À l'heure où les IA bouleversent notre rapport à la vérité et où les réseaux sociaux capturent notre attention, un livre troublant propose une nouvelle grille de lecture de notre époque. Et si nous étions entrés dans l'ère de l'hypnocratie - un système où le pouvoir n'opère plus par la force ou la persuasion, mais par la modulation directe de nos états de conscience ? À travers l'analyse du phénomène Trump/Musk et des mécanismes du capitalisme numérique, cet épisode explore comment nos sociétés sont en train de basculer dans un nouveau paradigme où la frontière entre réalité et simulation s'efface.
Et si la vérité n'était plus quelque chose à révéler, mais quelque chose à construire, à fabriquer et à vendre ?
Nous sommes entrés dans une nouvelle ère dont on a encore beaucoup de mal à percevoir les contours, ce qui est tout à fait normal puisque par définition nous manquons légèrement de recul sur le présent. On manque de recul mais il y a des choses qui sont en train de se produire qui sont tout de même assez évidentes, et dont on se dit qu’elles sont importantes.
L’une d’elle est le fait que notre rapport à la vérité, aux faits, au réel est en train d’être totalement chamboulé. Et notre rapport à la vérité est évidemment absolument déterminant dans notre rapport au monde, dans notre capacité à faire société, à répondre aux enjeux actuels, etc…
Au risque de me répéter si vous êtes auditeur régulier du podcast, c’est pour ça notamment que j’ai consacrée une série à la connaissance et à l’épistémologie que je vous invite à écouter si ce n’est pas encore fait.
Mais c’est un thème tellement important que je compte bien y revenir régulièrement, aussi parce que c’est un thème complexe dont on ne fait pas le tour en quelques minutes. Et par ailleurs c’est un thème mouvant, notamment parce que les IA sont en train de changer complètement la donne.
J’y reviens donc, et pour cet épisode je m’appuie sur un livre paru il y a peu et qui propose une grille de lecture que je trouve particulièrement intéressante.
Ce livre c’est Hypnocratie.
Musique
Hypnocratie est un livre écrit par un penseur hong kongais nommé Jianwei Xun et qui est sorti ce début d’année. L’objectif de l’auteur est de dévoiler les mécanismes par lesquels le pouvoir opère à l'ère du numérique. Sa thèse est qu’alors que la plupart des analyses se concentrent sur des phénomènes comme les fake news ou la post-vérité, on est confrontés à une transformation plus profonde : l'émergence d'un système où le contrôle ne s'exerce plus par la répression de la vérité, mais par la multiplication des récits jusqu'au point où tout point fixe devient impossible.
Pour être tout à fait explicite, voici les premières pages du livre :
« L’Hypnocratie est le premier régime qui agit directement sur la conscience.
Elle ne contrôle pas les corps. Elle ne réprime pas les pensées.
Elle induit plutôt un état de transe permanent.
Un sommeil lucide. Une transe fonctionnelle.
L’éveil a été remplacé par le rêve guidé.
La réalité par la suggestion continue.
L’attention est modulée comme une vague.
Les états émotionnels sont induits et manipulés.
La suggestion se répète inlassablement et la réalité se dissout dans de multiples rêves guidés.
L’esprit critique est doucement endormi et la perception est remodelée, couche par couche.
Pendant ce temps, les écrans ne cessent de briller dans la nuit de la raison.
L’information coule comme une rivière hypnotique tandis que le choc et la torpeur alternent dans un rythme étudié.
L’expérience se fragmente et se multiplie en mille miroirs.
La répétition bat comme un tambour souterrain.
Les sens sont submergés par des stimuli constants.
La dopamine circule dans le système.
L’incrédulité se dissout comme la brume matinale.
Le temps se contorsionne.
La mémoire devient un pâle écho.
L’obéissance coule, invisible.
La réalité s’est brisée en mille réalités.
Il n’y a plus de centre, plus de récit unificateur permettant de comprendre le monde. Nous nous trouvons dans un espace fragmenté où d’innombrables récits se disputent une éphémère supériorité et où chacun se proclame vérité ultime. Ces récits ne dialoguent pas : ils se heurtent. Ils se chevauchent et se reflètent sans fin entre eux, créant une vertigineuse galerie des glaces où réalité et simulation deviennent synonymes.
Mais le pouvoir a évolué bien au-delà de la force physique et de la persuasion logique. Il est devenu gazeux, invisible, capable d’infiltrer tous les aspects de notre vie. Chaque image, chaque mot, chaque fragment de données n’est plus neutre ; c’est une arme subtile conçue pour capturer, manipuler et transformer la conscience. Nous vivons dans un état d’hypnose permanente, où la conscience est endormie mais jamais tout à fait éteinte.
L’ère de l’Hypnocratie bat son plein.
Dans ce scénario évoluent des figures emblématiques, créateurs et symboles de cette époque du monde : Donald Trump et Elon Musk. Ce ne sont pas simplement des individus puissants, ce sont les prêtres de ce nouveau paradigme, des forces opposées mais complémentaires dans la bataille pour la réalité. D’un côté, Trump épuise le langage : ses mots, répétés à l’infini, deviennent des signifiants vides, dépourvus de sens mais chargés d’un pouvoir hypnotique. De l’autre, Musk inonde notre imagination de promesses utopiques destinées à ne jamais se matérialiser, entraînant les esprits dans une perpétuelle transe d’anticipation obsessionnelle. Ensemble, ils modulent les désirs, réécrivent les attentes et colonisent l’inconscient.
Tous deux ont perfectionné l’art de créer des crises pour ensuite se présenter comme la solution. Trump évoque des invasions imaginaires pour se présenter comme un protecteur. Musk prédit des apocalypses causées par l’intelligence artificielle (IA) pour ensuite se présenter comme le gardien de l’humanité. C’est la technique hypnotique de la création et de la résolution de problèmes imaginaires.
Leur emprise sur la conscience collective est si profonde que les contradictions les plus évidentes non seulement n’entament pas leur pouvoir, mais le renforcent. Trump peut être simultanément la victime d’un système corrompu et l’homme le plus puissant du monde. Musk peut critiquer le transhumanisme tout en implantant des puces dans les cerveaux, accuser les milliardaires tout en accumulant une fortune astronomique.
L’élément le plus troublant repose dans leur capacité à transformer toute critique en confirmation, tout démasquage en preuve d’authenticité. C’est le signe d’une hypnose parfaite : le sujet hypnotisé interprète chaque tentative de réveil comme une raison de s’immerger plus profondément dans la transe.
Leur influence s’étend bien au-delà des adeptes directs. Même les critiques restent piégés dans le champ hypnotique, contraint de réagir, de répondre, d’exister par rapport à cette réalité alternative. L’opposition elle-même devient une partie de la transe.
Le véritable danger de l’Hypnocratie se révèle précisément ici : elle n’a pas besoin de convaincre tout le monde ; il lui suffit de maintenir une certaine masse critique en état de transe pour modifier tout le champ de la réalité sociale. Trump et Musk ont perfectionné cet art pour devenir les plus grands hypnotiseurs de notre temps.
Après tout, le capitalisme numérique n’est pas une simple évolution du capitalisme traditionnel. Les algorithmes ne sont pas seulement des outils de calcul et de prédiction : ce sont des technologies d’hypnose de masse. Et l’économie de l’attention n’est pas seulement un business model : c’est un système d’induction de transe collective.
L’enchevêtrement est totalisant et opère à de multiples niveaux. Les plateformes ne vendent pas de la publicité : elles vendent des états de transe. Leur produit n’est pas de la donnée : c’est une suggestion profonde. Elles ne profilent pas les utilisateurs : elles modulent les états mentaux. Elles n’épient pas les comportements : elles induisent des rêves.
Les algorithmes de recommandation sont de véritables techniques hypnotiques automatisées. Chaque scroll est une induction plus profonde. Chaque notification est un déclencheur hypnotique. Chaque feed est une séance d’hypnose personnalisée. La personnalisation algorithmique ne sert pas à nous montrer ce qui nous intéresse : elle sert à nous maintenir dans un état de transe optimal pour la consommation et le contrôle.
Le capital n’accumule plus seulement de la plus-value économique : il superpose des états de transe. Les cryptomonnaies ne sont pas seulement de la spéculation : ce sont des formes de transe financière collective. Les NFT ne sont pas seulement des actifs numériques : ce sont des fétiches hypnotiques. Le métavers n’est pas une nouvelle frontière technologique : c’est un environnement de suggestion intégrale.
L’économie des plateformes est donc une économie de transe. Poursuivons les révélations : Uber ne vend pas des courses, il vend le rêve de l’entrepreneuriat indépendant. Airbnb ne loue pas de maisons, il vend des fantasmes de vie alternative. Amazon ne livre pas de produits, il distribue des microépanouissements dopaminergiques. L’intelligence artificielle n’émule pas l’intelligence humaine, elle perfectionne les techniques d’induction hypnotique. La gig economy n’est pas seulement une précarisation, c’est l’induction d’une transe de travail permanente où l’autoexploitation est vécue comme une liberté. Enfin, le smart working n’est pas seulement du travail à distance : c’est la transformation de toute vie en travail.
La société algorithmique est une société hypnotique où chaque aspect de l’existence est médié par des technologies de suggestion. Le capital numérique a compris que la véritable valeur ne réside pas dans le contrôle des moyens de production physiques, mais dans le contrôle des états de conscience. Il n’est pas nécessaire de posséder des usines si l’on peut posséder des esprits. Il n’est pas nécessaire de contrôler le travail physique si l’on peut induire un état d’hypnose productive permanent.
L’Hypnocratie est donc la forme parfaite du capitalisme à l’ère numérique : un système où les pouvoirs économique, politique et technologique convergent dans la capacité d’induire, de maintenir et de moduler des états de transe à l’échelle mondiale.
La résistance à cet enchevêtrement ne peut donc se limiter à la critique du capital ou de la technique. Elle doit comprendre la nature hypnotique du système et développer des pratiques de présence qui permettent de résister à la suggestion continue. Mais plus qu’un « éveil » complet (est-il possible ? est-il souhaitable ?), nous devons développer une forme de lucidité dans la transe, de folie contrôlée, d’alphabétisation de la réalité ; une capacité à naviguer consciemment dans des états altérés tout en maintenant un noyau de présence critique.
Les plateformes numériques sont les endroits les plus hostiles, car elles sont les nouveaux laboratoires du pouvoir. Elles ne se contentent pas de se faire l’intermédiaire de la réalité : elles la réécrivent. Chaque image publiée ne reflète pas le monde : elle le crée. Chaque algorithme n’enregistre pas les comportements : il les anticipe, les dirige.
Mais l’Hypnocratie n’est pas un système fermé. C’est un champ de force en expansion continue, capable d’assimiler toute résistance. L’opposition n’est pas seulement futile, elle est une nourriture qui fait le bonheur de l’adversaire. Tout acte de rébellion est absorbé : la rébellion est l’avant-poste du système, l’instrument par lequel il étend sa portée. La dissidence devient marchandise, le refus devient consentement. On ne peut pas combattre l’Hypnocratie en s’opposant à sa logique.
Aucun éveil n’est possible. L’alternative n’est pas de chercher une échappatoire, mais d’apprendre à déchiffrer les codes qui régissent l’illusion. Il faut s’éduquer à habiter le seuil, cet espace intermédiaire où la présence peut se maintenir dans l’altération. Car la réalité n’a pas vraiment disparu. Elle est devenue un reflet. L’illusion n’a jamais été aussi réelle, et l’idée de réalité n’a jamais été aussi illusoire. »
Cette introduction ne se contente pas de décrire un phénomène : elle nous fait ressentir, par sa forme même, par son rythme, par sa construction, ce qu'est cette nouvelle forme de pouvoir qui opère directement sur notre conscience.
L'Hypnocratie n'est donc pas simplement un système politique ou économique parmi d'autres : c'est une condition fondamentale de notre époque, un état dans lequel nous sommes tous déjà plongés, souvent sans même nous en rendre compte.
Le livre développe trois idées fondamentales :
Première idée clé : nous sommes entrés dans une ère où le pouvoir n'a plus besoin de nous contraindre physiquement ni même de nous convaincre rationnellement. Il lui suffit de moduler nos états de conscience. C'est un pouvoir devenu "gazeux", invisible, qui s'infiltre dans chaque aspect de notre vie quotidienne. Chaque notification sur notre téléphone, chaque scroll sur nos réseaux sociaux, chaque recommandation algorithmique est en réalité une technique d'induction hypnotique. Le but est d’aborber un maximum de notre attention
Deuxième idée clé : ce nouveau système trouve ses figures emblématiques en Trump et Musk, qui ne sont pas simplement des manipulateurs cyniques mais ce que Xun appelle des "hypnotiseurs sincères". Leur force particulière vient de ce qu'ils sont les premiers et plus profonds croyants de leurs propres illusions. Trump n'est pas un menteur conventionnel : il habite véritablement la réalité alternative qu'il génère. Musk n'est pas un simple vendeur de fumée : il est sincèrement immergé dans ses visions techno-utopiques. Plus important encore, leur pouvoir fonctionne de manière co-créative : leurs audiences ne sont pas des récepteurs passifs mais des participants actifs dans la construction d'états de conscience collectifs. Chaque tweet, chaque rassemblement devient un rituel où la transe est collectivement générée et amplifiée. On parle de Trump et de Musk mais bien sûr la stratégie est la même dans beaucoup d’autres d’endroits du monde.
Troisième idée clé, et c'est peut-être la plus dérangeante : ce système a développé ce que Xun appelle une "immunité hypnotique" aux contradictions. Non seulement il n'a pas besoin de convaincre tout le monde, mais les contradictions et les critiques le renforcent paradoxalement. Plus une affirmation défie la réalité consensuelle, plus elle requiert - et donc génère - un état de transe profond pour être acceptée. Les critiques rationnelles échouent car elles présupposent un espace commun de raison qui a été dissous. Même l'opposition la plus farouche se retrouve piégée, contrainte de réagir et donc d'exister par rapport à la réalité alternative générée par le système.
Pour comprendre ce qui rend ce système si puissant, il faut le replacer dans une perspective historique. Les sociétés ont toujours développé des techniques pour manipuler la conscience collective - des mythes antiques aux cathédrales gothiques, en passant par les médias de masse du 20e siècle. Mais ce qui distingue fondamentalement l'hypnocratie de tous ces systèmes précédents, c'est sa pervasivité et sa permanence. Comme l'explique Xun : "Si les systèmes précédents opéraient dans des moments et des espaces définis - le temple, la cathédrale, le rituel, le show télévisé - l'Hypnocratie digitale fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pénétrant chaque aspect de la vie quotidienne." Le pouvoir est désormais omniprésent, sans lieu ni moment : il s’infiltre partout, comme une brume.
Autre différence majeure : alors que les systèmes précédents cherchaient à imposer une vérité unique, l'hypnocratie opère par la multiplication infinie de vérités concurrentes. Elle ne censure pas la vérité, elle la dilue dans un océan de possibilités équivalentes. Le système n'a plus besoin de réprimer l'opposition : il l'absorbe, la transforme en contenu, en fait un élément qui renforce sa propre logique. C'est ce qui rend la résistance traditionnelle impossible. Les critiques qui cherchent à démonter rationnellement les mécanismes du système ne font que l'alimenter. Chaque opposition est réintégrée dans la narrative comme une confirmation de sa vérité profonde.
Donc voilà, je trouve que ce livre pose un diagnostic partivulièrement intéressant sur ce qu’on est nombreux à ressentir ou même à observer : nous sommes de plus en plus incapables d’établir des vérités communes, et au-delà de ça, notre capacité de présence s’étiole. On passe désormais une grande partie de notre temps absorbés par nos écrans et ce qui s’y passe, comme hypnotisés donc. Et un smartphone est bien compliqué à lacher qu’un livre ou un journal qui eux aussi pouvaient nous tirer du réel dans le metro ou le bus, parce qu’il y a des notifications, des images qui bougent, des contenus fait exprès pour que surtout on n’aille pas voir ailleurs, et que derrière ces outils et ces réseaux il y a des professionnels dont le métier est de capter un maximum de notre attention et de moduler nos comportements. Pour illustrer ça rien de mieux que de citer Reed Hastings, fondateur de Netflix, qui expliquait à ses collaborateurs en 2017 : “nous sommes en fait en concurrence avec le sommeil”. On se souvient aussi de Patrick Le Lay, PDG de TF1 en 2004 qui explicitait son modèle d’affaire « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. »
C’est je crois une composante fondamentale de notre présent qui est peut-être même en train de remodeler le fonctionnement de notre espèce.
Ca peut paraitre un peu exagéré de dire ça comme ça, mais les smart phones, et le flux permanent d’information, les réseaux sociaux, demain les lunettes de réalité augmentée et les IA, sont en train de profondément changer la nature de notre être au monde, en particulier pour les jeunes générations qui n’ont rien connu d’autre.
Notre cognition est en train de changer très rapidement : notre mémoire, notre capacité de concentration et d’attention, notre capacité à écrire des textes, à trouver des idées par nous-mêmes, à créer, à résumer et synthétiser, à nous orienter, à avoir une conversation sans interruption, à interagir avec des inconnus, notre capacité à ne rien faire aussi. Difficile de dire comment notre cerveau va évoluer, et si la perte de certaines capacité va être un problème ou non. Mais ce qui me parait probable c’est que nombre de nos systèmes qui ont été pensés pour fonctionner avant l’émergence de ces outils sont en train de devenir obsolètes.
Un exemple : que faire de la démocratie, un système qui repose en principe sur la capacité des citoyens à penser à peu près par eux-même, à débattre, à s’informer, et dans l’idéal à faire des choix éclairés pour eux-mêmes ? Si une grande partie de la société vit en état d’hypnose, la démocratie est-elle encore possible ? Pour bcp d’analystes, notre démocratie est d’ailleurs déjà une mascarade. Mais je ne m’étends, pas je garde le sujet pour plus tard.
Tout ça pour dire que cet auteur hong kongais, Jianwei Xun, me parait vraiment intéressant à suivre. Et je vous avoue que j’aimerais beaucoup le recevoir dans Sismique.
Sauf que, voyez-vous, ce n’est hélas pas possible. Non pas que comme nombre des personnes à qui je propose une interview il ne me répond pas ou pretexte avoir un agenda trop chargé, le problème n’est pas là. Le problème c’est que Jianwei Xun n’existe pas. Ou plutôt pas comme nous l'imaginons traditionnellement.
Après avoir fait beaucoup parlé de son livre, après avoir commenté l’actualité, même accordé des interview, XUN a fait son coming out : il n’est pas humain. Xun est ce qu'il appelle lui-même "un dispositif" - une création collaborative née du dialogue entre un philosophe italien, Andrea Colamedici, et diverses intelligences artificielles. Comme il l'explique : "Je ne suis pas vraiment un 'qui', mais un 'quoi' : une forme d'auteur émergent, un système de relations qui a généré un corpus d'idées autour d'un concept, celui d'hypnocratie."
Et personnellement je trouve ça super intéressant, même si évidemment tout un tas de questions éthiques. Pour rappel d’ailleurs ce qu’a fait Colamedici est illégal dans l’union européenne, puisque c’est apparenté à la création et à la diffusion de fausse information.
Mais je trouve que ça pose de manière assez percutente tout un tas de question pertinentes pour notre époque, à commencer par celle de la valeur d’une idée produite par du non-humain.
Parce que dans un premier temps, en apprenant ça, on pourrait se dire que tout ce qu’on vient de raconter n’a pas vraiment de valeur. Après tout, comment faire confiance à un auteur qui n'existe pas ?
Mais quand on pose cette question à Xun lui-même, sa réponse est plutôt pertinente (et je cite un entretien publié dans le Grand Continent) :
"Si nous acceptions l'idée que la validité d'une pensée dépend exclusivement de l'existence biologique de son auteur présumé," nous dit-il, "nous tomberions précisément dans cette logique identitaire que l'hypnocratie a dépassée." La vérité d'une analyse ne réside pas dans l'autorité biographique de celui qui la formule, mais dans sa capacité à éclairer efficacement les mécanismes du pouvoir contemporain.
“Jianwei Xun n’existe pas au sens cartésien d’une res cogitans isolée et se fondant sur elle-même, d’une conscientia séparée du monde, qui pense et donc qui est. Mais il existe en tant qu’événement de pensée, en tant que configuration momentanée d’un champ discursif, en tant que cristallisation d’un processus dialogique entre des intelligences hétérogènes. C’est le produit d’une parole qui le dépasse de toute part, et qui a pourtant besoin de la fonction-auteur pour circuler et produire ses effets.” Autrement dit Xun est le produit émergent d'un dialogue entre intelligences humaines et artificielles.
Par ailleurs il ajoute : “La révélation de ma nature construite n’invalide en rien la validité analytique du concept d’hypnocratie. Au contraire, elle la renforce en lui conférant une dimension performative qui transcende la simple argumentation théorique. Si nous acceptions l’idée que la validité d’une pensée dépend exclusivement de l’existence biologique de son auteur présumé, nous tomberions précisément dans cette logique identitaire que l’hypnocratie a dépassée.”
Il précise que nous ne sommes-nous pas face à ce que le philosophe Harry Frankfurt appelle du "bullshit" - ce discours indifférent à la vérité, qui ne cherche ni à dire le vrai ni à mentir, mais simplement à produire des effets. Le "bullshit", nous rappelle-t-il, "se distingue du mensonge précisément parce qu'il est indifférent à la vérité. Or le projet Xun, précisément, n'est pas indifférent à la vérité. Il s'intéresse profondément aux mécanismes par lesquels celle-ci est construite, validée et manipulée dans l'écosystème contemporain."
Mais surtout ce que je trouve vraiment fort c'est qu’en utilisant un tel dispositive hybride, Colamedici renforce son propos. La forme du projet incarne parfaitement ce qu'il décrit: "Il s'agit d'explorer ce qui se passe lorsqu'un récit révèle consciemment sa nature construite tout en revendiquant simultanément son efficacité analytique."
C'est ce que Xun, dans l’interview, s'appuyant sur le philosophe Peter Sloterdijk, appelle une approche "kunique" - non pas cynique, mais kunique avec un K. Le kunisme, nous explique-t-il, est "une forme de critique qui opère par l'incorporation et l'exagération des mécanismes qu'elle entend contester, plutôt que par leur négation externe. Il ne s'oppose pas frontalement à la simulation, mais la pousse jusqu'au point où elle révèle ses propres présupposés." En d'autres termes, plutôt que de critiquer l'Hypnocratie de l'extérieur en revendiquant une position de vérité pure, le projet l'habite de l'intérieur, pousse sa logique jusqu'au point de rupture. Il utilise les outils mêmes du système - l'IA, la construction narrative, la manipulation des perceptions - pour nous permettre de mieux comprendre comment ce système fonctionne.
Le projet Xun représente une forme d’embodied theory, une théorie incarnée : il ne parle pas simplement de l’hypnocratie, mais la met en scène, la rend visible à travers sa propre manifestation. L’hypothèse se démontre à travers sa propre mise en scène autoréflexive.
Et ce qui est fascinant, c'est que le concept d'Hypnocratie s'est répandu et a commencé à vivre sa propre vie, indépendamment de son "auteur". Des journalistes, des penseurs, des analystes ont commencé à utiliser ce terme, à le discuter, à l'appliquer à différentes situations. Le concept est entré dans le lexique critique contemporain, démontrant ainsi sa pertinence et son utilité, quelle que soit son origine.
Je vous passe les détails du dispositif qui a permis cette diffusion, mais je trouve ça vraiment malin. Parce qu’en fait il faut bien se rendre compte qu’on est déjà dans un monde où il devient impossible de savoir si une création est 100% humaine ou non, et où finalement ce critère là risque devenir de moins en moins pertinent. On pourra mettre des gardes fous, et c’est notre premier reflexe et il est saint, mais je crois qu’on est déjà dépassés et qu’il faut chercher d’autres angles. Pour éclairer ça, je lis plusieurs passages de l’interview du Grand continent mis bout à bout.
“Jianwei Xun représente une provocation ontologique qui nous oblige à reconsidérer non seulement ce qu’est un auteur, mais aussi comment le concept même d’auteur évolue à l’ère de l’intelligence artificielle générative et des systèmes socio-techniques complexes. Nous avons l’habitude de concevoir l’auteur comme un individu qui, par son originalité et son intentionnalité, produit des œuvres qui portent l’empreinte de sa subjectivité. Cette vision — que Roland Barthes contestait déjà dans les années 1960 — est aujourd’hui radicalement remise en question par l’émergence de formes d’intelligence et de créativité distribuées, dans lesquelles l’humain et le non-humain s’entremêlent de manière inextricable.”
“Cela soulève toute une série de questions fondamentales : qui est l’auteur lorsque le texte résulte de la collaboration entre l’homme et la machine ? Qui programme l’algorithme ? Qui formule les prompts ? L’algorithme lui- même ? Ou peut-être l’ensemble du système de relations qui rend cette interaction possible ? La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est que : ça dépend. Cela dépend du qui, du pourquoi, du quoi et surtout du comment.” ”Cette transformation de l’auteur et de la créativité distribuée a de profondes implications juridiques, éthiques et culturelles, face auxquelles nos systèmes actuels de propriété intellectuelle, basés sur la notion d’auteur individuel, sont manifestement inadaptés. Nos pratiques d’attribution, d’évaluation et de canonisation culturelle devront bientôt évoluer pour reconnaître ces nouvelles modalités de production de la pensée.”
Mais tout de même et pour conclure, une question se pose : comment résister à ce système qui semble tout englober, tout absorber ? Comment résister à cette hypnose ? Et là encore Xun propose une réponse subtile : il ne s'agit pas de chercher un "éveil" complet - qui serait non seulement impossible mais peut-être même non souhaitable. Il s'agit plutôt de développer ce qu'il appelle une "lucidité dans la transe", une capacité à naviguer consciemment dans ces états altérés tout en maintenant un noyau de présence critique.
En d'autres termes, il ne s'agit pas de sortir du système - ce qui est impossible - mais d'apprendre à l'habiter différemment. De développer une "souveraineté perceptuelle" : la capacité à reconnaître les mécanismes qui modulent notre conscience tout en gardant une certaine autonomie dans notre façon d'interagir avec eux.
C'est peut-être là qu’est la véritable leçon de ce livre : dans un monde où la réalité elle-même est devenue un champ de bataille, notre meilleure défense n'est pas le rejet ou la résistance frontale, mais le développement d'une nouvelle forme de lucidité. Une lucidité qui ne nie pas la complexité de notre condition contemporaine mais qui nous permet de la traverser en restant, autant que possible, maîtres de notre propre navigation.
Concrètement pour moi ça veut dire se rendre compte que c’est devenu très compliqué de faire sans numérique, sans smartphone, sans réseaux, sans écrans… Et qu’inévitablement, la majorité d’entre nous est modelé par cette couche de virtuel.
Que donc, on est plus ou moins condamnés à faire avec, ne serait-ce que parce qu’aujourd’hui il est devenu quasiment impossible de se passer de smartphone. Mais je me dis que l’analogique doit encore avoir une place, et que s’aménager des espaces de déconnexion est nécessaire si on veut au moins partiellement sortir de l’hypnose ou en tout cas prendre un peu de recul sur notre etat de consience.
Quelques suggestions à essayer ou à pratiquer régulièrement:
des diners où tous les téléphones sont placé dans une boite
des journées sans internet
attendre le bus ou de métro sans rien faire
Lire 50 pages d’un livre sans s’arretez
écrire un journal, ne serait-ce que pour pratique l’écriture
apprendre par coeur une poésie
essayer de ne pas mettre le GPS la prochaine fois que vous faites un trajet en voiture que vous avez déjà fait 10 fois.
Personnellement je ne suis pas très bon pour ça et je suis de moins en moins bon, comme presque tout le monde. Mais j’essaie aussi de plus en plus de me forcer. Ca devient presque des actes de resistances quand on y pense. En tant que parent, je ne suis pas encore commencé à ce problème car mes filles sont petites, mais j’appréhende vraiment le moment où elles vont devenir elles aussi hypnotisées. On en reparle dans quelques années surement…
Voilà, j’espère que ce que Xun nous raconte vous donne une grille de lecture supplémentaire, c’est l’idée comme toujours. C’est un angle de vue que je trouve intéressant et que je voulais vous faire connaître. Je m’arrete là.
Merci pour votre écoute, merci pour votre soutien si vous pouvez. Vous pouvez maintenant éteindre le podcast et essayer de ne rien faire.
A bientot.
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