Alors que les bouleversements s'accélèrent - des droits de douane de Trump au chaos géopolitique, en passant par l'IA et le climat - comment garder son équilibre ? Dans cet épisode plus personnel, une réflexion sur notre "mentalité de guerre" collective et ses impasses. Et si la réponse n'était pas dans plus d'analyse, mais dans une nouvelle façon d'être au monde ? Une invitation à devenir des "rochers dans la rivière" - des points d'ancrage lucides dans un monde en mutation.
J'étais parti pour vous faire un épisode d'analyse sur cette stratégie étonnante de hausse massive des droits de douane américains, une approche totalement inédite de part son ampleur et sa brutalité, qui a pour ambition de profondément changer l'ordre économique mondial et les règles du jeu.
Je voulais vous en parler parce que c'est un sujet essentiel dont on perçoit déjà qu'il va avoir des conséquences énormes, et certainement durables sur la nature et la structure de la mondialisation, sur les flux de marchandise, sur les monnaies, sur nos épargnes, sur la confiance envers les USA et les institutions internationales. Je voulais vous en parler, parce que tout le monde se gratte la tête pour comprendre pourquoi Trump prend le risque de faire rentrer l'économie américaine en recession alors qu'elle était en plein boom, pourquoi lui qui se présentait comme le héros des marchés accepte de faire chuter la bourse et potentiellement de provoquer une crise financière majeure, pourquoi il décide une nouvelle fois de se mettre ses voisins et ses alliés à dos, alors même que c'est certainement son electorat qui va en pâtir le plus.
Je voulais vous en parler parce que c'est important et qu'on n'y comprend rien, parce que chacun de ceux qui suivent ça de près ont un point de vu différent, et surtout parce que ça risque d'avoir un impact sur nos vies, et peut-être plus rapidement qu'on le pense. Parce que ce qui se joue va au-delà des droits de douane, parce qu’il s’agit de dette excessive, de souveraineté menacée, de crise des démocraties, de révolte citoyenne, etc…
Je vous en parlerai peut-être plus tard, mais pas maintenant.
Parce qu'après avoir amassé beaucoup d'informations, avoir beaucoup lu et écoutés toutes sortes d'analyses, et avoir commencé à rédiger plusieurs paragraphes avec empressement, parce qu'il faut essayer de coller à l'actualité chaude, je me suis soudain avachi sur ma chaise.
A quoi bon tout ça ?
A quoi bon vouloir comprendre le nouvel ordre mondial, ou ce qu'il y a dans la tête de Trump et de ses amis ?
A quoi bon, puisque je n'ai pas la main ?
A quoi bon puisque chacun dans son coin voit de toute façon ce qu'il veut ou peut voir ?
A quoi bon essayer de faire le tri entre le vrai et le faux, entre le possible et l'impossible quand la vérité se dilue dans nos bulles d'infos, dans nos propres biais, dans le discours de nos élites, dans mes tiers de confiance qui ne sont pas les mêmes que les votre et surtout pas ceux de votre oncle ou votre neveu qui ne voit pas le monde comme vous ?
Je continue de croire, peut-être naivement, qu’il est important de comprendre ce qui se joue, parce que je reste convaincu que c'est notre seule chance de faire de meilleurs choix à une époque où les conséquences de nos choix embarquent plusieurs générations à venir et des milliards d’être vivants.
Mais comment comprendre alors que tout est si complexe et que donc on ne sait pas vraiment à quelle info se fier ?
Et comment convaincre, puisque seul on n'arrivera à rien, ou pas grand chose ?
Marine Le Pen est condamnée. Il suffit de dire que les juges sont corrompus, que c'est un procès politique, et tout d'un coup cette condamnation parait illégitime pour ses soutiens. Trump a bien été réélu malgré ses condamnations. La parole officielle ne pèse plus, même la science ne pèse plus. J'ai déjà parlé de tout ça largement dans ma série sur la connaissance et je vous y renvoie.
Tout ça pour dire que comme certainement nombre d'entre vous, je suis un peu fatigué par toute cette agitation, cette instabilité, cette incertitude chaque jour grandissante, et par un sentiment d'inutilité, par l'impression d'être balloté.
Fatigué aussi, ou plutôt abattu, de constater que la chaos se précise, que l'on court chaque jour un peu plus vers la catastrophe et que tout le monde ou presque s'en fout. On s'en fout parce qu'on ne veut pas le croire, ou simplement parce qu'on voit bien qu'on n'arrive pas à bouger les structure qui sous-tendent nos trajectoires, parce qu’on se sent impuissants.
Mais au-délà de mes états-d'ame de quadra privilégié désabusé, je voudrais vous partager une reflexion qui m'est venu alors que je m'affalais sur ma chaise, une reflexion qui donc m'a fait reprendre mon clavier et qui me fait prendre mon micro.
L'accident au ralenti
J'ai lu récemment un texte de Charles Eisenstein, un écrivaint américain, qui m'a interpellé. Il y décrit une sensation que m’est familière : celle d'assister à un accident de voiture au ralenti, tout en ressentant une étrange sérénité face à la catastrophe qui se déroule.
Comme lui, j'ai l'impression que le temps de supplier les conducteurs de tourner le volant et d'appuyer sur les freins est révolu. On a fait ça pendant longtemps, mais ils ont accéléré au lieu de ralentir, et maintenant la collision tant redoutée est inévitable. En fait, elle est déjà en cours. Je dis ils, mais en fait c’est nous, c’est le système dans son ensemble qui ne parvient pas à se réformer, ni à ralentir, ni à trouver des solutions soutenables pour continuer à terme de fonctionner sans tout casser.
Cette métaphore résonne particulièrement en moi quand j'observe l'actualité. Les tarifs douaniers de Trump, la montée des populismes en Europe, l'accélération du dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les abeilles qui meurent en masse, des secouriste massacrés en toute impunité à Gaza, l’IA qui va nous faire rentrer en territoire inconnu certainement plus vite qu’on ne l’imagine, etc... Ce sont tous des symptômes de quelque chose de plus profond qui se brise sous nos yeux. Et malgré toutes nos analyses, nos débats, nos tentatives d'alerter, le crash continue de se dérouler, de plus en plus vite, mais paradoxalement beaucoup trop lentement pour qu’on en ait vraiment conscience. Ce ralenti nous autorise à regarder ailleurs, à continuer de nous bercer de belles histoires.
Ce qui est étrange pour moi, c'est cette sensation paradoxale - cette sérénité mêlée d'inquiétude. Je me demande si vous la ressentez aussi. Cette impression que quoi qu'on fasse maintenant, certaines conséquences sont inévitables, et qu'il y a une forme de libération dans cette acceptation.
Eisenstein écrit qu'un jour, qu’il estime être proche, "tout le monde, conducteurs, passagers et spectateurs, sortira des décombres et de la poussière, sobre, les yeux clignotants, pour s'occuper des blessés, pleurer les morts et se demander ce qu'ils vont créer ensemble dans leur liberté nouvellement acquise."
Quand ce jour viendra-t-il ? Personne ne le sait vraiment. Mais ce qui m'interpelle, c'est cette idée que la catastrophe pourrait être, paradoxalement, le prélude à quelque chose de nouveau. Pas nécessairement meilleur, mais différent. Et que notre rôle n'est peut-être pas tant d'éviter l'inévitable que de nous préparer à ce qui viendra après.
La mentalité de guerre comme addiction collective
Par ailleurs, je voudrais revenir sur une clé de lecture déjà partagé dans mon épisode sur le retour de la force brute, mais qu'Eisenstein exprime un peu différemment pour prendre du recul sur la dynamique politique actuelle et plus généralement sociale : cette idée c’est que nous sommes collectivement pris dans une "mentalité de guerre". Ce n'est pas une soif de violence ou un désir de combattre. C'est une façon de penser et une manière de voir les choses à laquelle nous nous sommes habitués.
La mentalité de guerre organise le monde en "nous et eux", ami et ennemi, héros et méchant. Elle pose les solutions uniquement en termes de victoire ou de défaite, réduisant tout succès à une question de domination sur l'adversaire. Il s’agit toujours de gagner ou de perdre, pas d’entre deux possibles. On est faible ou on est forts. Elle fonctionne sur un mode binaire de punition et de blâme, de dissuasion et de justification, ne voyant le monde qu'en termes de bien et de mal.
Je la vois partout cette mentalité. Dans nos débats politiques où l'adversaire devient un ennemi à abattre.
Dans notre approche de la santé où l'on cherche toujours le pathogène à éliminer plutôt que de renforcer le terrain.
Dans nos réseaux sociaux où l'on censure les "mauvaises" idées au lieu de les confronter, ou l’on s’invective, ou s’insulte sans plus chercher à débattre.
Dans notre rapport à l'écologie où l'on cherche le coupable parfait - les pétroliers, la Chine, les boomers, l’extrême droite - plutôt que de reconnaître la complexité du problème.
1/ déplacer :
Cette dynamique de polarisation s'infiltre dans tous nos débats de société. Observez comment elle opère : face à chaque enjeu - qu'il s'agisse d'immigration, d'écologie, d'économie ou de santé publique - un mécanisme implacable se met en place. D'abord, chaque camp dessine les contours de son ennemi. Il peut être concret (les élites, les populistes), ou plus diffus (le système, l'establishment). Peu importe : l'essentiel est d'avoir une cible claire qui incarne le mal contre lequel il faut se mobiliser. Ensuite, la menace est présentée comme existentielle. Ce n'est plus un désaccord politique, c'est une lutte pour la survie. L'adversaire ne défend pas simplement une autre vision, il menace nos valeurs fondamentales, notre mode de vie, notre avenir même.
Et quand il n'y a pas d'adversaire évident à blâmer pour la détérioration de la situation, c’est cette mentalité qui nous pousse à nous en fabriquer un. Il nous faut des coupables : les immigrés, les juifs, les musulmans, les élites, les riches, les blancs, les fachos, les gauchos, Total, Amazon, les chinois, les wokes…
Cette dramatisation justifie alors une escalade dans les moyens. Des mesures qu'on aurait jugées extrêmes deviennent acceptables, voire nécessaires. Cette mentalité est addictive. Quand elle échoue à résoudre un problème, la solution est d'augmenter la dose. Elle s'intensifie avec de nouveaux ennemis et de nouvelles batailles. Quand la guerre contre la drogue échoue, la réponse est plus de répression, plus de prison, plus de moyens policiers - jamais une remise en question de l'approche punitive. Face au terrorisme, l'échec des mesures sécuritaires conduit à toujours plus de surveillance, plus de restrictions des libertés, plus de militarisation - une spirale qui finit par menacer les valeurs mêmes qu'on prétend défendre.
Ou encore en économie : quand l'injection massive de liquidités ne résout pas une crise, la réponse est d'en injecter encore plus, créant des bulles toujours plus importantes.
Le plus troublant dans ce processus, c'est sa symétrie parfaite. Chaque camp est intimement convaincu d'être le dernier rempart contre le chaos. Chacun se voit comme le héros d'une résistance légitime, jamais comme l'agent d'une dérive autoritaire. Les excès sont toujours la faute de l'autre, qui nous "contraint" à utiliser ses propres méthodes. Cette conviction vertueuse rend la spirale particulièrement difficile à briser. Comment créer un espace de dialogue quand toute tentative de nuance est vue comme une forme de trahison ? Comment retrouver un terrain commun quand la modération même est devenue suspecte ?
Ce qui me désole le plus, c'est de voir comment cette mentalité de guerre s'auto-alimente. Une fois que deux camps sont enfermés dans cette pensée, elle s'intensifie comme une addiction jusqu'à ce que tout le reste soit consumé.
Regardez la politique française ou américaine, puisque c’est là qu’est mon biais de perception actuel et que ça fait quelques temps que je n’ai pas pris le temps de regarder ce qui se passe ailleurs en détail. La haine et le mépris ont spiralé hors de contrôle. Chaque camp est absolument convaincu que l'autre représente une "menace pour la démocratie elle-même". Et dans cette certitude, chacun devient exactement ce que l'autre craint. C'est une prophétie auto-réalisatrice.
C'est là tout le paradoxe de cette mentalité de guerre : lorsque vous combattez ce que vous percevez comme le mal absolu, tous les moyens deviennent justifiables. On en arrive à ces situations absurdes où, au nom de la démocratie, on pourrait être tenté de la suspendre temporairement. Où pour protéger la liberté d'expression, on envisage de la restreindre. Où pour sauver les élections, il faudrait peut-être les reporter. Ces formules nous rappellent étrangement les slogans du Parti dans "1984" d'Orwell : "La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force." Ce n'est pas un hasard. Orwell avait saisi quelque chose de fondamental sur la façon dont la pensée totalitaire se nourrit de ces contradictions, les transformant en une forme de double-pensée qui finit par paraître normale à ceux qui l'adoptent.
Dans son roman, le Ministère de la Vérité falsifie l'histoire, le Ministère de l'Amour torture les dissidents, et le Ministère de la Paix prépare la guerre. La double-pensée - cette capacité à tenir simultanément deux croyances contradictoires - devient une nécessité psychologique.
Alors, on n’est pas dans 1984, mais tout de même ça devrait faire un peu echo :
Le parallèle est troublant, non pas parce que nous vivons dans une dictature totalitaire, mais parce que nous semblons adopter volontairement certains des mécanismes psychologiques qu'il décrivait.
Je me surprends parfois moi-même à tomber dans ce piège. À chercher le coupable idéal de nos maux. À diviser mentalement le monde entre ceux qui "comprennent" et les autres. À fantasmer parfois qu'il suffirait de convaincre, voire de remplacer tel groupe ou telle personne pour que tout s'arrange.
Alors, j’évite de le faire à ce micro, parce que j’ai fait de la nuance ma marque de fabrique, mais je dois parfois me restreindre, contrer mes pulsions, comme tout le monde en fait. C'est tellement séduisant, cette simplification.
Mais c'est aussi profondément stérile.
L'équilibre entre penser et ressentir
Je crois avoir trouvé un début de réponse pour moi meme autour de l’idée d’équilibre entre penser et ressentir. Face au chaos apparent du monde, on oscille entre différentes postures : l'analyse rationnelle et l'expérience émotionnelle, la compréhension objective et l'engagement subjectif, la distance critique et la présence incarnée.
Je me reconnais dans cette tension, même si évidemment ça n'est jamais si binaire. La frontière entre raison et émotion est évidemment floue (et je vous renvoie vers mes épisodes avec Albert Moukheiber si ça n'est pas clair pour vous).
Personnellement, vous vous en doutez, je passe beaucoup de temps à analyser et à décortiquer les crises que nous traversons. J'accumule des connaissances, des données, je cherche des points de vue. Mais je me dis de plus en plus que cette approche purement intellectuelle me coupe de quelque chose d'essentiel. Cette mentalité analytique a sa valeur, mais elle peut facilement nous enfermer dans ce que j'appellerais une "mentalité de diagnostic" - toujours à la recherche de la cause, du coupable, de l'explication définitive. Nous réduisons des problèmes complexes à des formules simples : trouver le mauvais élément et l'éradiquer : en agriculture (tuer les nuisibles), en médecine (éliminer le pathogène), en politique (combattre les terroristes), en sécurité publique (enfermer les criminels). C'est une forme subtile de la mentalité de guerre dont je parlais
On peut tout analyser, tout découper, et c’est ce que j’ai tendance à vouloir faire. Mais je sais qu’il y a une différence entre comprendre une situation et la vivre. Je peux accumuler toutes les données du monde sur nos crises actuelles, mais comment est-ce que je les ressens vraiment ? Et qu’est-ce qu’elles me disent du ressenti des autres ? C'est peut-être là que se trouve une partie de la réponse.
La clarté sur les prochaines étapes, ne vient pas toujours de plus d'analyse. Parfois, elle émerge précisément quand on cesse d'analyser et qu’on commence à ressentir. Quand on laisse notre colère, notre tristesse, notre amour nous traverser pleinement, sans les filtrer à travers le prisme de l'intellect. Alors ça ne marche pas forcément pour concevoir un projet industriel on est d’accord. Mais je me demande si ce n'est pas là une clé pour sortir de notre paralysie collective. Si nous n'avons pas besoin de moins de données et de plus d'expériences vécues. De moins de certitudes et de plus de vulnérabilité et d’écoute. De moins de reflexion et de plus de présence.
Je ne suis pas naturellement doué pour ça. J’ai tendance à me réfugier dans l’analyse, dans la prise de distance intellectuelle par rapport aux évènements. C’est ma stratégie d’esquive et c’est comme ça que ce podcast est né. Et c’est pour ça que j’ai encore beaucoup de mal à m’échapper du diagnostic alors qu’un partie de me moi me dit d’aller voir du côté des réponses concrètes apportées un peu partout par des gens de terrain, par des gens qui ne se contentent pas d’observer, de mettre à distance. Des réponses, ou simplement du vécu.
Mais j’y travaille. J’essaie de sortir de ma tête et de mes écrans. J’y travaille notamment de manière très concrète au quotidien en étant père, en me forçant à être vraiment présent avec mes filles et à accueillir mes joies comme mes frustrations ou mes colères, à être vivant en gros. Pas si simple quand tout nous pousse à la distraction et la deconnexion. Certains y arrivent naturellement, pour d’autres c’est un effort, j’en fait partie.
Devenir des rochers dans la rivière
Alors que faire, concrètement, face à cette situation, face à ce présent bordélique et ce futur très incertain et un peu sombre au point qu’on a du mal à imaginer des scenario vraiment positifs ? Une image proposée par Nate Hagens récemment me parle beaucoup : celle de devenir des "rochers dans la rivière".
Il est peut-être trop tard maintenant pour ajuster et soutenir le système actuel. Ses jours sont peut-être comptés. Les structures économiques, politiques et sociales qui nous ont portés jusqu'ici montrent des signes d'épuisement que nous ne pouvons plus ignorer. On peut dire que c’est super, mais en général quand on systèm en en place craque, ça ne se fait pas tout à fait dans la douceur et la bonne humeur.
Notre mission, si nous l'acceptons, pourrait donc être désormais de créer des points d'ancrage solides dans le courant qui s'accélère. D'établir dans nos communautés des îlots de lucidité et de résilience. Des espaces où quelques personnes - pas nécessairement nombreuses, peut-être 2%, 5% d'une communauté - sont suffisamment enracinées, suffisamment lucides pour voir ce qui vient sans céder à la panique ni au déni.
Ces "rochers dans la rivière" ne cherchent pas à arrêter le courant - ce serait illusoire. Ils ne se laissent pas non plus emporter par lui. Ils restent stables, offrant un point d'appui quand tout s'accélère autour d'eux. Ils ont une fondation solide, ancrée dans des valeurs profondes et une compréhension claire de la réalité.
Et si ces points d'ancrage sont suffisamment nombreux dans une communauté, un quartier, une région, ils peuvent non seulement soutenir ceux qui les entourent - humains, mais aussi écosystèmes et espèces qui n'ont pas voix au chapitre - mais peut-être même, collectivement, infléchir la direction du courant.
Cette image me touche. Elle suggère que notre rôle n'est peut-être pas de changer le monde entier d'un coup, de renverser des systèmes entiers par la seule force de notre volonté, mais simplement d'être des points de stabilité dans nos sphères d'influence. D'incarner, à notre échelle, les qualités dont le monde a besoin pour traverser cette période de turbulence.
À quoi ressemble concrètement un "rocher dans la rivière" ? Je l'imagine comme quelqu'un qui a développé une compréhension lucide de notre situation sans céder ni au catastrophisme paralysant ni à l'optimisme naïf. Quelqu'un qui maintient des valeurs humaines fondamentales - compassion, intégrité, courage, écoute - quand la pression pousse à les abandonner. Quelqu'un qui, par sa simple présence, crée un espace où d'autres peuvent retrouver leur équilibre.
Je ne prétends pas être ce rocher, loin de là j'oscille encore trop entre l'analyse obsessionnelle et l'abattement, et je ne me considère pas du tout comme exemplaire dans mon mode de vie. Mais c'est une aspiration qui me parle. Être à la fois lucide sur les défis immenses qui nous attendent et ancré dans des valeurs qui transcendent la mentalité de guerre. Intégrer la compréhension intellectuelle et l'intelligence émotionnelle. Savoir quand agir et quand attendre.
L'attente active et l'espoir paradoxal
J'ai lu récemment qu'un sage avait conseillé à quelqu'un qui lui demandait ce qu'il pouvait faire alors que la société semblait avoir sombré dans la folie : "Attends."
Cette injonction, 'Attends', me fait penser à la sagesse du Wu Wei taoïste - cet art subtil de l'action sans forcer que j’ai déjà évoqué dans d’autres épisodes. Ce n'est pas de la passivité, mais une forme de présence attentive qui sait reconnaître les moments propices à l'action et ceux où il faut laisser les choses suivre leur cours. C'est accepter, qu'il existe des forces et des cycles qui nous dépassent, et qu'une certaine forme de sagesse consiste parfois à ne pas interférer avec ces processus. Il y a quelque chose qui heurte notre mentalité occidentale dans cette posture, nous qui sommes toujours dans le 'faire', dans l'intervention, dans le contrôle. Mais je me dis de plus en plus qu'il y a une profonde sagesse dans cette approche. C'est reconnaître les limites de notre ego, de notre volonté individuelle, tout en gardant une confiance fondamentale dans la capacité de renouvellement inhérente de régénération de nos sociétés et de la vie elle-même.
Ca parait contre intuitif, paradoxale Tout comme cette idée autre idée qu'il y a un espoir dans l'effondrement de la normalité. Que la désintégration de la normalité est en fin de compte une bonne chose. Quand la poussière retombera, nous nous tiendrons au milieu des décombres de notre prison, pleins de nouvelles questions.
C'est une perspective vertigineuse. L'idée que ce qui nous semble aujourd'hui une catastrophe puisse être, d'une certaine façon, libérateur. Que l'effondrement de certaines structures, de certaines certitudes, puisse ouvrir un espace pour quelque chose de nouveau.
Je ne sais pas si je suis prêt à embrasser pleinement cette vision. Il y a quelque chose d'effrayant dans l'idée de lâcher prise sur ce que nous connaissons, même si ce que nous connaissons est profondément dysfonctionnel pour tellement de monde et pour l’ensemble du vivant. Mais je sens qu'il y a là une vérité qui mérite d'être explorée. C’est d’ailleurs ce que je fais concrètement en travaillant sur la pensée de René Guénon dont je vous parlerai dans un épisode prochainement.
Voilà c’était mon ouverture teasing vers un prochain épisode pour vous inviter à vous abonner si ce n’est pas encore fait.
J’espère ne pas trop vous embêter avec ce petit moment de pause un peu perso et avec mes etats-d’âme, mais je me dis que me livrer un peu plus sur ce que je traverse peut aussi être utile à certains, parce qu’il se peut qu’on se sente un peu seul ou abasourdi en ce moment tellement les choses vont vite, tellement les changements sont brutaux.
Ca fait longtemps maintenant que ceux qui s’interessent vraiment et serieusement à nos trajectoire et à nos structures pressentent que l’on entre en zone de turbulence et que les secousses arrivent. Sans être alarmiste, mais un peu quand même, je crois que ce n’est que le début et quelle que soit la forme que ça va prendre, il est intéressant de travailler à devenir soi-même une de ces pierres dans la rivière. Appelez-ça résilience, robustesse, solidité, voire anti-fragilité si vous voulez, l’idée est en gros toujours la même : l’incertitude allant en augmentant, on a besoin de construire des plan B, C, D, de développer des compétences vraiment utiles, des compétences concrètes mais aussi intellectuelles et emotionnelles, des liens, etc.
Personnellement, je parle mais je ne fais encore rien de très concret sur tout ça pour être transparent. Certes, j’ai bifurqué il y a déjà quelques années en quittant ma trajectoire confortable de salarié de grand entreprise, mais hormis ça, rien d’original. Je me questionne presque chaque jour pourtant sur l’éducation de mes filles, mon mode de vie urbain, sur le fait que je ne sais pas planter des carottes, réparer un vélo ou reconnaitre des champignons. Je ne survis pas bien longtemps sans supermarché. Mais bon, j’assume, et surtout je me sens tout de même à ma place dans ce que je fais aujourd’hui. Ma compétence pour le moment “utile” c’est de lire, d’écrire, de poser des questions, et de partager ça avec vous. Et je me dis que c’est déjà pas mal, en tout cas tant qu’il y a un supermarché en bas de chez moi et surtout qu’il est ouvert et avec des trucs dedans. Sinon je pourrai toujours poser des questions, mais avec le ventre qui gargouille et des enfants qui crient dans mes oreilles sans boue Quies puisque j’aurai oublié d’en acheter au supermarché avant qu’il ferme. Note pour plus tard, faire un stock de boule quies donc.
Donc rassurez-vous si vous êtes en ce moment un peu flippés ou paumés, je pense que c’est bien normal, ce n’est pas forcément parce que vous manquez de temps pour tout comprendre, c’est juste un gros bordel et à priori il va falloir s’y faire.
Je vous laisse avec ça. Je pars à l’école cherchez ma descendance. Love is all you need. Ah et dernière chose : un très grand merci à tous les nouveaux donateurs et à ceux qui chaque mois me soutiennent, vous êtes formidables, de vrais rochers dans ma rivière.
Merci pour votre écoute, c’est précieux. A très vite.
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