En à peine deux semaines, l'administration Trump 2.0 a lancé un assaut sans précédent contre les institutions américaines. Derrière le chaos apparent se dessine un projet méthodique porté par une alliance inédite entre populistes, technocrates de la Silicon Valley et théoriciens néo-réactionnaires. De la prise de contrôle des agences fédérales par le DOGE de Musk aux purges systématiques du FBI, nous analysons les mécanismes, les acteurs et les implications de cette transformation radicale du pouvoir qui pourrait bien préfigurer l'avenir de nos démocraties.
- L'investiture de Trump et les premières actions radicales
- La méthode du chaos contrôlé
- L'alliance inédite des forces anti-démocratiques
- Le populisme de Bannon et la stratégie du "flood the zone"
- La tech-right et l'idéologie Silicon Valley
- Le Dark Enlightenment et les réseaux chrétiens
- Le rôle central de Trump comme arbitre
- Le DOGE de Musk et la capture des données fédérales
- Les purges administratives et la résistance bureaucratique
- La stratégie de l'opacité et des zones grises légales
- Les nouvelles formes de résistance
- La fusion pouvoir politique/technologique
- La redéfinition de la souveraineté à l'ère numérique
- L'émergence d'un nouveau modèle de gouvernance
- Les dangers pour la démocratie en Europe
- La séduction de l'autoritarisme technologique
- Le piège de la disruption permanente
- L'avenir de la démocratie face aux défis du XXIe siècle
Episode enregistré le 06/02/2025
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C’était le 20 janvier, il y a peine 2 semaines à l’heure où je parle. Les images de l'investiture de Donald Trump défilaient sur mon écran, dans une mise en scène grandiose qui n'était pas sans rappeler certains moments sombres de notre Histoire. Entouré de ses alliers, d’anciens présidents, de beaucoup de milliardaires dont les maîtres de la Silicon Valley il disait ça
"L'âge d'or de l'Amérique commence maintenant",
et ça aussi
”j’ai été sauvé par Dieu pour sauver l’Amérique”.
Et il promettait de très vite agir pour remettre les choses en ordres après des années de désordre de gabgi. Un sauveur en somme, que d’ailleurs ses électeurs attendent comme tel.
Des déclarations qui aurait pu sembler simplement pompeuses donc si elle n'avait pas été suivie d’effets avec une force et une vitesse inédite qui allaient ébranler les fondements mêmes de la première puissance mondiale.
Car ce qui s'est passé ensuite dépasse l'entendement, ce qui se passe en direct dépasse l’entendement, même pour les observateurs les plus aguerris de la politique américaine. Depuis quelques jours, nous assistons à un assaut méthodique contre les institutions démocratiques d'une ampleur folle.
Et la méthode est aussi frappante que les actions elles-mêmes. Trump n’est plus un amateur comme lors de son premier mandat, il est arrivé préparé, avec un plan, et il déroule ne laissant à personne le temps de réagir.
La vengeance promise par Trump pendant sa campagne se met méthodiquement en place. Le FBI subit une purge sans précédent : non seulement ses cadres supérieurs sont limogés, mais l'agence est contrainte de fournir une liste exhaustive des milliers d'agents ayant participé aux enquêtes sur Trump et le 6 janvier (date de l’assaut sur le capitole en 2021). Les procureurs ayant travaillé sur ses deux mises en examen sont systématiquement écartés, en violation flagrante des protections légales des fonctionnaires.
Et cette chasse aux sorcières s'étend bien au-delà du système judiciaire. Les inspecteurs généraux, ces gardiens de l'intégrité des agences fédérales, sont démis de leurs fonctions. Les membres des conseils d'administration d'agences indépendantes sont révoqués avant la fin de leur mandat, paralysant effectivement ces institutions cruciales pour les droits des travailleurs et les libertés civiles.
Cette purge systématique vise un double objectif : éliminer toute résistance interne potentielle et envoyer un message clair à l'ensemble de l'administration fédérale : aucune protection légale, aucune garantie d'indépendance ne résistera à la volonté présidentielle.
Les symboles sont tout aussi violents : les émeutiers du 6 janvier sont graciés pendant que d'anciens hauts responsables qiu avaient lâché Trump comme Mike Pompeo, John Bolton et Anthony Fauci se voient retirer leur protection rapprochée, les exposant à des menaces potentiellement mortelles. Attaques systématiques sur les droit qui semblaient acquis en faveur des minorités, en particulier la communauté LGBT+ et en particulier les trans. Et ce n’est pas que symbolique lorsque des migrants sont déportés en masse, et que Trump annonce vouloir construire un centre de rétention pour migrants à Guantanamo, pouvant regrouper 30 000 personnes.
À l'échelle fédérale, c'est une purge sans précédent : des milliers de fonctionnaires reçoivent un ultimatum kafkaïen via un email intitulé "Fork in the Road" - partir maintenant avec huit mois de salaire ou risquer un licenciement plus tard.
Sur la scène internationale, les actions sont tout aussi radicales : menaces de guerre commerciale contre le Canada et le Mexique, pressions sur la Colombie et le Panama, revendications sur le Groenland, propositions choquantes sur Gaza. La première puissance mondiale semble avoir perdu toute retenue diplomatique et paradoxalement s’attaque d’abord à ses voisins et ses alliés.
Elon Musk, sans mandat légal ni confirmation du Sénat, se voit attribuer un pouvoir sans précédent sur l'administration fédérale. Désigné simplement comme 'employé spécial du gouvernement', un titre et un rôle flou, le milliardaire obtient au chantage les clés du système de paiement fédéral - un système qui gère plus de 5 000 milliards de dollars et contient les données sensibles de millions d'Américains, y compris des informations sur des entreprises en concurrence directe avec les siennes.
Un système auquel normalement personne au departement du Tresor, n’avait totalement accès tellement les données sont sensibles. La méthode est brutale et systématique : son équipe, baptisée ironiquement 'Département de l'efficacité gouvernementale' (DOGE), opère comme une véritable force de frappe au sein de l'État. Composée principalement de jeunes gens entre 19 et 24 ans sans expérience gouvernementale, elle fait irruption dans les agences fédérales, exige l'accès aux systèmes informatiques, et ignore délibérément toute procédure de sécurité.
Partout, la même tactique : entrer de force, prendre le contrôle, mettre le personnel devant le fait accompli. Les résultats sont immédiats : l'USAID, une agence créée par le Congrès il y a plus de 60 ans, est démantelée sans aucune base légale.
La NOAA, agence cruciale pour la météorologie et la recherche climatique dans le monde entier, voit ses données confidentielles saisies et une partie de ses activités stoppées.
La méthode est claire : agir vite, avec brutalité, peu importe les conventions, créer un maximum de confusion, ignorer les contraintes légales, et mettre tout le monde devant le fait accompli. La machine judiciaire n’as pas le temps de suivre, les contre-pouvoirs n’ont pour l’instant aucun effet.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Que se passe-t-il réellement derrière cette avalanche d'actions qui semblent défier toute logique institutionnelle et dont l’ampleur et la vitesse sont totalement inédites dans l’histoire américaine ? Qui est à la manoeuvre ? Quel est le but réel de cette stratégie du choc ?
Certains y voient les prémices d'un fascisme moderne, l'émergence d'une ploutocratie technologique ou encore une simple volonté de revanche.
Les plus optimistes parlent d'une nécessaire réforme de la bureaucratie, d'un retour de la grandeur américaine et à la liberté, la vraie. On a voté pour de la force, pour un grand nettoyage, pour de l’action, on est servis ! Voilà enfin un vrai leader !
Mais la réalité est plus complexe et aussi plus inquiétante.
Ce qui se joue aux États-Unis aujourd'hui n'est pas qu'une crise politique ordinaire. C'est une tentative de transformation radicale du pays, dont les conséquences pourraient redéfinir l'ordre international pour les décennies à venir.
Car ne nous y trompons pas : quand l'Amérique éternue, le monde entier s'enrhume. Les États-Unis restent le garant de notre sécurité en Europe, le cœur de l'innovation technologique mondiale, un partenaire économique crucial. Leur déstabilisation menace l'ensemble du système international tel que nous le connaissons.
Pour comprendre ce qui se joue réellement, il nous faut plonger dans les profondeurs de cette transformation. Explorer les réseaux d'influence qui la façonnent. Identifier les doctrines qui l'inspirent. Car derrière la précipitation apparente se dessine un projet. Un projet dont les racines intellectuelles et les ramifications pratiques dépassent largement la personnalité de Donald Trump, même si c’est bien lui qui est le général en chef.
C'est ce que nous allons tenter de décrypter dans cet épisode. C’est une histoire qui nous concerne tous, car en dehors du fait que les USA pèsent lourd, elle pourrait bien préfigurer l'avenir de nos propres démocraties.
Comme toujours, je ne prétends pas détenir la vérité, je ne fais que partager des informations que j’espère solides glanées auprès de sources qui pour moi le sont, mais d’un, tout le monde peut se tromper, et de deux, on manque de recul, ça va vite, et je ne suis pas dans la tête de Trump, Musk, et de leurs amis. C’est un éclairage, une proposition à un instant T, une invitation à vous questionner sur cette dynamique cruciale, prenez le comme tel.
GENERIQUE.
Pour comprendre ce qui se passe, on va d’abord s’intéresser aux forces majeures qui façonnent cette transformation.
En coulisse se dessine une alliance inédite entre trois courants idéologiques distincts, qui ont chacun leur vision de l'Amérique et leurs propres, mais qui ont trouvé en Trump un véhicule commun pour leurs ambitions.
D'un côté, le populisme nationaliste incarné par Steve Bannon, qui voit dans la destruction de "l'État administratif" la condition d'une renaissance nationale.
De l'autre, la "tech-right" incarnée aujourd’hui par Elon Musk, qui rêve d'appliquer les méthodes de la Silicon Valley à la gestion de l'État.
Et entre les deux, servant de pont intellectuel, les néo-réactionnaires comme Curtis Yarvin, qui théorisent la fin nécessaire de la démocratie au profit d'une gouvernance technocratique. C'est de la fusion de ces trois courants qu'émerge la doctrine qui guide aujourd'hui l'administration Trump. Examinons-les un par un pour comprendre leur vision, leurs méthodes, et la façon dont ils s'articulent dans le projet actuel.
I. Quelles sont ces Forces qui Façonnent la Nouvelle Amérique
A. Le Populisme de Bannon
Au cœur du projet Trump se trouve une vision radicale portée par Steve Bannon, dont les racines plongent dans l'histoire américaine. Issu d'une famille démocrate de la classe ouvrière il se définit comme un 'populiste hardcore' et un 'nationaliste hardcore', rejetant explicitement l'étiquette conservatrice.
Pour Bannon, qui a été un artisant majeur de la première victoire de Trump et qui continue de peser, le populisme est une force de transformation radicale qui va bien au-delà du libertarianisme traditionnel ou des positions républicaines classiques. Il voit dans le mouvement Tea Party, à l’origine de la droitisation des républicains, puis dans le trumpisme, l'expression d'une colère populaire légitime contre un système qui a trahi la classe ouvrière et moyenne américaine. “L'ordre international d'après-guerre, tout ça, le Bretton Woods, la Pax Americana - tout repose sur les épaules du petit gars”, explique-t-il.
Face à cette réalité, Bannon a développé une stratégie précise : le 'flood the zone' (inonder la zone). Le principe est méthodique : submerger le système d'actions simultanées pour empêcher toute résistance organisée. L'opposition ne peut se concentrer que sur une chose à la fois. En multipliant les fronts, on paralyse la capacité de réaction des institutions.
Cette création délibérée du chaos n'est pas donc pas de l'improvisation. C'est une méthode éprouvée visant à déconstruire ce qu'il appelle 'l'État administratif', cette bureaucratie permanente qui résiste à tout changement réel.
La vision de Bannon repose sur une critique globale des élites qui n'épargne personne. L'establishment républicain ? 'Une opposition contrôlée'.
Les milliardaires de la tech ? Des 'progressistes opportunistes' qui ne voient dans le mouvement Trump qu'une occasion de préserver leur pouvoir.
Cette méfiance s'étend à l'ensemble de ce qu'il appelle, reprenant le concept de Curtis Yarvin, la 'cathédrale' : cette alliance des médias, universités et bureaucraties qui maintient l'ordre libéral. Pour Bannon, seule une révolution populiste peut briser cette emprise.
Sa vision du populisme est profondément anti-élitiste mais pas nécessairement raciale ou ethnique. Il voit un potentiel de coalition entre Blancs, Afro-Américains et Hispaniques unis par leurs intérêts économiques communs face aux élites globalisées. Pour lui, la question de l'immigration n'est avant tout qu’économique : un outil utilisé par les capitalistes pour faire baisser les salaires.
L’objectif de final de Bannon est clair : une transformation radicale de l'État américain, remplaçant ce qu'il considère comme une bureaucratie sclérosée par un système plus réactif aux besoins du peuple. Mais cette vision entre en tension directe avec d'autres forces qui gravitent autour de Trump, notamment les technocrates de la Silicon Valley qui ont leur propre agenda...
B. La Tech-Right : Une Idéologie Complexe
L'investiture de Trump en janvier 2025 a offert une image saisissante : l'ensemble des patrons de la tech américaine alignés derrière le président, une démonstration de ralliement sans précédent. Mais derrière cette image d'unité se cache une transformation idéologique complexe de la Silicon Valley, orchestrée en grande partie par Peter Thiel. Figure centrale de cette tech-right, Thiel incarne la fusion entre libertarianisme technologique et autoritarisme politique. Investisseur précoce dans Facebook et Palantir, donateur majeur de Trump depuis 2016, il a joué un rôle crucial dans la construction des ponts entre la Silicon Valley et le trumpisme.
Son soutien à des théoriciens comme Curtis Yarvin, qu'il qualifie d'« historien puissant », illustre sa volonté de donner une assise intellectuelle à ce mouvement. J’y reviens un peu plus loin.
Plus radical encore, Thiel et une partie croissante de la Silicon Valley ont embrassé le mouvement 'e-acc' (effective accelerationism). Ce courant, qui prône l'accélération technologique comme moyen de transformation radicale de la société, est devenu une force idéologique majeure dans la tech. Pour ses partisans, l'innovation technologique doit être poussée à son maximum, quelles qu'en soient les conséquences sociales, car seule une rupture totale avec l'ordre existant permettrait l'émergence d'une nouvelle civilisation. Cette vision 'accélérationniste' trouve un écho particulier auprès des entrepreneurs de la tech qui voient dans l'IA, les biotechnologies et le transhumanisme des outils de dépassement des limites humaines et sociales traditionnelles.
La tech-right s'est cristallisée autour de quelques thèmes fédérateurs. La "liberté d'expression" est devenue leur cheval de bataille, avec Elon Musk et Mark Zuckerberg dénonçant en chœur et avec un grand succès la "censure woke" durant la campagne, et les attaques sur cette sacro-sainte liberté d’expression. Par ailleurs, un grande partie du monde des crypto-monnaies, avec son idéologie libertarienne anti-État, s'est naturellement aligné sur cette position.
Historiquement influencés par les idées d'Ayn Rand et son éloge du capitalisme sans entraves, les entrepreneurs de la tech ont souvent affiché une méfiance viscérale envers l'État. Mais leur position actuelle est plus complexe. Comme l'explique le milliardaire de la tech Marc Andreessen dans son 'Manifeste techno-optimiste', il ne s'agit plus simplement de limiter l'État, mais de le transformer radicalement selon les principes de l'entreprise privée.
Cette vision se heurte frontalement à celle des populistes comme Bannon. Pour ce dernier, les 'broligarchs' ne sont que des 'gauchistes progressistes' qui ont fait un 'marché faustien' avec l'État sous Obama, obtenant des monopoles en échange de leur soutien à l'ordre établi. Leur ralliement à Trump est vu comme une tentative de préserver leur pouvoir plutôt qu'une véritable conversion idéologique.
Les tensions sont particulièrement visibles dans le débat sur l'intelligence artificielle. Alors que certains, comme Andreessen, voient dans l'IA un outil de transformation radicale de l'État, Bannon met en garde contre ce qu'il appelle le 'techno-féodalisme' - un système où les citoyens deviendraient des 'serfs numériques' au service des oligarques de la tech.
Ces divergences reflètent un conflit plus profond sur la nature même du pouvoir et de l'autorité. Pour la tech-right, l'efficacité et l'innovation justifient l'exercice du pouvoir. Pour les populistes, seule la volonté populaire peut légitimer l'autorité politique.
Trump, en habile équilibriste, tente de concilier ces visions antagonistes, utilisant la force de frappe technologique des uns tout en maintenant la rhétorique populiste des autres.
C. L'Architecture Intellectuelle : De la Théorie à la Pratique
Mais c’est donc entre le populisme de Bannon et la tech-right de Thiel que se dessine une architecture intellectuelle sophistiquée qui donne sa cohérence au projet Trump. Au cœur de celle-ci, on trouve la pensée de Curtis Yarvin, nom que j’ai déjà prononcé deux fois et qui a du évéillé votre curiosité. Yarvin est un ancien informaticien devenu théoricien politique sous le pseudonyme de Mencius Moldbug. Et il a fait coulé pas mal d’encre outre-Atlantique.
Sa critique de la démocratie est radicale mais subtile, enfin subtile, on est pas non plus sur du Kant hein, soyons clairs.
Pour Yarvin, le problème n'est pas que la démocratie soit mauvaise en soi, mais qu'elle soit fondamentalement faible. Cette faiblesse se manifeste dans l'incapacité du système à traduire la volonté populaire en action concrète. Il pointe notamment la persistance de politiques massivement impopulaires comme l'immigration de masse, malgré l'opposition d'une majorité de citoyens.
Le concept central de sa pensée est celui de la 'cathédrale', qui est une sorte d’extension assez du concept d’etat profond - cette alliance des médias, universités et bureaucraties qui maintient l'ordre libéral. Pour Yarvin, cette structure de pouvoir informelle mais omniprésente neutralise systématiquement toute tentative de changement réel. Le vote devient alors un simulacre de participation démocratique, donnant aux citoyens l'illusion d'un pouvoir qu'ils n'exercent plus réellement. C'est un rituel qui masque leur impuissance effective face aux véritables centres de décision
Sa solution ? Un modèle d'État-startup, dirigé comme une entreprise technologique moderne. Yarvin ne cache pas son admiration pour l'efficacité des entreprises comme Amazon ou Apple. Pour lui, la question est simple : si votre MacBook était produit par une administration d'État, le résultat serait catastrophique. Pourquoi alors accepter cette inefficacité pour des fonctions encore plus cruciales ?
A noter que Yarvin n'est que la partie émergée d'un mouvement intellectuel plus large, le Dark Enlightenment, qui théorise la faillite de la démocratie libérale et prône un retour à des formes de gouvernance plus hiérarchiques. Cette école de pensée, développée notamment par le philosophe Nick Land qui théorise l'accélération technologique comme moyen de dépasser l'humain, mêle darwinisme social et techno-futurisme.
Cette vision d'une 'monarchie technocratique' trouve un écho particulier auprès des élites de la Silicon Valley qui voient dans l'IA et le transhumanisme des outils de transformation radicale de la société, et aussi auprès du vice-président JD Vance
Mais la véritable innovation de l'administration Trump 2.0 est d'avoir trouvé un véhicule efficace pour transformer ses idées en réalité : l'America First Policy Institute (AFPI). Cette organisation, relativement peu connue du grand public, illustre parfaitement la nouvelle sophistication du mouvement trumpiste dans sa compréhension des mécanismes du pouvoir. Pour comprendre son importance, il faut d'abord saisir le rôle crucial des think tanks conservateurs dans la politique américaine.
La Heritage Foundation, fondée en 1973, a longtemps été le centre intellectuel de la droite traditionnelle. Son Project 2025, lancé en prévision d'un second mandat Trump, propose une vision radicale de transformation de l'Amérique : interdiction de la pornographie, démantèlement massif des agences fédérales, réorientation idéologique des institutions culturelles. Bien que Trump ait publiquement pris ses distances durant sa campagne, de nombreuses actions de son début de mandat reflètent les recommandations de Project 2025, telles que le durcissement des politiques d'immigration et le retrait des restrictions environnementales.
L'AFPI représente une approche radicalement différente. Fondé fin 2020 par trois riches Texans - Tim Dunn, magnat du pétrole connu pour son soutien aux causes ultraconservatrices, et deux autres directeurs de la Texas Public Policy Foundation - l'institut opère largement dans l'ombre. Sa présidente, Brooke Rollins, ancienne directrice de la politique intérieure de Trump, incarne cette nouvelle génération de conservateurs qui combine idéologie radicale et pragmatisme politique. L'institut fonctionne comme une véritable administration parallèle. Ses équipes, composées en grande partie d'anciens de la première administration Trump, ont préparé méthodiquement le terrain pour le second mandat. Plus de 300 décrets exécutifs avaient été rédigés, couvrant tous les aspects de l'administration fédérale : de la réforme de la fonction publique à la politique environnementale, en passant par les questions de sécurité nationale.
Mais c'est dans sa stratégie d'infiltration que l'AFPI se distingue vraiment. L'institut a développé un réseau sophistiqué au sein de l'appareil d'État, plaçant stratégiquement ses membres à des postes clés. Linda McMahon, qui a fait fortune dans le catch professionnel avant de diriger la Small Business Administration sous Trump, est désormais ministre de l’éducation. Brooke Rollins, après avoir dirigé la politique intérieure de Trump, vient d’être nommée ministre de l'agriculture. Cette approche discrète mais systématique révèle une évolution profonde du trumpisme. Là où le premier mandat était marqué par l'improvisation et les confrontations spectaculaires, l'AFPI propose une méthode de transformation silencieuse mais profonde de l'État. Comme le note un expert des transitions présidentielles : 'Ils ont compris ce que Heritage n'a pas compris : le travail de transition est toujours mieux fait discrètement.' C'est la différence entre faire les gros titres et faire l'Histoire
Enfin au cœur de ces influences contradictoires se trouve Donald Trump lui-même, dont le style personnel de gouvernance façonne profondément la mise en œuvre du projet. Comme l'observe Bannon dans une itw donnée au NYT récemment : 'Trump écoute beaucoup de voix, réfléchit, puis prend une décision.' Mais cette apparente ouverture masque une profonde instabilité systémique. Trump n'est pas un idéologue. Il est, selon les mots de Bannon, “un modéré, un populiste nationaliste de bon sens.” Sa force réside dans sa capacité à arbitrer entre les factions, non par conviction intellectuelle mais par instinct politique.
Il utilise la tech-right pour son efficacité opérationnelle tout en maintenant une rhétorique populiste. Il adopte les idées de Yarvin sur la faiblesse de la démocratie tout en se présentant comme le champion du peuple. Il charme les réseaux chrétiens évangéliques qui voient en lui un instrument de Dieu pour restaurer une Amérique chrétienne, tout en étant outrancier, trompant sa femme avec une actrice porno ou ne pretant pas sermant sur la bible lors de son investiture.
Je vous avoue parfois avoir du mal à comprendre les gens… bref.
Mais cette flexibilité idéologique s'accompagne d'une méthode de gouvernance bien spécifique. Trump privilégie systématiquement le choc, le chaos et la déstabilisation. Comme l'expliquait Bannon dès 2019 : “Il faut inonder la zone. Chaque jour, on les frappe avec trois choses. Ils mordront à l'une d'entre elles, et on fera passer tout le reste. Bang, bang, bang.” Cette stratégie est pas un dysfonctionnement, un bug, c'est le cœur du dispositif. Elle permet à Trump de maintenir son pouvoir personnel en empêchant toute opposition cohérente de se former. Elle satisfait à la fois les populistes qui veulent détruire 'l'État administratif' et les technocrates qui rêvent de 'disruption.
Plus profondément, Trump incarne une nouvelle forme de pouvoir qui fait de la destruction spectaculaire son mode opératoire. Comme l'analyse Ian Garner, dans une itw accordée au site Le grand continent, la politique trumpienne transforme la démolition en show participatif : chaque action est conçue non pour ses résultats mais pour l'engagement qu'elle génère. Via les réseaux sociaux, les partisans deviennent acteurs du chaos qu'ils contribuent à amplifier, tandis que les opposants, par leur indignation permanente, alimentent involontairement le spectacle. Cette mécanique révèle l'innovation centrale du trumpisme : transformer la destruction en expérience collective cathartique. Le système ne propose pas tant un projet politique qu'une libération des pulsions destructrices, une promesse de pouvoir sans entrave. 'Là où les désastres n'existent pas,' note Garner, 'le trumpisme doit, dans sa soif sans fin de divertissement, les créer lui-même.' C'est cette promesse de participation à la destruction qui explique l'alliance improbable entre populistes et technocrates : les uns y trouvent une revanche sur les élites, les autres une opportunité de 'disruption' totale. Le trumpisme devient ainsi un défouloir collectif, un combat de catch permanent qui reflète une part sombre de l'âme américaine. Mais au-delà du spectacle, il y a les conséquences bien réelles de cette machine de destruction. Il est temps d'examiner ce que cela donne quand on met tout ça en œuvre.
II. La Mise en Œuvre : Une Machine de Destruction Méthodique
Ce qui frappe dans les premières semaines du second mandat Trump, ce n'est pas tant la radicalité des actions - elle était attendue - que la méthodologie précise de leur mise en œuvre. Si le premier mandat était marqué par une forme de chaos improvisé, fruit de l'inexpérience et des luttes intestines, nous assistons aujourd'hui au déploiement d'une stratégie parfaitement orchestrée.
L'opération de démantèlement de l'USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) illustre parfaitement la nouvelle méthodologie du pouvoir trumpien. Le vendredi 24 janvier au soir, alors que la plupart des employés ont quitté les bureaux pour le week-end, une équipe du DOGE de Musk fait irruption dans les locaux. Sans mandat officiel ni autorisation légale, ils exigent l'accès aux systèmes informatiques de l'agence. Face au refus du responsable de la sécurité informatique, ils le mettent immédiatement en congé administratif forcé, ainsi que deux autres cadres supérieurs qui protestent. Durant tout le week-end, l'équipe de Musk, composée principalement de jeunes programmeurs sans expérience gouvernementale, prend le contrôle des serveurs et des bases de données. Ils téléchargent massivement des informations sensibles sur des projets en cours dans plus de 100 pays, y compris des données sur des partenaires locaux et des programmes de sécurité. Le lundi matin, les employés découvrent que leurs accès sont bloqués. Un message sur l'intranet annonce laconiquement la 'suspension temporaire des opérations pour audit d'efficacité'. Dans les heures qui suivent, des emails automatiques informent l'ensemble du personnel - plus de 3 800 personnes - qu'ils sont placés en congé administratif pour une durée indéterminée. Les recours juridiques s'organisent immédiatement. L'AFGE, le principal syndicat des fonctionnaires fédéraux, dépose une plainte en urgence. Plusieurs sénateurs démocrates demandent une enquête du Congrès. Mais pendant que les procédures suivent leur cours, l'équipe de Musk poursuit méthodiquement le démantèlement : fermeture des bureaux à l'étranger, gel des programmes en cours, transfert des données vers des serveurs privés. En moins d'une semaine, une agence créée sous Kennedy, qui gérait plus de 30 milliards de dollars d'aide internationale, est effectivement paralysée. Comme le note un ancien responsable : 'Ils ont appliqué les méthodes de la Silicon Valley à la destruction de l'État - move fast and break things, littéralement.
Pendant que les médias se focalisent sur ce spectacle, d'autres transformations plus profondes s'opèrent dans l'ombre. À la NOAA, les équipes du 'Département de l'efficacité gouvernementale' s'introduisent dans les locaux en ignorant les procédures de sécurité, exigeant l'accès à des données sensibles. La même scène se répète au Trésor, à l'Agriculture, dans toutes les agences clés.
Il faut semer le trouble de ne pas laisser le temps de réagir l’adversaire, quitte à agir dans l’impréparation, quitte à faire de grosses bourdes irréversibles.
Chaque controverse en cache une autre, chaque bataille médiatique masque une transformation plus profonde. L'administration crée délibérément plus de points de tension que le système ne peut en gérer simultanément.
Cette méthodologie révèle une évolution majeure depuis 2017. Là où le premier mandat était marqué par l'improvisation et les confrontations spectaculaires, l'administration Trump 2.0 démontre une compréhension sophistiquée des mécanismes du pouvoir. Les acteurs ont appris à naviguer dans les failles du système, à identifier ses points faibles, à exploiter ses contradictions internes. La destruction n'est plus le résultat d'une impulsion chaotique mais l'application méthodique d'une stratégie de démantèlement.
B. Les Outils du Pouvoir : Une Stratégie de l'Opacité
L'efficacité de cette machine de destruction repose sur un usage inédit des outils du pouvoir présidentiel. Le refus de l'administration Trump de signer les accords de transition prévus par la loi est révélateur. Ce n'est pas un simple acte de défiance, c'est une volonté délibérée pour créer des zones grises légales.
En refusant ces accords, l'administration s'affranchit des limites de financement et des obligations de transparence. Comme le révèle Ken Bensinger du New York Times, cela permet de lever des fonds sans plafond auprès de n'importe quelle source - y compris étrangère - sans jamais avoir à en rendre compte. Une opacité totale qui transforme la transition présidentielle en zone de non-droit financier.
Plus inquiétant encore, l'administration cherche à redéfinir les procédures de sécurité nationale. Le projet de confier les habilitations de sécurité à des entreprises privées plutôt qu'au FBI n'est pas qu'une question administrative : c'est une tentative de créer un système parallèle de contrôle de l'information sensible.
L'arsenal juridique déployé est tout aussi sophistiqué. Les 300 décrets exécutifs préparés par l'AFPI ne visent pas tant à gouverner qu'à tester systématiquement les limites du pouvoir présidentiel. Chaque décret est conçu pour provoquer une bataille juridique qui, gagnée ou perdue, permettra d'identifier et d'exploiter les failles du système.
La stratégie est claire : multiplier les confrontations juridiques pour saturer le système judiciaire tout en créant des précédents. Comme l'explique un expert constitutionnel : 'Ils ne cherchent pas à gagner chaque bataille, ils cherchent à redéfinir les règles de la guerre.' La Cour Suprême, avec sa majorité conservatrice, devient ainsi un outil potentiel de transformation constitutionnelle.
Cette approche révèle une compréhension sophistiquée des failles de l'État de droit américain. Là où le premier mandat Trump se heurtait frontalement aux institutions, cette nouvelle administration exploite méthodiquement leurs contradictions internes. Elle ne cherche pas à briser le système mais à le subvertir de l'intérieur, utilisant ses propres mécanismes contre lui-même.
C. Les Points de Résistance : L'Émergence de Nouvelles Formes d'Opposition
Face à cette machine de destruction méthodique, les formes traditionnelles de résistance institutionnelle semblent largement dépassées. Comme le note le sénateur démocrate Brian Schatz, il ne suffit plus de dénoncer les actions de Trump comme illégales - il faut inventer de nouvelles formes d'opposition.
Sa décision de bloquer toutes les nominations au Département d'État jusqu'à la restauration de l'USAID illustre cette évolution. À la stratégie du chaos contrôlé, les démocrates répondent par une obstruction ciblée. Dans la même veine, le leader démocrate de la Chambre, Hakeem Jeffries, utilise le pouvoir budgétaire comme levier : pas de financement sans retour à la normale.
Mais la résistance la plus intéressante vient peut-être de là où on l'attendait le moins : la bureaucratie elle-même. Sur Reddit, un forum de fonctionnaires fédéraux témoigne de cette mobilisation inattendue. 'L'ultimatum du "Fork in the Road" a eu l'effet inverse de celui escompté', écrit un utilisateur massivement soutenu. 'J'étais prêt à partir, mais maintenant je suis déterminé à rendre la vie impossible à ces types.'
Cette résistance bureaucratique prend des formes nouvelles. Les fonctionnaires, plutôt que de démissionner en masse comme l'espérait l'administration, développent des stratégies de résistance passive. Ils ralentissent les procédures, documentent méticuleusement les violations de protocole, créent des archives parallèles des données sensibles.
Le système judiciaire, lui aussi, s'adapte. Les juges, conscients que le temps joue contre eux, accélèrent le traitement des recours. Un juge nommé par Reagan - fait significatif - a ainsi gelé l'ordre sur la citoyenneté de naissance en déclarant : “Je ne comprends pas comment un membre du barreau peut affirmer que cet ordre est constitutionnel. Cela dépasse l'entendement.”
Mais ces résistances, aussi créatives soient-elles, révèlent surtout les limites du système constitutionnel américain face à un exécutif déterminé à le subvertir. Comme l'observe un expert en droit constitutionnel : 'La Constitution n'avait pas imaginé ce que nous voyons. Il suffit de lire l'Article II dans son intégralité pour comprendre que nous sommes en territoire inconnu.'
L'enjeu n'est plus tant de préserver le système que d'inventer de nouvelles formes de contre-pouvoirs adaptées à cette réalité inédite. Car si les institutions peuvent ralentir la transformation en cours, elles semblent impuissantes à l'arrêter. La question n'est plus de savoir si le système va changer, mais ce qui va le remplacer.
Une Transformation Systémique
Ce qui se joue dans ces premières semaines va bien au-delà d'un simple bras de fer politique. Nous assistons à une tentative de transformation radicale du système américain, menée avec une méthodologie précise et une compréhension sophistiquée de ses failles.
L'efficacité de la machine mise en place repose sur trois piliers : une stratégie du chaos contrôlé qui paralyse toute opposition cohérente, un usage inédit des outils du pouvoir qui crée des zones grises légales, et une capacité à neutraliser les résistances traditionnelles en les submergeant.
Mais le plus inquiétant n'est peut-être pas tant la destruction du système que l'absence de vision claire de ce qui doit le remplacer. Comme le note un observateur : “La stratégie est simple - on le fait, et on défie quiconque de nous arrêter. Le temps qu'ils y arrivent, nous aurons tout détruit.” Mais détruit pour construire quoi ?
C'est là que les tensions entre les différentes factions prennent tout leur sens. Les populistes de Bannon rêvent d'un retour à une Amérique mythifiée. Les techno-seigneurs de la Silicon Valley imaginent un État géré comme une startup. Trump, lui, semble plus intéressé par la destruction elle-même que par ce qui viendra après. Ou alors simplement par la solidification de son propre pouvoir
Cette absence de projet clair n'est pas une faiblesse mais une force. Elle permet de maintenir une coalition hétéroclite unie dans la destruction, chacun projetant ses propres espoirs sur les ruines à venir. Comme l'expliquait Bannon lui-même : “Le mouvement ira où Trump nous mènera.” Même si personne, peut-être pas même Trump, ne sait exactement où cela nous mène.
On va maintenant élargir le champ, parce que les implications de cette transformation dépassent largement les frontières américaines. Car si la première puissance mondiale peut être ainsi transformée de l'intérieur en quelques semaines, quel système démocratique peut se prétendre à l'abri ?
On va parler de l’émergence d’une nouvelle forme de pouvoir.
III. Les Implications Systémiques : Une Nouvelle Forme de Pouvoir
A. La Capture de l'État par une Nouvelle Élite
Ce qu’on voit apparaitre ce n'est pas tant une simple privatisation de l'État qu'une fusion inédite entre pouvoir politique et pouvoir technologique. La formule d'un analyste du Washington Post est révélatrice : “Dans la Silicon Valley, on parle de disruption. À Washington, on appelle ça un coup d'État au ralenti.”
L'État devient littéralement un terrain d'expérimentation pour les méthodes de la Silicon Valley. Au Département du Commerce, les équipes de Musk ont pris le contrôle des données sur les contrats fédéraux - données qui incluent des informations sensibles sur les concurrents directs de Tesla et SpaceX.
À la NOAA, ils ont entre autre forcé l'accès aux modèles climatiques utilisés pour guider les politiques environnementales - modèles que les entreprises de Musk ont intérêt à influencer.
Et cette mainmise s'accompagne d'une nouvelle économie du pouvoir. Trump et sa famille ont développé un écosystème financier parallèle sophistiqué. Dans la nuit de vendredi à samedi 18 janvier, juste avant son investitude, Donald a annoncé le lancement de sa propre cryptomonnaie, qui porte son nom, TRUMP, provoquant une fièvre d’achats qui a fait monter en quelques heures sa valorisation globale à plusieurs milliards de dollars, 14 milliards. Melania Trump a suivi avec son propre token ($MELANIA), provoquant une bataille spéculative qui a fait chuter la valeur du $TRUMP de moitié avant qu'il ne se stabilise.
Cette histoire a certainement rapporté quelques dollars au couple, en plus d’agacer les spécialistes de la crypto qui ont vu ce lancement de meme coin comme une decridibilisation malevenue d’un secteur en plein effervescence, mais là n’est pas l’essentiel. Cette stratégie va au-delà du simple enrichissement personnel. Trump est profondément lié au monde des affaires, c’est d’abord un business man. Et les conflits d’intérets sont partout. Cet exemple crypto est intéressant parce qu’il illustre un nouveau modèle où l'influence politique devient directement monétisable, créant une base de supporters financièrement investis dans le succès du projet. Musk est connu pour être associé au Dogecoin, un autre meme coin que grâce à sa notoriété il avait fait monté en flèche, Trump s’y met aussi.
Mais ces exemples sont des paravents. Cette économie parallèle s'étend bien au-delà des cryptomonnaies.
Les donateurs majeurs de l'AFPI reçoivent un accès privilégié aux données gouvernementales. Les entreprises qui soutiennent l'administration obtiennent des contrats sans appel d'offres. Et on se doute bien que si Musk s’est investit en politique ce n’est pas pour rien. Comme le note un sénateur républicain modéré : 'Nous ne sommes plus dans une situation où les milliardaires influencent le gouvernement. Le gouvernement est devenu leur startup personnelle.
A voir à quel point cette emprise est réelle ou non. Mais quoi qu’il en soit, ce n’est pas le petit peuple qui est aux commandes. Si on additionne les fortunes individuelles de ceux qui étaient présents autour de Trump lors de son investiture (qui était d’ailleurs de loin la plus cher de l’histoire), ça donne un total de 1350 milliards de dollars, soit environ le PIB de l’espagne. Voilà.
B. La Redéfinition de l'Ordre Mondial
La transformation en cours aux États-Unis dessine les contours d'un nouvel ordre international, marqué par trois dynamiques majeures.
Premièrement, une nouvelle course à la suprématie technologique et économique. L'émergence de DeepSeek, l'IA chinoise qui a récemment fait trembler le NASDAQ en surpassant tous les modèles occidentaux, a créé un véritable 'moment Spoutnik'. Cette démonstration de force technologique chinoise révèle les profondes tensions au sein du camp américain. Les géants de la tech, Musk en tête, réclament un nouveau Plan Marshall pour l'IA, des investissements massifs dans la recherche et le développement, s'attirant l'ironie mordante de Bannon : 'On leur a déjà donné un marché faustien, on les a laissés devenir les plus riches de l'histoire, et maintenant ils veulent encore un sauvetage des contribuables ?' Cette course à l'IA n'est qu'un aspect d'une compétition plus large : course aux semi-conducteurs, à la domination spatiale, au contrôle des terres rares, aux technologies quantiques. Une nouvelle guerre froide technologique se dessine.
Deuxièmement, une nouvelle articulation entre souveraineté territoriale et contrôle des flux. Le projet de Trump d'une 'défense hémisphérique du Panama au Groenland' ne marque pas tant une rupture avec la géopolitique traditionnelle qu'une radicalisation de la doctrine Monroe pour l'ère numérique. Il combine des méthodes classiques de projection de puissance - tarifs douaniers, menaces militaires, revendications territoriales - avec un accent nouveau sur le contrôle des infrastructures critiques : câbles sous-marins, satellites, data centers, réseaux 5G. Cette approche hybride vise à établir ce que Bannon appelle une 'souveraineté effective' sur l'hémisphère américain. Les tarifs contre le Canada et le Mexique, les pressions sur le Panama, l'intérêt pour le Groenland ne sont pas que des démonstrations de force : ils s'inscrivent dans une stratégie globale de contrôle des points nodaux - qu'ils soient physiques ou numériques - face aux nouvelles routes de la soie chinoises. C'est moins une redéfinition de la souveraineté qu'une adaptation agressive aux réalités de la mondialisation numérique
Troisièmement, l'émergence d'un nouveau modèle de gouvernance qui brouille la frontière entre État et marché. Face au capitalisme d'État chinois, les États-Unis développent un système hybride inédit où des entreprises privées comme le DOGE de Musk exercent des fonctions régaliennes. Ce n'est ni le contrôle étatique total à la chinoise, ni la régulation libérale classique, mais un système où le chaos devient méthode de gouvernement, où la vérité devient relative, où le spectacle permanent masque les transformations profondes. Ce 'techno-autoritarisme à l'américaine' exerce déjà une fascination croissante en Europe, notamment auprès des leaders populistes d'Europe centrale et orientale. La promesse d'allier force nationale et disruption technologique séduit ceux qui rêvent de dépasser ce qu'ils considèrent comme les limites de la démocratie libérale.
L'enjeu dépasse largement la simple rivalité sino-américaine. C'est l'émergence d'une nouvelle forme de pouvoir qui combine autoritarisme politique, puissance technologique et contrôle des flux stratégiques. Un modèle qui pourrait redéfinir la nature même de la souveraineté au XXIe siècle.
C. Les Questions Fondamentales
Ce qui se dessine va au-delà d'une simple dérive autoritaire ou d'une capture de l'État par les intérêts privés. Nous assistons à l'émergence d'un régime d'un type nouveau, qui combine trois éléments jusqu'ici considérés comme incompatibles : un pouvoir exécutif fort et personnalisé, une privatisation des fonctions régaliennes, et une mobilisation permanente des masses via les réseaux sociaux et les cryptomonnaies. La véritable innovation de ce système n'est pas tant dans chacun de ces éléments pris séparément que dans leur fusion. Le contrôle des données fédérales par le DOGE de Musk, la transformation des supporters en investisseurs via les tokens Trump, la destruction méthodique des institutions : tout cela participe d'une même logique où la frontière entre public et privé, entre politique et technologique, entre réel et virtuel s'efface au profit d'une nouvelle forme de pouvoir. Ce régime n'est ni une dictature classique, ni une ploutocratie traditionnelle, ni une technocratie pure. C'est un système hybride qui tire sa force précisément de sa capacité à combiner des éléments apparemment contradictoires : autoritarisme et innovation, chaos et contrôle, nationalisme et globalisation financière. Un système qui pourrait bien préfigurer la forme que prendra le pouvoir au XXIe siècle.
Conclusion : Le Piège de la Disruption Permanente
"Ce qui se joue aux États-Unis en ce début 2025 va bien au-delà d'une simple crise politique ou d'une dérive autoritaire classique. C'est l'émergence d'un système de pouvoir d'un type nouveau, dont la force réside précisément dans ce qui apparaît comme ses contradictions.
1. La Fusion des Pouvoirs et ses Dangers
L'innovation centrale du système est d'avoir fusionné trois formes de pouvoir jusqu'ici distinctes : l'autorité politique personnalisée de Trump, la puissance technologique des géants de la Silicon Valley, et la capacité de mobilisation permanente des masses via les réseaux sociaux. Cette fusion crée un système hybride qui combine autoritarisme politique, privatisation des fonctions régaliennes et manipulation algorithmique des affects collectifs.
Les dangers sont déjà là et bien réels. La concentration sans précédent de richesse et de pouvoir technologique dans les mains d'une oligarchie mondiale pose un défi fondamental à la démocratie. Les dégâts sont visibles : démantèlement des programmes d'aide internationale, attaques contre la science, abandon de la lutte climatique. Plus insidieusement, c'est la capacité même à maintenir un espace public de débat rationnel qui est menacée.
2. Le Paradoxe de la Force et de la Résistance
Pourtant, la démonstration de force spectaculaire des premières semaines masque des vulnérabilités fondamentales. Des formes de résistance inédites émergent déjà. Au Congrès, l'opposition utilise le pouvoir budgétaire comme levier. Dans la bureaucratie, les fonctionnaires développent des stratégies sophistiquées : documentation des violations légales, archives parallèles, ralentissement stratégique des procédures.
À l'international, une coordination nouvelle s'organise. L'épisode des tarifs sur le Canada et le Mexique a démontré que des pressions coordonnées peuvent infléchir la position de Trump. Sa dépendance aux marchés financiers et son besoin de légitimité internationale constituent des points de vulnérabilité.
3. L'Enjeu Civilisationnel et la Spécificité Européenne
Si ce modèle fascine certains leaders européens, le contexte est fondamentalement différent. L'Europe, marquée par son histoire tragique avec l'autoritarisme, dispose de structures étatiques et de contre-pouvoirs robustes, et j’ose l’espérer d’une certains mémoire collective en comparaison du peuple américain qui n’a jamais connu d’état totalitaire. Pourtant chez nous aussi, les tentations sont là : la volonté de désigner des boucs émissaires, de simplifier des problèmes complexes, de privilégier la sécurité et le confort à la liberté séduit une partie croissante de la population, particulièrement les jeunes générations.
Le danger n'est pas tant dans les actions individuelles de Trump que dans la transformation profonde du rapport au pouvoir qu'elles révèlent.
Ce qui frappe, c'est la puissance de séduction qu'exerce cette nouvelle configuration. La promesse d'action immédiate, le rejet des médiations institutionnelles, la valorisation de la force brute : autant d'éléments qui répondent à une lassitude profonde envers la complexité démocratique. 'Move fast and break things' n'est plus un simple slogan entrepreneurial mais une véritable philosophie politique. Elle séduit particulièrement une nouvelle génération d'entrepreneurs et de cadres formés dans le culte de la disruption. Pour eux, la démocratie libérale, avec ses checks and balances, ses compromis nécessaires, ses temps de délibération, apparaît comme un système obsolète incapable de répondre aux défis du moment. Cette fascination pour l'action pure n'est pas sans rappeler les mouvements autoritaires du XXe siècle. Comme le notait déjà Hannah Arendt, ce qui séduit dans l'autoritarisme n'est pas tant son contenu idéologique que sa promesse de transcender la complexité politique par la pure volonté d'agir.
4. L'Horizon Démocratique
Face à ces défis, nous ne pouvons nous permettre ni naïveté ni cynisme. La démocratie n'est pas un système parfait, mais c'est le seul qui permette la correction de ses propres erreurs, le seul qui reconnaisse la faillibilité humaine comme principe fondateur.
Comme l'écrivait Albert Camus, “la démocratie, c'est l'exercice social et politique de la modestie.” C'est peut-être là que réside notre plus grand défi : retrouver cette modestie face à la complexité du monde, tout en gardant le courage de le transformer. Car la vraie force de la démocratie ne réside pas dans sa perfection mais dans sa capacité à évoluer et à se réinventer face aux défis de son temps.
Voilà, je m’arrête là.
Je vais faire une pause avec l’actualité US après avoir fait 3 épisodes sur le sujet. Mais c’était pour moi important de poser mes réflexion sur cette actualité chaude qui est en train de structurer le monde. C’est compliqué de parler du présent, surtout quand il bouge si vite et j’espère que ce contenu sera toujours pertinent dans quelques jours.
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