historique ouvert après 1945 ?

Avec Bruno Colmant, économiste et auteur, on décrypte les dynamiques profondes qui bouleversent le capitalisme contemporain — et ce que cela implique pour notre avenir collectif.

00:00 – Introduction

04:30 – Comment fonctionne l’ordre économique mondial ?

09:00 – Le dollar, arme d’influence et de domination

14:30 – Dette, croissance et capitalisme hors-sol

19:00 – Les banques centrales : indépendantes… vraiment ?

24:30 – Ce que révèle la dette publique aujourd’hui

29:30 – Cryptos, Bitcoin : une rupture ou un mirage ?

34:30 – La Chine, les BRICS et la remise en cause du dollar

39:00 – La monnaie comme construction politique

44:30 – Peut-on parler de souveraineté sans souveraineté monétaire ?

49:30 – L’Europe : puissance économique sans levier monétaire ?

54:00 – Vers un capitalisme plus autoritaire ?

59:00 – Trois livres pour penser le monde autrement

01:03:30 – Conclusion : lucidité, récits et déséquilibres à venir

Concepts fondamentaux

  • La monnaie est un fait politique avant d’être un fait économique : elle repose sur la confiance dans une autorité, et non sur une valeur intrinsèque.

  • Le dollar comme arme géopolitique : sa domination mondiale permet aux États-Unis d’exporter leur dette et d’imposer des sanctions extraterritoriales.

  • Dette publique et illusion de stabilité : la dette n’est plus un simple outil budgétaire mais un pilier du système, soutenu artificiellement par la politique monétaire.

Dynamiques géopolitiques et monétaires

  • Vers un monde multipolaire : la fin de l’unipolarité américaine s’accompagne d’une fragmentation monétaire et commerciale.

  • La stratégie chinoise repose sur une lente dédollarisation et une structuration de zones d’influence par l’investissement, non la guerre.

  • Les cryptos et les stablecoins révèlent une crise de légitimité des monnaies étatiques, sans pour autant proposer un ordre alternatif crédible.

Controverses et fragilités du modèle actuel

  • Le capitalisme financier est devenu hors-sol : il ne repose plus sur la création de valeur réelle mais sur la spéculation, avec un effet centrifuge sur les inégalités.

  • Les banques centrales sont piégées : elles ne peuvent plus augmenter les taux sans faire exploser la dette publique, ni continuer à imprimer sans créer de bulles.

  • Le consentement populaire à l’ordre économique décline : l’inflation, la précarité et la perte de sens alimentent les populismes.

Perspectives et transitions possibles

  • Un rééquilibrage Est-Ouest est en cours, mais sans gouvernance globale. L’histoire revient, avec ses rapports de force.

  • Une économie fondée sur la sobriété et la redistribution est possible, mais suppose une révolution intellectuelle et politique.

  • L’émergence de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) pourrait redéfinir le rôle des États dans l’économie, pour le meilleur ou le pire.

Concepts clés

  • Monnaie fiduciaire : Monnaie sans valeur intrinsèque, fondée sur la confiance envers l’autorité émettrice (État, banque centrale).

  • Dette publique : Somme des emprunts contractés par un État pour financer ses dépenses ; elle est devenue structurelle dans la plupart des pays occidentaux.

  • Dollar comme monnaie hégémonique : Le dollar est la principale monnaie de réserve et d’échange à l’échelle mondiale, ce qui donne aux États-Unis un pouvoir économique et politique unique.

  • Quantitative Easing (QE) : Politique monétaire non conventionnelle par laquelle une banque centrale injecte massivement de la liquidité dans l’économie en rachetant des actifs financiers.

  • Cryptoactifs / Bitcoin : Formes de monnaies numériques décentralisées, créées hors du contrôle des banques centrales, qui interrogent les fondements traditionnels de la confiance monétaire.

  • Monnaie comme instrument de pouvoir : La monnaie n’est pas neutre ; elle reflète une organisation sociale, une hiérarchie politique et un rapport à l’autorité.

  • Société inductive vs déductive : Dans les sociétés anglo-saxonnes (inductives), on part du cas particulier pour généraliser ; dans les sociétés latines (déductives), on part du principe général pour normer la société.

  • Société néolibérale : Organisation économique et politique fondée sur la libre entreprise, la dérégulation, la privatisation, et la concurrence généralisée.

Personnes citées

  • Carmen Reinhart & Kenneth Rogoff : Auteurs de This Time is Different, ouvrage sur les crises récurrentes de dette souveraine.

  • Joseph Stiglitz : Économiste, prix Nobel, critique du FMI et de la mondialisation libérale dans La grande désillusion.

  • Lyn Alden : Analyste financière, autrice de Broken Money, sur l’évolution de la monnaie et des infrastructures de règlement.

Institutions et sigles

  • FMI (Fonds monétaire international) : Institution qui intervient pour stabiliser les économies nationales en difficulté, souvent critiquée pour ses conditionnalités.

  • FED (Federal Reserve) : Banque centrale des États-Unis, pilier du système monétaire mondial.

  • BCE (Banque centrale européenne) : Institution chargée de la politique monétaire de la zone euro.

  • GAFAM : Acronyme pour Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft — symboles du pouvoir technologique globalisé.

Éléments de contexte historique et actuel

  • Crise de 2008 : Krach financier majeur provoqué par la titrisation des subprimes, suivi d’une décennie de politiques monétaires ultra-accommodantes.

  • Crise de la dette Covid (2020-2022) : Explosion des déficits publics et recours massif à la création monétaire pour éviter l’effondrement économique.

  • Inflation post-Covid et guerre en Ukraine : Remontée des prix liée aux tensions sur l’énergie, aux chaînes de production et aux dépenses publiques.

  • Fragmentation géopolitique : Émergence d’un monde multipolaire (Chine, BRICS, etc.), remise en question de la domination occidentale et du dollar.

  • Dédollarisation : Stratégie de certains États (notamment la Chine) pour réduire leur dépendance au dollar américain dans les échanges internationaux.

  • François Mauriac : Pour l’introspection, l’examen de conscience, la lucidité morale.

  • Louis-Ferdinand Céline – Voyage au bout de la nuit : Pour comprendre la brutalité du XXe siècle. Selon lui, “le plus grand livre jamais écrit”.

Concepts à explorer

  • Souveraineté monétaire : Capacité d’un État à émettre sa propre monnaie et à définir sa politique économique sans dépendance extérieure.

  • Théorie moderne de la monnaie (MMT) : Courant hétérodoxe qui postule qu’un État souverain ne peut jamais faire faillite dans sa propre monnaie.

  • Effet Cantillon : Mécanisme selon lequel la création monétaire bénéficie d’abord aux plus proches de la source (banques, grandes entreprises), accentuant les inégalités.

  • Transition géoéconomique : Passage d’un ordre global dominé par les États-Unis à un monde multipolaire où les flux commerciaux, monétaires et technologiques se reconfigurent.

Livres accessibles en français

  • L’État entrepreneur – Mariana Mazzucato

    Sur le rôle actif de l’État dans l’innovation et l’économie réelle, à contre-courant des dogmes néolibéraux.

  • La monnaie. Entre dettes et souveraineté – Michel Aglietta

    Une analyse historique et théorique de la monnaie comme construction sociale et politique.

  • La grande désillusion – Joseph Stiglitz

    Critique du FMI et des effets pervers de la mondialisation imposée aux pays du Sud.

  • Quand la Chine réveillera le monde – Alain Frachon & Pierre Haski

    Pour comprendre les logiques géopolitiques chinoises face à l’hégémonie occidentale.

  • La fin de l’illusion libérale – Jean-Michel Quatrepoint

    Sur la fin d’un cycle néolibéral, la montée du protectionnisme, et les tensions entre économie et démocratie.

Penseurs clés à (re)découvrir

  • Michel Aglietta : Économiste français, spécialiste de la monnaie et des institutions financières.

  • Perry Mehrling : Pour comprendre le système monétaire global via l’approche "money view".

  • Karl Polanyi : Historien de l’économie, auteur de La Grande Transformation, essentiel pour penser le lien entre économie, société et démocratie.

  • Frédéric Lordon : Économiste critique, propose une relecture politique de l’euro, de la dette et de la souveraineté.

  • Naomi Oreskes & Erik M. Conway : Pour comprendre les récits économiques dominants et leur construction idéologique (Le mythe du marché).

Articles et ressources en ligne

  • “Comment le dollar façonne l’ordre du monde” – Le Grand Continent

    Une synthèse géopolitique claire sur le rôle du dollar dans l’architecture internationale.

    legrandcontinent.eu

  • “Les banques centrales, entre stabilité et dépendance politique” – Alternatives Économiques

    Pour comprendre les tensions autour de l’indépendance des banques centrales en période de crise.

  • “Lyn Alden : Bitcoin, inflation, dollar et instabilité systémique” – Sismique (prochain épisode)

    Pour approfondir la perspective monétaire d’une analyste américaine très suivie.

Julien Devaureix : Bonjour Bruno Colmant. Merci de m'accorder une grosse heure pour parler d'une des grilles de lecture qui est essentielle aujourd'hui, à savoir l'économie, la monnaie, la dette, puisqu'il se passe plein de choses.

Julien Devaureix : Nous commençons !

Bruno Colmant : Bonjour.

Julien Devaureix : Pour commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter rapidement et me raconter ce que vous faites et votre légitimité aussi pour parler de tous ces sujets ?

Bruno Colmant : J'ai 63 ans, j'ai eu une carrière essentiellement dans le domaine bancaire, d'assurance et de la bourse puisque je dirigeais la bourse de Bruxelles et j'ai été membre du comité de direction de la bourse de New York. Et à côté de ça, je suis docteur en économie appliquée et j'ai enseigné l'économie depuis 30 ans dans plusieurs universités belges et étrangères. Je suis aussi diplômé d'université américaine et aujourd'hui, je suis administrateur de société commerciale, mais aussi d'entités caritatives.

Et donc j'ai à mon actif à peu près 90 livres de comptabilité, de finances, de conjoncture. Mais ces dernières années, je me suis surtout spécialisé dans la monnaie avec différentes théories monétaires. Et j'ai commis chez Fayard, il y a maintenant à peu près deux ans, un an et demi, un traité sur la monnaie. La politique monétaire, l'endettement, le taux d'intérêt sont vraiment des domaines qui magnétisent toute mon attention.

Julien Devaureix : On va pouvoir aller dans le détail en essayant aussi de ne pas être trop technique, sachant que ça peut être un sujet qui est extrêmement complexe assez rapidement. On va commencer large. Comment vous percevez le moment qu'on vit d'un point de vue économique et géopolitique et quels sont selon vous aussi les signes les plus marquants de ce qu'on appelle parfois une rupture, un basculement avec le paradigme qu'on a connu jusqu'à présent ?

Bruno Colmant : D'abord on a l'impression d'une stabilité parce que nous avons vécu dans des pays en paix pendant très longtemps et donc la rupture aujourd'hui entre les Etats-Unis et l'Europe nous semble être un facteur majeur et s'en est un mais depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la plupart des pays ont évolué, ont subi des mutations absolument étonnantes. Le mur est tombé, le marxisme-léninisme s'est effondré, le maoïsme a été métamorphosé.

Bruno Colmant : Le reste du monde a subi je crois plus de modifications que ce que nous en avons perçu. Mais ce qui se passe aujourd'hui, c'est l'émergence, je pense si je peux résumer les choses, d'un monde qui est multipolaire. Nous avons vécu pendant très longtemps dans le paradigme, le postulat d'un monde américano-européen, d'un monde occidental dominant. Depuis maintenant 40 ans, le modèle a changé, mais d'autres puissances ont émergé, notamment en Chine, en Asie. Et donc ce monde devient multipolaire.

Bruno Colmant : D'où des réalités moins lisibles à l'aune de la grille de lecture qu'on avait adoptée depuis longtemps. Et au-delà de ça, il y a des phénomènes belliqueux, il y a des phénomènes énergétiques, il y a toute une série d'éléments qui nous assaillent. Mais fondamentalement, c'est la multipolarité du monde qui est l'élément le plus important.

Julien Devaureix : Oui, qu'on a du mal à percevoir parce qu'effectivement, nous, on reste globalement assez stable même si on voit qu'il y a pas mal de changements qui se profilent. Et on peut commencer par ce qui se passe d'ailleurs avec les États-Unis. Pareil, on avait cette impression de stabilité presque éternelle. En tout cas, on se disait que ça ne pouvait pas changer aussi rapidement. Et pour comprendre ce qui s'y joue, parce que c'est un sujet aussi qu'on a pas mal abordé dans le sismique et qui est central dans cette époque. En tout cas, on va voir si c'est une cause ou un symptôme.

Julien Devaureix : Vous évoquez dans vos écrits une violence interne aux États-Unis qui est dans leur culture et dans la manière de fonctionner du pays, qui par le passé, était exportée. Aujourd'hui, avec cette nouvelle approche isolationniste des dirigeants actuels, on a une violence qui semble s'internaliser. Comment est-ce que cette dynamique interne américaine qui est précipitée, qui se précipite devant nous, et notamment cette polarisation, cette désignation d'ennemis intérieurs, comment est-ce que tout ça, ça va impacter la stabilité économique et géopolitique mondiale pour comprendre votre grille de lecture sur les États-Unis ?

Bruno Colmant : Pour bien comprendre les choses, il faut se rappeler que les États-Unis, c'est un pays extrêmement jeune, qui n'a pas d'histoire de débats, à part peut-être la guerre civile en 1860. Mais c'est un pays surtout dont le modèle économique est extrêmement violent. C'est un pays d'essence protestante. C'est un pays au sein duquel l'enrichissement est une preuve d'élection divine, de reconnaissance sociale.

Bruno Colmant : Et donc c'est un pays qui a développé une vulnérabilité des humains à l'enrichissement. Pourquoi ? Parce que les États-Unis ont été fondés sur le postulat que chacun est seul face à son destin et que toute protection collective serait un frein à l'obligation morale de se dépasser chaque jour et donc d'assurer son futur financier. C'est aussi un pays au sein duquel il n'y a pas de point de stabilité, il n'y a pas de point de tranquillité, tout se rejoue tous les jours et donc ça développe non seulement du courage et un besoin d'innovation mais surtout une violence inhérente au mouvement que le système économique crée comme dynamique. Alors comme le système en tant que tel est omniprésent, comme c'est une économie qui est en permanence quasiment au bord de la crise de nerf, les Américains lancent à intervalle régulier des guerres qui ne sont pas là pour être gagnées, d'ailleurs la plupart des guerres américaines sont abandonnées dans la défaite, ou dans la dissolution. Mais ce sont des guerres qui permettent d'aligner le peuple américain sur des valeurs régaliennes, la figure présidentielle, sur l'armée qui est quand même le socle d'unité du pays. Et ça permet de faire oublier les malaises internes. Un très bon exemple, c'était la guerre du Vietnam qui bien sûr était motivée par des motifs d'opposition au communisme mais c'est surtout une guerre qui a coïncidé avec la fin de la ségrégation et avec un malaise social on va dire presque génétique inhérent aux Etats-Unis. Donc les américains n'ont pas de politique étrangère, ils exportent leur politique intérieure et c'est une façon pour eux d'expulser, d'expurger la violence interne de leur société. D'ailleurs il y a ce fameux film et série La Purge qui montre bien une société qui est calme mais une fois par an on peut tuer tout le monde et cela sans la moindre condamnation. C'est un peu ça. Ce film, La Purge, est une très belle révélation de ce que peuvent être les États-Unis. Alors ce que Trump fait aujourd'hui dans un premier temps, parce que finalement l'histoire n'est pas écrite, c'est qu'il est isolationniste, il est apparemment pacifique, pacifiste puisqu'il veut arrêter toutes les guerres dans le monde. D'ailleurs, il n'aboutit à rien du tout. Mais par contre, il réinternalise la violence sociale en désignant l'ennemi de l'intérieur.

Bruno Colmant : Donc il y a la cinquième colonne, ce sont les démocrates, les gauchistes, les migrants qui violent, qui prennent le travail des américains. Et ça, résonne bien sûr avec le sentiment des américains d'avoir perdu leur autonomie économique. Et pour bien comprendre la juxtaposition de ces deux phénomènes, ce sont les américains qui ont été les grands bénéficiaires de la mondialisation. Ce sont eux qui ont en fait profité du reste du monde, comme on le dit, c'est-à-dire de pouvoir réimporter aux États-Unis des biens produits moins chers à l'étranger, comme par exemple dans les pays de l'Est, mais surtout en Chine, avec une balance commerciale déficitaire. Et tout ça leur a été autorisé parce que le dollar est la devise dominante qu'ils ont imposée au travers de la force militaire et qui permet aux États-Unis d'être financés par le reste du monde. Donc les Américains ont profité de la mondialisation, mais aujourd'hui le narratif a changé. La mondialisation, on va dire, incarnée par Trump est considérée comme étant mauvaise.

Bruno Colmant : Ça parle à la catégorie des ouvriers américains, manufacturiers, qui ont le sentiment réel que leur travail a été pris par le reste du monde et donc il faut réindustrialiser les États-Unis. Donc cette idée d'avoir un système violent, cette idée de repousser les migrants qui sont là pour prendre le travail des Américains, mais de sortir de la mondialisation qui en fait est une autre façon de faire souffrir le travailleur américain.

Bruno Colmant : Tout ça, résonne, ça se conjugue, ça s'amplifie et donc ça contribue à l'émergence de Trump qui est un deus ex machina et qui en fait lui-même est l'aboutissement final du capitalisme américain, mais fait croire que finalement tout le monde peut devenir comme lui et maintenant a développé une vision quasiment mystique, voire mythique de lui-même. Donc c'est une économie qui est en violence, l'ennemi est à l'intérieur et cet ennemi évidemment intérieur crée une polarisation absolument gigantesque entre les démocrates, les républicains et puis tous les autres. Et d'ailleurs il y a un indice qui ne trompe pas, c'est que les mariages entre républicains et démocrates sont quasiment tombés à zéro. À l'heure qu'il est, il y a une cinquantaine d'années, ça atteignait 30%. Donc la société américaine a toujours été polarisée entre le Nord et le Sud, entre différentes communautés, mais la tension politique aujourd'hui a atteint des niveaux tout à fait insoupçonnés.

Julien Devaureix : C'est intéressant aussi de voir comment cette violence s'exporte. Si je comprends bien, la boussole principale va être vraiment la politique interne. Et ça a des conséquences sur le reste du monde, notamment avec le contexte de guerre commerciale initié par Trump qui est un élément central et qui touche énormément de pays. Et d'ailleurs extrêmement violemment, même si on ne se rend pas forcément compte encore chez nous. En tout cas, il y a des pays où c'est déjà extrêmement violent. Comment est-ce que vous analysez ça ? Comment est-ce que vous interprétez les motivations profondes de la guerre commerciale et comment est-ce que vous pouvez nous éclairer sur les conséquences réelles au-delà des discours officiels ? Est-ce que c'est une stratégie avant tout interne ? Est-ce que c'est une stratégie de puissance ? Est-ce que c'est un symptôme aussi de fragilité, de doute ?

Bruno Colmant : Non, non, c'est un tracé qui est parfaitement logique et compréhensible. Et pour bien le comprendre, je vais le dire brièvement, il faut comprendre que le système américain est basé sur ce qu'on appelle l'économie de marché. Alors on a tort d'assimiler le capitalisme à l'économie de marché. Ce sont deux choses différentes. Le capitalisme, quand on adopte la vulgate marxiste, c'est la propriété privée des moyens de production, donc l'inverse d'une nationalisation.

Bruno Colmant : L'économie de marché, c'est partir de l'idée que la valeur de tout bien, de toute chose, de tout humain, de tout capital est fondée sur la loi de l'offre et la demande. Et l'économie de marché est une notion qui est dérivée elle-même de ce qu'on appelle la finance de marché, c'est-à-dire la finance boursière, qu'on appelle aussi la finance moderne, qui a été inventée il y a une soixantaine d'années et qui part de l'idée qu'un marché boursier sécrète le cours de bourse optimal si toute une série de conditions sont remplies, à savoir que les acteurs sont libres d'agir, les acteurs agissent de manière rationnelle, s'il n'y a aucune réglementation, aucun obstacle au commerce, et que donc la mobilité des acteurs et des biens permet de manière très éphémère de fournir un prix optimal. Et donc progressivement, cette idée de finance de marché a été transposée dans ce qu'on appelle l'économie de marché, c'est-à-dire que si on dérégule, on déréglemente une économie, qu'on la libère de différentes contraintes, de différentes natures. On a en fait une production et une consommation qui sont de nature optimale. Et donc ça ramène à la main invisible d'Adam Smith. En fait ça ramène à ce qu'on appelle les économistes classiques de la fin du XVIIIe siècle, début XIXe. Il y a eu Ricardo, il y a eu le français Jean-Baptiste Say, il y a eu Adam Smith.

Bruno Colmant : C'est pour ça maintenant qu'on parle de néo-libéralisme, libéralisme d'après. Et donc cette économie de marché doit être absolument en vibration permanente, en vulnérabilité, en intranquillité, en mouvement, sans mémoire, comme un cours de bourse qui n'existe que par lui-même et qui est bien sûr amnésique, pour pouvoir donner le meilleur d'elle-même. Et c'est ce que Reagan a introduit il y a 45 ans, lorsqu'il est devenu président. Aujourd'hui, on arrive à un stade encore plus développé de ce néolibéralisme que j'appelle l'exolibéralisme, c'est-à-dire la déréglementation absolue et surtout l'idée que les États-Unis ont été contraints pendant trop longtemps par des règles mutualistes comme des organismes internationaux, organisation mondiale de la santé, du commerce, voire FMI, voire Banque mondiale et que les Américains dans le gore de Trump, c'est un peu comme Gulliver qui est contraint par toute une série de petits fils. Il faut s'en libérer et il faut faire rugir le moteur dans la liberté d'entrepreneuriat la plus totale. Ce que Trump fait avec les barrières commerciales, c'est en fait montrer que les Américains ne sont tenus par rien du tout et que tout peut, à tout moment et doit être à tout moment négocié. Donc, il n'y aura jamais de point de stabilité dans la politique de Trump, quel que soit le domaine, parce que le mouvement en tant que tel fait partie de la vulnérabilité que les américains veulent s'imposer eux-mêmes, mais surtout au reste du monde.

Julien Devaureix : Donc il n'y a pas de stratégie de deal comme il raconte ou de stratégie vraiment avec une vision macro de quels devraient être les bons droits de douane. C'est vraiment pour créer de l'instabilité, pour montrer aux autres que c'est bon, le droit international n'existe pas et qu'en fait c'est la règle du plus fort. Juste pour comprendre aussi comment tout ça a été fixé. Alors on a parlé d'équations un peu primaires, mais c'est ça, c'est simplement un outil d'un bouli qui veut montrer qu'il faut venir à la table de négociation et peu importe les conséquences en fait.

Bruno Colmant : Mais pas n'importe les conséquences, c'est la... D'abord, c'est la preuve de la domination mondiale américaine, puisque quand Trump a imposé ses droits de douane, les cours de bourse ont quasiment perdu 5 à 10 % partout, ce qui est la preuve que la parole d'un homme est capable d'influencer la valorisation des actifs dans le monde entier, ce qui est assez stupéfiant. Mais il va falloir s'habituer à, je disais, cet exo-libéralisme qui part de l'idée que l'intranquillité, que la variabilité en fait sont par essence la trame du monde économique, politique et peut-être un jour militaire. Voilà, c'est un monde finalement qui nous heurte. Mais pourquoi est-ce qu'il nous heurte ? Et la raison profonde, et je crois que c'est un prisme de lecture qui est utile pour tout le monde, c'est que nous Européens, et ça procède d'une tradition finalement catholique, nous sommes des êtres déductifs. C'est-à-dire que nous appliquons des principes, des équations, des raisonnements connus à des situations, en tentant de trouver la bonne formule déjà connue qui s'applique à la résolution d'un problème. Les Américains, c'est le contraire. Les Américains sont inductifs. C'est-à-dire qu'ils partent de l'observation d'une réalité et ils trouvent non pas une solution définitive mais une règle dont l'objectif est qu'elle doit être améliorée le lendemain et encore plus le jour d'après. Et donc cette opposition entre la déduction qui induit une certaine stabilité et l'induction qui force chacun et chacune à se développer pour trouver la meilleure situation, ça c'est vraiment une distinction fondamentale. Et ça explique pourquoi notre lecture des États-Unis, qui émane d'un raisonnement déductif, est absolument incompréhensible, sauf pour celui qui a vécu aux États-Unis, qui a étudié là-bas, et qui a pu observer combien la vibration... et ça explique d'ailleurs pourquoi les américains sont tellement plus innovateurs parce que le but finalement de l'induction c'est d'améliorer en permanence les choses. Il n'y a jamais de point de stabilité. Et quand on va encore plus loin, j'ai écrit plusieurs livres sur ce sujet, on retrouve l'essence protestante. Il faut noter que les Américains ont une essence protestante non pas luthérienne, mais calviniste, essentiellement.

Julien Devaureix : Mm-hmm.

Bruno Colmant : Le baptisme est toujours la religion dominante aux États-Unis, et c'est plutôt calviniste. Et dans le calvinisme il y a cette fameuse notion de prédestination, qui consiste à dire qu'il y a un chemin tracé par Dieu pour tous les humains, que l'important est de trouver sa voie d'élection. Et l'une des façons de trouver sa voie d'élection est de s'enrichir. Mais une fois que vous êtes devenu riche, vous devez voir si vous n'êtes pas vraiment arrivé à la fin, alors vous devez remettre votre argent en jeu dans de nouveaux projets pour voir comment étendre votre surface financière. Et donc cela crée une cyclicité dans l'investissement, dans l'innovation, qui est en fait une pensée inductive mais qui se rapporte, je pense, à cette essence calviniste. Et c'est ce qui explique la grande différence entre les deux systèmes et pourquoi nous sommes surpris, pourquoi nous cherchons la certitude dans un contexte qui n'en a aucune.

Julien Devaureix : J'imagine que l'histoire de l'Amérique, l'incertitude, le besoin permanent d'être... Je pense qu'on pourrait passer deux heures là-dessus. J'aimerais aussi parler de la Chine. Il doit y avoir une énorme différence dans la façon de voir les choses. Vous pourriez en dire deux mots, qui est un acteur majeur dans ce nouveau jeu d'échecs ? Comment réagit-elle à cette guerre commerciale, à ce désengagement américain d'une part. Et puis quelles seraient les conséquences à long terme de tout ça pour la domination du dollar ?

Bruno Colmant : Il y a deux choses. Sur le plan commercial, il y a une interdépendance entre la Chine et les États-Unis, parce que les États-Unis importent de Chine ce qui est trop cher à produire chez eux. La pire nouvelle qui puisse arriver à la Chine, c'est que la consommation américaine diminue. Les deux pays ont intérêt à ce que les Américains consomment, puisque les Chinois n'ont pas réussi à créer une croissance suffisante basée sur leur marché intérieur, comme dans la plupart des pays émergents, une croissance qui était basée sur l'exportation. Il y a une différence d'approche entre les Chinois et les Américains. Kissinger l'avait très bien synthétisé en disant que les Américains jouent aux échecs, c'est-à-dire qu'ils veulent l'échec et mat et tuer leur adversaire, tandis que les Chinois jouent au jeu de Go. Dans le jeu de Go, on ne tue pas son adversaire, on l'utilise.

Bruno Colmant : On l'encercle un peu comme les Chinois le feront avec Taïwan. Il y a une logique de force tranquille beaucoup plus développée en Chine. D'ailleurs, quand on parle aux Chinois de la Route de la Soie, ils voient ce projet non pas à 10 ou 30 ans, mais à plusieurs siècles. C'est une stratégie lente et cela permettra aux Chinois de créer leur influence et de se renforcer de manière très pacifique, un peu sous le radar, sans la violence d'un Trump, qui à mon avis impressionne mais qui, pour l'instant, est un atout pour la Chine. En tout cas, cela les impressionne parce que je me souviens de la dernière fois que j'étais en Chine il y a quelques années, les livres de Trump étaient partout dans les librairies comme le symbole de l'homme fort, de l'homme puissant.

Bruno Colmant : Et nous devons écouter les théories. Donc cela posera quelques questions. Votre question portait sur la monnaie. C'est majeur, c'est bien au-delà du cadre de la Chine. Nous avons un système de dollar depuis environ un siècle. Avant, c'était la livre sterling qui était la monnaie dominante. Et au fil des ans, les Américains ont créé ce qu'on appelle le privilège exorbitant du dollar, c'est-à-dire que le dollar étant la monnaie de référence mondiale, les Américains peuvent s'endetter dans leur propre monnaie et donc ils n'ont pas de risque de change. Ils peuvent imprimer des dollars pour rembourser leurs dettes. Et surtout, ils peuvent financer leur déficit commercial en émettant des dollars que le reste du monde accepte comme monnaie de réserve. Donc en fait, les Américains exportent leur inflation vers le reste du monde et ils importent la déflation du reste du monde. C'est un système absolument extraordinaire qui leur permet de vivre au-dessus de leurs moyens depuis des décennies. Mais ce système est en train de se fissurer pour plusieurs raisons. D'abord parce que d'autres monnaies émergent, notamment le yuan chinois, mais aussi parce que les Américains abusent de ce privilège. Quand ils imposent des sanctions économiques à un pays, ils utilisent le système financier international basé sur le dollar pour couper ce pays du reste du monde. Et ça, ça pousse les autres pays à chercher des alternatives au dollar. On voit déjà des accords bilatéraux entre pays pour commercer dans leurs monnaies nationales, on voit l'émergence des BRICS qui veulent créer une monnaie alternative, on voit même l'émergence du Bitcoin qui est une forme de monnaie décentralisée. Donc le système monétaire international est en train de se transformer et la domination du dollar n'est plus aussi évidente qu'avant.

Julien Devaureix : C'est certain, une idée de progrès que je regretterais aujourd'hui.

Bruno Colmant : Progrès, oui, bien sûr. Oui, partagé avec un alignement de la production qui était en fait totalement opposé à ce que les années 1920 et même 30 avaient développé, c'est-à-dire une politique d'une violence inégalée et intolérable. Et j'ai aimé cette période et je suis inquiet que nous retombions malheureusement dans un monde extrêmement segmenté avec ceux qui ont au moins des richesses intolérables.

Bruno Colmant : Et je dis, dans un monde intégrable, je me fiche que les gens soient très riches, mais je m'inquiète que les gens soient pauvres et que la subsistance, la qualité de l'avenir soit en jeu pour les générations futures. C'est donc ce qui m'inquiète. C'est pourquoi j'ai cette affiche de Mitterrand, et j'ai aussi un original de Mai 68, qui entoure mon... mais j'ai aussi un original de Charles de Gaulle. Je vous disais avant l'interview, j'ai la photo de l'appel de Charles de Gaulle en août 1940, placardé à Londres. Donc j'ai quelques collectionneurs, et à mon avis, cela m'a rendu belge pendant longtemps.

Julien Devaureix : Mm-hmm.

Julien Devaureix : Nous sommes presque à la fin. Deux questions classiques. La première est quel conseil donner à ceux qui nous écoutent, car nous parlons toujours d'un monde vaste qui nous dépasse. Que pouvons-nous faire en tant qu'individus ?

Bruno Colmant : Je crois que nous devons maintenir une valeur morale. C'est très important, je le dis à tous mes étudiants. Nous devons développer une culture forte par l'érudition. Nous devons maintenir la culture du débat contre la victoire. Nous devons écouter, lire et apprendre. Nous ne devons pas nous enfermer dans des convictions. Et je crois que nous devons, par notre humanisme, mettre en avant dans l'action et dans la réflexion. C'est un peu la règle du stoïcisme, mais je pense qu'elle a sa place. Nous vivons dans un monde où, plus qu'avant, l'immédiateté de tout est remplacée par la somme des connaissances.

Bruno Colmant : Et donc nous devenons des êtres de passion, d'éphémère, de fugace, parfois de triste, comme si l'enchevêtrement était une vie durable. Et je crois que nous, individus, devons nous en débarrasser et continuer à devenir, à être des êtres immergés dans l'apprentissage. L'apprentissage n'est pas seulement l'école, ce n'est pas l'enseignement supérieur, ce n'est pas seulement le travail, c'est le... C'est le général que j'ai dit. C'est très important.

Julien Devaureix : C'est écouter des podcasts.

Bruno Colmant : Nous sommes dans un monde, vous parlez de podcasts, vous avez raison puisque je suis très honoré d'être associé au vôtre, qui est de plus en plus connu. Les podcasts sont souvent libres d'information. Vous avez un rêve, vous devez écouter de la musique, bien sûr, mais je pense que quand vous y pensez, si vous écoutez une heure à une heure et demie de podcasts par jour, vous arrivez à 400 heures, 400, 500 heures de podcasts par an. C'est-à-dire les deux tiers du temps que nous passons à travailler. C'est donc énorme. Nous ne sommes donc plus autorisés à être mal informés à l'heure de cette information.

Julien Devaureix : C'est le paradoxe du temps. Nous vivons une époque bénie pour les curieux parce que tout est disponible comme jamais, et en même temps où nous pouvons choisir de nous enfermer dans le néant, dans le vide. Votre dernière question, je ne sais pas si je vous ai demandé de préparer, nous verrons ce qui vient ensuite. Deux livres à lire absolument dans votre vie.

Bruno Colmant : Vous demain.

Bruno Colmant : Donc vous savez.

Bruno Colmant : C'est facile. D'abord, le voyage au bout de la nuit, de Céline. Je l'ai découvert quand j'avais environ 40 ans. Je vais distinguer Céline... Disons l'antisémite collaborationniste... Collaborateur, pardon, de l'écrivain. Mais Le voyage au bout de la nuit est un livre majeur. Je dirais trois. Il y a Stefan Zweig. Le monde d'hier, la mémoire d'un Européen. Et puis il y a un livre, dont j'ai quelques exemplaires parce que c'est le livre, mais c'est un roman qui a changé ma vie, ma plume, ma façon de penser. C'est François Mauriac. Avec ce fameux livre, il s'appelle Thérèse Desqueyroux, que certains d'entre vous ont peut-être lu, datant de 1927, et qui a été pour moi la révélation de l'écriture. Et je pense que moi qui écris beaucoup de livres, ma plume a été modelée par François Mauriac. Et puis peut-être le dernier livre, un livre qui est une morale, c'est Le Fil de l'Épée de Charles de Gaulle, publié en 1932. Et pendant le Covid, quand je dirigeais une banque ici en Belgique, j'avais donné un exemplaire du Fil de l'Épée à tous mes collaborateurs, qui l'ont lu ou non, parce que je l'ai trouvé extrêmement important sur la notion de caractère, que de Gaulle qualifiait comme étant la vertu des temps difficiles. Vous avez demandé deux, je vous en ai donné quatre.

Julien Devaureix : Parfait. Nous pouvons être exhaustifs. Merci pour votre temps. Merci pour cette interview très ouverte. Merci, Bruno. À bientôt.

Bruno Colmant : Merci beaucoup. Merci beaucoup. C'est un grand plaisir. Merci. Merci. Merci. Au revoir.

Soutenez Sismique

Sismique existe grâce à ses donateurs. Aidez-moi à poursuivre cette enquête en toute indépendance.

Merci pour votre générosité ❤️

Nouveaux podcasts

Abonnez-vous à la newsletter

Recevez les nouveaux épisodes directement dans votre boîte mail

S'inscrire à la newsletter

Communauté Discord

Rejoignez une communauté de plus de 2000 membres

Participez aux discussions et échangez avec les autres auditeurs

Rejoindre Discord

Voici le lien vers l'offre Cyberghost, mon partenaire du mois