#3/3 - Les architectes du CHAOS - Série

Peter Thiel, maître du jeu

Peter Thiel a un plan. Les démocraties en danger.... Suite de l'analyse de la révolution trumpienne en cours et de ses coulisses

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Peter Thiel, maître du jeu

Dans ce 3eme épisode d’analyse sur la transformation des États-Unis sous Trump, nous explorons le projet politique de Peter Thiel et son influence croissante à travers son protégé JD Vance.

Au-delà d'une simple analyse du trumpisme, cet épisode révèle comment une alliance inédite entre tech-right américaine et forces anti-démocratiques menace directement l'Europe.

À travers l'étude des réseaux d'influence, des techniques de manipulation et des vulnérabilités européennes, nous comprenons que ce qui se joue est une tentative de redéfinition radicale de l'ordre mondial. Un épisode crucial pour saisir les enjeux du moment historique que nous vivons.

Dans mon précédent épisode intitulé Amérique 2025, les architectes du chaos, je partageais mon analyse sur la transformation radicale qui s'opère aux États-Unis depuis l'investiture de Donald Trump. Analyse évidemment et inévitablement incomplète mais qui semble-t-il vous a plu. Merci pour vos nombreux messages, ça met du baume au coeur, surtout après avoir passé des jours à plonger dans cet univers finalement assez peu enthousiasmant, pour moi en tout cas, et vous n’êtes pas obligés d’être d’accord, on est encore en démocratie.

Si vous avez écouté ce précédent épisode, vous vous souvenez que j’avais conclu en disant que j’allais prendre un peu mes distances par rapport à l’actualité américaine, mais je vous avoue trouver difficile de m’en détacher, parce que ce qui se joue est trop important, notamment pour nous européens.

J’y reviens donc. Et j'y reviens essentiellement pour deux raisons .

La première est que je suis sidéré par le fait que malgré la tournure que prennent les événements, malgré la violence des procédés, malgré le détricotage en règle de l’état américain, malgré le lâchage clair et net de l’Europe, malgré le discours du vice président JD Vance à Munich totalement aligné sur la propagande russe, malgré la récente déclaration de Trump qui sous-entend que c’est l’Ukraine qui a provoqué la guerre avec la Russie, etc, etc… La démarche de Trump et de Musk est soutenue par une partie de la population qui non seulement ne voit pas le problème mais qui au contraire s'enthousiasme, y compris en France et plus largement en Europe alors que les USA ne nous proposent plus rien de de positif et le disent clairement.

Alors, sidéré est un bien grand mot, parce que je ne suis pas vraiment surpris, mais tout de même ça m’a troublé.

Hannah Arendt l'avait pourtant déjà observé, et il est toujours bon de se référer à ses écrits sur les dérives de l’histoire, parce que comme les fin observateurs l’ont finement observé, l’histoire a tendance à bégayer, et en l'occurrence Hannah était une fine observatrice. Elle nous dit notamment une chose : le totalitarisme commence toujours par le mépris de ce qui existe, suivi par l'idée que, je cite, “tout changement, quel qu'il soit, sera forcément meilleur”. Et c’est je crois ce sur quoi, au moins en partie, repose la rhétorique actuelle du côté des extrêmes. Trump séduit ses supporters avec cette idée simple : c'est forcément une bonne idée de tout foutre en l'air, de dégager toutes les structures en place, les élites, les dirigeants, de s'affranchir des règles établies, parce que ça ne pourra pas être pire, ce qui au passage me semble relever du fantasme révolutionnaire classique, mais une révolution faite par des ultra-riches.

Le 15 février, en rentrant du golf et certainement inspiré par le grand air de Floride, il tweetait : « Celui qui sauve son pays ne viole aucune loi ». Une citation attribuée par Balzac à Napoléon. Autrement dit, on se fout de la loi, ça ne compte plus. Un vrai révolutionnaire, Donald.

Et ça, c’est enthousiasmant pour beaucoup. Dans les commentaires sous la vidéo Youtube de mon précédent épisode sur le chaos, ça donne à peu près ça :

“ahaha, espèce de gauchiasse, on fait moins le malin, Trump fait le ménage et va nous libérer”. Ou bien “tu parles de menace contre la démocratie, parce que tu crois peut-être que la démocratie fonctionnait encore ? Au contraire, Trump veut sauver la démocratie de toutes ces élites corrompues, du wokisme et des islamo-gauchistes” ou encore “Tu recevais combien de l'USAID......auditer le fonctionnement de l'État devient la politique du chaos......ça marche plus même chez les brainwashed...…” Sous entendu, je suis payé par les démocrates, et Trump et Musk ne font que réformer un état mal géré et rien d’autres, faut pas nous raconter des salades.

Il y a je crois confusion.

Comme si analyser les intentions de Trump, les influences, et alerter sur ce que ce type de démarche a donné dans l'histoire, comme si faire ça c'était nier l'existence des problèmes actuels ou être à la solde du camp d’en face.

Il me semble qu'on peut tout à fait condamner l'attitude et les erreurs des démocrates, les affaires dans lesquels sont pris des dirigeants soi-disant respectables, les errements de la cancel culture, la corruption, un système incapable de répondre aux attentes d'une partie de la population, et en même temps se méfier du trumpisme.

Et pareil chez nous. On peut être critique envers ce qui est en place et se méfier de l'extrême droite, ou de l'extrême gauche, en analyser les techniques rhétoriques et les arrangements avec la vérité.

La nuance est compliquée, je sais bien. Elle l'a toujours été, mais elle est aujourd'hui réellement structurellement menacée du fait du fonctionnement des algos, des chaînes d'infos en continu, de certains media ouvertement politisés et radicalisées, du fait que tout le monde et n'importe qui a potentiellement un haut-parleur sur internet et du fait de la qualité de stratèges en communications qui jouent avec nos biais de simplification, nos désirs d'appartenance à des groupes, nos peurs, etc...

Et on ne résoudra pas ce problème avec la raison.

Chacun a ses propres sources d'information qu'il pense être bonnes et qui souvent viennent conforter ses croyances.

Là où j'estime par exemple que le New York Times, The Atlantic, la BBC, The Economist, Wikipedia etc... sont des sources d'info respectables, dignes de confiance malgré évidemment une partialité inévitable, et parfois des erreurs d’analyse, d'autres sont convaincus que ce n'est pas le cas, Et qu'il faut plutôt écouter Fox News, CNews, Idriss Aberkane, Pascal Praud, Trump, Musk, Poutine & co, qui eux nous disent les choses vraies, telles qu'elles sont, qui eux sont honnêtes et désintéressés.

  • La secondes raison* pour laquelle je voulais revenir sur les USA est liée à la première.

L’enthousiasme d’une partie des mes interlocuteurs, ou même ce léger engouement pour le projet Trump m’ont donné envie de creuser un tout petit peu plus les fondations de tout ça, pour encore mieux comprendre ce qui structure la dynamique actuelle.

Et c’est que je vous propose de faire, en nous attardant notamment sur un personnage clé dont j’ai un peu parlé, à savoir Peter Thiel.

Peter Thiel a un projet.

Un projet qui ne se limite pas aux États-Unis. À travers un réseau d'influence sophistiqué, des alliances avec l'extrême droite européenne, et une infrastructure technologique sans précédent, Thiel et ses alliés visent à redéfinir les règles du jeu international. L'Europe, avec ses traditions démocratiques et sa volonté de réguler la tech, est particulièrement dans leur ligne de mire.

C'est cette histoire que je vais vous raconter aujourd'hui. Une histoire qui nous concerne tous, car elle dessine les contours du monde qui pourrait émerger si ce projet réussit. Un monde où la démocratie libérale serait remplacée par une forme nouvelle de pouvoir, mêlant high-tech et autoritarisme, innovation et contrôle social.

C’est parti…

Peter Thiel est une pièce maîtresse du puzzle, et je vous avoue être passé un peu à côté de son importance lors de ma première analyse, en particulier l’importance de son influence croissante, notamment au travers de son protégé JD Vance, le jeune vice-président américain.

Car si Bannon incarne la dimension populiste du projet, Thiel en représente la dimension technocratique et intellectuelle. À travers son réseau d'influence, son infrastructure technologique et sa vision sophistiquée du pouvoir, il dessine les contours d'un projet qui dépasse largement les frontières américaines.

Cette influence n'est pas nouvelle. Dès 2016, Thiel était le premier grand nom de la Silicon Valley à soutenir Trump. Mais aujourd'hui, avec Vance comme vice-président et le DOGE de Musk comme bras armé, son projet prend une nouvelle dimension. Un projet qui vise non seulement à transformer l'État américain, mais à redéfinir l'ordre mondial lui-même. Un projet qui est en train d’être executé à une vitesse folle devant nous.

Pour comprendre les implications de cette ambition, il nous faut plonger dans les mécanismes concrets de cette influence, dans son infrastructure technologique, et surtout dans sa stratégie internationale. Car c'est peut-être en Europe que se jouera la bataille décisive..

  • Commençons par raconter l'histoire de la relation entre Thiel et JD Vance puisqu’elle est révélatrice.*

Alors étudiant à Yale Law School au début des années 2010, Vance est profondément marqué par les écrits et les idées de Thiel sur la stagnation technologique et le déclin des élites américaines. Cette influence va transformer sa vie. Il le dit lui-même assister à la conférence de Thiel à Yale a été “le moment le plus important de sa vie d’étudiant”.

Vance contacte Thiel qui décide rapidement de le prendre sous son ile.

De critique virulent de Trump - qu'il comparait alors à Hitler - Vance devient petit à petit, sous le mentorat de Thiel, l'un des architectes intellectuels du nouveau régime. Cette transformation n'est pas qu'opportuniste : elle reflète une véritable conversion à une vision du monde radicalement nouvelle.

Car Peter Thiel n'est pas un simple milliardaire libertarien. Co-fondateur de PayPal et Palantir, premier investisseur extérieur dans Facebook, donateur majeur de Trump depuis 2016, il est surtout l'architecte intellectuel d'un projet de transformation radicale de nos sociétés.

Et pour comprendre ce projet, il nous faut d'abord comprendre l'homme qui le porte, sa formation intellectuelle, et la vision du monde qui guide son action...

  • I. L'Architecture Intellectuelle de Peter Thiel*

  • A. La Formation d'une Vision*

La pensée de Thiel a été profondément façonnée par plusieurs influences majeures. À Stanford, au début des années 1990, il suit les cours de René Girard, philosophe français, dont la théorie du désir mimétique va devenir centrale dans sa vision du monde. Cette théorie, qui analyse le désir comme fondamentalement imitatif, le marque au point qu'il créera plus tard l'Imitatio Institute pour poursuivre ces recherches.

Pour Girard, nos désirs ne sont pas autonomes mais toujours copiés sur ceux des autres. Cette imitation conduit à des rivalités qui ne peuvent être résolues que par le sacrifice d'un bouc émissaire, permettant de restaurer temporairement l'ordre social. Thiel voit dans cette théorie non seulement une explication des dynamiques sociales, mais un modèle opérationnel pour comprendre et influencer les comportements collectifs. L'épisode de la Silicon Valley Bank en mars 2023 en est une illustration frappante : son retrait de 50 millions de dollars a déclenché une réaction en chaîne mimétique, démontrant la puissance de ces mécanismes dans la finance moderne.

L'influence de Girard se combine avec une expérience personnelle significative : une enfance itinérante qui le mena notamment en Afrique australe. Né à Francfort en 1967, Thiel émigre aux États-Unis avec ses parents à l'âge d'un an. Son père, ingénieur chimique travaillant pour diverses compagnies minières, déménagea fréquemment avec sa famille. Avant de s'installer définitivement en Californie en 1977, les Thiel vécurent en Afrique du Sud et en Namibie (alors Afrique du Sud-Ouest sous administration sud-africaine). Peter changea sept fois d'école primaire, dont une à Swakopmund, ville namibienne où les élèves devaient porter l'uniforme et où la punition corporelle était pratiquée. Cette expérience, dans un contexte d'apartheid combinant modernité technique et hiérarchie raciale stricte, développa chez lui une aversion pour l'uniformité et la régimentation qui influença plus tard son adhésion à l'individualisme et au libertarianisme.

Évidemment, tout ne se joue pas à cette époque et il faut éviter les raccourcis mais toujours est-il que le vécu de Thiel  a fini par façonner une vision du monde unique qui trouve aujourd'hui son expression dans la synthèse qu'il développe entre christianisme conservateur et transhumanisme radical.

ACTS 17, organisation qu'il finance, en est l'incarnation. Le groupe organise des rencontres entre élites tech et leaders religieux, créant un forum où la technologie est présentée comme un instrument divin de transformation sociale.

Le dernier événement d'ACTS 17, tenu dans son manoir Beaux-Arts de Washington à la veille de l'investiture de Trump, illustre cette fusion. Devant plus de 200 invités du monde de la tech et du capital-risque, Thiel y développe une interprétation des Dix Commandements qui justifie à la fois l'autorité absolue et l'inégalité sociale. Le premier commandement (n'avoir d'autre Dieu) et le dernier (ne pas convoiter) sont pour lui les plus significatifs - une lecture qui légitime religieusement sa vision technocratique du pouvoir.

  • B. Le Projet Politique*

Cette formation intellectuelle éclectique converge vers un projet politique cohérent dont la pierre angulaire est le rejet de la démocratie libérale. Comme Thiel l'écrivait déjà en 2009 : "Je ne crois plus que la liberté et la démocratie sont compatibles." Cette phrase, souvent citée, révèle une conviction profonde : pour Thiel, la démocratie libérale est un système faible, incapable de prendre les décisions nécessaires face aux défis du XXIe siècle.

Sa vision alternative ? Un ordre techno-féodal où une élite d'entrepreneurs-innovateurs exercerait un pouvoir sans contrainte. Les États-nations seraient remplacés par des cités-États corporatives, gérées comme des entreprises. La technologie servirait à la fois d'outil de contrôle et de source de légitimité : le pouvoir appartiendrait à ceux capables d'innover et de créer.

Cette vision se nourrit d'influences diverses. Du darwinisme social, il retient l'idée d'une hiérarchie naturelle basée sur la compétition. De l'accélérationnisme de Nick Land, il adopte l'idée que la technologie doit être poussée à son maximum pour provoquer une rupture civilisationnelle. De Leo Strauss, qu'il a étudié à Stanford, il retient une double critique : celle de la démocratie libérale moderne, jugée trop relativiste et donc faible, et celle de la transparence démocratique, avec l'idée qu'une élite éclairée doit parfois protéger certaines vérités du regard public pour maintenir l'ordre social.

Mais c'est surtout dans sa lecture de Girard que Thiel trouve la justification ultime de son projet. Si la démocratie libérale, avec son égalitarisme, ne fait qu'exacerber les rivalités mimétiques, alors seul un ordre hiérarchique fort peut contenir la violence sociale. Le chaos actuel n'est donc pas un accident mais une étape nécessaire : il prépare le terrain pour l'émergence d'un nouvel ordre.

Ce projet n'est donc pas resté théorique. À travers un réseau d'influence sophistiqué et une infrastructure technologique sans précédent, Thiel travaille méthodiquement à sa réalisation.

C'est cette machine de pouvoir que nous allons maintenant examiner...

  • "II. La Machine de Pouvoir*

  • A. L'Infrastructure de Contrôle*

À travers Palantir, Thiel a construit une infrastructure de surveillance et de contrôle sans précédent. L'entreprise, qui tire son nom des pierres de voyance du Seigneur des Anneaux, gère aujourd'hui des données sensibles pour de nombreuses agences gouvernementales américaines et européennes, avec des contrats dépassant 2,7 milliards de dollars depuis 2009.

Le système des revolving doors, "portes tournantes" entre Palantir et l'administration est particulièrement sophistiqué. L'entreprise a développé une stratégie méthodique de recrutement d'anciens hauts fonctionnaires tout en plaçant ses anciens employés à des postes clés. Jacob Helberg, conseiller de Palantir, devient ainsi secrétaire d'État adjoint aux affaires économiques. Gregory Barbaccia, ancien de l'entreprise pendant dix ans, prend la direction des systèmes d'information de la Maison Blanche.

Cette stratégie permet à Palantir d'influencer directement les politiques publiques tout en captant toujours plus de données gouvernementales. Au Royaume-Uni, l'entreprise a recruté d'anciens hauts fonctionnaires du NHS juste avant de remporter un contrat de 330 millions de livres sterling pour gérer les données de santé. Aux États-Unis, au moins six personnes ont fait la navette entre Palantir et le Bureau de l'Intelligence Artificielle du Pentagone.

Le DOGE de Musk n'est que la partie visible de l'iceberg : c'est tout l'appareil d'État qui est progressivement capturé par cette infrastructure de contrôle. Les dépenses de lobbying de Palantir ont été multipliées par six en dix ans, atteignant 5,8 millions de dollars en 2024. L'entreprise a également créé sa propre fondation pour financer la recherche académique et façonner les débats politiques. Ces efforts montrent comment Palantir s'inscrit dans une stratégie plus large de captation du pouvoir étatique et de contrôle des infrastructures critiques, avec des implications profondes pour la vie privée et la souveraineté des données.

  • B. Le Réseau d'Influence*

Palantir n'est qu'un élément d'un réseau plus large : la "PayPal Mafia".

Ce groupe, formé des anciens de PayPal, inclut non seulement Thiel et Musk, qui étaient cofondateurs, mais aussi des figures comme David Sacks, Keith Rabois ou Joe Lonsdale. Ensemble, ils contrôlent un empire qui s'étend de la tech à la finance en passant par la défense.

Leur influence s'exerce à travers un réseau complexe d'entreprises, de fonds d'investissement et d'organisations politiques. Lonsdale, par exemple, a joué un rôle central dans la mise en place du DOGE et dans le financement de la campagne de Trump via l'America PAC. David Sacks, ancien COO, directeur des opérations, de PayPal et fondateur de Yammer, est devenu un des principaux collecteurs de fonds pour Trump tout en co-organisant sa soirée d'investiture chez Thiel.

On peut aussi parler de JD Vance pour illustrer leur méthode de formation des élites politiques.

Repéré par Thiel à Yale, embauché dans son fonds Mithril Capital, financé pour son retour en Ohio où il lance un fonds de capital-risque, puis soutenu à hauteur de 15 millions de dollars pour sa campagne sénatoriale, Vance est méthodiquement transformé en figure politique majeure. C'est Thiel qui orchestre sa première rencontre avec Trump à Mar-a-Lago en 2021, ouvrant la voie à son ascension vers la vice-présidence.

Cette transformation n'est pas que opportuniste : elle reflète une véritable conversion à la vision de Thiel. Vance devient le traducteur politique parfait du projet thielien, capable de parler à la fois aux élites tech et à la base populiste.

Le réseau s'étend profondément dans le monde religieux. ACTS 17 n'est pas qu'un forum de discussion : c'est un outil stratégique pour créer des alliances entre la tech-right et les évangéliques. Les événements organisés chez Thiel ou Garry Tan, le CEO de Y Combinator, mêlent discussion théologique et networking professionnel. En présentant la tech comme un don de Dieu et l'innovation comme une forme de grâce, Thiel légitime religieusement son projet politique.

Cette fusion entre tech et religion trouve son expression la plus claire dans la nomination de Pete Hegseth comme secrétaire à la Défense. Ancien présentateur de Fox News devenu théoricien de la “souveraineté des sphères”- une doctrine qui divise l'autorité entre l'État, la famille patriarcale et l'Église, toutes soumises à la loi divine - Hegseth prône une vision théocratique où l'État doit se soumettre à la loi biblique (et au passage, la femme à l’homme, le faible au fort). Sa présence au Pentagone illustre la convergence entre tech-right et nationalisme chrétien : tous deux partagent une méfiance envers la démocratie libérale et une vision hiérarchique de la société.

Cette alliance entre pouvoir technologique, influence politique et légitimation religieuse crée une machine de pouvoir d'un type nouveau. Une machine capable non seulement de surveiller et de contrôler, mais aussi de façonner les désirs et les croyances à travers un usage sophistiqué des mécanismes mimétiques identifiés par Girard.

  • III. L'Ambition Internationale*

  • A. La Stratégie Globale*

Parlons maintenant de l'Ambition Internationale de cette affaire, parce qu’à la limite si tout ça se limitait à la sphère états-unienne, on passerait à autre chose.

Mais non…

Thiel et son réseau développent une véritable stratégie internationale qui vise à redéfinir l'ordre mondial lui-même. Comme l'analyse Yanis Varoufakis, très loquace sur le sujet, nous assistons à l'émergence d'un 'tech-féodalisme' où l'Europe se trouve prise en tenaille entre deux formes d'autoritarisme qui, paradoxalement, collaborent : l'autoritarisme russe traditionnel et un nouveau techno-autoritarisme américain. Et cette convergence n'est selon lui pas accidentelle : elle reflète une vision commune où la démocratie libérale est perçue comme un obstacle à dépasser.

Cette stratégie combine trois éléments : le soutien aux forces populistes anti-libérales, l'attaque contre les régulations démocratiques, et la promotion d'une vision alternative de l'Occident. Le récent discours de Vance à la conférence de Munich le 14 février, sur la sécurité en est l'illustration parfaite. Face à un auditoire stupéfait, le vice-président américain appelle explicitement à lever les “pare-feu” contre l'Alternative für Deutschland, l’AFD, parti dont certaines factions sont pourtant classées comme extrémistes par les services de renseignement allemands. Plus significatif encore, il redéfinit radicalement les menaces qui pèsent sur l'Europe : ce n'est pas la Russie ou la Chine qui l'inquiètent le plus, mais ce qu'il appelle "l'ennemi intérieur" (threat from within) - les restrictions sur la liberté d'expression, les protestations anti-avortement, l’immigration.

Cette offensive trouve des relais puissants en Europe, où chaque pays devient un terrain d'expérimentation pour le tech-féodalisme. En Allemagne, Elon Musk participe directement à des événements de campagne de l'AfD, encourageant l'électorat à "dépasser la culpabilité du passé".

En Italie, j’en ai déjà parlé, Musk négocie avec le gouvernement Meloni pour que Starlink contrôle les communications satellitaires du pays, sapant directement la stratégie d'indépendance technologique de l'UE.

En France, même si les connexions avec les américains ne sont pas évidentes à ma connaissance, Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin représentent deux facettes complémentaires d’une stratégie similaire : le premier a mis son empire médiatique au service de l'extrême droite, contribuant à normaliser les discours du Rassemblement National, tandis que le second déploie un plan de 150 millions d'euros baptisé "Périclès" pour former et soutenir des candidats alignés sur l'extrême droite. Ces acteurs, bien que non directement liés à Thiel, partagent sa vision d'une société combinant autorité forte et ultra-libéralisme économique - l'essence même du tech-féodalisme décrit par Varoufakis.

Cette offensive politique s'accompagne par ailleurs d'une stratégie sophistiquée de capture technologique. Palantir étend son influence à travers des contrats stratégiques avec les agences de renseignement et les services publics européens. Au Royaume-Uni, l'entreprise gère donc désormais des données sensibles pour le NHS, le ministère de la Défense et le Home Office, créant une dépendance technologique critique. Cette mainmise sur les données s'accompagne d'un effort coordonné pour saper les tentatives européennes de régulation numérique. Le RGPD, le Digital Services Act, l'AI Act : toutes ces initiatives sont présentées comme des entraves bureaucratiques à l'innovation.

Plus profondément, c'est toute la conception européenne de la démocratie qui est remise en cause. Thiel voit dans l'Union européenne l'incarnation de ce qu'il appelle, citant Alexandre Kojève, "l'État universel et homogène" - un système bureaucratique qui étoufferait l'innovation et la liberté au nom de la régulation. Là où l'Europe post-1945 a construit un modèle fondé sur les droits individuels et la limitation du pouvoir, Thiel et ses alliés promeuvent un modèle qui combine contrôle algorithmique et autorité politique - un modèle qui n'est pas sans rappeler certains aspects de l'Afrique du Sud de leur jeunesse.

  • B. Le Réseau International*

Cette ambition s'appuie sur un réseau international sophistiqué qui opère à trois niveaux, chacun renforçant les autres dans une stratégie d'ensemble.

Au niveau financier d'abord, on observe une convergence inédite entre différentes sources de financement. Des fondations ultra conservatrices américaines soutiennent des mouvements anti-démocratiques en Europe, tandis que des médias pro-Kremlin comme Voice of Europe financent directement des partis d'extrême droite.

Cette alliance entre capital technologique américain et influence russe n'est pas fortuite : elle reflète une vision partagée d'un ordre post-démocratique où le pouvoir appartiendrait à une élite transnationale affranchie du contrôle démocratique.

Au niveau technologique ensuite, un véritable archipel d'influence se met en place. Palantir, SpaceX et les autres entreprises du réseau ne se contentent pas de vendre des services : elles tissent des liens profonds avec les administrations européennes. Leur méthode est sophistiquée : recrutement d'anciens hauts fonctionnaires, organisation de dîners avec des ministres, placement stratégique d'anciens employés à des postes clés. Cette stratégie leur permet d'influencer directement les politiques publiques tout en captant toujours plus de données sensibles. C'est un cercle vertueux pour eux, vicieux pour la démocratie : plus ils accumulent de données, plus leur influence grandit.

Mais c'est peut-être au niveau idéologique que leur emprise est la plus profonde. À travers des podcasts comme “All-In" de David Sacks, des interventions médiatiques coordonnées, et un usage sophistiqué des réseaux sociaux (particulièrement X/Twitter sous contrôle de Musk), ils façonnent un narratif cohérent qui transcende les frontières. Leur message est simple et performatif : les élites traditionnelles ont échoué, l'État est inefficace, l'Europe est anti-démocratique, les frontières sont une passoire. Ce discours trouve des relais puissants auprès d'acteurs locaux comme Bolloré en France, qui amplifient ces thèmes et normalisent les positions d'extrême droite.

Cette narration séduit particulièrement une nouvelle génération de leaders politiques et d'entrepreneurs européens. La promesse d'une synthèse entre autorité traditionnelle et innovation technologique, entre nationalisme et ultralibéralisme, attire ceux qui voient dans la démocratie libérale un système dépassé. Le succès de l'AfD auprès des jeunes Allemands, comme celui du RN auprès des jeunes Français, reflète cette séduction. Des figures comme Pierre-Édouard Stérin incarnent cette nouvelle droite qui marie conservatisme social et disruption économique, important explicitement les méthodes du monde des start-ups dans la politique.

La tech-right a ainsi réussi à créer ce que Marc Andreessen appelle un "archipel fortifié" - un réseau transnational qui échappe largement au contrôle démocratique traditionnel. Ce réseau ne se contente pas d'influencer le débat public : il crée sa propre réalité, son propre écosystème informationnel. Et c'est là que réside peut-être sa force principale : il ne faut pas oublier que ce que nous croyons être des idées originales ou des opinions qui nous appartiennent sont bien souvent le fruit de ce à quoi nous sommes le plus exposés, consciemment ou non. Il en faut parfois peu pour nous faire peur, et peu pour ensuite nous rassurer. Un homme fort et sûr de lui, avec le menton en avant et des solutions simples, fera souvent l'affaire.

  • IV. La Machine à Mensonges : Techniques de Manipulation et Propagande*

La sophistication du projet ne réside pas seulement dans son infrastructure technologique ou son réseau d'influence. Elle s'appuie aussi sur un arsenal de techniques de manipulation et de propagande d'une redoutable efficacité. Pour comprendre comment ce système opère, il nous faut analyser ses mécanismes.

  • A. L'Arsenal Classique de la Désinformation*

Commençons par revenir sur les techniques de base, inspirés par Bannon et son “flood the zone” et perfectionnées sous Trump. Lors de son premier mandat, le Washington Post a dénombré plus de 30 000 déclarations fausses ou trompeuses, passant de 6 mensonges par jour sa première année à 39 par jour la dernière. Difficile, voire impossible à suivre, pas le temps évidemment de tout debunker, ou démystifier en bon français, et c’est bien l’idée. Submersion.

Mais l'innovation de Trump est de coupler cette tactique de la submersion et de la répétition permise par les réseaux sociaux et les chaînes d’infos en continue avec la bonne vieille technique dite du “big lie”, du "grand mensonge". Cette technique, théorisée dans les années 1930, repose sur un principe simple : un mensonge suffisamment énorme, s'il est répété avec constance, finit par créer sa propre réalité.

Comme l'expliquait Goebbels à qui on attribue cette citation: “Si vous répétez un mensonge assez longtemps, les gens finiront par le croire.” Et il ajoute : “Le mensonge ne peut être maintenu que tant que l'État peut protéger les gens des conséquences politiques, économiques et militaires du mensonge. Il devient donc d'une importance vitale pour l'État d'utiliser tous ses pouvoirs pour réprimer la dissidence, car la vérité est l'ennemi mortel du mensonge.”

On n’en est pas encore à réprimer la dissidence, certes, mais dans les faits étant donné la nature des réseaux sociaux et des bulles médiatiques en générale, il n’est pas certain que l’on en ait besoin. Et d’ailleurs, on peut arguer que les trolls en ligne se chargent de la répression.

L'exemple parfait du “big lie”, est celui de l'élection soi-disant "volée" de 2020 - un mensonge qui, malgré toutes les preuves contraires, est toujours cru par la moitié des électeurs républicains et qui a en partie permis à Trump d'être réélu. Ces "grands mensonges" ne visent pas notre raison mais nos émotions, notre imaginaire collectif. Les recherches montrent même qu'y croire renforce l'estime de soi des partisans - dans le cas de la soi-disant élection volée, les électeurs de Trump ne sont par exemple plus des "perdants", puisque dans cette version de l’histoire Trump lui-même n'a jamais perdu.

  • B. L'Art de la Manipulation Moderne : Le Discours de Munich*

Mais les techniques ont évolué, devenant plus subtiles et sophistiquées, et tout le monde n’a pas l’aplomb de Trump pour mentir aussi ouvertement. Il faut aussi savoir être plus subtil pour compléter le tableau.

Le récent discours de JD Vance à la Conférence sur la Sécurité de Munich en offre un exemple parfait. Face à un parterre de leaders européens, le vice-président américain déploie une rhétorique qui mérite d'être décortiquée.

”If your democracy can be destroyed with a few hundred thousand dollars of digital advertising from a foreign country, then it wasn't very strong to begin with.”

”Si votre démocratie peut être détruite par quelques centaines de milliers de dollars de publicité digitale venant d'un pays étranger, c'est qu'elle n'était pas très solide au départ.”

Vance fait ici allusion à la récente annulation des élections en Roumanie du fait de la révélation d’une manipulation massive de l’opinion par la Russie.

Cette phrase apparemment anodine concentre plusieurs techniques de manipulation. D'abord, elle minimise drastiquement l'ampleur de l'ingérence russe en Roumanie. La réalité, documentée par les services de renseignement roumains et confirmée publiquement par le Secrétaire d'État américain Antony Blinken, c'est une opération massive impliquant des millions de dollars et des réseaux d'influence complexes. Mais subtilement, cette phrase inverse la culpabilité : ce n'est plus l'agresseur qui est en cause, mais la faiblesse" supposée des démocraties européennes.

Plus révélateur encore est ce second passage :

”The threat that I worry the most about vis-à-vis Europe is not Russia, it's not China, it's not any other external actor... What I worry about is the threat from within.”

”La menace qui m'inquiète le plus concernant l'Europe n'est pas la Russie, n'est pas la Chine, n'est pas un quelconque acteur externe... Ce qui m'inquiète, c'est la menace intérieure.'”

Et Vance de citer quelques exemples d’ailleurs largement détournés censés prouvés des attaques sur la liberté d’expression, les dangers de l’immigration de masse ou du wokisme.

Ici, Vance reprend presque mot pour mot le narratif du Kremlin sur la "décadence" occidentale. Cette technique de diversion vise à détourner une fois de plus l'attention de l'agression russe vers des menaces intérieures supposées.

Plus ou moins habilement , Vance utilise la technique de l'inversion accusatoire : il se présente comme le défenseur des valeurs démocratiques face à des élites européennes prétendument autoritaires. En dénonçant la “censure” et les atteintes à la “liberté d'expression”, il détourne l'attention des véritables menaces - l'ingérence russe, la désinformation massive, les attaques contre les institutions démocratiques. C'est une technique redoutable car elle est convaincante au premier abord : qui ne serait pas d'accord pour défendre la liberté d'expression ? Qui ne s’offusque pas des exemples d’abus, de corruption, de défauts de nos systèmes ?

Et Vance, comme ses camarades, abuse aussi de la technique rhétorique dite de "généralisation hâtive" ou "généralisation abusive” qui consiste en gros à faire d’un exemple isolé une généralité. Cette technique est particulièrement efficace car elle joue sur nos biais cognitifs naturels : nous avons tendance à considérer qu'un exemple frappant est représentatif d'une situation plus large (biais de représentativité) et à accorder plus d'importance aux informations concrètes et facilement mémorisables qu'aux analyses complexes (biais de disponibilité).

Mais ceci masque une réalité inquiétante : pendant que Vance dénonce des restrictions somme toutes limitées et encadrées sur la désinformation en Europe, pendant qu’il alerte sur des démocraties en danger, ses alliés construisent un appareil de contrôle et de manipulation de l'information sans précédent. C’est l’inversion de la charge de la preuve. “Vous dites que je mens, non c’est vous qui mentez ! Dans l’anarchie informationnelle ambiante, c’est imparable.

  • C. Les Nouveaux Mécanismes de Confusion*

Et précisément, ce qui rend ces techniques particulièrement efficaces aujourd'hui, c'est leur capacité à créer un environnement de confusion permanente. Il ne s'agit plus simplement de mentir, mais de multiplier les versions contradictoires de la réalité jusqu'à ce que la vérité elle-même devienne insaisissable. X/Twitter sous le contrôle de Musk en est l'exemple parfait : sous couvert de "liberté d'expression", la plateforme est devenue un instrument de désinformation massive où les théories du complot et les affirmations sans preuve côtoient les faits vérifiés sans distinction.

Face à la multiplication des versions contradictoires, nous avons tendance à nous raccrocher aux explications qui confortent nos croyances préexistantes. La tech-right l'a parfaitement compris : elle ne cherche pas tant à convaincre qu'à renforcer les convictions de sa base tout en semant le doute chez les autres. Comme me le disait récemment un ami : "À force d'entendre des versions contradictoires, je ne sais même plus ce qui est vrai, et je lâche l’affaire." C'est précisément le but recherché.

  • D. La Destruction Systématique de la Vérité Commune*

Hannah Arendt l'avait parfaitement analysé dès 1967, je cite : "Le menteur a l'immense avantage de se trouver toujours en accord avec l'auditoire : il dit ce que les autres souhaitent de toute façon entendre." Mais elle va plus loin dans une interview de 1973 qui résonne étrangement aujourd'hui:

"Dès lors que nous n'avons plus de presse libre, tout peut arriver. Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à toute autre dictature de régner, c'est que les gens ne sont pas informés. Comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n'êtes pas informé ? Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien."

C'est exactement ce qui se passe : sans vérité partagée, et surtout sans lien avec le réel, on ne peut rien construire librement. On s'en remet alors à un camp ou à un autre. Poutine est-il le sauveur d'un Occident qui se perd dans l'islamo-gauchisme ou bien un dictateur qui envahit son voisin ? Trump est-il un honnête leader qui ne souhaite que le bien de son peuple ou un cynique menteur qui ne cherche que le pouvoir ? Sans faits vérifiables et partagés, ces questions deviennent impossibles à trancher.

Cette destruction de la vérité commune n'est pas un effet secondaire : c'est le but même du système. Un peuple incapable de s'accorder sur les faits de base est un peuple incapable de résister efficacement à l'autoritarisme. Comme le note Arendt, "un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l'on peut faire ce que l'on veut d'un tel peuple."

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le défi européen qui se présente à nous...

  • IV. Le Défi Européen*

Face à cette offensive coordonnée, l'Europe se trouve dans une position paradoxale. D'un côté,

elle est la cible principale du tech-féodalisme, prise en tenaille entre l'autoritarisme russe et le nouvel autoritarisme américain assumé. De l'autre, elle reste peut-être le seul espace politique capable de proposer un modèle alternatif crédible. Cette tension définit le défi européen : comment maintenir une voie démocratique à l'ère du contrôle algorithmique, des attaques externes et aussi des tensions internes ?

Pour y réfléchir il faut qu’on s’attarde à nouveau sur les vulnérabilités européennes. La lucidité est un bon point de départ.

  • A. Les Vulnérabilités Européennes*

  • La première vulnérabilité* est d'ordre technologique, et elle est massive. L'Europe n'a pas su développer ses propres champions numériques et dépend largement des infrastructures américaines. Cette dépendance prend des formes multiples et profondes.

Dans le cloud computing, les géants américains contrôlent plus de 70% du marché européen : Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud hébergent des données sensibles d'entreprises et d'administrations sur des serveurs soumis au Cloud Act américain, ce qui veut dire concrètement que les etats-unis ont accès aux données.

Dans les systèmes de paiement, malgré des tentatives comme PEPSI (Pan-European Payment System Initiative), l'Europe reste dépendante de Visa et Mastercard. Dans l'intelligence artificielle, même si des acteurs comme Mistral AI émergent, la domination d'OpenAI, Anthropic et Google DeepMind reste écrasante.

Cette dépendance technologique n'est pas qu'une question de marché : c'est un enjeu de souveraineté. Le duopole iOS/Android sur 99,9% des smartphones européens, la domination de Meta, Google et X/Twitter sur l'espace public numérique, Palantir, Amazon, Starlink, Microsoft, etc… : chaque brique technologique devient un point de contrôle potentiel. C'est l'autonomie décisionnelle de l'Europe qui est en jeu. Et pour l’instant cette autonomie n’est déjà clairement plus assurée.

  • La deuxième vulnérabilité est militaire et stratégique.* Face à une Russie qui a massivement réarmé et restructuré son appareil militaro-industriel, l'Europe se trouve dans une position de faiblesse inédite depuis 1945, à force de naïveté, à force de se soumettre au pseudo ami-protecteur américain, les pays européens sont incroyablement démunis. Cette vulnérabilité est d'autant plus critique que les États-Unis remettent ouvertement en cause leur engagement dans l'OTAN. L'industrie de défense européenne, fragmentée et sous-financée, n’est aujourd’hui pas en capacité de répondre aux besoins d'une guerre moderne, comme l'a révélé le conflit ukrainien. Il se passera quoi si Poutine, ce grand pacifiste, décide de franchir la frontière de pays baltes par exemple ?

  • La troisième vulnérabilité concerne les ressources et l'énergie.* La dépendance énergétique européenne, longtemps masquée par les importations russes, est devenue criante. La transition écologique, bien que ambitieuse, se heurte à la dépendance aux terres rares et aux technologies chinoises d’autant plus que l’Ukraine au sous-sol très riche, ce qui n’est évidemment pas anodin dans l’équation actuelle, risque de se faire piller. Cette vulnérabilité structurelle limite considérablement l'autonomie stratégique européenne.

  • La quatrième vulnérabilité est sociale et identitaire.* Les tensions autour de l'intégration d'une partie de la population immigrée, exploitées par les mouvements populistes, fragilisent le modèle social européen. Ces divisions internes, bien réelles mais parfois exagérées, sont systématiquement instrumentalisées par la tech-right et ses alliés pour délégitimer le projet européen lui-même ainsi que les différents projets nationaux. Et il suffit de peu pour mettre le feu aux poudres.

  • La cinquième vulnérabilité est réglementaire.* Le cadre européen de protection des données et de régulation du numérique - RGPD, DSA, DMA, AI Act - est systématiquement attaqué comme un frein à l'innovation. Cette offensive n'est pas que rhétorique : Mark Zuckerberg attend explicitement de Trump qu'il "libère" la tech des contraintes européennes, une pression qui pourrait s'intensifier via des menaces de guerre commerciale. Et de fait la question n’est pas simple, la ligne de crête est fine entre un nécessaire allègement de certaines lourdeurs réglementaires et un laisser faire potentiellement mortifère sur le long terme.

  • Mais la vulnérabilité la plus profonde est peut-être culturelle.* L'Europe post-1945 s'est construite sur le rejet de l'autoritarisme et la limitation du pouvoir. Ce modèle, qui semblait triomphant après la chute du mur de Berlin, apparaît aujourd'hui fragilisé face à la promesse techno-autoritaire. Comme me le disait récemment un ami : "Les gens aspirent simplement à se sentir tranquilles. On veut de l'efficacité." Cette remarque révèle un glissement profond : pour beaucoup, tant qu'on a un toit, à manger, et surtout un bon wifi, le reste - la liberté, la démocratie, l’égalité, les autres - tout ça semble secondaire.

  • B. Les Points de Résistance*

Face à ces menaces, l'Europe dispose d'atouts considérables qui vont bien au-delà de sa seule capacité réglementaire. Si le 'Brussels Effect' - sa capacité à imposer des normes comme le RGPD au niveau mondial - reste important, la véritable force de l'Europe réside dans son modèle social-démocrate unique. En combinant protection sociale et économie de marché, elle offre une alternative crédible au techno-féodalisme américain et à l'autoritarisme russe. Ce modèle, malgré ses difficultés, continue de produire des sociétés plus égalitaires et plus stables.

Plus fondamentalement encore, l'Europe dispose d'une expérience historique unique dans la résistance à l'autoritarisme. Les pare-feu contre l'extrême droite que Vance veut démanteler en Allemagne ne sont pas des accidents historiques mais le fruit d'une réflexion approfondie sur les conditions de survie de la démocratie. De la résistance au nazisme à la chute du mur de Berlin, l'Europe a développé des anticorps contre le totalitarisme. Cette mémoire institutionnelle, bien que parfois fragile, reste précieuse face aux nouvelles formes de contrôle technologique.

  • C. Les Enjeux pour l'Avenir*

L'enjeu n'est donc pas seulement défensif ni uniquement technologique. Il s'agit de réinventer un modèle de société qui préserve les acquis démocratiques tout en répondant aux défis du XXIe siècle, rien que ça. L'Europe doit développer sa propre vision de la modernité, une vision qui ne sacrifie pas la démocratie sur l'autel de l'efficacité.

Le temps presse. La montée des mouvements anti-démocratiques en Europe, leur convergence avec les intérêts de la tech-right américaine et de l'autoritarisme russe, dessinent une menace immédiate. Si l'Europe ne parvient pas à proposer une alternative crédible, elle risque de voir son modèle progressivement érodé de l'intérieur. Il suffirait que l'Allemagne, pilier historique de la construction européenne, bascule vers l'AfD pour que l'édifice entier se fissure. Et dans un contexte où Trump et Vance remettent ouvertement en cause l'engagement américain dans l'OTAN, où la Russie pourrait ne pas se contenter des territoires déjà conquis en Ukraine, notre vulnérabilité devient existentielle. Hier sur France info, l'ex-ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian parlait d’un véritable “renversement d’alliance” dans le sens où Trump s’attaque aux alliés historique des Etats-Unis et se positionne en faveur de la Russie. Au moment où j’écris ces lignes, il vient de traiter le président ukrainien Zelensky de “dictateur”, l'interpellant en lui disant de "se dépêcher ou il ne va pas lui rester de pays".

Dans une interview Sismique précédente, le journaliste d’investigation Antoine Vitkine, m’expliquait les liens étroits entre Poutine et Trump. Il me semble de plus en plus difficile d’en douter. Et cela a des implications immenses. “C'est un renversement de l'état du monde depuis 1945” comme la diagnostic Le Drian. Et il n’est pas le seul.

Cette menace est grave combine donc trois dimensions : la subversion technologique et donc médiatique, la pression militaire russe, et la fragilisation interne par les mouvements populistes. Face à cette coalition des autoritarismes, l'Europe doit urgemment renforcer non seulement sa cohésion politique, mais aussi son autonomie stratégique.

  • Conclusion*

  • *Si on récapitule, c**e qui se joue aujourd'hui va donc bien au-delà d'une simple lutte de pouvoir ou d'une dérive autoritaire classique. À travers Peter Thiel, JD Vance, Musk, Trump et leur réseau, nous voyons émerger un projet cohérent de transformation radicale de nos sociétés, qui combine donc surveillance technologique totale, autoritarisme politique et concentration extrême des richesses.

La sophistication de ce projet est sans précédent. Il ne s'agit plus simplement de capturer l'État ou d'influencer la politique : c'est toute l'architecture de nos sociétés qui est visée. À travers Palantir, ils construisent l'infrastructure de surveillance. À travers le DOGE, ils démantèlent l'État. À travers leurs réseaux d'influence, ils façonnent l'opinion. Et à travers leur alliance avec les forces populistes, ils légitiment démocratiquement ce projet anti-démocratique.

Et ils le font en se présentant comme les sauveurs de la démocratie contre une élite corrompue ou l'État profond, les sauveurs de la liberté d’expression contre la censure woke. Eux, ce sont les gentils milliardaires qui prennent le pouvoir pour défendre le bien commun, qui possèdent les plateformes d’information pour en garantir l’intégrité ,et qui s’emparent désormais des données privées pour notre propre sécurité, notre confort ou au non de la sacro-sainte efficacité. Et il faut les croire sur parole, c’est pour notre bien.

En ciblant particulièrement l'Europe, en soutenant activement les forces anti-libérales, en attaquant systématiquement les tentatives de régulation démocratique, ils cherchent à redéfinir l'ordre mondial lui-même. Leur vision d'un Occident réinventé n'est pas celle de la démocratie libérale, mais celle d'un techno-féodalisme où le pouvoir appartiendrait à une élite d'entrepreneurs-innovateurs positionnés au-dessus des États qui auraient perdu leur force et leur légitimité.

Face à ce défi, la simple dénonciation ne suffit pas. Il faut comprendre la cohérence et la sophistication de ce projet pour pouvoir lui résister efficacement. Il faut aussi reconnaître sa force de séduction : la promesse d'allier autorité forte et innovation technologique trouve un écho croissant, particulièrement auprès des jeunes générations déçues par les limites apparentes de la démocratie libérale et embourbés dans une réalité flou, où il devient presque impossible de savoir ce qui est vrai ou non.

J’en reviens au début, sans vérité partagée, sans lien avec le réel, on ne peut rien construire librement, on s’en remet alors à un camp ou un autre.

Certains vous diront qu’il faut s’armer contre les mondialistes, la propagande d’état, la menace islamiste, etc…

Soit. Il y a effectivement tout plein de menaces contre la démocratie, la liberté, l’égalité, la fraternité, pour peu qu’on prenne ça comme idéal.

Et je ne nie pas ces menaces. Elles sont, je crois, bien réelles. Je suis moi-même inquiet d’une forme de censure au nom d’un respect des identités, des croyances ou des sensibilités qui me paraît parfois excessif. Atterré aussi d’un contournement trop récurrent de la volonté populaire par des élites parfois déconnectées, convaincus de mieux savoir que les gens ce qui est bon pour eux.

Je comprends aussi ne se sentent pas concernés, voire se réjouissent de ce que je décris comme une menace.

On peut effectivement par exemple arguer qu’une approche pragmatique du conflit ukrainien consiste à reconnaître qu’il vaut mieux arrêter les frais quitte à faire des concessions à Poutine, plutôt que de continuer à s'entre-tuer pendant des années sur un champ de bataille qui semble désormais figé.

On peut aussi se dire qu’en abandonnant l’Europe, Trump ne fait pas de faux semblant, et que ça fait du bien d’avoir quelqu'un de clair. Il met les pieds dans le plat.

Selon moi, c’est tout de même un peu naïf, et c’est pour ça que j’ai voulu montrer ce qui se trame dans l’ombre. Trump n’est pas un bon gars transparent et droit dans ses bottes.

On peut aussi ne pas se sentir concerné par tout ça simplement parce que ça ne change rien pour nous en apparence.

Quand on a le bon passeport, la bonne couleur de peau, le bon accent, la bonne orientation sexuelle, et par “bon” j’entends ce qui est admis comme étant la norme, bah finalement, tout ça n’a pas grande importance. Voire on se dit qu’on pourrait en bénéficier. Et j’ai déjà expliqué les ressorts psychologiques dans mon précédent épisode.

Quand on est du bon côté de la barrière, les événements du monde ne nous touchent que rarement.

Et c’est ça qui est un peu vicieux avec le risque autoritaire. Ça parait presque tout doux pour ceux qui se considèrent gagnants. On peut même se prendre à aller défiler tous ensemble dans la joie avant d’être peu de temps après envoyer au front.

Mais souvent ce sont d’abord d’autres qui payent le prix, ceux que l’on déporte, ou simplement ceux que l’on fait taire. Et ça touche généralement ceux qu’on ne voit pas, ou même ceux que l’on n’aime pas.

Jusqu’au jour où ça tombe sur un voisin, un ami, ou ça nous concerne directement.

Jusqu’au jour où comme en Russie, on doit aller mourir pour on ne sait pas vraiment quoi.

Jusqu’au jour on se rend compte qu’avoir sacrifié l’état de droit pour l’efficacité promise d’un régime plus simple, pour une bonne dictature éclairée, nous met dans une position de vulnérabilité, sans aucun recours face à une injustice qui nous tombe dessus.

Mais on imagine toujours qu’on va être du bon côté, que la roulette ne va pas tomber sur nous.

Évidemment, quand on est d’origine étrangère, ou qu’on fait partie d’une minorité, on a un vécu différent, on sait bien que ça peut nous tomber dessus. On n’a pas le même rapport au contrôle de police quand on est noir en France ou qu’on est homosexuel en Russie ou en Arabie Saoudite pour ne citer que ces deux pays lumineux qui nous éclairent par leur culture de la tolérance et de la justice.

Churchill a dit :

”La démocratie est le plus mauvais système de gouvernement - à l'exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l'histoire.”

Il a aussi dit :

”La différence entre dictature et démocratie? En démocratie, lorsque l'on frappe à votre porte à 6h du matin, c'est le laitier.”

Et dire tout ça, ça n’est pas donner un blanc-seing au statu-quo et au système en place. Comme on le sait tous, il y a des problèmes à régler.

Mais je crois hélas que cette tentation du raccourci est un piège. L’histoire nous montre qu’on y tombe, faute de mieux. Et l’histoire nous montre qu’en général on regrette d’y être tombé, mais souvent trop tard.

Et pourtant c’est un piège qui semble attirer beaucoup de monde comme nous l’indique une étude de Cevipof sur le sujet en France. Puisque 80% des personnes interrogées expriment des sentiments profondément négatifs envers la politique, oscillant entre méfiance et dégoût et que seuls 28% de nos concitoyens estiment que la démocratie fonctionne correctement en France, ça donne ça :  73% de Français appellent de leurs vœux “un vrai chef pour remettre de l'ordre”

  • Que faire de tout ça ?*

Franchement je ne sais pas bien. Et je ne suis pas prescripteur, ne comptez pas sur moi pour vous dire quoi faire ou quoi penser, je ne suis qu’un citoyen ordinaire qui lit des trucs dans mon salon bien au chaud. Ça a ses limites.

Mais voici tout de même quelques idées jetées au vent.

Commencer par bien s’informer, par trouver des tiers de confiance, par vérifier s’ils sont effectivement dignes de confiance. Les soutenir si besoin d’une manière ou d’une autre, faire aussi éclater nos bulles d’information de temps en temps.

Tout n’est pas noir ou blanc, évidemment, les sujets sont complexes, il n’y a parfois tout simplement pas de vérité claire qui nous soit accessible et notre opinion va dépendre de ce que nous lisons et écoutons. Nous informer pour pouvoir en débattre reste crucial.

Il me semble que se couper de tout ça, de l’info, comme on aurait tendance à vouloir le faire, n’est pas une bonne approche. C’est tentant de faire l’autruche, mais on entre dans une période de secousses qui va je crois demander qu’un maximum de gens soient lucides, réfléchis, solides et tolérants aussi.

Mais bien-sûr on se place toujours du côté de la lucidité me direz-vous. Varier les points de vue et se faire une vraie culture me paraît alors être une bonne idée. Mais bon, je radote.

Et ensuite les leviers d’action sont toujours les mêmes : le vote (quoi qu’on en dise ça compte encore un peu, je crois), nos choix de consommation, de plateformes, les projets concrets, les relations et les liens qu’on créé avec nous-même, les autres et le monde et si l’on peut des actions de construction et de résistance.

Il ne s’agit évidemment pas que de démocratie, de liberté ou de vérité, in fine, cela conditionnera aussi notre capacité à résoudre ou non les autres crises systémiques que vous connaissez bien si vous écoutez ce podcast.

Et je vous laisse avec une citation du philosophe Cornelius Castoriadis : "Nous devons choisir entre la résignation à une réalité qui n'est réelle que parce que nous y sommes résignés, et la volonté de créer une autre réalité.”

Pour le reste, nous sommes les jouets de l’histoire, on peut se détendre un peu. Enfin en tout cas, personnellement c’est paradoxalement une pensée qui me permet de mieux m’endormir le soir. :)

Merci de m’avoir écouté, votre attention est précieuse. Merci aussi pour votre confiance.

Comme toujours, si vous trouvez tout ceci éclairant, faites tourner l’épisode, et si vous le pouvez, laissez un pourboire, c’est ce qui me permet de continuer à faire ce travail.

Allez, bonne sieste, le repos c’est important malgré tout ! Et haut les coeurs les amis !

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